Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
  • Contact

Compteur de visite

Rechercher Dans Ce Blog

Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

(suite cliquez)   POURQUOI CE BLOG ?

Pour nous contacter . alainbernardenthailande@gmail.com

Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

5 novembre 2021 5 05 /11 /novembre /2021 07:13

Manifestation anti française à Bangkok, circa 1940

 

Lorsqu'éclata le conflit frontalier franco-thaï en 1940, le pays va connaître une virulente campagne contre les prêtres et les catholiques tous assimilés à des espions potentiels pour le compte de la France. Même les prêtres salésiens tous italiens, arrivés en 1927 à la demande des Missions Étrangères seront inclus dans cette campagne ainsi que les prêtres siamois, le clergé étant alors très majoritairement siamisé ainsi que les catholiques siamois,

 

 

 

 

Cette période de persécution reste une question sensible, dont les sources sont difficiles à obtenir. Le gouvernement Phibun fut intentionnellement discret sinon secret en ce qui concerne son programme religieux. Les dossiers du ministère de l'Intérieur confirmant l'existence d'une politiques anti-catholique restent vagues quant aux origines et à la nature exacte de la politique. Les témoignages des catholiques sont beaucoup plus clairs mais se pose la question de leur objectivité.

 

 

Toutefois, deux solides études universitaires dont une thèse magistrale, toutes deux récentes (2009 et 2011) fondées sur des documents d'archives difficiles d'accès, notamment celles du Ministère de l'intérieur et sur les témoignages et les souvenirs de catholiques, permettent de découvrir un coin de ce voile ou une grande partie couvrant cet épisode qui n'est pas à la gloire du gouvernement du Maréchal Phibun. Nous vous en donnons les références en fin d'article en citant nos sources

 

 

Il dirige alors le pays est d'une main de fer, grand admirateur de Mussolini (qui serait d'ailleurs venu en visite officielle à Bangkok mais je n'ai pu vérifier l'information).

 

 

Le nationalisme de Phibun a son idéologue, Luanda Wichitakan (หลวงวิจิตรวาทการ ) qui fut l’initiateur du changement de nom du pays de Siam en Thaïlande.

 

 

C'est également un historien, il revendique avec le Maréchal le retour au « Grand Siam » des temps anciens qui aurait alors compris plus de 30 millions d'habitants. C'est le rève de ce « grand Siam » dans une grande Asie « décolonisée »,

 

 

Le projet est quelque peu mégalomaniaque et ne repose que très partiellement sur de sérieux fondements historiques.

Par ailleurs, l'heure n'est, de loin pas, à la francophilie. Il en est deux explications.

 

La guerre de 1893 et les traités de 1904 et 1907

 

Le traité de 1893 conclu avec la France sous la menace des canons a amputé le Siam de plus du tiers de ses territoires, la rive gauche du Mékong en particulier et toutes les îles et pratiquement une bande de 25 kilomètres sur la rive droite. Pour les Siamois, c'est tout simplement une nouvelle version de la fable du loup et de l'agneau. Pour les historiens locaux, c'est une page sombre de l'histoire du Siam (1).

 

 

L'incident ayant conduit à ce traité honteux pour les Siamois a de tout évidence été monté en épingle par la France (2)

 

Le Siam revendiquait sur la rive gauche du Laos des droits de suzeraineté à tort ou a raison mais plus à raison qu'à tort. La France prétendait tenir ses droits à tort ou à raison mais plus à tort qu'à raison de sa domination sur l’Annam lequel empire annamite aurait eu des droits de suzeraineté fuligineux sur le Laos.

 

 

Cet événement fut considéré par les Siamois et pas seulement par les nationalistes tout comme le fut en France la perte de l'Alsace-Lorrraine. d'autant que le Siam devra ultérieurement et toujours sous la contrainte, en 1904 et 1907 , céder à la France ses provinces cambodgiennes  de Battambang et de Siamrep et  celles laotiennes  de Champassak et de Sayabouru, toutes deux situées sur la rive droite du Mékong.

 

 

 


 

Le régime des protégés


 

Tous les traités dit « d'amitié » conclus entre le Siam et les pays occidentaux prévoyaient que les nationaux résidant au Siam et leurs « protégés » échapperaient à la justice siamoise, à sa fiscalité et bien évidement aux corvées et au service militaire. La question était évidement de savoir ce que l'on entendait pas « protégés ».

 

Or la France fut le seul pays occidental à inclure systématiquement parmi ses protégés tous les habitants du Siam qui y demeuraient souvent depuis plusieurs générations mais originaires de territoires soumis à sa domination c'est à dire Laos, Cambodge et Vietnam essentiellement. Y furent inclus les Chinois au prétexte que la Chine n'avait pas de représentation consulaire au Siam puis peu à peu tous les catholiques.

 

Sur ce, le traité de 1893 permit à la France d'installer des antennes consulaires oú bon lui semblait : Chiangmaï, Nan, Makkeng (Udonthani), Khorat, Ubonrachathani et Chantaboun en sus de Bangkok. Elles devinrent purement et simplement des usines à délivre des certificats de protection de complaisance mais hors tout contrôle des Siamois puisque les Français chercheront à empêcher l’accès des autorités siamoises aux listes de leurs sujets et protégés. Celles-ce se trouvent actuellement aux Archives de Nantes mais leur état n'en permets parait-il pas pas la consultation !

 

Par ailleurs, les consuls de la république laïque et anticléricale utilisent les services des missionnaires pour leur permettre de délivrer des certificats de protection à leurs ouailles. Le Consul général Auguste Pavie lui même quoique totalement agnostique et franc-maçon, avait recommandé que tous les catholiques asiatiques soient enregistrés comme protégés français. En 1894, une partie de l'indemnité de 3 millions de francs que le Siam s'était engagé à payer à la France en vertu du traité de 1893 fut même en partie (250.000 francs) attribuée au Vicariat de Siam pour promouvoir l'œuvre missionnaire. Les intentions des missionnaires étaient évidement bonnes mais de celles dont l'enfer est pavé. Monseigneur Vey, vicaire apostolique entre 1875 et 1909 avait tenté de s'opposer à la délivrance de certificats de protections par les missions, conscient probablement que beaucoup de baptêmes n'étaient de la part des nouveaux chrétiens pas d'une sincérité absolue ?

 

Bon nombre de sujets incontestablement siamois depuis des générations purement échapper non seulement à la justice locale mais encore au service armé, à la fiscalité et à la corvée. Les conflits vont être permanents entre les autorités locales, les vice-consuls, les missionnaires et le pouvoir central.

 

L'opinion du « parti colonial » était simple, cette colonisation de l'intérieur dans un pays de 6 millions d'habitants, une population de 6.000.000 d'habitants dont 500.000 Cambodgiens, 1.000.000 de Laotiens, 1.200.000 Chinois sans compter les Annamites conduit un jeune diplomate alors en poste à écrire « Si le gouvernement Français voulait prendre le Siam sans dépenser une goutte de sang, et un sou, ce serait la chose la plus facile du monde » écrit-il. Nous retrouvons ses propos dans les écrits d'Isabelle Massieu, peut être aventurière mais tous deux en matière de politique internationale raisonnaient comme des tambours de bronze, oubliant tout simplement qu'une occupation du Siam par la France entraînerait des réactions virulentes de l'Angleterre qui souhaitait que subsiste un état tampon entre ses colonies d'Indes et Birmanie et celle de la France. La correspondance privée de ce jeune diplomate a été publié par son petit fils et nous lisons dans un courrier de 1895 « J’ai reçu une magnifique lampe à suspension d’un Chinois anonyme protégé. C’est l’habitude ici d’envoyer des cadeaux qu’on ne peut refuser. Ma lampe vaudrait bien 600 francs. Et des potiches chinoises, des porcelaines, tous nos riches protégés sont très généreux, quelques-uns sont millionnaires ». Les fonctionnaires de la république, très dignes représentants de leur pays au Siam, reçoivent donc des « cadeaux » de Chinois anonymes ? Ce sont ces mêmes généreux et anonymes Chinois dont il écrit à la même époque : « Je songe à la force de ces sociétés chinoises, et à leur richesse aussi, puisque l’une d’elles n’hésitait pas à débourser deux fois 5.000 ticaux pour sauver un de ses membres, soit 16.000 francs ». C'est dire tout simplement que les certificats de protection sont à vendre ! En bon droit, cela s'appelle de la corruption pure et simple puisque ces cadeaux s'ajoutaient aux droits de chancellerie régulièrement payés pour l'établissement des certificats.

 

 

Aucun des pays occidentaux alors présents n'a jamais osé aller aussi loin. Nous avons des chiffres en 1912 qui nous indiquent 517 sujets britanniques et 534 protégés, 264 allemands qui protègent 27 Suisses et 653 Turcs à comparer aux 240 sujets français et 5120 protégés, en réalité probablement 20 ou 30.000. Ces chiffres sont ceux de l'année 1912 portés dans le Bangkok Siam Directory de 1914 sur des sources siamoises mais ne peuvent être précises en ce qui concerne le nombre des protégés comme nous venons de le voir. Ce n'était pas dramatique pour la suzeraineté siamoisen ça l'était beaucoup plus quand ils étaient quelques dizaines de milliers,

 

Ce régime de protection dépouillant le Siam d'une partie de ses droits souverains ne disparut définitivement qu'en 1925 mais avait laissé des souvenirs cuisants. Il a fait l'objet d'une thèse monumentale de mon ami Rippawat Chirapong en 2016 à l'Université Paris Diderot sous le titre « La question de l'extra territorialité et ses conséquence juridiques successives concernant les protégés français au Siam dans le cadre des relations franco-siamois de 1893 à 1907 » (4). C'est la seule étude exhaustive sur ce sujet et par bonheur elle n'est ni en anglais ni en thaï.

 

En 1940 ..

 

 

et 1941,

 

 

....des manifestations virulentes contre la France sont signalées à Bangkok, reste à savoir si elles étaient spontanées ou suscitées ce que nous ne saurons jamais, elles ne semblent toutefois pas avoir été dirigées contre les catholiques. En tous cas le Maréchal Phibun recevait toujours les chefs de file de ces manifestations irrédentistes.

 


 

Cette poudrière attendait d'être enflammée.

 


 

L'animosité à l'égard des Missions catholiques n'a pas attendu le déclenchement de la guerre de 1940 pour se manifester. Nous pouvons citer des incidents ponctuels

 

Les catholique sont d'ailleurs responsables d'un premier incident ancien  et intempestif: En 1885, une foule de catholiques convertis avait pris d'assaut le Watt Kaeng Mueang (วัดแก่งเมือง) de Nakhon Phanom  détruisant les statues sacrées du temple bouddhiste et les reliques dans un accès de ferveur religieuse.

 

 

Les représailles s'avérèrent rapides et brutales. Les autorités ordonnèrent la destruction de plusieurs maisons appartenant à l'Église et habitées par des convertis. Des fonctionnaires catholiques furent arrêtés et flagellés jusqu'à ce qu'ils promettent d'arrêter leur collaboration avec le clergé. D'autres convertis furent menacés ou soumis à un chantage jusqu'à ce qu'ils promettent de mettre fin à leur appartenance à la religion étrangère

 

Des incidents graves éclatent en juin et septembre 1930 à Bangbuathong (บางบัวทอง) dans la province de Nonthaburi (นนทบุรี) et à Ban Paeng (บ้านแพง) dans la province de province de Singhburi (สิงห์บุรี). Les églises sont incendiées, le vicaire apostolique considère qu'il s'agit d'incendies criminels ce que contestent les autorités locales. Il y aurait eu dans la communauté villageoise des mécontents du refus de la paroisse de permettre à leur bétail à paître sur les terres paroissiales ? Le doute subsiste. Il s'agissait certes de violences contre la propriété mais pas d'un mouvement de persécution généralisé.

 


 

Jusqu'en 1939 le autorités religieuses sont invitées aux cérémonies locales comme l'anniversaire du coup d'état de 1932 ou de la constitution qui a alors proclamé – faut-il le rappeler – la liberté religieuse.


 

La rhétorique nationaliste au cours de cette période n'était toujours pas explicitement anti-française. C'était peut-être l'absence de cet élément qui a bercé la Mission dans un faux sentiment de sécurité dans les années 30 et lui a permis de considérer les événements comme un phénomène purement local.

 

Le Maréchal Phibun choisit de faire entrer son pays en guerre aux côtés du Japon. Il n'a jamais caché sa sympathie non pas peut être pour le régime allemand, mais pour la fascisme italien et pour le Japon qui est en quelque sorte un pays frère. C'est aussi un choix d'opportunité, les Allemands sont maîtres de l'Europe entièreet seront bientôt au portes de Moscou. Seule résiste l'Angleterre. Le Japon après s'être emparé de partie de la Chine et de la Corée va lancer une offensive fulgurante au travers de la Malaisie après que Singapour, forteresse inexpugnable tombée comme un fruit mur.

 

 

Il était difficile à cette époque d'imaginer que quatre ans plus tard cette guerre se terminerait en apocalypse. Ce fut un mauvais choix.

 

 

Le choix de courir auprès du vainqueur fut celui de roi Rama VII qui s'engagea en juillet 1917 dans la guerre aux côtés des alliés dont la victoire était alors inéluctable, en invoquant des grands principes auxquels, d'un nationalisme virulent, il ne croyait pas un mot.

 

Les négociations avec la France avant la guerre avaient prouvé que le gouvernement français était disposé à faire des modifications mineures dans les frontières entre la Thaïlande et l'Indochine française. Après la défaite de la France en 1940, le Maréchal Phibun décide que la situation donne aux Thaïs une chance de regagner les territoires perdus pendant le règne du Roi Chulalongkorn. Bien que cette guerre régionale tourne dans un premier temps à l'avantage de la Thaïlande, l'Indochine française, privée du soutien de la métropole, résiste pourtant à l'invasion et le Japon intervient pour mettre un terme au conflit.

 

La France retrocèdeà la Thaïlande les provinces cambodgiennes de Battambang et Siem Reap, et laotiennes de Champassak et Sayaboury. C'est incontestablement un triomphe pour Phibun qui est salué par la population qu'elle soit ultra nationalise, nationaliste, irrédentiste ou pas.

 

 

Lorsqu'il s'agira après la guerre à la Thaïlande de négocier son admission aux Nations Unies, Pridi qui n'avait rien d'un nationaliste puisqu'il était l'un des animateurs du mouvement de résistance, se battra bec et ongles pour conserver à son pays ces acquis territoriaux qu'il estimait légitime, tout simplement patriote.

 

 

Au sein des missions elles-mêmes, la question s'était posée de savoir quelle serait la positon des missionnaires français - dès avant que la guerre n'éclate - lorsque la Thaïlande entrerait en guerre contre la France ou plutôt contre l'Indochine française quand ils finirent par être conscients de la menace. Se posa aussi la question des salésiens italiens.

 

 

Le Monument de la victoire (Victory Monument - อนุสาวรีย์ชัยสมรภูมิ), toujours présent à Bangkok, célèbre la victoire de juin 1941.

 


 

Les postes thaïes ont honoré le Maréchal Phibun d'une émission philatélique en 2019 ce qu'elles font de façon strictement marginale pour les personnages qui n'appartiennent pas à la famille royale.

 

 

 


 

La conflit frontalier coïncide avec le début d'une période de quatre ans d'une campagne ouvertement destinée à affaiblir la position de l'Église catholique en Thaïlande : écoles fermées, biens confisqués et membres du clergé emprisonnés. Des foules en colère pillent et incendient des églises, tandis que la population locale boycotte les commerces appartenant à des Thaïs catholiques. La forte association du catholicisme avec le colonialisme français, conjugué au déclin de la France, ont fait de l'Église le cible idéale pour les forces anti-impérialistes bien après que la Thaïlande ait gagné la guerre.

 

La situation se tendit lorsque cinq avions français bombardèrent Nakhon Phanom et firent des blessés civils siamois. Le souvenir ne s'en est pas perdu chez les Thaïs (5) et l'opinion publique devient ouvetement hostile aux catholiques qu'elle considèrent comme étroitement liés à la France.

 

 

 

Les missionnaires

 

 

Le 28 novembre 1940, tous les Européens, en particulier les citoyens français, ont reçu l'ordre de quitter les zones frontalières dans le nord-est et l'est dans les 24 à 48 heures, ils eurent le choix de venir à Bangkok ou de partir dans un autre pays. Cela n'avait rien d'exceptionnel, les deux pays étant en guerre ouverte. Certains prêtres, comme le P. Paul Figuet, curé de Songkhon (สองคอน), ont pu partir assez facilement en traversant simplement la Mékong en Indochine française. Nous retrouverons plus bas ce village, situé dans le district de Wan Yai (หว้านใหญ่) dans la province de Mukdahan (มุกดาหาร). En revanche, les prêtres d'autres régions ont rencontré des problèmes allant du harcèlement à la violence et à la détention. Par exemple, trois prêtres de Nong Saeng (หนองแสง) dans la province d'Udonthani dont Monseigneur Gouin, le vicaire apostolique du Laos (1922-1943), ont été emprisonnés dans une cage par des militaires et des policiers avant d'être expulsés (6). Pendant ce temps, des religieuses furent sévèrement battue avant d'être poussées dans un petit bateau et abandonnée au milieu du Mékong sans rameur. Les prêtres étrangers dans le les paroisses de l'Est ont également reçu un traitement similaire. A Paetriu (แปดริ้ว) dans la province de Chachoengsao,(ฉะเชิงเทรา), les prêtres ont été appréhendés en pleine nuit par une dizaine de policiers, battus et exposés à une foule avant d'être à nouveau battus. Après cela, ils ont été conduits à un autre poste de police et durent signer une déclaration selon laquelle ils quitteraient la zone dans les 48 heures, après quoi ils furent libérés. D'autres prêtres ont été simplement menacés et durent promettre qu'ils partiraient dans les 48 heures.

 

À ce stade, la principale préoccupation du gouvernement central était que les étrangers quittent les zones de crise c'est à dire les zones frontalières soit pour un autre pays, soit pour Bangkok, où ils pourraient être placé sous le contrôle du gouvernement : les deux alternatives ont été conçues pour éloigner les étrangers dans le conflit imminent avec la France. Le gouvernement central n'a très certainement jamais donné l'ordre de tuer ou emprisonner mais simplement de les retenir et les forcer à partir ou les arrêter et les envoyer au siège de la police mais seulement s'ils résistent. En l'absence d'ordres clairs, les autorités locales ont mis en œuvre leur propre interprétation de la politique officielle.

 

Un nouvel ordre fut donné par à la police le 6 janvier 1941 concernant tous les missionnaires français restés en province pour qu'ils soient rassemblés à Bangkok dans la mesure ou l'évacuation forcée précédente n'avait pas été bien effectuée. Néanmoins, les restrictions imposées par la police aux mouvement des missionnaires les empêchait d'effectuer leur apostolat et, en février 1941, beaucoup décidèrent qu'il valait mieux quitter le pays. Mais il est constant que ni eux ni la hiérarchie de la Mission à Bangkok, n'étaient officiellement expulsé du pays.

 

Un seul prêtre a payé de sa vie sa foi catholique, Nicolas Bunkerd Kitbamrung (นิโคลาส บุญเกิด กฤษบำรุง) qui était thaï (7). Nous reviendrons plus bas sur ce martyre.

 

 

 

Les catholiques

 

Ils furent victimes des dispositions gouvernementales d'une part et des agissements incontrôlés d'un groupe sur lequel plane toujours un lourd mystère, le Khana luad thai (คณะเลือดไทย – Groupement du sang thaï)

 

Les persécutions gouvernementales

 

Dans les écoles publiques, les administrateurs organisaient des assemblées pour jeter le discrédit sur le catholicisme dans l'esprit des participants. Certains enseignants ont parlé du christianisme comme principale raison du déclin général de l'Occident (8). La campagne contre le catholicisme prit de l'ampleur, le gouvernement faisant fermer les écoles catholiques et les transformant en écoles publiques avec un nouveau programme d'études. Les enseignants ordonnèrent que les croix et les images pieuses soient arrachées du murs et demandèrent ironiquement aux étudiants catholiques d'expliquer pourquoi puisque leur Dieu était si puissant, ne les avait-t-il pas punis de leur sacrilège ? Dans la province de Nong Khai, un directeur d'école donnait une explication fuligineuse ; la France avait été victorieuse de l'Allemagne lors de la Première Guerre mondiale en raison de l'aide reçue des Allemands espions catholiques. Lorsque par la suite les nazis éliminèrent le catholicisme du pays et que l'Allemagne ne fut plus en proie à l'espionnage catholique, la Wehrmacht n'a mis que sept jours pour vaincre la France (9).

 

Les catholiques thaïs vont être étiquetés comme « cinquième colonne » et soumis à toutes sortes de persécutions. Les dirigeants provinciaux et municipaux interdirent tous les services religieux, et firent pression sur les catholiques pour qu'ils « retournent » à la religion nationale, le bouddhisme. Des foules attaquèrent les des prêtres locaux et pillèrent des églises catholiques. Les fonctionnaires du gouvernement firent fermer les églises, les écoles et les pensionnats pour les convertir en écoles, bureaux ou même monastères bouddhistes. Les catholiques qui refusaient de se convertir au bouddhisme pouvaient être licenciés de leur emploi ou condamnés à une amende. Quand il ne resta plus que les prêtres thaïs et les prêtres salésiens ceux-ci subirent les mêmes menaces tant de la foule que des gouvernement locaux et ce malgré l'alliance entre les deux pays.

 

Les deux documents que nous citons dans nos sources contiennent de multiples récits des agressions dont furent victimes les catholiques.

Le Khana luat thai

 

 

En dehors des dispositions gouvernementale restées occultes, intervient un mouvement secret sur lequel il est difficile de trouver aujourd’hui le moindre renseignements. le Khana luatthai (คณะเลือดไทย) groupement de sang thaï dont les membres se livrent à des exactions en dehors des persécutions gouvernementales. Servit-il d'exécuteurs de basses besognes sous la direction évidement occulte de Luang Wichitwathakan ?

 

 

La question n'est pas encore résolue. Dans les quelques documents qui subsistent, il présente le bouddhisme comme une partie essentielle de l'identité nationale afin de marginaliser les catholiques et de les présenter comme déloyaux. Le catholicisme était représenté comme une religion définitivement française sous les arguments les plus simplistes.

 

Ce groupe fut responsable de beaucoup de persécutions incontrôlées. Il semble qu'il n'ait pas été officiel et indépendant du gouvernement. Son niveau d'organisation permets toutefois de se poser des questions puisqu'il existe des antennes à Bangkok, Chiang Mai et Phananikhom dans l'est du pays. En effet, leur chef était Prasert Tharisawat ( ประเสริฐ ธารีสวัสดิ์) fonctionnaire du Bureau de la propagande du gouvernement. Il était le frère cadet de Luang Thamrongnawasawat  (หลวงธำรงนาวาสวัสดิ์), ministre de la justice de 1938 à 1944. Cependant, il semble qu'il n'y ait eu aucun fonctionnaires directement affilié au groupe, le gouvernement ne souhaitant pas le soutenir activement. Néanmoins, ce groupe était le seul à être systématiquement mentionné par les comptes rendus des missionnaires comme un auteur principal majeur des harcèlements contre l'Église catholique, ses biens et son personnel.

 

 

La fin des hostilités ?

 

Avec la fin des hostilités fin janvier 1941, la plupart des dirigeants catholiques croyait que le gouvernement cesserait de harceler l'Église. En fait, la victoire militaire de la Thaïlande sur la France n'a fait qu'enhardir le gouvernement dans ses efforts pour chasser les catholiques de Thaïlande. Bien que Bangkok ait annulé les arrêtés d'expulsion et décrété que tous les citoyens français pouvaient retourner en Thaïlande, les autorités locales refusèrent de respecter ces consignes en ce qui concernait l'Église. Des prêtres qui tentaient de retourner dans les paroisses de Nakhon Phanom ont été arrêtés par des police et plus tard libérés à condition qu'ils retournent à Bangkok. Dans la province d'Ubon, une religieuse a été emprisonnée pendant un an pour avoir tenté de convaincre des proches de ne pas entrer dans un monastère bouddhiste. Dans les écoles publiques, les enseignants et les administrateurs ont continué leurs persécutions contre les étudiants catholiques.

 

La fin des persécutions a commencé à décliner lorsqu'il est devenu clair que le Japon perdrait la guerre et que l'Occident reviendrait en Asie du Sud-Est. Après la démission de Phibun de son poste de Premier ministre en 1944, les nouveaux dirigeants du pays ont pris leurs distances avec son agressivité nationalistes et ont tenté de cultiver le soutien des Alliés. Le mouvement anti-catholique a été l'une des premières politiques à être abandonnée. Le gouvernement thaïlandais comprit que le Vatican pouvait être un allié utile pour tenter d'éviter l'occupation par les Britanniques après la guerre. Ainsi, le gouvernement de Khuang Aphaiwongse a publiquement prononcé son attachement aux principes de la liberté religieuse inscrits dans la constitution thaïlandaise de 1932. Brutalement le ministère de l'Intérieur entama des discussions avec la hiérarchie pur l'informer que le gouvernement accordait une priorité absolue au processus de restitution des terres et des bâtiments appartenant légitimement à l'Église. La Thaïlande renversa complètement sa politique d'élimination du catholicisme dans le pays.

 

 

La question de savoir dans quelle mesure l'Église a été indemnisée pour la confiscation ou des biens endommagés dans le cadre de la réconciliation d'après-guerre n'est pas totalement élucidée mais il est clair, cependant, que l'Église catholique a pu rapidement reconstruire son organisation en Thaïlande malgré quatre ans persécution intenses.

 

Ce triste épisode de l'histoire de la Thaïlande aurait pu ne rester qu'un sombre souvenir historique s'il n'avait été assombri par les assassinats de ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler les bienheureux martyrs du Siam.

 

Les martyrs du Siam (มรณสักขีแห่งสยาม)

 

 

Nous avons parlé de Nicolas Bunkerd Kitbamrung qui n'a pas directement été assassiné mais mourut en prison de mauvais traitements. Il fut béatifié le 5 mars 2000 par le pape Jean-Paul II et sa fête est le 12 janvier.

 

Sept autres catholiques avaient été assassinés non pas par le Khana luat thai mais par la police. Sept catholiques qui n'étaient ni français ni prêtres furent arrêtés en décembre 1940 dans le petit village de Songkhon (สองคอน) entièrement catholique dans le district de Wan Yai (หว้านใหญ่) sur les rives du Mékong et peu de distance en amont de Mukdahan (มุกดาหาร). Ils furent tués in odium fidei. Certains étaient des enfants. Un religieuse, Soeur Agnès Phila, écrivit au chef de la police du district qui leur demandait d'abjurer, en leur nom à tous, la lettre suivante « Hier soir, vous nous avez ordonné d'oublier le Nom de Dieu, le Seul Seigneur de nos vies et de nos esprits. Nous n'adorons que Lui, monsieur. Quelques jours plus tôt, vous nous aviez dit que vous n'effaceriez pas le Nom de Dieu et cela nous avait plu de sorte que nous avons repris nos habits religieux qui montraient que nous étions ses servantes. Mais ce n'est pas le cas aujourd'hui. Nous professons que la religion du Christ est la seule vraie religion. Par conséquent, nous aimerions donner notre réponse à votre question, posée hier soir, à laquelle nous n'avons pas eu la possibilité de répondre car nous n'y étions pas préparés. Maintenant, nous aimerions vous donner notre réponse. Nous vous demandons de respecter les ordres que vous avez reçu. Merci de ne plus tarder. Veuillez nous ouvrir la porte du ciel afin que nous puissions confirmer qu'en dehors de la religion du Christ, personne ne peut aller au ciel. Nous y sommes préparés. Quand nous serons partis, nous nous souviendrons de vous. S'il vous plaît, ayez pitié de nos âmes. Nous vous en serons reconnaissants. Et le jour du jugement dernier, nous vous retrouverons face à face. Nous sommes : Agnès, Lucia, Phuttha, Budsi, Buakhai, Suwan. Nous aimerions amener la petite Phuma avec nous parce que nous l'aimons tellement. ». lls furent tous fusillés. Ils furent béatifiés par le Pape Jean Paul II le 22 octobre 1989. Leur fête est le 16 décembre (10).

 

 

SOURCES

 

« Thai Nationalism and the Catholic Experience, 1909-47 » de Apisake Monthienvichienchai : A Thesis Submitted for the Degree of Doctor of Philosophy - University of London School of Oriental and African Studies – 2009. Cet ouvrage de 40 pages est numérisé sur

https://eprints.soas.ac.uk/28932/1/10673176.pdf

« An uncivil state of affairs: Fascism and anti-Catholicism in Thailand, 19401944 » in Journal of Southeast Asian Studies, 42(1), pp 5987 February 2011. Une oublication de The National University of Singapore.

 

 

NOTES


 

(1) Voir notre article

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) . https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2017/11/h17-l-occupation-de-chanthaburi-par-les-francais-une-page-sombre-de-l-histoire-du-siam-1893-1905-premiere-partie.html

  1. Voir nos articles

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/search/1893/3

H 2 - L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE DE CONCUSSIONAIRES ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2016/10/h-2-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893.html


 

(3) Voir nos articles

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2015/08/a-la-decouverte-du-siam-par-madame-massieu-une-aventuriere-francaise-de-la-fin-du-xixeme.html

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU, JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2015/12/a-200-quelques-commentaires-a-propos-de-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900.html


 

(4) Voir notre article H 53 - LES TENTATIVES DE COLONISATION FRANÇAISE DU SIAM DE L’INTÉRIEUR DE 1856 A 1939 PAR LE RÉGIME DES PROTÉGÉS: L’ANALYSE D’UN UNIVERSITAIRE THAÏ.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2020/01/h-53-les-tentatives-de-colonisation-francaise-du-siam-de-l-interieur-par-le-regime-des-proteges-l-analyse-d-un-universitaire-thai.ht

Elle est numérisée

http://theses.md.univ-paris-diderot.fr/CHIRAPHONG-RIPPAWAT-va.pdf

 

(5) Voir un petit ouvrage daté de 1998 qui semble avoir bénéficié d'un tirage massif : ฝร่งเศถล่มนครพนม (Les Français bombardent Nakhon Phanom) sous la signqture de charoen tanmahaphran qui est un écrivain à succès (เจริญ ตันมหาพราน).

 

 

(6) Début 1939, il se trouva immédiatement mêlé aux troubles très graves consécutifs à l'état de guerre où est plongée la France. Le Siam en profite pour ouvrir les hostilités et les missionnaires, avec leur évêque, sont chassés de la rive siamoise de la mission. Mis en cage de fer avec quelques confrères, Mgr. Gouin a vécu la ruine de sa mission avant d'être expulsé sur la rive française : cathédrale, évêché, séminaire, tous les bâtiments sont détruits, églises expropriées et incendiées. De 1940 à 1943, Monseigneur Gouin continue son apostolat à Thakhek, sur la rive partie Est de la Mission du Laos (alors française) ; mais vaincu par la fatigue et la maladie, il donne sa démission qui est acceptée par Rome le 1er juillet 1943. Le 9 mars 1945, les Japonais, après avoir envahi le Laos, renversent l'administration en place et internent tous les Français dans des camps de concentration. Mgr. Gouin est arrêté avec Mgr. Thomine et le Père Thibaud, ainsi que plusieurs fonctionnaires français. Liés les uns aux autres, ils sont menés à Nakay, à environ 80 kms de Thakhek, où ils sont sauvagement fusillés par les Japonais, le 21 mars. Les corps, laissés cinq jours à découvert sont inhumés sur place, puis ramenés à Takhek où des funérailles solennelles ont lieu en mai 1946.

 

(7)  Envoyé dans la mission de Khorat, les autorités le soupçonnèrent de collaborer avec les Français. Il fut arrêté le 12 janvier 1941, il se trouvait alors dans sa paroisse de Santa Teresa. La cloche qu'il sonna pour la messe permit de le repérer et donna le signal de son arrestation. Il fut accusé de « rébellion contre le royaume » et emprisonné à la prison de Bang Khwang  (เรือนจำกลางบางขวาง) et condamné à 15 ans d'emprisonnement. Pendant sa captivité, il prêcha l’Évangile et baptisa 68 camarades de captivité. Il contracta la tuberculose et les soins lui furent refusés parce qu'il était catholique. Il mourut en prison de sa tuberculose le 12 janvier 1944 .

 

(8) Nous retrouvons singulièrement les thèses de Voltaire, Nietzsche et d'autres libre-penseurs anti-chrétiens. ainsi que celle du philosophe Celse sur les causes de la chute de l'empire romain par la perversion des valeurs consécutive à l'adoption toute récente du christianisme devenue religion d'état en 395.

 

(9) Tous les historiens admettent que la conduite des Alsaciens-Lorrains devenus allemands en 1871et mobilisés dans l'armée de l'empire fut exemplaire de loyauté. En ce qui concerne la Wehrmacht, il faut rappeler qu'Hitler n'a jamais éradiqué le catholicisme et que la population se partage entre catholiques et luthériens.

 

(10) Ils étaient Philip Siphong Onphitak, catechiste, âgé de 33 ans (ฟิลิป สีฟอง อ่อนพิทักษ์ ), la sœur Agnès Phila, âgée de 31 ans (อักแนส พิลา ทิพย์สุข) , la sœur Lucia Khambang, âgée de 23 ans (ลูซีอา คำบาง สีคำพอง), et les laïcs, Agatha Phutta, âgée de 59 ans (อากาทา พุดทาองไว), et trois enfants : Cecilia Butsi, âgée de 16 ans (เซซีลีอา บุดสี), Bibiana Khampai, âgée de 15 ans (บีบีอานา คำไพ) et Maria Phon, âgée de 14 ans (มารีอา พร ). Les deux religieuses furent violées avant leur exécution.

 

Partager cet article
Repost0
23 septembre 2021 4 23 /09 /septembre /2021 07:13

 

L'ancienne capitale khmère d'Angkor, au Cambodge, est l'un des sites antiques les plus grands et les plus reconnaissables au monde en raison de son architecture riche en iconographie et magnifiquement construite. Entre le neuvième et le début du quatorzième siècle, l'influence culturelle et le contrôle politique d'Angkor s'étendaient sur une grande partie du Cambodge, le Plateau de Khorat au nord-est de la Thaïlande et au sud du Laos. Lorsque l'empire khmer s'est effondré, il a laissé derrière lui un paysage couvert de temples et de sites connexes, dont quelque 300 se trouvent en Isan (le nord-est de la Thaïlande) 66. Il en est de majestueux, Phimai ....

 

 

...ou Phanomrung par exemple ...

 

 

... et bien d'autres plus modestes,

 

 

...parfois de simples vestiges abandonnés totalement ignorés de tous les guides et les circuits touristiques.

 

 

La possession de l'un de ces temples périphériques, Preah Vihear, fluctue entre la Thaïlande et le Cambodge depuis plus de 100 ans, étant situé sur la frontière disputée entre les deux pays. Le site se trouve maintenant à 700 mètres au Cambodge.

 

 

Cette question frontalière fit l'objet de traités successifs entre le Siam et la France.

 

Le traité du 5 juin 1867

 

Le Cambodge est incontestablement un état tributaire vassal du Siam. Le Royaume vit donc sous la suzeraineté du Siam et l'influence e l'empire d'Annam y est prégnante. Craignant le dépècement de son pays, le très insignifiant roi Norodom monté sur le trône en 1860 cherche un moyen pour sortir de l'étau formé par ses deux voisins et se place délibérément sous la tutelle de la France. Ainsi est intervenu ce traité, le Siam n'étant pas en mesure de résister à notre pays, nous sommes à l'époque des traités inégaux bien que toujours qualifiés de traités d'amitié. Les termes en sont clairs. La propriété du temple ne se pose pas puisqu'il est inclus dans la province de Siam Raep.

 

 

Article I - Sa Majesté le Roi de Siam reconnaît solennellement le protectorat de Sa Majesté l’Empereur des Français sur le Cambodge.

 

Article III - Sa Majesté le Roi de Siam renonce, pour lui et ses successeurs, a tout tribut, présent ou autre marque de vassalité de la part du Cambodge.

 

Article IV- Les provinces de Battambang et d' Angkor (Nakhon Siemrap) resteront au .Royaume de Siam. Leurs frontières, ainsi que celles des autres provinces siamoises limitrophes du Cambodge, telles qu'elles sont reconnues de nos jours de part et. d autre, seront, dans le plus bref délai, déterminées exactement à l'aide de poteaux ou autres marques, par une commission d'officiers siamois et cambodgiens, en présence et avec le concours d'officiers français désignés par le Gouverneur de la Cochinchine.

 

Nous avons une bonne analyse de la lente domination du Siam sur le Cambodge par l'Universitaire australien Martin Marty (1)

 

Le traité du 13 mars 1904.

 

Il intervient après que le Siam ait subi l'humiliation du traité de 1893 sous la menace de nos canonières braquées sur le Palais royal.

 

Article I - Le Gouvernement siamois cède à la France le territoire de Battambang, Siem-Reap et Sisophon, dont les frontières sont définies par la clause 1 du protocole de délimitation ci-annexé :

 

….. A partir du point ci-dessus mentionné, situé sur la crête de Dang-Reck, la frontière suit la ligne de partage des eaux entre le bassin du Grand- Lac et du Mékong d'une part, et le bassin du Nam-Moun d'autre part, et aboutit au Mékong en aval de Paks-Moun, å l'embouchure du Hue-Doué, conformément au tracé adopté par la précédente Commission de délimitation ….

 

Il n'y a pas d'équivoque, la frontière suit la ligne de partage des eaux et elle situe le temple sur le versant nord de la ligne, donc au Siam.

 

 

Le traité du 23 mars 1907.

 

Il réitère la fixation de la frontière sur la ligne de partage des eaux mais la délimitation prévue par le traité précédent inclut par une erreur probablement d'ailleurs involontaire, le temple du mauvais côté de la ligne de partage des eaux.

 

Avant que n'éclate le contentieux devant la Cour Internationale, il n'est pas évident de savoir lequel des deux pays a effectivement exercé des droits de propriété sur le temple. Les Cambodgiens invoquent le fait que le Prince Damrong se soit rendu sur les lieux en 1930 et y ait rencontré des officiels français arborant le drapeau tricolore sans protester ou de parler d'approbation tacite de la Thaïlande, mais il est constant en droit que qui ne dit mot ne consent pas.

 

 

J'écarte évidemment les arguments ad populum, les Thaïs prétendant qu'il est chez eux, ce qui est probablement vrai mais devenu judiciairement faux et les cambodgiens « Il est à nous puisque nous l'avons construit » ce qui est juste mais un tel argument aurait permis à Mussolini de revendiquer le Pont du Gard !

 

 

La procédure ayant abouti à l'arrêt du 15 juin 1962

 

J'y ai consacré plusieurs articles en ayant longuement consulté sur le site de la Cour de Justice le détail de cette procédure et de ses multiples annexe (2). Il faut le situer dans son contexte temporel. Ce n'est pas un procès entre le Cambodge et la Thaïlande mais entre le Cambodge et la France, le Cambodge n’ayant alors aucun moyen d'organiser un tel déploiement procédural dont le coût dépassait de toute évidence ses capacités. La justice de la Cour internationale est alors incontestablement coloniale ou colonialiste. Il suffit pour s'en convaincre de voir la liste des protestations véhémentes suscitées par une décision de 1966 concernant le Sud-ouest africain, protestations unanimes de l’Égypte, de Madagascar, du Nigeria, de la Côte d'Ivoire, du Tchad, de Ceylan, de l'Urss, du Canada, du Nigeria, de l’Éthiopie, de Pékin, de la Guinée et la voix plus mesurée mais ferme du Président Senghor (3).

 

 

C'est dans ce contexte qu'il faut voir la décision de la Cour d'écarter toute notion d'erreur invoquée par la Thaïlande, sa jurisprudence constante consistant à nier la possibilité d'erreur dans un litige concernant des États souverains. Ne revenons pas sur les conditions dans lesquelles le Siam avait signé les traités de 1904 et 1907, traités évidemment inégaux.

 

 

J'ai été conduit à parler d'une ambiance nauséabonde, je persiste : Son-Sann, premier ministre de l'époque raconte la préparation du dossier, préparation bien singulière puisqu'il avoue avec impudence qu'il a purement et simplement obtenu, par de tortueuses manœuvres avant le procès, le soutien de plusieurs sinon directement des quinze magistrats, du moins celui de leur pays. Il avoue même avoir visité dl'un des juges dont j'ai préféré rayer le nom, "très porté sur l'alcool"

 

 

Il se réjouit avec une égale impudence que son pays ait à ses côtés dans son équipe d'avocats la propre fille de l'un des quinze qui allait donc plaider devant son père, la déontologie en prit un sacré coup...Suzanne Basdevant face à Jules Basdevant....

 

 

Les mémoires de ses manigances, je ne les ai pas inventées, elles sont toujours accessibles sur Internet :

https://www.scribd.com/doc/50243303/Memoire-de-Son-Sann-sur-Preah-Vihear

 

 

La vision sur le terrain

 

Je n'y reviens pas mais j'ai à l'époque oublié ce qui me semble être un élément essentiel, la connaissance in situ. Lorsque j’étais avocat, je ne manquais pas dans ce genre de procédure – en l’occurrence, il s'agissait d'un bornage à grande échelle – non seulement d'aller sur les lieux mais également d'obtenir des magistrats de prendre de leur précieux temps pour organiser une descente sur les lieux. N'ayant pas la possibilité de m'y rendre, j'ai cherché à en avoir une description aussi précise que possible de ses visiteurs.

 

 

Une première constatation m'a frappé. Dans le dossier présenté à l'Unesco pour l’inscription du temple au patrimoine mondial, le Cambodge produit une vue cavalière (« empruntée » sauf erreur de ma part à Lunet de la Jonquières ?)  et une vue aérienne prise également du côté siamois ou nous voyons une pente douce qui descend doucement vers le nord siamois.

 

Pourquoi n'y a -t-il pas de vue côté cambodgien ? C'est justement parce que le temple est pratiquement inaccessible (sous entendu « du côté de chez nous » disent les Cambodgiens) qu'il a été si bien conservé...ce qui n’empêchera pas le Cambodge de revendiquer les œuvres d'art dont la Thaïlande se serait emparé sur le site dans le années 50. Toutefois, lorsqu'Aymonier le visite en 1901, nous allons y revenir, le lieu est à l'abandon mais fréquenté par des pèlerins venus du nord essentiellement du district de Khukhan (ขุขันธ์), actuellement dans la province de Sisaket, le district frontalier le plus proche du temple. Lunet de la Jonquière aussi constatera en 1907 qu'il est à l'état d'abandon. Il n'y a apprememnt pas de pélerins cambodgiens qui ont suffisament à faire avec leurs centaines de temples

 

 

 

 

Comment donc accéder au temple ?

 

J'ai donc cherché quelques descriptions de ses visiteurs que je suppose honnêtes.

 

Depuis la Thaïlande jusqu'au Cambodge, en dehors de l'accès par voie de mer, il n'y a que deux accès qui contournaient le chaîne des Dangrek. Une mauvaise piste partie de Samrong conduit à une passe et surtout à l'ouest une large trouée depuis Sisophon qui fut la voie classique des invasions réciproques dans un sens ou dans l'autre. L'accès au temple ne peut alors manifestement se faire que du côté siamois

 

Sur cette carte du Guite Taupin de 1937, nous voyons Samrong en B  et Sisophone en A, le temple est en C. Nous verrons plus bas ce qu'il en était de  la piste qui y aboutit depuis le sud

 

 

En 1901 dans « Le Cambodge – les provinces siamoises » Aymonier nous le décrit : « La montagne de Preah Vihéar, en saillie de deux cents mètres environ sur le plateau supérieur, descend vers le Nord en pentes très douces et couvertes de forêts ». C'est évidement de là que venaient les pèlerins et non du pied de la falaise. La description qu'il nous en donne démontre à suffisance qu'il y a accédé par la voie sacrée du nord et non depuis le Cambodge et que la jungle n'y était pas d'une densité telle qu'elle en interdisait l’accès.

 

En 1904, il écrit toujours Aymonier écrit dans « Le Cambodge – le groupe d'Angkor et l'histoire » que tous à l'époque s'accordaient à placer la chaîne des Dangrek dans un territoire « notamment siamois ».

 

Quelques années plus tard, le capitaine Lunet de la Jonquières chargé de faire l'inventaire des monuments du Cambodge le fit dans deux épais volumes intitulés « Inventaire descriptif des monuments du Cambodge ». Lui aussi a accédé au temple par la voie sacrée. Il en décrit un total état d'abandon dont il se demande s'il est dû aux ravages du temps mais émets une hypothèse qui a son poids. Les dégradation affectent le sanctuaire seul, à l'exclusion des autres parties du temple qui n'ont eu à souffrir que de l'abandon où elles ont été laissées mais il est aussi possible que ces déprédations soient dues à une réaction contre l'hindouisme des rois cambodgiens, lorsque les envahisseurs eurent été chassés du Siam ? Il est aussi possible, ce n'est qu'une hypothèse, que le temple ait tout simplement servi de carrière comme le fut le Colisée par les Romains ou les pyramides par les arabes, à moins qu'André Malraux ne soit passé par là ?

 

Certes, les travaux d'Aymonier et du Capitaine Lunet de la Jonquières consistèrent à décrire ces monuments, leur architecture, leur décoration et leur épigraphie mais il est singulier de noter qu'ils nous disent y avoir accédé par la voie sacrée au nord qui fait quelques huit cent mètres aménagés en avenue coupée de portiques et d'escaliers, et qui s'étage d'escaliers en paliers. Alors que tous ces temples ont le plus souvent une entrée unique, aucun ne nous parle d'un accès par une voie partant de la plaine cambodgienne plein sud. Il est évident que leurs méticuleuses observations n'auraient pas laissé échapper l'existence d'un autre accès alors probablement envahi par la végétation ? Ils étaient par ailleurs à l’affût de renseignements que fournissait la population locale, Aymonier avait ses interprètes et Lunet parlait le siamois, on peut penser qu'à cette époque les habitants de ce secteur ignoraient totalement cet accès ?

 

Si il existait et il existait, il est probable qu'à cette époque, il était complètement envahie par la végétation tropicale. Le dossier déposé à l'Unesco par le Cambodge pour l'inscription au patrimoine mondial nous dit que le tempe est situé au haut d'une falaise vertigineuse mais ne donne pas la moindre précision sur un accès possible depuis la plaine du Cambodge qu'il se contente de signaler. Il se garde encore de donner la moindre précision sur sa fréquentation du temple par des fidèles venus du sud.

 

 

La première mention de cet accès, nous le devons à l'infatigable Madrolles dans son guide de 1926 « Indochine du Sud. de Marseille à Saïgon ; Djibouti, Éthiopie, Ceylan, Malaisie, Cochinchine, Cambodge, Bas-Laos, Sud-Annam, Siam » (page 136). Je le cite « Prah-Vihear est situé à 730 met. d'alt. sur une crête de la chaîne des Dangrek. Son accès est encore difficile et peu d'étrangers le visitent. On peut s'y rendre par deux voies : I° celle du N. par le plateau gréseux. 2° celle venant des plaines du Cambodge. Cette dernière aboutit à un escalier taillé dans la roche, coupé de paliers inégaux, long de plus d'un kilomètre pour gravir 400 mètres de la falaise abrupte.

 

 

Par cette escalade, on arrive sur le plateau à proximité du premier portique du temple ». L'arrivée est marquée A ci dessous

 

 

S'il décrit longuement la voie sacrée, il ne nous donne aucune précision sur les détails de cette escalade. Il est probable qu'à cette époque, l'escalier taillé dan la roche granitique avait été dégagée de l'envahissante végétation tropicale ?

 

 

Pour entreprendre cette escalade, encore fallait-il savoir comment atteindre le pied de l'escalier ? J'ai au moins un embryon de réponse qui est postérieur de 10 ans : « Gouvernement général de l'Indochine française. Réponses aux vœux émis par le Grand conseil des intérêts économiques et financiers de l'Indochine au cours de sa session ordinaire de 1937 ». Elle concerne la piste qui aboutit au point C marqué sur la carte ci dessus :

 

« Vœu n° 64 tendant, à obtenir la transformation de la piste locale, reliant Kompong-Thom au Pra-Vihear, en une route touristique empierrée et asphaltée : Le Grand Conseil : Considérant que malgré les efforts faits à l'étranger pour faire connaître les merveilles que recèle le Cambodge, les touristes ignorant qu'il existe d'autres ruines d'une valeur égale à celles d'Angkor, connues du monde entier, se contentent de visiter ces dernières seules ; Considérant que notre devoir pour assurer le succès de nos entreprises touristiques, est de retenir le plus longtemps possible les touristes au Cambodge, en leur faisant visiter le plus de choses intéressantes possibles ; Considérant que le Pra-vihear, éperon montagneux, surplombant de plus de six cents mètres, les plaines cambodgiennes, laotiennes et siamoises, sur lequel sont édifiés huit temples magnifiques, en bon état de conservation, malgré leur ancienneté millénaire, constitue un centre d'attraction touristique de premier ordre, et qu'il y a lieu d'y attirer, en plus grand nombre possible, les visiteurs étrangers, Emet le vœu : Que l'Administration du Protectorat et le Gouvernement général envisagent la possibilité d'intensifier la propagande publicitaire à l'étranger, afin de faire connaître à nos futurs visiteurs, ces ruines d'un réel intérêt historique et archéologique, et qu'ils les inscrivent dans leur itinéraire ; Que cependant afin d'éviter toute fatigue inutile à nos visiteurs, qui aurait pour résultat de les décourager, ils envisagent la construction d'une route empierrée et asphaltée, remplaçant l'actuelle piste reliant Kompong-thom au Préa-vihear, car le voyage en automobile, sur ladite piste, outre la trop longue durée (environ douze heures) (aller et retour) est absolument inconfortable ».

 

A ce vœu dicté par la seule cupidité de livrer le temple au tourisme de masse, le Gouvernement répondit :

 

« Le projet de transformation de la route Kompong-thom à Preah-vihear en une route touristique empierrée et asphaltée ne paraît pas présenter d'intérêt majeur au triple point de vue : économique, parce qu'elle traverse une région pauvre et sans possibilités de développement, touristique parce que la distance de Kompong-thom au Preah-vihear est d’environ 280 kilomètres et qu'il est bien peu probable que même avec une route en excellent état le touriste étranger toujours pressé consente, après avoir vu Angkor à faire un crochet supplémentaire de 600 kilomètres pour visiter des ruines, intéressantes certes, mais qui n'offrent pas un intérêt spécial pour le visiteur. Stratégique parce que la transformation de cette route ne présenterait de l'intérêt que si les travaux d'aménagement en route automobilisable étaient effectués en même temps que sur la grande rocade de couverture Sisophon-Svaichek-Samrong, Anlongveng-Cheomkesan-Thalaborivat et la rocade intérieure Siemréap-Beng, Mealea-Kohker, Mélouprey-Thalaborivat, travaux que la situation budgétaire ne permet pas d'envisager/ Économique ; Sous la forme actuelle la piste de Préah-vihear permet la visite de cet intéressant monument pendant toute la saison touristique ».

 

En clair, la route ou plutôt la piste est impraticable en saison des pluies, mais admettant qu'elle doit asphaltée, rien n'est dit sur l'escalade.

 

L'escalier

 

Si l'on en croit Madrolles, il est d'un kilomètres pour gravir 400 mètres ? Il comporterait « seulement »  442 marches pour gravir ces 400 mètres ce qui me semble correspondre à une hauteur moyenne des marches de 45 centimètres. Ce n'est pas un escalier mais une échelle de perroquet. Je fais une comparaison qui en vaut une autre, le plus long escalier du monde d'une seule jetée est l'escalier suisse qui grimpe au Nie sen (dit «la pyramide suisse»), dans l’Orlando bernons. il n'est accessible qu'une fois par année, à l'occasion du «Laurentides», la course qui voit des athlètes du monde entier se lancer à l'assaut de ces quelque trois kilomètres et demi de sueur. Il comporte 11674 marches sur 3500 mètres donc une moyenne de 30 centimètres par marche, ce n'est plus une échelle de perroquet.

 

 

Le plan ci dessus nous montre qu'il ne part pas du pied de la falaise mais sur le flan plein est de la colline et conduit au tout début de la voie sacrée. Il a été doublé actuellement par un escalier tournant à 90° avec des paliers multiples pour adoucir une pente raide mais toujours dans une végétation luxuriante.

 

 

Le dossier déposé par le Cambodge lors de la demande d'inscription au patrimoine mondial est remarquablement discret sur les accès au temple : « L'accès au site peut se faire de deux côtés, cambodgiens comme du côté thaïlandais, depuis le Cambodge par Cham, Ksan (environ 55 km) ou par Along Ven, depuis la Thaïlande via Sisaket par la route 221 (environ 106 km) ».

 

Ainsi donc la Justice internationale a attribué au Cambodge un temple qui est pratiquement inaccessible du côté cambodgien. Le bon sens n'est pas toujours la chose la mieux partagée du monde.

 

Je termine sur une simple supposition qui explique peut-être les raisons pour lesquelles cet accés qui ne fut redécouvert qu'en 1926  : Le temple surplombe la plaine cambodgienne mais il est orienté vers la Thaïlande. Son accès principal vient de cette direction; mais il y a aussi un accès du côté du Cambodge –et cet accès, du fait qu'il est abrupt et difficile - et précisément pour cette raison - doit avoir été conçu délibérément et dans un but précis, pour ainsi dire contra naturam, puisqu'il nécessite une montée de plusieurs centaines de mètres...un pssage sinon secret du moins confidentiel ? Cette raison reste à ce jour mystérieuse.

 

 

NOTES

 

(1)« SIAMESE DOMINATION OF THE LAO-CAMBODIAN FRONTIER REGION». Australian National Thai Studies Conference, RMIT, Melbourne, 12th-13th July, 2001 - Department of History, University of Queensland, Australia.

(2) Voir les articles

24 Affaire Du Temple Vihear : Et Si Les Thaïs Avaient Été Floués ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-25-affaire-du-temple-vihear-et-si-les-thais-avaient-ete-floues-72276720.html

A136. La Décision Du 11 Novembre 2013 De La Cour Internationale Sur Le Temple De Pheah Vihar.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-a136-la-decision-du-11-septembre-2013-de-la-cour-internationale-sur-le-temple-de-pheah-vihar-121125783.html

(3) Voir Georges Fischer «  Les réactions devant l'arrêt de la Cour internationale de Justice concernant le Sud-Ouest africain ». In: Annuaire français de droit international, volume 12, 1966. pp. 144-154;

 

Partager cet article
Repost0
31 août 2021 2 31 /08 /août /2021 13:05
A 438 – DEUX PIEUX BOUDDHISTES S'IMMOLENT PAR LE FEU À BANGKOK EN 1790 ET 1816.

Le mardi 11 juin 1963 à 9h17, le moine bouddhiste Thich Quang Duc, 66 ans, émerge d'une Austin bleu marine accompagné de ses disciples et s’assoit en position du lotus un chapelet dans la main au croisement de deux rues fréquentées du centre de Saigon. L'acte qu'il s'apprête à commettre va changer l'histoire de son pays. Les moines avaient contacté les correspondants étrangers de Saigon pour les prévenir de l'imminence d'une action de protestation spectaculaire.  Deux jeunes moines sont sortis d'une voiture. Un moine plus âgé, légèrement appuyé sur l'un d'eux, est sorti aussi, avant de se diriger tout droit vers le centre du carrefour. Les deux jeunes moines ont apporté un jerrican en plastique, qui contenait manifestement de l'essence. Dès que le plus âgé s'est assis, ils l'ont aspergé de liquide. Il a sorti une allumette, l'a craquée, et l'a lâchée sur ses genoux. Aussitôt, les flammes l'ont englouti. Tous les témoins de la scène étaient horrifiés. C'était terrifiant. Ces photos ont fait le tout du monde. Cette immolation fut suivie de nombreuses autres (1).

Ces immolations de moines par le feu étaient historiquement connues au Japon jusqu'au XIIIe siècle avant d'être condamnées par la hiérarchie bouddhiste. Elles n'étaient alors pas des actions de protestation mais un moyen de gagner la sainteté.

 

 

Il est un précédent ignoré de beaucoup de bouddhistes, celui de deux hommes pieux qui se sont immolés par le feu au cœur du temple d'Arunratchawararam (วัดอรุณราชวราราม ราชวรมหาวิหาร) à Bangkok, les laïcs Nai Rueang et Nai Nok (นาย เรือง และ นาย นอก), qui se sont immolés par le feu en offrande à Bouddha et aspiraient à atteindre la « bouddhéité ».

 

 

Il ne s'agissait pas non plus d'une immolation de protestation mais d'un moyens d'atteindre la sainteté. Le premier à se sacrifier fut Nai Rueang, un pieux bouddhiste, dont histoire est écrite dans la Chronique royale de Rattanakosin - Roi Rama II (พระราชพงศาวดารกรุงรัตนโกสินทร์ รัชกาลที่ ๒..Elle est compilée par le Prince Damrong (พระยาดำรง) et numérisée sur le site de la bibliothèque nationale Varirayana dans le chapitre 62 (2).

 

 

L'événement eut lieu le vendredi, du 3e mois lunaire, de la 8e lune croissante, année Rattanakosin 1152 c'est à dire sauf erreur en 1790. Nai Rueang se rendit en compagnie de deux amis, Khun Srikanthat Kromma et Nai Thongrak (ขุนศรีกัณฐัศว์กรมม้า et นายทองรัก) à l'ubosot (chapelle d'ordination - พระอุโบส) de Wat Krut (วัดครุธ) à Bangkok. Ils priaient avec un bouton de lotus dans la main pensant que celui ou ceux dont le fleur s'épanouirait serait Bodhisattva (พระโพธิญาณแล้ว). Seule la fleur de Rueang s'épanouit. Le lendemain, il écouta un sermon à l'ubosot du wat Arun. Lorsqu'il eut fini de l'écouter, il s’imbiba le corps avec un coton d'huile inflammable. Il s'assit les mains jointes et y mit le feu et chanta pendant que les flammes l'engloutissaient. 5 ou 600 personnes assistaient à l'immolation et manifestaient leur respect en criant « สาธุ - satu » qui est un cri d'admiration et d'approbation. Ils enlevèrent une partie de leurs vêtements et les jetèrent sur le feu pour l'alimenter. Ceux des spectateurs qui n'étaient pas bouddhistes manifestaient leur respect aussi en ôtant leur chapeau et le jetant sur le feu. Les fidèles conduisirent ses restes pour qu'ils fussent incinérés après trois jours de prière au Wat Hong Rattanaram (วัดหงส์รัตนารามราชวรวิหาร). Le temple est situé au bord d'un canal et lorsque le feu fut mis au bûcher. Les fidèles aidèrent à transporter le cadavre dans le cercueil pour les funérailles. 12 poissons sautèrent dans le feu et y périrent. Leurs cendres furent réunies aux siennes et transportées au Wat Arun.  La même chronique nous donne moins de détails sur l'immolation par le feu de Nai Nok..Elle eut lieu un mercredi du 7e mois lunaire de l'année 1816. Il se donna la mort au pied de l'arbre sacré de la bodi (ต้นศรีมหาโพธิ์) devant la chapelle d'ordination du wat chaeng (วัดแจ้ง) dans l'enceinte du Wat Arun.

 

 

Ces immolations volontaires n'étaient pas des immolations de protestations. On admet qu'ils voulaient pratiquer le bouddhisme au niveau supérieur (ukrit – อุกฤษฎ์) pour atteindre le Bodhisattva.

 

 

A cette époque, il était admis que sacrifier sa vie pour obtenir le nirvana était considéré comme un acte de grand mérite hautement vénérable. C'est probablement sous le règne de Rama III que furent installées au Wat Arun leurs statues en pierre dorée. Nai Ruang est assis les jambes croisées, les mains jointes

 

 

et Nai Nok est assis les jambes croisées mains entrelacées sur ses genoux en position de méditation pour atteindre le Bodhisattva (3).

 

Si ces auto-immolations étaient saluées et le sont peut-être encore dans une certaine frange du bouddhisme, elles furent interdites avec fermeté par le roi Rama IV qui considérait que ces pratiques n'existaient pas dans les canons pali que d'ailleurs aucun bouddhiste, y compris les moines et les nonnes, ne lisent jamais dans son intégralité et qui ne mentionne pas directement la valeur du sacrifice de soi. Ne parlons que des écrits canoniques dont les Jataka, le récit des 547 existences de Bouddha avant sa venue sur terre comme Gautama. Le roi les connaissait pour sa part ayant passé plus d'un quart de siècle dans un temple à étudier les textes sacrés avant de monter sur le trône

 

.

Les âges du passé sont l'arrière-plan de la vie historique du fondateur en tant que Gautama. Les légendes des Jataka sont généralement reconnues comme étant plus anciens que le Concile de Vesali (380 av. J.-C.) et omniprésent dans la littérature bouddhiste.

 

 

On trouve d'ailleurs des représentations sculptées de scènes des Jataka autour de nombreux sanctuaires. Ces bas-reliefs sont la preuve que les légendes des naissances antérieures de Bouddha étaient connues dès le IIIe siècle av.J-C et étaient alors considérées partie intégrante de l'histoire sacrée de la religion. Elles étaient continuellement rapportées et introduites dans les discours religieux des différents maîtres au cours de leurs pérégrinations, que ce soit pour magnifier la gloire de Bouddha ou pour illustrer les doctrines et les préceptes bouddhistes par des exemples appropriés.

 

Extrait d'un manuscrit sur feuilles de la tanier (1850)

 

 

Il est probable que ces diverses histoires de naissance n'ont pas alors été rassemblées sous une forme systématique comme dans la collection actuelle des Jataka. Elles étaient transmises oralement mais sur la base d'une certaine permanence.

 

La tradition veut que ces légendes, contes, fables ou paraboles furent écrites très tôt en cinghalais à Ceylan puis traduites en pali vers 430 après J-C par Buddhaghosa, une version perdue qui reprenait des traditions connues dès les premiers temps des communautés bouddhistes.

 

 

Ils ne furent diffusés, traduits du pali en langue thaï au Siam que sous le roi Rama V.

 

 

Il y en eut une première traduction du Pali en anglais par le professeur Rhys Davids en 1880.,et d'autres par plusieurs érudits supervisée par le professeur Robert E. B. Cowell publiées à Cambridge en 1895, elle représente 6 volumes d'environ 350 pages chacun.

 

 

Il n'y a que de très partielles traductions en français.

 

Le succès de cette longue tradition orale fut immense puisqu'il est certain qu'elle a gagné le monde grec, le monde chrétien du proche orient et le monde égyptien probablement par le biais des missions de l'Empereur Asoka (4).

 

 

C'est dans le texte canonique des Jataka que nous avons recherché s'il était des légendes concernant le don de soi. Il en est peu peut-être, mais importants puisqu'ils sont canoniques (5). Certains sont très (trop) longs, il semblerait qu’il n’y en a que sept qui concernent le sujet mais je ne suis pas certain d’avoir été exhaustif.

Les seuls textes canoniques du bouddhisme thaï :

 

 

Nigrodhamiga – Jataka

 

 

Le plus connu est celui qui porte le numéro 12 dans la recension classique. Nous savons que Bouddha a passé certaines de ses 547 existences sous forme animale. Il porte le nom de Nigrodhamiga – Jataka Cette histoire est celle de sa vie comme roi des cerfs. Il est probablement l’un des plus connus des fervents bouddhistes. Nous enlevons de ce récit ses très asiatiques hyperboles. Il se passe au temps où Brahmadatta - en réalité Ananda, le disciple préféré de Bouddha  dans une existence antérieure - régnait sur Bénarès.  N'y revenons pas, nous en avons fait une synthèse en enlevant les très asiatiques et très longues hyperboles dans notre article 276 (1). Le roi des cerfs proposa au roi l'échange de sa vie contre celle d'une malheureuse petite biche portant un bébé. Le roi décida alors qu’à ce jour on ne tuerait plus d’animaux dans ses forêts, le Bodhisattva avait transformé sa vie et lui dit « Seigneur roi des cerfs  je n'ai encore jamais vu, même parmi les hommes, un homme aussi abondant en charité, en amour et en pitié que toi. C'est pourquoi je suis content de toi. Levez vous tous deux, vos deux vies sont épargnées ».

Silavanaga Jataka

 

 

Il porte le numéro 72. Brahmadatta régnait à Bénarès, le Bodhisatta devint éléphant dans l'Himalaya, entièrement blanc, avec des yeux qui avaient l'éclat du diamant. Il était paré de toutes les perfections et d'une beauté inégalée. Il devint le chef des éléphants de l'Himalaya. Il était à la tête d'un troupeau de 80.000 éléphants mais s'aperçut que certains avaient le cœur mauvais. Il quitta la troupe et alla vivre dans la forêt où il reçut le nom de « Bon roi des éléphants ». Alors, se détachant du reste de la troupe, il alla habiter dans la solitude de la forêt, et la bonté de sa vie lui valut le nom de Bon Roi Éléphant. Un bucheron de Bénarès vint dans l'Himalaya et se fraya un chemin dans cette forêt à la recherche de bois pour son travail. Perdant ses repères et son chemin, il va et vient, étendant les bras de désespoir et en pleurant, la peur de la mort dans les yeux. En entendant ses cris, le Bodhisatta se déplaça avec compassion et résolut de l'aider et s'approcha de l'homme. Mais à sa vue le bucherons prit peur et s'enfuit. Il s'aperçut toutefois que la bête ne lui voulait pas de mal et souhaiter l'aider. Le Bodhisatta s'approcha et lui dit « Pourquoi, homme, êtes-vous en train d'errer ici en vous lamentant ? » « Seigneur, j'ai perdu mon chemin et j'ai peur de mourir ». Alors l'éléphant amena l'homme dans sa propre demeure, et l'y hébergea pendant quelques jours, le régalant de fruits de toutes sortes. Puis, disant : « N'aie pas peur, ami, je te ramènerai dans le repaire des hommes », l'éléphant le fit asseoir sur son dos et le conduisit là où les hommes habitaient. Mais l'ingrat pensa que, s'il était interrogé, il devrait pouvoir tout révéler. Ainsi, alors qu'il voyageait à dos d'éléphant, il nota les repères des arbres et des collines. Enfin, l'éléphant le fit sortir de la forêt et le déposa sur la grande route de Bénarès, en disant: « Voici ta route, ami homme: Ne dis à personne, que tu sois interrogé ou non, le lieu de ma demeure » et le Bodhisatta reprit la route pour retourner chez lui. Arrivé à Bénarès, l'homme fit le tour des artisans qui travaillaient l'ivoire et leur demanda s'ils étaient intéressés par les défenses à prendre sur un éléphant vivant puisqu'elles valent beaucoup plus cher que celles prises sur un mort. Après accord, il partit vers la demeure du Bodhisatta, avec des provisions pour le voyage, et une scie bien affutée. Il se lamenta alors auprès de l'éléphant en lui disant que son métier n'était d'aucun profit et qu'il était venu lui demander un peu d'ivoire pour lui permettre de gagner sa vie. «Bien » lui dit le Bodhisatta, « Avez-vous une scie avec vous ? » «  Alors prends mes défenses et emporte les avec toi ». Et il fléchit les genoux et couché à terre, laissa le bucheron scier ses deux défenses. Le Bodhisatta lui dit « Ne penses pas, homme, que c'est parce que je n'estime ni n'apprécie ces défenses que je te les donne. Mais mille fois, cent - des milliers de fois, plus chères à moi sont les défenses de l'omniscience qui peuvent comprendre toutes choses. Et donc puisse mon don t'apporter l'omniscience ».

 

 

L'homme les emporta et les vendit. Et quand il eut dépensé l'argent, il revint chez le Bodhisatta, disant que les deux défenses lui avaient permis de payer de vieilles dettes et mendiât le reste de l'ivoire du Bodhisatta. Le Bodhisatta y consentit et abandonna le reste de son ivoire. L'homme les enleva et les vendit et quand il eut dépensé l'argent, il revint «  je ne peux pas gagner ma vie de toute façon. Alors donnez-moi les racines de vos défenses ».

 

 

« Qu'il en soit ainsi », répondit le Bodhisatta, et il s'allongea comme auparavant. Alors le misérable, piétinant le tronc du Bodhisatta, dégagea brutalement les racines des racines des défenses jusqu'à ce qu'il ait dégagé la chair. Puis il scia racines et alla son chemin. Mais à peine le misérable eut-il quitté le Bodhisatta, que la terre se mit à trembler, qu'un gouffre s'ouvrit et il fut emporté dans les flammes de l'enfer. C'est évidemment une belle conclusion pour une fable sur l'ingratitude.

Cula Nandiya Jataka

 

 

L'histoire qui est recensée sous le numéro 222 se déroule toujours à l'époque ou Brahmadatta était roi de Bénarès. Le Bodhisatta était devenu un singe nommé Nandiya et habitait dans la région de l'Himalaya. Son plus jeune frère portait le nom de Jollikin, Ananda son disciple. Ils étaient tous les deux à la tête d'une troupe de quatre-vingt mille singes et ils devaient s'occuper d'une mère vieille et aveugle à la maison dans une forêt de banians. Il y avait un jeune homme mauvais que son maître brahmane avait dû chasser. Il s'était marié et incapable de travailler, gagnait sa vie à la chasse, vendant le gibier qu'il tuait. Un jour, alors qu'il rentrait chez lui bredouille, il aperçut un banian au bord d'une clairière et pensa y trouver du gibier. Les deux frères étaient assis derrière leur mère dans un arbre cachés dans les branches quand ils virent l'homme venir. Il s'apprêtait à tuer la mère singe et leva son arc mais le Bodhisatta le vit et dit à son frère : « mon cher frère, cet homme veut tuer notre mère ! Je lui sauverai la vie. Quand je serai mort, prenez soin d'elle ». En disant ainsi, il descendit de l'arbre et cria : « homme, ne tire pas sur ma mère ! Elle est aveugle, âgée et faible. Je vais lui sauver la vie ; tue-moi à sa place ! » Et quand le chasseur eut promis, celui-ci le tua sans pitié. Il prépara ensuite son arc pour tirer sur la mère singe. Jollikin vit cela et descendit de l'arbre et dit : « homme, ne tirez pas sur ma mère ! Je donne ma vie pour la sienne » et le chasseur le tua et ensuite la vieille mère. Il tira enfin sur la mère; les suspendit tous les trois à une perche et retourna chez lui. A ce moment, la foudre tomba sur sa maison et brûla sa femme et ses deux enfants avec la maison dont il ne restait plus que le toit et les montants de bambou. Le chagrin l'envahit : sur place, il laissa tomber sa perche avec le gibier et son arc, jeta ses vêtements et, nu, il rentra chez lui en gémissant. Alors les montants de bambou se brisèrent, tombèrent sur sa tête et l'écrasèrent. La terre s'ouvrit et une flamme s'éleva de l'enfer. Il pensa alors à l'enseignement de son maître brahmane lui avait donné « Faites attention de ne rien faire dont vous pourriez vous repentir ».

 

Sasa Jataka

 

 

Il porte le numéro 316. Le Bodhisatta était alors un lièvre. Il vivait dans la forêt et avait trois amis : un singe, un chacal et une loutre. Le Bodhisatta conseillait ses amis sur les questions morales et un soir avant un jour saint de jeûne et de prières, il leur rappela que faire l'aumône apportait de grands mérites. Ils devraient donc nourrir tous les mendiants qui s'approcheraient d'eux. Tôt le lendemain matin, ils sortirent tous chercher de la nourriture à rapporter chez eux pour manger plus tard lorsqu'ils pourraient rompre le jeune. La loutre trouva sept poissons dans le filet d'un pécheur. Le chacal entra dans la hutte d'un paysan absent. Le singe ramassa des fruits dans la foret. Le Bodhisatta ne mangeait que de l'herbe et n'avait donc aucune nourriture à offrir aux mendiants et décida alors qu'il donnerait sa propre chair si nécessaire. Lorsque le Dieu Indra apprit le vœu, il décida de se déguiser en brahmane et de mettre le Bodhisatta à l'épreuve. Il rendit d'abord visite à la loutre lui demanda de la nourriture pour rompre son jeûne, elle lui offrit ses sept poissons. Il fit la même demande au chacal et au singe qui lui remirent le fruit de leurs recherches avant d'approcher le Bodhisatta. Après avoir entendu la demande d'Indra, le Bodhisatta fut rempli de joie et lui demanda d'aller préparer un feu, ce qu'il a fait. Lui-même secouant trois fois sa fourrure pour éviter de tuer les insectes qui y vivaient puis sauta dans les flammes comme un cygne atterrissant au milieu des lotus.

 

À sa surprise, il ne ressentit aucune brulure et se demanda ce qui se passait. Indra se dévoila et lui expliqua qu'il était venu tester sa vertu. Celui-ci lui répondit qu'il aurait fait la même chose même la personne la plus humble. Indra dit alors que la vertu du Bodhisatta devrait être connue du monde entier. La loutre, le chacal et le singe étaient des vies antérieures d'Ananda, Moggallana et Sariputta, trois des meilleurs disciples de Bouddha.

 

Ce jataka explique à suffisance pour quoi les Thaïs pieux se refusent à manger du lapin. La langue ne fait pas la différence entre lapin et lièvre qui est le même mot : kratai (กระต่าย). Lorsque vous leur posez la question des raisons de cette aversion, je l'ai faite, sans avoir des commaisances approfondies « C'est Bouddha »... Tout simpelement la crainte de manger une incarnation de Bouddha.

Sivi Jataka

 

 

Il est le 499e. Ce n'est plus le don d'une vie mais celle d'une partie du corps. Le Bodhisatta était a né sous le nom de Sivi, roi d'Aritthapura, son père portant le même nom que lui. Il gouvernait bien et faisait chaque jour six cent mille aumônes. Un jour, le désir lui vint de donner une partie de son corps à qui le lui demanderait. Indra lut dans ses pensées et, apparut devant lui comme un brahmane aveugle, lui demanda ses yeux. Le roi accepta de les donner et fit appeler son chirurgien nommé Sivaka. Lorsque les orbites furent cicatrisées, Sivi souhaita devenir ascète. Indra lui demanda alors s'il avait un souhait. Sivi voulut mourir mais Indra insista pour qu'il choisisse autre chose. Il demanda alors de retrouver la vue. Les yeux réapparurent, mais ce n'étaient ni des yeux naturels ni divins, mais des yeux appelés « Vérité absolue et Perfection ». Sivi retrouva son trône et enseigna à ses sujets la valeur des cadeaux.

Jayadissa Jataka

 

Il est le 513e jataka. Le prince Alinasattu était Bouddha et il offrit sa propre vie à un géant mangeur d'hommes en remplacement de celle de son père. Cette très longue parabole est encombrée de stances originairement en pali mais traduites en vers anglais par Cowell. Si je suis incapable d'apprécier la versification pali, je le suis tout autant d'apprécier la versification anglaise. Disons simplement que Bouddha offrit sa vie à l'ogre en remplacement de celle de Pancala, roi de Kampilla, son père.

 

 

Chaddanta Jataka

 

 

Il est le 514e. Le Bodhisatta était un éléphant du blanc le plus éclatant avec des défenses à six couleurs, il mesurait quarante mètres de haut et vivait le long d'un lac magnifique au cœur de l'Himalaya et dirigeait un troupeau de huit mille têtes. Il avait deux reines. Un jour, alors qu'il se tenait entre les deux, il frappa de la tête un arbre en fleurs. Des fleurs et des feuilles tombèrent sur sa reine préférée et des brindilles sèches mélangées à des feuilles mortes et des fourmis rouges tombèrent sur l'autre ce qui la mit en colère. Une autre fois, en se baignant dans le lac, lI donna la fleur d'un grand lotus à sa reine préférée mettant l'autre en colère. Plus tard, lorsque lui et ses épouses offrirent des fruits sauvages à cinq cents futurs bouddhas, la reine rancunière pria pour renaître en tant que reine humaine. Ainsi elle pourrait envoyer un chasseur pour tuer le Bodhisatta. Puis elle mit son plan à exécution en se laissant mourir de faim et naquit à nouveau en belle princesse. Lorsqu'elle fut majeure, elle épousa un roi et devint reine consort et chef de ses seize mille femmes. La nouvelle reine se souvint de sa vie antérieure et, le moment venu, elle enfila une robe sale et se coucha dans son lit en faisant semblant d'être malade. Le roi vint alors lui offrir tout ce qu'elle pourrait souhaiter afin qu' elle se sentsse mieux. Elle demanda à ce que tous les chasseurs du royaume soient convoqués au palais. Le roi le fit par une proclamation à coups de tambour et peu après soixante mille hommes se rassemblèrent. Là, la reine annonça qu'elle avait besoin d'un chasseur pour lui apporter les défenses à six couleurs d'un éléphant qu'elle avait vu dans un rêve, mais aucun des hommes n'en avait jamais entendu parler. Elle choisit parmi la foule pour être son chasseur le plus dur, imposant, laid, défiguré par des cicatrices et fort comme cinq éléphants parmi la foule pour être son chasseur. Elle lui indiqua sa mission, difficile et dangereuse et lui proposa en récompense la propriété de cinq riches villages. Au début, il était terrifié à mort, mais il accepta la tâche après que la reine lui ait promis le succès et lui eut donné mille pièces d'or avec tout l'équipement dont il aurait besoin pour le long et pénible voyage jusqu'au repaire du Bodhisatt. Il partit en promettant de tuer l'éléphant et de ramener ses défenses. Le chasseur voyagea sept ans, sept mois et sept jours à travers des champs épineux, des forêts denses, des marécages boueux et des montagnes montantes au-delà du royaume des hommes pour atteindre le lac du Bodhisatta. Là, il se cacha non loin de l'endroit où un ascète, attendant avec une flèche empoisonnée. Quant arriva le Bodhisatta, le chasseur lui tira dessus et le reste du troupeau s'enfuit pris de panique tandis que leur roi hurlait de douleur. En voyant le chasseur, le Bodhisatta lui demanda pourquoi il voulait sa mort et le chasseur lui parla du rêve de la reine. Le Bodhisatta comprit que c'était le travail de son ancienne reine et dit la vérité au chasseur. Ne pouvant tacher son karma d'une colère, le Bodhisatta dit au chasseur de couper ses défenses et de les emmener à la reine afin qu'il puisse faire des mérites pour atteindre finalement le nirvana. Le chasseur essaya, provoquant une grande douleur dans la bouche sanglante du Bodhisatta, mais il était si grand que le chasseur ne put y parvenir. Le Bodhisatta prit alors la scie et coupa lui-même ses défenses et mourut peu après en laissant à la bonne reine prendre la tête du troupeau. Grâce au pouvoir magique des défenses, le chasseur revint au palais en seulement sept jours. Il donna à la reine les défenses aux six couleurs mais reprocha avec véhémence sa haine du Bodhisatta. Elle fut alors remplie de remords et de chagrin et mourut ce jour-là.

Je ne prétends pas faire l'exégèse des textes canoniques du bouddhisme, j'en suis incapable mais on conçoit à leur lecture qu'il n'est jamais question de suicides de protestation ni de sacrifices rituels permettant de gagner le nirvana mais de perfection dans la générosité. L'interdiction de Rama IV semble avoir été largement justifiée. Nous rejoignons évidemment la phrase de Saint Jean dans son évangile (XV-13) Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Il y a une différence fondamentale entre l'acte de se donner volontairement la mort et celui d'offrir sa vie. Judas s'est suicidé, suicide égoïste, Jésus ne s'est évidemment pas suicidé, sacrifice oblatif. Bouddha interdit de prendre la vie mais n'interdit pas de l'offrir.

 


 

NOTES

 

(1) Nous avons vu en 2011 et 2012 des moines du Tibet en exil se transformer en torches vivantes aux Indes et en Chine, probablement plusieurs centaines.

 

 

L'immolation par le feu est devenue une arme politique dont l'efficacité reste à démontrer.

 

En 2007, un groupe de moines thaïs a fait vœu de jeûner jusqu'à la mort à moins que le Conseil constitutionnel n'inscrive la déclaration « Le bouddhisme est la religion nationale thaïlandaise » dans la nouvelle constitution. Ils ont revendiqué ce sacrifice de soi comme une offrande au Bouddha. Ce défi audacieux aux autorités laïques n'était peut-être pas simplement un coup publicitaire, il avait ses racines dans la culture, l'histoire et la littérature thaïe. Il n'eut toutefois aucune suite !

 

(2) https://vajirayana.org/พระราชพงศาวดาร-กรงรัตนโกสินทร์-รัชกาลที่-

 

(3) Une nuit, vers les années 1980, les statues ont été décapitées probablement par des pillards à la recherche d'antiquité… ou tout simplement de pieux bouddhistes ? La reconstruction de leur tête actuelle fut immédiate.

 

(4) Voir nos articles :

 

A 432 - LES MISSIONNAIRES BOUDDHISTES DE L’EMPEREUR ASOKA SUR LES RIVES DE LA MÉDITERRANÉE ORIENTALE VERS 250 AVANT NOTRE ÈRE.

A 276 - LES JATAKA BOUDDHISTES (ชาดก) ONT-ILS MIGRÉ VERS LE CHRISTIANISME ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2018/10/a-276-les-jataka-bouddhistes-ont-ils-migre-vers-le-catholicisme.html

A 287- LES JATAKAS BOUDDHISTES ONT-ILS MIGRÉ VERS LES FABLES D’ÉSOPE ET CELLES DE LA FONTAINE ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2018/11/a-287-les-jatakas-bouddhistes-ont-ils-migre-dans-les-fables-d-esope-et-celles-de-la-fontaine.html

(5) Bien que les volumes de la recension de Robert E. B. Cowell soient parfaitement accessibles puisque numérisés, de pieux bouddhistes en ont fait une numérisation d'accès plus facile. Seuls les commentaires sont différents :

http://www.sacred-texts.com/bud/j1/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j2/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j3/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j4/index.htm

https://www.sacred-texts.com/bud/j5/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j6/index.htm

Partager cet article
Repost0
24 août 2021 2 24 /08 /août /2021 07:52

 

Une publication récente sur le site Isaanrecord que je consulte souvent avec intérêt malgré son caractère souvent iconoclaste que je ne partage pas toujours concernait les « révoltes des Saints » (1).  Nous avons consacré plusieurs articles à ces mouvements que l'on peut, au moins de façon schématique, considérer comme des protestations souvent armées contre la politique centralisatrice forcenée  du gouvernement central de Bangkok (2). Avant d'en arriver au récent mouvement des « chemises rouges » qui en seraient les héritiers au moins spirituels, l'auteur nous rappelle qu'ils furent nombreux. J'ai cherché sans à priori à faire l'inventaire - est-il seulement complet – de ces mouvements sporadiques et centrifuges qui agitent le Nord-est de la Thaïlande depuis plus de 300 ans.

 

 

La rébellion de Bunkwang en 1699 (กบฏบุญกว้าง)

 

Le premier mouvement sur lequel nous avons des sources historiques plus ou moins assurées est la rébellion de Bunkwang en 1699  (กบฏบุญกว้าง). Ce soulèvement s'est produit vers la fin du règne du roi Narai ou au début de celui de Petracha, en une période de confusion politique à la Cour. Bunkwang était de modeste extraction mais avait reçu une solide éducation au temple. Il aurait été originaire de l'est du Laos. Sa légende veut qu'il se soit emparé de Khorat (โคราช), avec un groupe de 28 fidèles seulement et la tint pendant trois ans. Il est toutefois probable qu'il avait le soutien de la population de la ville, aussi appelée Nakhon Ratchasima (นครราชสีมา) alors considérée comme la porte d'entrée vers le royaume siamois d'Ayutthaya. Il aurait réuni une troupe de 4.000 paysans subjugués par ses connaissances religieuses, de 84 éléphants et de 100 chevaux, et marché sur Ayutthaya, à travers les montagnes jusqu'à Lopburi et parvint à moins de soixante kilomètres de la capitale siamoise. Les troupes probablement de Phra Petracha, supérieures en nombre et surtout en armements les dispersèrent et il fut tué. Il reste un héros mythique du Nord-Est ayant laissé le souvenir d'u chef charismatique voulant libérer le Nord-Est du joug d'Ayutthaya et en faire une région autonome, probablement en lien avec les royaumes du Laos.

 

 

Le rebellion de Chiangkeo en 1791 (กบฏเชียงแก้ว)

 

Bangkok est devenue la nouvelle capitale du pays en 1782. Certaines des régions, au Nord-est, considérées comme des États tributaires contestèrent le nouveau pouvoir et quelques groupes locaux se rebellèrent. Chiangkeo venait de la région orientale du Mékong (Saravane au Laos ุ สาละวัน), qui appartenait au royaume de Champassak (จำปาสัก). Le groupe ethnique concerné était celui des Kha (ข้า) que les Siamois considéraient comme une espèce à peine supérieure au crapaud. Ils réussirent à occuper le Champasak mais furent battus par des troupes venues en particulier de Khorat et réduits en esclavage pour plusieurs générations.

 

 

La rebellion de  Sa-Kiad-Ngong en 1820 (กบฏอ้ายสาเกียดโง้ง)

 

Le chef de cette rébellion s'appelait Sa, tandis que Kiad-Ngong était le nom d'une montagne sur la rive orientale du Mékong faisant partie du royaume de Champassak. Sa mère  était une Lao de Vientiane, et lui-même avait été moine pendant un certain temps. Comme d'autres rebelles, Sa utilisa son éducation religieuse pour convaincre les gens qu'il était un phu wiset (ผู้วิเสท - un homme doté d'un pouvoir extraordinaire) et un phu mi bun (ผู้มีบุญ - une personne de grand mérite), capable d'accomplir des exploits miraculeux. Il prétendait également être Thao Chuang (ท้าวจวง), un héros mythique de la littérature locale, renaissant pour sauver les Kha opprimés par les autorités locales. Il établit un temple et rassembla environ 6.000 personnes, principalement des Khas, et marcha et brûla Champassak. Le roi Rama II depuis Bangkok ordonna à Chao Anu de Vientiane (เจ้าอนุ จากเวียงจันทน์) de réprimer la rébellion.

 

 

Finalement, Sa et les Kha se rendirent. Sa fut conduit à Bangkok où il fut emprisonné à vie. Les Kha furent à nouveau réduits en esclavage et leurs descendants s'installèrent sur la rive orientale de la rivière Chao Phraya (แม่น้ำเจ้าพระย). La rébellion de Sa-Kiad-Ngong a été l’une des plus importants soulèvements du Nord-Est, nécessitant une armée de Vientiane pour la réprimer. La population Kha à cette époque était de plus de 300.000 personnes, des milliers furent tués mais les soulèvements ne cessèrent pas.

 

 

 

La bataille de Sambok en 1895 (ยุทธการซัมโบก)

 

Une réaction modeste mais significative au nouveau système d'imposition introduit par le pouvoir central a eu lieu en 1895. Certains anciens moines du village de Sa-at (สะอาด) dans le district de Namphong (น้ำพอง) dans l'actuelle province de Khon Kaen, persuadèrent les villageois de ne pas payer les taxes, ce qui les obligeait à faire un long voyage jusqu'à Khorat, faisant valoir que si une taxe devait être payée, elle devrait l'être à Vientiane mais pas à Bangkok. Pendant trois ans, les villageois résistèrent. Formés par les moines à faire face aux fonctionnaires, ils en recevaient des objets sacrés leur permettant de se battre avec courage sans crainte des blessures ni de la mort. L'arrivée des troupes entraîna la dispersion des rebelles et la mort de trois des chefs de village.

 

La révolte des phu mi bun de 1901-1902 (กบฏภูมีบุญ)

 

C'est un sujet que nous avons longuement traité à diverses reprises, n'y revenons pas (2). Il fut le mouvement le plus solide même s'il ne réussit pas à faire trembler le régime sur ses bases.

 

 

 

La rébellion de Nong Makkeo en 1924 (กบฏหนองมักแก้ว)

 

Ce soulèvement a commencé dans le village de Wiangkeo (เวียงแก้ว)  dans la province de Loei (เลย) avec l'arrivée d'une autre province de trois moines et d'un novice. Ils bénéficiaient de pouvoirs magiques, de guérison en particulier, elles furent nombreuses. La population les honora comme phu mi bun et suivit leurs enseignements. La foi des villageois se reporta rapidement sur Phra Sri-ariyametrai (พระศรีอริยเมตไตรย), le Bouddha du futur qui viendrait sauver le monde de la souffrance et qui serait Nong Makkeo, donc le nom remplaça Wiangkeo. Ils se réunissaient chaque jour au temple pour être instruits sur le royaume du futur. On leur apprit aussi dit que Vientiane retrouverait bientôt son prestige. Le 23 mai 1924, une cinquantaine de villageois armés, guidés par leurs chefs, attaquèrent le bureau de l'administration du district et en chassèrent le chef. Ils croyaient qu'il n'y aurait besoin d'aucune autorité dans leur nouveau royaume. La police riposta rapidement et arrêta les dirigeants ainsi qu'une centaine de villageois. Ils restèrent incarcérés pendant trois ans.

 

 

La révolte du « mo lam » Noi-Chada en 1933 (กบฏหมอลำน้อย-ชฎา)

 

Noi était un molam (หมอลำ) - un spécialiste de la musique traditionnelle de l'Isan – venu d'un village près de la ville de Mahasarakham. Il prétendait être un sage errant en de nombreux endroits pour chanter un message de conversion, demandant aux villageois de s'habiller en blanc en signe de purification. Il prédisait la venue imminente de Phra Sri-ariyametrai (พระศรีอริยเมตไตรย), le nouveau Bouddha qui doit venir sur terre et prétendait avoir été dans une vie précédente l'un des dirigeants de la rébellion de 1901-1902, revenu pour enseigner le peuple. Des centaines de villageois non armés se sont rassemblés pendant deux à trois mois au centre de son village, attendant la venue du nouveau Bouddha. Son groupe propageait son programme à travers des chants folkloriques, des prédications et des divinations. Les paroles de ses chansons encourageaient les gens à défier le système en arrêtant de payer des impôts ou d'envoyer leurs enfants à l'école. Son message consistait aussi à cesser de respecter les moines parce qu'il considérait comme rien d'autre que des hommes portant des robes jaunes cherchant à exploiter les autres. Noi a finalement été arrêté et condamné à quatre ans de prison. Certains de ses partisans ont poursuivi ses activités, mais ont également été poursuivis et arrêtés.

 

 

 

La rébellion de Sopha Phontri « le musicien » dans la province de Khonkaen en 1939 (กบฏหมอลำโสภา พลตรี)

 

Nous avons consacré un article à ce révolté contre le pouvoir central, n'y revenons pas (3)

 

 

La rébellion de Sila Wongsinen en 1959 (กบฏศิลา วงษ์ศิลป์)

 

Fut-il le dernier « saint » autoproclamé ? En 1959, Sila ayant reçu une solide éducation religieuse dans un temple de Khorat, s'est prétendu à tort ou à raison guérisseur. Il eut de nombreux adeptes et prétendait être lui aussi le nouveau Bouddha, Phra Sri-ariyametrai. Il persuada environ 150 villageois du district de Warinchamrap (วารินชำราบ) dans la province de Khorat, de migrer avec lui pour établir une nouvelle colonie dans le district de Chokchai (โชคชัย). Il y établit une communauté « pour le salut du monde » avec ses propres règles et inventa de nouvelles cérémonies pour adorer les dieux et les idoles qu'il avait découverts dans la région. Des villageois le rejoignirent. Les autorités le firent arrêter mais furent attaquées par ses partisans, et des combats violents entraînèrent la mort du chef du district et une autre la mort de douze personnes, dont des femmes et des enfants. Les autorités purent arrêter 44 villageois. Sila et certains de ses partisans ayant toutefois pu s'échapper. Le premier ministre de l'époque, le maréchal Sarit Thanarat, furieux, affirma que Sila et ses partisans étaient plus dangereux que les communistes. Sila fut finalement arrêté alors qu'il tentait de traverser la frontière avec le Laos, condamné à mort et exécuté.

 

 

La guérilla communiste de 1965 à 1980 (กองโจรคอมมิวนิสต์)

 

Elle est née au cœur de l'Isan, il nous faut l'inclure dans cet inventaire. Comme les autres mouvements, les raisons en furent économiques et la lutte contre le pouvoir central. Les mouvements précédents ne connurent pas l'intervention étrangère (Chine, Vietnam, Laos). L'aspect religieux et mystique en est totalement absent, pas de prophéties, pas de messianisme, pas de millénarisme : « Il n'est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César ni tribun » selon les paroles de l'Internationale évidemment traduites en thaï. Nous lui avons consacré deux articles (4).

 

 

 

Les chemises rouges de 2010 à ? (เสื้อแดง)

 

La majorité des personnes qui ont rejoint le mouvement des chemises rouges étaient originaires de l'Isan. Ils partagent des pensées similaires à celles de phi bun, notamment sur la libération du centralisme de Bangkok et le désir de mettre en place leur propre gouvernement local. Beaucoup s'en revendiquent. Le mouvement n'est pas venu de nulle part et certains ont pu parler d'une nouvelle émergence du mouvement des phi bun. Le qualificatif de phi bun aurait même été prononcé au sujet de l'opposant Wanchalearm Satsaksit (วันเฉลิม สัตย์ศักดิ์สิทธิ์),  mystérieusement disparu du Cambodge où il était réfugié en 2020. Ce mouvement a pris depuis le début du sièle une toute autre ampleur que les précédents, qui ne furent le plus souvent que des jacqueries sporadiques. Les participants remettent en accuse le principe même de ce que l'on appelle la « démocratie » dans ce pays et la manière dont elle est appliquée dans un régime monarchique. Il ne s'agit plus toutefois d'histoire mais d'une actulité brulante, un sujet dans lequel je ne veux pas me lancer d'autant que certains remettent en cause plus ou moins ouvertement le principe même de la monarchie.

 

 


 

NOTES

 

(1) « Folk, ballads, prophecies and ideologies. The arms of tte Holy mans »s rebellion in war with Bangkok » : https://theisaanrecord.co/2021/07/03/phi-bun-rebellion/

(2) Voir nos articles

H 32 - LES SOUVENIRS DU PRINCE DAMRONG SUR LA « RÉVOLTE DES SAINTS » (1900-1902), SAINTS OU BATELEURS ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2019/05/h-32-les-souvenirs-du-prince-damrong-sur-la-revolte-des-saints-1900-1902-saints-ou-bateleurs.html

140. La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints".

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2021/02/a-419-la-revolte-des-saints-dans-le-nord-est-de-la-thailande-en-1900-des-magiciens-et-des-prophetes.

(3) Voir notre article

A 305- LA RÉBELLION DE SOPHA PONTRI « LE MUSICIEN » DANS LA PROVINCE DE KHON KAEN (1932-1942).

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2019/02/a-305-la-rebellion-de-sopha-pontri-le-musicien-dans-la-province-de-khon-kaen-1932-1942.html

 

(4) Voir nos deux articles

 

H 28- LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

H 29 - LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html


 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
10 août 2021 2 10 /08 /août /2021 13:11

 

Un article relativement récent d’un checheurs américain Ken Lohatepanont, de l’Université de Berkley et au Thailand Development Research Institute in Bangkok, revient sur la question des canons offerts par le roi Naraï à Louis XIV et qui auraient participé à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 (1).

 

Ces canons figuraient parmi les cadeaux envoyés par le roi à la suite de l’ambassade conduite par le Chevalier de Chaumont et revenue en France avec les Ambassadeurs siamois et les cadeaux royaux. Tous ces cadeaux avaient disparu corps et bien jusqu’à une récente et miraculeuse découverte dévoilée en 2018 sur laquelle nous allons revenir.

 

Nous savons qu’une première ambassade siamoise s’était perdue en mer en 1681 (2). Une légende tenace voulut qu’elle transportât des trésors inestimables, propagée par des journalistes à sensation ayant moins de flair qu’un chien-berger des Pyrénées ayant surtout donné lieu à une opération de véritable escroquerie ayant permis à un aigrefin de soutirer plusieurs millions de francs à l’une de ses victimes.

 

Nous connaissons toutefois le contenu de ce « trésor » qui présentement git 3500 mètres de fond. Il est de peu de choses.

 

Les cadeaux de la seconde Ambassade nous sont parfaitement connus, le Chevalier de Chaumont nous en donne une liste détaillée dans sa relation de 1686. Elle est la même que celle donnée par l’abbé de Choisy dans la relation de son voyage. Nous vous en donnons la liste en annexe en vous épargnant celle des cadeaux aux autres personnages de la cour : présents de M. Constance au roi, présents du roi de Siam à Monseigneur, présents que la princesse reine de Siam envoie à Mme la Dauphine, présents que la princesse reine de Siam envoie à Monseigneur le duc de Bourgogne et présents de M. Constance à M. le marquis de Seignelay.

 

Malheureusement Chaumont qui nous dote de quelques belles gravures dans ses souvenirs ne nous en donna aucun détail sur ces présents.

 

Le Marquis de Dangeau qui colporte en 19 volumes les cancans de la Cour, nous dit à la date de la présentation des cadeaux, le 28 août « le chevalier de Chaumont revint de Siam; il était parti de Brest au mois de mars de l'année passée, et est arrivé à Brest le 18 de ce mois; il a ramené trois ambassadeurs du roi de Siam. S. M. a nommé Torf, gentilhomme ordinaire, pour les recevoir et les défrayer dans tout leur voyage. Le roi de Siam envoie de beaux présents au roi, à Monseigneur, à madame la Dauphine, à messeigneurs les ducs de Bourgogne et d'Anjou; il y a des présents aussi pour M. de Seignelay et pour M. de Croissy, l'un comme secrétaire d'État de la marine, et l'autre comme secrétaire d'État des étrangers ».

 

Que sont devenus ces «  beaux présents » : « Le roi alla tirer dans son parc. Monseigneur courut le loup, et donna le soir un grand souper dans son appartement à madame la princesse de Conty et à quelques dames, et ensuite il fit une loterie d'une partie des présents qu'il a eus de Siam ». Nous sommes le 2 septembre ! On jouait beaucoup à la loterie à la Cour de Louis XIV nous apprend en effet Dangeau mais c’était à tout le moins fort humiliant pour le roi de Siam.

 

 

La valeur de ces présentes a donné lieu à une altercation entre Louvois et l’abbé de Choisy : « ...Les présents qu'ils avaient apportés étaient rangés dans le salon au bout de la galerie. M. de Louvois, qui n'estimait pas beaucoup les choses où il n'avait point de part, les méprisait extrêmement. « M. l'abbé me dit-il en passant, tout ce que vous avez apporté là vaut-il bien quinze cents pistoles ? » – « Je n'en sais rien, monsieur, lui répondis-je le plus haut que je pus, afin qu'on m'entendit ; mais je sais fort bien qu'il y a pour plus de vingt mille écus d'or pesant, sans compter les façons ; et je ne dis rien des cabinets du Japon, des paravents, des porcelaines. » Il fit en me regardant un sourire dédaigneux, et passa. Quelqu'un apparemment conta au roi cette belle conversation car dès le soir même, M. Bontemps me demanda de la part de sa Majesté si ce que j'avais dit à M. de Louvois était bien vrai. Je lui en donnai la preuve en lui donnant un mémoire exact du poids de chaque vase d'or, et je l'avais fait faire à Siam avant que de partir. Je suis persuadé qu'on le vérifia dans la suite. Cette bagatelle ne laissa pas d'irriter M. de Louvois contre moi : il ne m‘aimait pas déjà, parce que j'étais des amis du cardinal de Bouillon, sa bête »

 

 

Or, nous savons que Choisy, peut-être un peu naïf, considérait que tout ce qu’il voyait au Siam de doré était d’or alors que Forbin plus lucide, savait qu’une statue de Bouddha dorée n’était pas d’or massif mais de plâtre doré. Nous connaissons l’abbé de Choisy, nous rajouterons simplement ce qu’en dit La Bruyère qui trempa sa plume dans le jus de mancenillier (3).

 

Avec lui d'ailleurs la nature s'était trompée qui avait voulu en faire une   femme. On disait à la Cour citant Ausone « dum dubita natura, marem faceretne puellam ; factus es, o pulcher, pene puelle puer ». Des plus féroces insinuaient en reprenant le mot de Suétone « qu'il servait de femme à tous les hommes et d'hommes à toutes les femmes » pour expliquer la montée en puissance de Jules César et la comparer à celle de l'abbé que sa modeste extraction n’expliquait pas.

Si nous reprenons la liste de ces présents, poste par poste, force nous est de constater qu’ils constitueraient aujourd’hui le rêve et la fortune d’un amateur d’antiquités mais qu’à cette époque, ils n’avaient rien qui puisse faire rêver les membres de la Cour du roi Soleil.

Sur cette montagne de pièces en porcelaine, aucun détail n’est donné, pas même un chiffre exact, ce qui laisse à penser qu’elle était tout à fait secondaire. Or, la France importait depuis longtemps de la porcelaine de Chine. Elle avait depuis longtemps ses porcelaines de Sèvre et depuis peu celles de Limoges.

 

 

Quelques soieries aussi (notamment des paravents et une robe de chambre) mais y avait-il de quoi impressionner la Cour ? Lyon était devenue depuis Louis XIV la capitale mondiale de la soie, ce qu’elle est restée. La mode de la cour de Versailles s'imposait à toutes les autres cours européennes. Du même coup, les soyeux lyonnais allèrent d’innovations techniques en innovations techniques entretenant des dessinateurs de qualité et une innovation stylistique permanente.

 

 

Beaucoup de petit mobilier aussi mais y avait-il de quoi impressionner les courtisans ? Le mobilier de ce temps est majestueux, luxueux, utilise des techniques de marqueterie innovante. Il a résisté au temps beaucoup mieux que les soieries probablement toutes depuis lors mangées de mites.

 

En ce qui concerne la tapisserie on connaissait Aubusson et les Gobelins, les Siamois faisaient-ils mieux ?

 

 

Versailles affichait déjà dans la Galerie des glaces de fastueuses pièces d’argenterie imaginés d’après des dessins du premier peintre du roi, Charles Le Brun, exécutés à la manufacture des Gobelins, aux galeries du Louvre et par les plus éminents orfèvres de la corporation parisienne. Ces fastes coûtèrent 10 millions de livres. Envoyées à la fonte en 1689 pour financer les guerres royales. 20 tonnes de métal fondu, vendues « à la casse » rapportèrent au roi 2 millions de livres. Les pièces d’argenterie de la Galerie des glaces avaient incontestablement suscité l'admiration stupéfaite des envoyés du roi siamois.

 

 

Ces conversions sont certes à prendre avec circonspection mais on peut estimer que les 10 millions de livres du coût de l’argenterie représentent aux environs de 300 millions d’euros de nos jours. L’estimation de Choisy réduite en euros serait d’environ 1,7 millions d’euros et celle de Louvois de 450.000 euros ? 20 tonnes au cours de l’argent hors façon bien sûr, à ce jour représentent une valeur de près de 15 millions d’euros.  Comparer les prix entre l’époque des moucheurs de chandelles (combien y en avait-il à Versailles ?) et celle de l’électricité nucléaire reste toutefois parfaitement aléatoire.

 

Nous n’en tirons qu’une seule conséquence, les cadeaux du roi de Siam étaient bien peu de choses face aux fastes de Versailles.

 

 

Que sont devenus ces trésors ?

 

Un seul lot échappa à la loterie, à la destruction, aux fontes et à l'oubli, ce sont les fameux « canons du Siam » que nous pouvons suivre à la trace pendant plus d'un siècle,

 

Tous les objets d'or et d'argent ainsi que les deux canons avaient été placés au Garde-Meuble et inclus dans le « mobilier de la couronne ».

 

Les pièces d'orfèvrerie d'or et d'argent ont probablement été incluses dans les ventes de l'argenterie royale pour financer les guerres, celles de Louis XIV comme nous l'avons vu et plus tard les fontes consécutives aux guerres désastreuses de Louis XV,

 

Si des pièces d'orfèvrerie d'or et d'argent ont été jouées et gagnées à la tombola, elles tombèrent donc dans le patrimoine de familles de la haute-noblesse, Nous étions en 1686, nous sommes en 2021, il y a près de trois siècles et demi, Si l'on compte à cette époque comme le faisait déjà Hérodote trois générations par siècle, en 10 ou 11 générations, ces familles ont connu des hauts et des bas, le plus souvent des bas, successions, partages, division des héritages et souvent vente par nécessité, Par ailleurs, les propriétaires ont pu répondre aux appels pathétiques, de Louis XV notamment, de porter leur argenterie et orfèvrerie à la Monnaie pour qu'elle y soit fondue et finance l'effort de guerre puis aux saisies révolutionnaires. Cette pratique a perduré qui consiste à prendre le bon argent des épargnants et à leur échanger contre de la monnaie de singe. La découverte de l'un de ces pièces d'argenterie en 2018 relève, nous allons le voir, du miracle.

 

Pour les objets de moindre valeur, la vaisselle de porcelaine n'a probablement pas résisté à trois siècles d'utilisation et de lavages successifs, Tapisseries et soieries sont probablement et depuis longtemps mangées des insectes et les petits meubles ont depuis longtemps succombés à la voracité des vrillettes et autres termites,

 

 

LES « CANONS DE LA BASTILLE »

 

La description que nous en donnent Chaumont et Choisy est brève : « Deux pièces de canon de six pieds de long, de fer battu à froid, garnis d'argent, montés sur leurs affûts aussi garnis d'argent faits à Siam ». « L’inventaire général du mobilier de la couronnes » analysé par Michel Jacq-Hergoualc'h sur les manuscrits des archives nationales les décrit comme suit : « Deux beaux canons de Siam de fer battu verni, damasquinés d'argent en trois endroits, la culasse à huit pans et le bout rond, longs de cinq pieds neuf pouces, montés sur leurs affûts de bois des Indes verni de noir ; dont toutes les ferrures sont de fer poli damasquiné d'argent »

 

Il s’agit très probablement de pièces d’artillerie provenant des Portugais qui alimentent par leur savoir l’arsenal des armées royales. L’arquebuserie portugaise atteignit la perfection, on en voit des pièces exceptionnelles au « Musée militaire de Lisbonne ». Ces canons sont du calibre d’une ou deux livres. A l’époque, on mesure le calibre du canon au poids du boulet qu’il peut lancer, un peu moins donc que 500 grammes ou un kilo. Ce ne sont guère que des escopettes ou des canardières. Louvois a normalisé l’artillerie de Louis XIV en généralisant le calibre de 36 jusqu’à celui de 48 pour l’artillerie de siège. Les petits canons d’une ou deux livres ne sont pas inconnus mais utilisés dans l’artillerie de montagne ou dans la marine. Ils ne sont pas capables de causer le moindre dommage aux coques des navires en chêne massif le plus souvent doublées de cuivre. Ils peuvent par contre en ravager la mature ce qui est suffisant pour désemparer le navire de l’ennemi. Ils sont évidemment inefficace dans une guerre de siège ne pouvant causer le moindre dommage aux murailles massives, pas même d’arracher une escarbille aux épaisses portes en bois bardée de ferraille.

 

 

Une tradition orale d’origine indéterminée mais largement répandue voulait pourtant qu’ils aient été utilisés lors de l’attaque de la Batille par la populace parisienne le 14 juillet 1789.

 

Un remarquable article de Michel Jacq-Hergoualc'h nous démontre qu’il ne s’agit pas d’une légende mais d’une réalité (4).

 

 

Probablement trop raffinés et surtout inutiles pour compléter le corps des artilleurs royaux déjà largement pourvu par Louvois.

 

Ils se trouvent au Garde Meuble, un véritable musée qui contient en particulier de nombreuses armes anciennes, historiques ou curieuses. Il est partiellement ouvert au public. Les parisiens ne pouvaient donc pas en ignorer l‘existence

 

Ne revenons pas sur la triste histoire de la journée du 14 juillet 1789. La Bastille avait mauvaise réputation, un ministre ayant le pouvoir d’y enfermer et de mettre un sujet aux oubliettes sans procédure préalable et sans obligation d’engager ensuite un procès mais sous la condition de la signature du Roi. Ce n’était toutefois pas le bagne et nombre de personnages distingués y firent quelques séjours largement adoucis par la possibilité de lire, d’écrire, de se faire accompagner d’un serviteur et de se faire livrer leur nourriture de l’extérieur.

 

Le Garde Meuble fut envahi par la populace qui s’empara des armes qu’elle considérait comme utilisables et notamment de « deux canons garnis d’argent ». S’agissait-il bien de ceux que le roi Narai avait offert à Louis XIV ? Ce qui permet de le penser sans absolue certitude, nous dit Jacq-Hergoualc'h, est leur garniture d’argent et le damasquinage. La foule s’était également emparé d’autres canons mais sans référence à cette décoration luxueuse.

 

 

Michel Jacq-Hergoualc'h nous décrit longuement cette journée en étudiant plusieurs versions souvent contradictoires entre elles. Trois pièces de canon furent utilisés par les émeutiers dont une de petit calibre, peut-être un des canons siamois et deux pièces de quatre qui ne sont donc pas les nôtres ?

 

La conclusion de Michel Jacq-Hergoualc'h est sans équivoque « Quoiqu'il en soit, nous croyons avoir prouvé que les canons du roi de Siam Phra Narai offerts au Roi-Soleil en 1686 ont, ironie du sort, tiré sur la forteresse qui aux yeux des Parisiens symbolisait le mieux le despotisme royal, si bien incarné par Louis XIV lui-même ».

 

Nous en tirons une autre conclusion, c’est que si ces escopettes, quoique luxueuses, ont bien été utilisées, elles n’ont pas du causer grand mal aux murailles de la forteresse. Si elles furent utilisées, ce fut probablement sans dommages ?

Les armes utilisées retournèrent ensuite du Garde-Meuble. Nous les retrouvons ensuite jusqu’en 1792, date à laquelle ils disparurent à jamais pour une raison que nous donne encore Michel Jacq-Hergoualc'h « … victimes de déprédations visant à en extraire l'argent qui les ornait. Devenus méconnaissables, ils purent être alors la proie de quelques ferrailleurs à une date que nous ne saurions préciser ; ce n'est qu'une hypothèse, mais nous n'en voyons pas d'autres ».

 

Ne rajoutons rien, le travail de Michel Jacq-Hergoualc'h repose sur l’analyse de nombreux documents d’archives non numérisés. « L’inventaire général du mobilier de la couronnes sous Louis XIV » ne l’a été que très partiellement à ce jour.

 

Nous pouvions dès lors penser qu'il ne restait rien de ces cadeaux royaux jusqu'à une découverte récente près de 350 ans après leur remise dans la Galerie des Glaces ?

 

LA DÉCOUVERTE DE LA DERNIÈRE PIÈCE D'ORFÉVRERIE SUSISTANTE CONNUE

 

La trace en est assurée : il s'agit de l'une des rares pièces d’orfèvrerie des collections de Louis XIV à ne pas avoir été fondue, soit pour alimenter les finances de la Couronne, soit plus tard lors des fontes révolutionnaires.

 

L’objet, devenu doublement royal, disparut des radars de l’histoire et on le pensait victime des fontes qui ont marqué la fin du règne. Jusqu’à un classique inventaire de succession, mené par Maîtres Beaussant et Lefèvre. Les deux commissaires-priseurs se retrouvent devant un placard rempli de ces pièces d’argenterie noircies aujourd’hui désuètes, voire inutiles, mais qui constituaient l’apanage de toute bonne famille ancienne. Une petite verseuse totalement oxydée retint leur attention. Par son décor de fleurettes, d’oiseaux, de papillons et de pagodes, avec son anse et son long bec simulant le bambou, en argent rehaussé d'or sur les motifs en relief de fleurs, elle ressemblait à un objet néo-oriental fabriqué à la fin du XIXe siècle.

 

 

Mais elle portait le poinçon de titre « Paris 1809-1819 », des armoiries ajoutées à l’époque Napoléon III, et dans son couvercle et sous le talon, un numéro d’inventaire ainsi qu’un écu couronné.

 

 

Tout cela ne fonctionnait guère ensemble et prêtait à étude. Ils demandèrent à ce que l’objet leur soit confié pour recherches et l’apportèrent chez Émeric Portier, expert parisien en orfèvrerie. Celui-ci se plongea avec intérêt dans son étude, confirma que la marque du fond aux trois couronnes fleurdelisées en triangle correspond à celle, royale, apposée à partir du règne de Louis XIV et, pour plus de certitude, fit appel à Philippe Palasi, héraldiste reconnu, pour sonder les inventaires du Garde-Meuble du XVIIIe siècle. Sous le numéro inscrit, « DVn° 65 », sont mentionnées deux verseuses au décor exotique dans des réserves, en tout point semblables et au poids identique. La petite pièce en argent se para d’une tout autre dimension.

 

 

Tous prirent conscience de se trouver devant un objet royal, impossible à présenter en vente sans passeport de libre circulation. La suite fut logique : l’État refusa de délivrer le certificat et, le 12 juillet 2016, la verseuse fut classée en tant que Trésor national par le ministère de la Culture, présentant « un intérêt majeur pour le patrimoine national du point de vue de l’histoire et de l’art ». D’autant que, depuis, son parcours s’étoffa et les dernières zones d’ombre furent levées. On savait désormais avec certitude que l’œuvre, inventoriée pour la première fois par le Garde-Meuble de la Couronne en 1697 apparaissait à plusieurs reprises tout au long du XVIIIe siècle dans d’autres éditions de ces inventaires, avant de se retrouver dans l’une des dernières ventes révolutionnaires de 1797. Elle rejoignit alors certainement le commerce  d’où le poinçon au coq, avant d’entrer dans la famille Terray de Morel-Vindé, descendante en ligne directe de Pierre Terray, frère du contrôleur général des Finances de Louis XV de 1769 à 1774. La négociation fut confiée à la maison Beaussant Lefèvre, son inventeur. Restait alors à se mettre d’accord sur son prix d’acquisition. Ce sera un million d’euros et, le 14 février 2018, la verseuse (qualifiée d'aiguières dans la liste de Chaumont) fut acquise par l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles. Cet achat exceptionnel à plus d’un titre fut possible grâce au mécénat de Moët-Hennessy – Louis Vuitton, très engagé auprès de Versailles depuis 1991.

 

Ne restait plus qu’à redonner à la royale verseuse son lustre initial. Un simple nettoyage a suffi pour que ses rehauts d’or resplendissent à nouveau.

C’est ainsi un objet d’un intérêt artistique, historique et scientifique majeur qui entra dans les collections publiques nationales, l’un des rares des collections de Louis XIV à ne pas avoir été fondu et, à ce jour, la seule pièce d’orfèvrerie connue offerte par le roi de Siam.

 

Elle a retrouvé sa place dans la Galerie de Glaces, là même où elle fut présentée à Louis XIV (5)

 

 

NOTES

(1) Ken Lohatepanont « How Siamese Cannon Ended up at the Bastille », article du 7 avril 2020, numérisé :

https://kenlwrites.com/2020/04/07/how-siamese-cannon-ended-up-at-the-bastille/

(2) Voir notre article

R2. 84. Le Trésor englouti de la 1ère ambassade du Roi Naraï auprès de Louis XIV en 1681 ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-84-la-1ere-ambassade-du-roi-narai-aupres-de-louis-xiv-en-1681-118035147.html

 

(3) Nous avons consacré un article à l’abbé de Choisy :

9. Les relations franco-thaïes : L'abbé de Choisy ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-9-les-relations-franco-thaies-l-abbe-de-choisy-63771276.html

L’abbé est de petite noblesse sinon de noblesse d’apparence. Il descend en droite ligne d’un marchand de vin, une « noblesse qui sent le tonneau » comme on disait alors. En ce siècle où la naissance a plus d’importance que le talent comme on dit alors, son seul espoir d’ascension sociale est de s’attacher par la flagornerie à un « grand », ce qu’il fit aux côtés du cardinal de Bouillon, de la famille princière de Turenne. Son état et son passé sulfureux lui interdisaient d'obtenir le poste d’ambassadeur qu’il convoitait et qui fut attribué à Chaumont, de bonne noblesse. Le Roi lui fit fait l’aumône d’un titre de « coadjuteur » ce qui en réalité ne représentait rien.


Dans le chapitre « De la Cour » («  Les caractères » sont de1688) il donne sous le paragraphe 61 le portrait de Théodote. Tous les commentateurs pensent que le modèle en fut Choisy.

« Théodote avec un habit austère a un visage comique, et d’un homme qui entre sur la scène ; sa voix, sa démarche, son geste (son comportement), son attitude accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux, doucereux, mystérieux ; il s’approche de vous, et il vous dit à l’oreille : Voilà un beau temps ; voilà un grand dégel. S’il n’a pas les grandes manières, il a du moins toutes les petites, et celles même qui ne conviennent guère qu’à une jeune précieuse. Imaginez-vous l’application d’un enfant à élever un château de cartes ou à se saisir d’un papillon : c’est celle de Théodote pour une affaire de rien, et qui ne mérite pas qu’on s’en remue ; il la traite sérieusement, et comme quelque chose qui est capital, il agit, il s’empresse, il la fait réussir : le voilà qui respire et qui se repose, et il a raison ; elle lui a coûté beaucoup de peine. L’on voit des gens enivrés, ensorcelés de la faveur ; ils y pensent le jour, ils y rêvent la nuit ; ils montent l’escalier d’un ministre, et ils en descendent, ils sortent de son antichambre, et ils y rentrent ; ils n’ont rien à lui dire, et ils lui parlent ; ils lui parlent une seconde fois : les voilà contents, ils lui ont parlé. Pressez-les, tordez-les, ils dégottent l’orgueil, l’arrogance, la présomption ; vous leur adressez la parole, ils ne vous répondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les yeux égarés et l’esprit aliéné : c’est à leurs parents à en prendre soin et à les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur (furie) et que le monde n’en souffre. Théodote a une plus douce manie (obsession): il aime la faveur éperdument, mais sa passion a moins d’éclat ; il lui fait des vœux en secret, il la cultive, il la sert mystérieusement ; il est au guet et à la découverte sur tout ce qui paraît de nouveau avec les livrées (l’habit) de la faveur : ont-ils une prétention, il s’offre à eux, il s’intrigue pour eux, il leur sacrifie sourdement mérite, alliance, amitié, engagement, reconnaissance. Si la place d’un Cassini devenait vacante, et que le suisse ou le postillon du favori s’avisât de la demander, il appuierait sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait capable d’observer et de calculer, de parler de parélies (et de parallaxes. Si vous demandiez de Théodote s’il est auteur ou plagiaire, original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais : "Lisez et jugez." Mais s’il est dévot ou courtisan, qui pourrait le décider sur le portrait que j’en viens de faire? Je prononcerais plus hardiment sur son étoile. Oui, Théodote, j’ai observé le point de votre naissance ; vous serez placé, et bientôt ; ne veillez plus, n’imprimez plus : le public vous demande quartier ».

(4) Michel Jacq-Hergoualc'h « A propos des canons siamois offerts à Louis XIV qui participèrent à la prise de la Bastille ». In: Annales historiques de la Révolution française, n°261, 1985. pp. 317-334;

(5) Voir en particulier :

https://www.gazette-drouot.com/article/retour-royal-d-une-verseuse-a-versailles/3952

https://www.chateauversailles.fr/actualites/vie-domaine/acquisition-verseuse-argent

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000032939821

 

ANNEXE

 

Mémoire des présents du roi de Siam
au roi de France

Deux pièces de canon de six pieds de long, de fer battu à froid, garnis d'argent, montés sur leurs affûts aussi garnis d'argent faits à Siam

Une aiguière de tambac, plus estimé que l'or, avec sa coupe propre à laver les mains, qui a été faite à Siam à la mode du pays (le tambac est un alliage d’or et de cuivre)

Une aiguière d'or, ouvrage relevé sur quatre faces avec sa soucoupe au plat pour son soutien de même ouvrage, faite au Japon.

Un navire d'or qu'on appelle somme, à la façon chinoise, avec tous ses agrès.

Deux flacons d'or, d'ouvrage relevé, du Japon, pour servir ou sur un buffet ou pour transporter dans l'occasion dans un coffre du Japon où leurs places sont destinées.

Un dard  couvert d'ouvrage relevé en façon du Japon (Le dard est une arme de jet).

Deux petites coupes d'or avec leurs petits bassins, sur un pied assez haut, ouvrage du Japon relevé très riche.

Deux petites coupes d'or accotées, sans couvertures, bien travaillées d'un ouvrage relevé du Japon.

Une cuillère d'or du plus bel ouvrage du Japon.

Deux dames chinoises, chacune sur un paon, portant entre leurs mains une petite tasse d'argent, le tout partie d'argent et émaillées, lesdits paons pouvant par ressort marcher sur une table de la manière qu'on les dispose ; leurs coupes sont droites et sur leurs mains.

Deux coffres d'argent, relevés du plus bel ouvrage du Japon, dont une partie est d'acier.

Deux grands flacons d'argent avec deux lions dorés pour couverture, avec deux grands bassins, le tout de même ouvrage, les deux plus beaux du Japon.

Deux grandes coupes couvertes sur deux bassins, le tout d'argent et du plus fin ouvrage du Japon.

Une grande coupe découverte avec son bassin d'argent.

Une aiguière d'argent à quatre faces avec une soucoupe de même du Japon.

Deux vases d'argent à la façon des Anglais à boire de la bière, avec deux soucoupes de même ouvrage du Japon.

Deux paires de chocolatières  avec leurs couvertures d'argent, ouvrage du Japon.

Deux tasses assez grandes, ouvrage du Japon.

Deux autres tasses plus petites avec leurs bassins d'argent, pour boire des liqueurs, toutes deux couvertes d'un rameau d'argent et de même ouvrage.

Deux grandes gargoulettes d'argent à la chinoise, avec leurs bassins de même ouvrage du Japon. Deux cavaliers chinois portant en main deux petites coupes, qui marchent par ressort, le tout d'argent à la façon de la Chine.

Deux aiguières sur deux tortues, le tout d'argent, et ouvragées, pour mettre de l'eau à laver les mains, ouvrage de la Chine.

Deux couverts d'argent, ouvrage du Japon, qui marchent par ressort et qui portent chacun une petite coupe.

Deux grands cabinets du Japon, fleurdelisés par-dedans, garnis d'argent partout du plus beau vernis et ouvrage du Japon.

Deux coffres d'une grandeur médiocre, garnis d'argent, et du même ouvrage, sans fleurs de lis.

Deux petits cabinets d'écaille de tortue, garnis d'argent, d'un ouvrage fort estimé du Japon.

Quatre grands bandèges garnis d'argent, ouvrage du Japon (Ce sont des guéridons)

Un petit cabinet d'argent, enjolivé d'un ouvrage du Japon.

Deux pupitres, vernissés garnis d'argent, ouvrage du Japon, dont un est d'écaille de tortue.

Une table vernie garnie d'argent, du Japon.

Deux paravents de bois du Japon ouvragé à six feuilles, qui est un présent que l'empereur du Japon a envoyé au roi de Siam.

Un autre paravent de soie sur un fond bleu, de plusieurs oiseaux et fleurs en relief, d'ouvrage fait à Siam. Il est aussi à six feuilles.

Un grand paravent plus grand que les deux autres, pour tenir de jour et de nuit, à douze feuilles, ouvrage de Pékin.

Deux grandes feuilles de papier en forme de perspective, dans l'une sont toutes les sortes d'oiseaux de la Chine, et dans l'autre, les fleurs.

Un service de table de l'empereur du Japon, ouvrage très curieux et très difficile à travailler.

Un service de campagne pour un grand seigneur du Japon, et du plus beau vernis.

Vingt-six sortes de bandèges du plus beau vernis du Japon.

Un petit cabinet du Japon, qui passe pour une curiosité.

Une petite table vernie du Japon.

Deux petits coffres pleins de petits bassins vernis, du Japon.

Deux coffres de bois vernis, couleur de feu par le dehors et noirs par-dedans, ouvrage du Japon.

Douze différentes sortes de boîtes, ouvrage du Japon.

Une grande boîte ronde, rouge, vernie, ouvrage du Japon.

Deux lanternes de soie à figures, ouvrage fort curieux du Tonkin.

Deux autres lanternes rondes, la grande d'une seule corne, chacune avec leur garniture d'argent.

Deux robes de chambre du Japon, d'une beauté extraordinaire, l'une couleur de pourpre, et l'autre couleur de feu.

Un tapis de Perse à fond d'or de plusieurs couleurs.

Un tapis de velours rouge bordé d'or avec une bordure de velours vert aussi bordée d'or.

Un tapis de la Chine à fond couleur de feu, avec plusieurs fleurs.

Deux tapis d'Indoustan, fond de soie blanche à fleurs d'or et de soie de plusieurs couleurs.

Neuf pièces de bézoard  de plusieurs animaux (Le bézoard  est un corps étranger que l'on trouve le plus souvent dans l'estomac des humains ou des animaux ruminants et qui ne peut être digéré. Considéré comme un antidote, il a également servi d'objet décoratif chez les collectionneurs de curiosités des xviie et xviiie siècles).

Deux coffres de bois vernis noir à fleur d'or, du Japon.

Deux manières d'ablerdos dont le fer a été fait à Siam, garnies de tambac, le bois est du Japon, dans un étui de bois doré du Japon. (Le terme d’ablerdos est inconnu de Larousse et de Littré. Il semblerait qu’il s’agisse d’une arme blanche ?)

Il y a quinze cents ou quinze cent cinquante pièces de porcelaines des plus belles et des plus curieuses de toutes les Indes ; il y en a qu'il y a plus de deux cent cinquante ans qui sont faites, toutes très fines, et toutes des tasses et assiettes, petits plats et grands vases de toutes sortes de façons et grandeurs.

Partager cet article
Repost0
30 juillet 2021 5 30 /07 /juillet /2021 08:07

 

Nous avons consacré plusieurs articles à Rama VI, avant dernier roi de la monarchie absolue. Nous vous en donnons les références en annexe. Il fut un personnage singulier et pétri de contradictions entre tradition et le « modernisme » ramené de sa très longue éducation anglaise et de ses périples en Europe.

 

 

Nous le savons imbu de sa fonction de monarque absolu, pensant être une réincarnation du roi Naresuan dont il porte l'épée. Il réprime fermement la révolte de 1912 lancée par des militaires qui attendaient de son long séjour en Europe une relative libéralisation du régime. Il avait en effet annoncé dans son discours de couronnement qu’il allait moderniser et occidentaliser le Siam tout en conservant son pouvoir de monarque absolu ; ce qui semblait une parfaite contradiction. 

 

 

Il va lancer tardivement son pays dans la guerre en 1917 en invoquant les principes les plus sacrés avancés par les démocraties alliées. Il n'en croyait probablement pas le premier mot. Les quelques 1500 volontaires partis sur le front conservèrent un souvenir amer de leur expérience, pas mieux traités par les Français, les Anglais et les blancs américains que le furent les noirs des régiments de ces derniers.

 

 

Ils manifestèrent à l'égard de la communauté chinoise des sentiments que l'on peut – mutatis mutandis - comparer à l'antisémitisme qui se développera et s'amplifiera dans la France de l'après-guerre après celui d'avant-guerre.

 

 

 

Rama VI fut un « bon époux », sans oublier une amourette avec une Américaine en Angleterre, peut-être responsable d'une seule égratignure au lien conjugal dans ses probables amours avec une danseuse juive de Russie. Il eut comme tous des prédécesseurs quelques épouses secondaires ce qui alors ne choquait personne, bon père, hélas pour lui, il n'apprit sa paternité que sur son lit de lort et se serait écrié "enfin".  Il est revendiqué sans d'ailleurs de justifications probantes par l'internationale pédérastique. Manifestement, la création du corps des « Tigres sauvages » n'était que celle d'une farouche garde prétorienne et non d'un réservoir de gitons.

 

 

Ecrivain, traducteur, journaliste, il prétendit donner à son pays une écriture romanisée, et tenta même de créer un nouvel alphabet.

 

 

il fut un bâtisseur comme tous les monarques de la dynastie et navigua également entre modernisme et tradition.

 

 

Il n’était pas destiné à régner. 29e fils du roi Chulalongkorn, il fut envoyé vivre et étudier en Angleterre dès son plus jeune âge. Il fut élevé au rang de prince héritier au brusque décès prématuré de son frère Maha Vajirunhis.

 

 

Il lui fallut neuf ans avant de revenir d'Angleterre au Siam en 1902 et hérita ensuite du fardeau de la fonction royale à la mort de son père en 1910. Écrivain par vocation et roi par hasard, il dut passer de ses études artistiques aux matières militaires et à l'administration publique.

 

 

Lorsque nous parlâmes de ses goûts en matière artistique et architecturale, nous pûmes constater un singulier mélange de modernisme et de tradition. C'est à cette occasion que nous découvrîmes l'existence d'une déité – son ange gardien - à laquelle il voua un culte particulier, Thao Hiranpanasura ou Thao Hiranhu (ท้าวหิรัญพนาสูร ou  ท้าวหิรัญฮู)

 

 

. .. découverte ou invention, peu importe, dont il installa une statue dans son palais de Phayathai (วังพญาไท)  à Bangkok. L'histoire de cette déité protectrice mérite quelques développements.

 

 

Il est permis de penser qu'il fut partisan d'une conception moderne du bouddhisme dont l'une des caractéristiques principales était la « démythologisation » du bouddhisme, l'idée que le bouddhisme était une philosophie, qui rendait le bouddhisme compatible avec la société moderne voulue par son père. Or nous allons le découvrir aux antipodes de cette conception rationaliste à l'occasion de la découverte de son « ange gardien ».

 

 

Les sources sur cette anecdote sont rares, exclusivement en thaï dans la mesure où elle se situeen 1902 bien avant sa montée sur le trône en 1910. Elle se situe géographiquement dans le contexte de la révolte dire des « états shans » (กบฏของรัฐฉาน) face à l'expansionnisme de Rama V et sa tentative de créer un état fort et centralisé face aux ambitions colonialistes des Français et des Anglais.

 

 

Qui sont les Shans (ชาน) ?

 

 

Autrement appelés Thai Yai (ทยใหญ่) ils sont un groupe ethnique reconnu comme tel, de langue taï, constituant ce jour la plus grande minorité ethnique de Birmanie, plusieurs millions, toujours en perpétuelle révolte contre l'état central de Rangoon. Ils sont présents au Laos, en Chine, et au Siam bien sûr. La population shan de Thaïlande est principalement concentrée sur la frontière avec la Birmanie, à Chiang Rai, Chiang Mai, Mae Hong Son, Mae Sariang, Mae Sai, Tak et Lampang, où des groupes se sont installés depuis longtemps avec leurs propres communautés et temples, essentiellement bouddhistes. Ils seraient environ actuelle 100.000.

 

La rébellion Shan, éclata dans le nord du Siam en 1902, face aux efforts siamois centralisateurs vers la formation de l'État moderne. Ce ne fut pas l'un des petits troubles facilement réprimés par l'autorité centrale. Sa répression fut la première opération à grande échelle de l'armée siamoise dans les provinces du nord. Partie de la ville siamoise du nord de Phrae en juillet 1902, elle se poursuivit jusqu'en mai 1904 peut-être fomentée par la France puisqu'il s'agissait de régions frontalières du Laos annexé en 1893.

 

 

Le 25 juillet 1902, un chef Shan, dirigea une attaque à la tête de quarante hommes pour piller le centre de Phrae, attaquer le commissariat et la poste pour couper la ligne télégraphique, tuant une vingtaine de fonctionnaires thaïs. D'autres purent prendre la fuite et se cacher mais furent traqués par les habitants et remis aux rebelles, qui leur réservèrent un triste sort.

 

Après cette première attaque réussie, les rebelles se séparèrent en deux groupes, l'un se dirigeant vers le nord pour recueillir le soutien de la communauté Shan dans la zone, qui comptait alors environ 20 000 membres. Un autre groupe descendit vers le sud jusqu'à l'épaisse jungle d'Uttaradit pour ralentir la montée des troupes thaïlandaises et lança de multiples attaques nocturnes de guérilla contre les troupes thaïes.

 

Le fort de ces attaques ne dura que deux semaines avant d'être arrêté par l'arrivée des troupes de Bangkok mais le problème shan ne fut résolu qu'en 1904 (1).

 

Les Siamois dénoncèrent le « complot de Myngoon ». Ce prince était l'un des nombreux fils de l'avant-dernier roi de Birmanie, Mindon contre lequel il avait organisé une rébellion en 1866. Exilé pour le reste de ses jours, en 1902, il vivait sous protection française à Saigon.

 

 

En 1902, Rama VI rentre de son long séjour de 9 ans en Angleterre et en Europe. Il a tout juste 21 ans. Son père l'envoya « faire ses classes » de prince héritier après son séjour temporaire comme moine bouddhiste. Alors que la rébellion n'est pas totalement éradiquée, au cœur de la rébellion des Shans. Le voyage dura trois mois. Le prince héritier dut passer ses nuits en pleine jungle au cœur de la révolte.

 

 

Au cours de l'une de ses nuits, dans la jungle de Lopburi, un membre de son escorte fit un rêve prémonitoire étrange, la vision d'un homme solide appuyé sur un bâton de marche qui lui dit s'appeler Hiran. Il était une divinité protectrice des habitants de la forêt et désormais suivrait le prince partout où résiderait prendrait soin de lui et l'avertirait des dangers.

 

On lui donna son nom que je préfère traduire par Hiran (ou argent) le protecteur des habitants de la forêt. Hiran (หิรัญฮู) signifie « argent » en thaï archaïque, il est le seigneur (thao – ท้าว) des habitants de la forêt, en thaï archaïque phanasura (พนาสูร) C'est une déité protectrice (Sammathithi - สัมมาทิฐิ). Il nous semble difficile de ne pas le comparer à un ange gardien !

 

 

Lorsque le roi eut connaissance de cette vision, il fit immédiatement une prière en faisant bruler des bougies et des bâtons d'encens ainsi que des offrandes d'aliments. Lorsqu'il devint roi, Rama VI ne l'oublia pas. Il en fit couler des représentations en bronze vêtu d'un vêtement à l'ancienne et appuyé sur son bâton de marche et ainsi firent ses courtisans, en particulier son préféré le plus proche, Chamunthep Darunthorn (จมื่นเทพดรุณทร)

 

 

Rama VI fit par ailleurs très rapidement fondre quatre statuettes en argent de la divinité tenant son bâton de marche de la main droite, selon un rituel brahmanique.

 

 

La première installée dans sa chambre sur son chevet le suivait partout. Elle fut à sa mort transmise à la reine Suwatana (พระนางเจ้าสุวัทนา). Elle est actuellement dans la salle de prière du palais Runrudi (วังรื่นฤดี ) qui devint la résidence de la reine après son veuvage.

 

 

Une autre fut attribuée Phraya Aniruttheva (พระยาอนิรุทธเทวา), un militaire de ses proches. Elle est enchâssée dans une tour située sur le mur de Ban Bantomsin (บ้านบรรทัดสิน), un palais que lui avait offert le roi.

 

 

L'autre fut placée sur la calandre de l'un de ses véhicules, une Opel, et se trouve toujours sur le dit véhicule dans les collections des automobiles royales.

 

 

La quatrième est dans la salle du trône.

 

 

Cet ange gardien va être au centre de plusieurs miracles qui contribuèrent largement à la diffusion de son culte.  Le premier se produisit lorsque le roi demanda à Phraya Athonthornsilp (Mom Chuang Kunchorn) (พระยาอาทรธรศิลป์ (ม.ล.ช่วง กุญชร)), l'un de ses cousins, de superviser la construction de la statue destinée à son palais de Bangkok par un artisan italien qui travaillait au Ministère des Beaux-arts, Galetti. Lorsque le moulage fut terminé et destiné à être placé sur son socle au palais, Galletti mit une corde autour du cou de Thao Hiranhu pour faciliter la manutention. Il tomba brusquement malade en raison d'une raideur à la nuque. Phraya Athon en devina la raison : il avait placé une corde autour du cou de la statue. Il lui fit apporter des fleurs en colliers, de l'encens et des bougies pour demander pardon. Lorsque l'artisan italien le fit, il retrouva miraculeusement la santé.

 

D'autres incidents se produisirent sous le règne de Rama VII : Il avait hérité de l'automobile de son prédécesseur qui avait fait placer la statuette de la divinité sur la calandre. Il se produisit des événements étranges  à de multiples reprises : bruits insolites dans le garage, lumière allumées sans raison, véhicule déplacé sans intervention. Il fallut demander pardon à Hiran en lui faisant des offrandes et promettre de ne plus jamais utiliser ce véhicule (2).

 

 

Les anecdotes sur les miracles de cet ange gardien perdurent :

 

Un membre de la famille Diskun (ดิศกุ) urinait du sang et vint se faire soigner à l'hôpital Phyathai. Le chirurgien préconisa une intervention chirurgicale. Ses proches connaissaient l'histoire de Hiran. Ils prirent des fleurs, de l'encens et des bougies pour fleurir la statue incluse dans le périmètre de l'hôpital. Le malade fut instantanément guéri.

 

Un autre événement se produisit en 1979. Une enseignante fut victime d'un accident de la circulation et fut très grièvement blessée, jambe gauche et droite cassées et nécessité d'attelles. Conduite dans un hôpital privé, elle ne pouvait faire face au coût des traitements. Elle se rendit alors à l'hôpital Phramongkutklao – Phayathai (โรงพยาบาลพระมงกุฎฯ พญาไท). Perdant connaissance, elle vit un homme debout à côté du lit qui la regardait. Elle sut immédiatement qu'il s'agissait de Thao Hiranhu. Elle leva alors les mains pour le saluer. Tao Hiranhu hocha la tête, et peu de temps après, la malheureuse fut totalement guérie et pu retourner chez elle sans jamais plus oublier Tao Hiranpanasura.

 

 

Depuis lors de multiples reproductions en furent faites, amulettes, statuettes, gravures et pour tout bon bouddhiste, il est leur ange gardien sur le chemin tortueux de la vie.

 

 

Le roi Vajiravudh a ainsi incorporé des institutions religieuses informelles - le surnaturel - avec le bouddhisme moderne en le rendant compatible avec les discours du rationalisme scientifique. Sa position sur le surnaturel était déterminée par une constatation : le bouddhisme, comme le judéo-christianisme, avait besoin de miracles pour attirer les croyants. Pour lui, miracles et croyances surnaturelles ne devaient pas être étrangers à la religion.

 

Rama VI communiquait souvent avec les « oppatikas » ou « winan » (โอปปาติกะ ou วิญญาณ) c'est à dire les esprits, la tradition lui attribue un sixième sens.

 

 

NOTES

 

 

(1) Sur la révolte shan, voir en particulier Pinyapan Potjanalwan « New Cities and the Penetration of Siamese Colonial Power into the Physical Space of Monthon Payap » in Journal of Mekong Societies, Vol.14 No.3 Septembre-Decembre 2018 .

Sur l 'ethnie Shan proprement dite, voir Thailand Ethno Lingiistic Maps, ๊ำ une publication de l’Université Thammasat de 2004 (en thaï).

 

(2) Ces événements miraculeux sont totalement ignorés d'un pourtant excellent article de Preedee Hongsaton (ปรีดี หงส์สต้น) publié dans le « Thammasat Journal of History » sous le titre « The Silver Guardian Demon of the Jungle: Modern Buddhism in the Suppression of the Shan Rebellion in Thailand, 1900s-1920s » publé en 2018 et numérisé :

https://so05.tci-thaijo.org/index.php/thammasat_history/article/view/167748.

La traduction par « démon » est un pur barbarisme.

Nous trouvons trace de ces événements miraculeux sur des sites thaïs par exemple

http://www.bp.or.th/webboard/index.php?topic=17800.0;wap2

Le site Wikipédia n'en est qu'un résumé : "https://th.wikipedia.org/wiki/HYPERLINK "https://th.wikipedia.org/wiki/"ท้าวหิรัญพนาสันต์

Existent aussi de nombreuses pages Facebook, toutes en thaï et de nombreuses vidéossur Youtube , par exemple https://www.facebook.com/watch/?v=184571496809609

 

NOS ARTICLES SUR RAMA VI

 

Généralités

 

A 86. Le Coup d'Etat manqué de 1912 ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-a86-le-coup-d-etat-manque-de-1912-112832034.html

155. Que savons-nous de Rama VI (1910-1925) ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-155-que-savons-nous-de-rama-vi-1910-1925-124661814.html

RH 57.5 INTRODUCTION À L'HISTOIRE DE LA DYNASTIE CHAKRI : RAMA VI (1910-1925)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2020/09/rh-57.5-introduction-a-l-histoire-de-la-dynastie-chakri-rama-vi-1910-1925.html

 

La première guerre mondiale

 

28 -Le Siam Et La 1 Ère Guerre Mondiale.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-28-les-relations-franco-thaies-la-1-ere-guerre-mondiale-67543426.html

168. le-nationalisme-du-roi-rama-vi-1910-1925

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-168-le-nationalisme-du-roi-rama-vi-1910-1925-125257916.html

164. Le Siam participe à la 1ère guerre mondiale.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-164-le-siam-particpe-a-la-1ere-guerre-mondiale-125175819.html

H 20 - UNE AUTRE VISION DE LA PARTICIPATION DES SIAMOIS A LA 1ERE GUERRE MONDIALE EN 1917.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2018/06/h-20-une-autre-vision-de-la-participation-des-siamois-a-la-1ere-guerre-mondiale-en-1917.html

H 30- LE ROI VAJIRADUDH OU UN RÊVE MILITAIRE CONTRARIÉ

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2019/05/h-30-le-roi-vajiradudh-ou-l-histoire-d-un-reve-militaire-contrarie.html

 

Les contraditctions internes

 

170. Rama VI face à deux modèles -  Le modèle « occidental » et  le modèle « Siamois ».

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2015/02/1-171-rama-vi-face-a-deux-modeles-le-modele-occidental-et-le-modele-siamois-2-le-modele-siamois.html

 

Les réalisations

 

 

162. Les tigres sauvages de-rama VI 910-1925

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-162-les-tigres-sauvages-de-rama-vi-1910-1925-125174342.html

163. Rama VI crée le mouvement des scouts en 1911.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-163-rama-vi-cree-le-mouvement-des-scouts-en-1911-125174353.html

169. Rama VI crée l’état-civil siamois.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2015/02/169-rama-vi-cree-l-etat-civil-siamois.html

172. Rama VI et l’économie du Siam. (1910-1925)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2015/03/172-rama-vi-et-l-economie-du-siam-1910-1925.html

177 - Le Siam de Rama VI retrouve tous ses droits souverains en 1925

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2015/04/177-le-siam-de-rama-vi-retrouve-tous-ses-droits-souverains-en-1925.html

 

La vie privée

 

159. L'éducation anglaise du roi Rama VI

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-159-l-education-anglaise-du-roi-rama-vi-125066391.html

A88. Un bracelet de Rama VI offert à une danseuse, réapparaît.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-a88-un-bracelet-de-rama-vi-offert-a-une-danseuse-reapparait-113269810.html

157. La Vie Privée De Rama VI, Un Règne De Transition ? (1910-1925). (1)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-157-la-vie-privee-de-rama-vi-un-regne-de-transition-1910-1925-1-124775080.html

 

Les arts et les lettres

 

244-Les peintres et les sculpteurs italiens au siam sous Rama V et Rama VI

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

A91. La romanisation du Thaï ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

165. Le Roi Rama VI et la romanisation du thaï.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

A 415- UNE RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE VOULUE PAR LE MARÉCHAL PHIBUN, AUJOURD’HUI OUBLIÉE.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2021/01/a-414-une-reforme-de-l-orthographe-voulue-par-le-marechal-phibun-aujourd-hui-oubliee.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
3 juin 2021 4 03 /06 /juin /2021 04:58

 

Nous avons découvert dans deux précédents articles les chants des rameurs sur les barges royales écrits par le Prince Itsarasunthon, futur Rama II, hommage tout à la fois à la gastronomie et à l’amour

 

 

Cette œuvre comprend trois hymnes, nous n’avons parlé que du premier consacré à la cuisine salée et du suivant consacré aux fruits (1). Ce sont deux chants d’amour et de gourmandise.

 

 

Le texte de ces chants se trouve en « V.O » sur le site de la Bibliothèque nationale Vajirayana (2). On les trouve toutefois sur de nombreux sites Internet

 

 

Ils ont pour la première fois été traduits en français de remarquable façon par Émilie Testard, maître de conférences à l’Inalco (les « langues-O »), le texte est numérisé sur le site de l’Institut (3). Ne revenons pas sur ce que nous avons dit dans notre premier article concernant les difficultés de traduction de la poésie thaïe.

 

 

Nous connaissons ainsi ce qu’était la cuisine des « grands » et avons constaté qu’il y avait un gouffre entre la cuisine du palais et celle du peuplw, aujourd'hui la cuisine de rues.

 

.

Les mets salés sont apprêtés d’une façon qui nécessite à la fois du temps et du talent, étant précisé que la frontière n’est pas toujours évidente entre le sucré et le salé ! Après les mets salés, le Prince passait ensuite aux douceurs, les fruits d’abord, mais le plus souvent agrémentés d’une façon particulière, nécessitant aussi un certain talent, confits et cuits dans le sirop de sucre.

 

 

Le troisième épisode est consacré aux pâtisseries avec une connotation amoureuse plus marquée. Nous avons noté que– pas plus que dans les textes précédents (1) – il n’est fait la moindre allusion à ces romantiques voyages sur l’eau.

 

 

Nous vous donnons une version « musicale » accompagné, pour vous permettre de la suivre, d’une version romanisée ce texte.

 

« La pâtisserie est l’ornement de la haute cuisine » écrivait le grand Carême (4). 

 

 

Elle est aussi dans l’ordre classique d’un grand repas, sa conclusion. Est-ce ainsi que l’a pensé le prince en consacrant la dernière partie de ces chants aux pâtisseries ?

 

 

La pâtisserie traditionnelle siamoise ne nous est pas inconnue. Nous avons consacré deux articles à la pâtisserie traditionnelle pour les fêtes du nouvel an et un autre à celle qui est considérée d’une façon peut-être exagérée comme la reine des pâtisseries thaïes, Maria Guyomar de Pinha veuve de Phaulkon, le premier ministre grec du roi Narai (5).

 

 

LA POÈSIE PSALMODIÉE :

 

https://www.youtube.com/watch?v=1tzmPFPUy0w&ab_channel=korrgodCamping

 

Khaoniao Sangkhaya

Sangkhayanakhaikhun  __________ Khoeimi
Kaemkapkhaoniaosi  __________ Sokyom
Pennainamwathi  __________ Samonmae  Mamae
Thalaengwasoksamoephom  __________ Phiap-ae-ok-on Sangkhayanatangkhai  __________ Khaoniaosaisisoksadaeng
Pennaimaikhlueapkhlaeng  __________ Chaengwachaosaosokluea

 

 

Sarim

Sarimlimwanlam  __________ Saeksainamkathichuea
Witok-okhaengkhruea  __________ Daiseprimphimsenroi

 

 

Lamchiak

Lamchiakchuekhanom  __________ Nuekchomchomhomchuaichoi
Klaiklindindaedoi  __________ Hoihaihabu-nga-ngam

 

 

Matsa Kot

Matsakotkotyangrai  __________ Nasongsaikhraikhotham
Kotkhlenchahenkhwam  __________ Khanomnamniyangkhlaeng

 

 

Lut Ti

Luttininachom  __________ Phaephaenklomphiangphaenphaeng
Ochanakaikaeng  __________ Khlaengkhongkhaekplaekklin-ai

 

 

Khanom Chip

Khanomchipchaochipho  __________ Ngamsomsopraphimpraphai
Nueknongnungchipkrai  __________ Chaiphokchipklipnaepnian

 

 

Khanomthian
 

Rotrakyaklamnam  __________ Praditthamkhanomthian
Khamnuengnionangchian  __________ Thianlolaoklaokluengklom

 

 

Thongyip
 

Thongyipthipthiamthat  __________ Samyipchatnachoeichom
Longyipwayadom  __________ Komnamoenkhoenkhuaichai

 

 

Khanom Phing  

Khanomphingphingphaoron  __________ Phiangfaifonfoksuangnai
Ronnakrakraemklai  __________ Muearaihenchayensuang

 

 

Rangrai  (Rerai)


Rangrairongduaipaeng  __________ Mueannokklaeothamrangruang
O-oknokthangpuang  __________ Yangyindiduaimirang

 

 

Thongyot 
 

Thongyotthotsanit  __________ Thongmuanmitkhitkhwamlang
Songpisongpitbang  __________ Taelamphangsongtosong

 

 

Chamongkut

Ngamchingchamongkut  __________ Saichuedutmongkutthong
Riamramkhamnuengpong  __________ Sa-ingnongnankhoeiyon
บัวลอย 

 

 

Bualoi  

Bualoilebua-ngam  __________ Khitbuakamkaeokapton
Plangplengkhrengyukhon  __________ Sathonnutdutprathum

 

 

Chomuang

Chomuangmomirot  __________ Homprakotkonkosum
Khitsisalaikhlum  __________ Humhomuangduangphuttan

 

 

Foithong

Foithongpenyongyai  __________ Mueansenmaikhaikhongwan
Khitkhwamyamyaowaman  __________ Yepchunchaimaithongchin

 

 

Dans nos deux articles précédents, nous disions que nous ne savions que peu de choses sur les mets dont se régalaient les hauts personnages au temps d’Ayutthaya. Nous en savons encore moins en ce qui concerne les pâtisseries au sens large. Monseigneur Pallegoix qui écrit el 1854 nous parle toutefois de gâteaux au riz gluant fermenté, de gâteau à la « pistache de terre » (arachide), de gâteaux parfumés au lait de coco et de confiture de tamarin, le tout sans sy attarder. Les poèmes amoureux du prince nous en donnent de bons aperçus. Tous les sites Internet qui parlent de ces poèmes affirment qu’ils  sont le reflet de ce qu’était cette cuisine à cette époque. Il en est de même pour les pâtisseries. Il en est de même pour ceux qui nous détaillent les douceurs dont les Thaïs se régalaient à l’occasion des fêtes du nouvel an. Toutes représentées comme venant de recettes datant de l’époque glorieuse du royaume d’Ayutthaya.

 

Quelles sont donc ces pâtisseries et douceurs confectionnées par son amoureuse pour le Prince ?

 

 

LES DESSERTS CHANTÉS PAR LE PRINCE (เครื่องหวาน)

 

LE KHAONIAO SANGKHAYA (ข้าวเหนียวสังขยา)

 

Emilie Testard le traduit avec pertinence comme un flanc aux œufs. D’après les recettes que l’on trouve sur la toile, c’est effectivement l’équivalent de nos flancs mais préparé avec des œufs de cane, du lait de coco, de la crème aux œufs, du sucre de palme et une pincée de sel. La recette de la crème s’apparenterait à celle de la crème anglaise. Il est préparé avec du riz gluant qui est déjà gorgé de sucre, le tout est éventuellement coloré au pandan et cuit à la vapeur ce qui remplace notre cuisson au bain-marie que l’on ne trouve nulle part dans des recettes locales. Cette gâterie évoque pour le roi le triste souvenir d’une dispute que laquelle nous ne savons évidemment rien.

 

 

LE SARIM (ซ่าหริ่ม)

Est un gâteau à base de nouilles de riz, de lait de coco, de colorant rouge et vert et de sirop de sucre. Aujourd’hui servi sur de la glace pilée, il était alors parfumé au patchouli à la puissante odeur de camphre dont le prince inspire les vapeurs lorsqu’il est morose. Les vapeurs de camphre ont la réputation d’être stimulantes.

 

 

LE LAMCHIAK (ลำเจียก)

Il s’agit d’une douceur aujourd’hui très recherchée. Ce sont des sortes de crêpes à base de farine de riz gluant, de lait de coco et évidemment de sucre, colorées au pandan vert et parfois avec d’autres colorants que l’on espère naturels.

 

 

LE MATSA KOT (มัศกอด) 

Il s’agit de petites galettes frites composée composées de farine, de noix de coco râpée, et de sucre, meringuée avec des blancs d’œuf battus en neige et parfumées au jasmin. Leur nom signifie tout simplement « bisou » ou « calin ». Le choix du prince reposait-il sur ce nom évocateur ?

 

 

LE LUT TI (ลุดตี่)

Cette sorte de crêpe à base de farine de riz et d’œufs parfumée au safran ou au coriandre peut, sans sucre, accompagner un massaman ou, sucrée recouverte d’une sauce à base d’œufs de cane, de sucre de palme et de noix de coco râpée, elle devient une véritable pâtisserie. Le prince préfère la première utilisation dont les effluves lui rappellent les parfums des Indes.

 

 

LE KHANOM CHIP (ขนมจีบ)

Cette boulette d’origine chinoise est l’équivalent des Dim Sum (ติ่มซำ), une espèce de ravioli et peut tout à la fois être salé ou devenir sucré. Il faut un tour de main particulier pour la former  bien  par pincement. Leur forme rappelle au Prince le plissé de la jupe de sa bien-aimée.

 

 

LE KHANOM THIAN (ขนมเทียน)

Voilà bien une pâtisserie que reconnaîtront nos lecteurs qui vivent dans le Nord-est puisqu’elle en est originaire ! Elle est à base de farine de riz gluant, de lait de coco, de sucre de canne et de graines de sésame. Cuit à la vapeur, le mélange est enveloppé dans des feuilles de bananier pliées en forme de cône. « Le goût de l’amour domine » chante le Prince. Des mauvais esprits diront qu’elle est plutôt écœurante !

 

 

LE THONGYIP  (ทองหยิบ)

En thaï, le mot peut se traduire par « l’or cueilli ». C’est une sorte de bonbon  à base d’œuf de poule, dont le jaune a la couleur de l’or. L’origine ne se situe plus à Ayutthaya mais il serait l’une des douceurs introduites par Maria Guyomar de Pinha sous le règne de Narai. Il a la forme d’une fleur, « volutes d’or » chante le Prince. Elle a valeur de symbole puisque  celle qui le confectionne transforme en or ce qu’elle a manié !

 

 

LE KHANOM PHING (ขนมผิง)

Il est une sorte de biscuit à base de farine de tapioca, de lait de coco et de jaune d’œuf de poule. Il est souvent coloré en rouge, vert ou jaune. C’est l’un des desserts que l’on attribue volontiers à Maria Guyomar de Pinha qui a effectivement introduit l’utilisation de la farine de tapioca, issu de la racine du manioc.

 

 

LE RANGRAI OU RERAI (รังไร OU เรไร)

Il est encore une sorte de bonbon à base de farine de riz, de farine de tapioca, de lait de coco et de noix de coco râpée,  de sucre bien sûr, le tout cuit à feu très doux. L’utilisation du tapioca permet de penser qu’il s’agit encore d’un souvenir de Maria Guyomar de Pinha ?

 

 

LE THONGYOT  (ทองหยอด)

Son nom est parlant : C’est une « Goutte d’or » comme l’indique son nom thaï. Il est composé  de jaune d’œuf, de farine de riz, de sucre et d’eau de jasmin.

 

 

LE CHAMONGKUT (จ่ามงกุฎ)

En forme de « Belles couronnes », il est encore un dessert à base de farine de riz gluant, de faines de haricots verts, de lait de coco, de sucre ce qui donne un mélange très collant. Il est saupoudré d’arachides grillées, farci de graines de melon et présenté orné de fleurs.

 

 

LE BUA LOI (บัวลอย

Il est comme son l’indique la fleur de lotus flottant. C’est le lotus du Dieu Kamma, le dieu hindou du désir (กาม).

 

 

Son enseignement est à l'origine du traité érotique bien connu , le Kamasutra (กามสูตร).

 

 

Ce sont de petites boules colorées de farine de riz gluant cuites dans du lait de coco sans oublier le sucre.

 

 

C’est le titre de l’une des chansons les plus populaires du groupe Karabao dont la violence musicale  n'a rien à voir avec la douceur de ce bobnon

https://www.youtube.com/watch?v=btNmeVPdsT8&ab_channel=CarabaoOfficial

LE CHOMUANG  (ช่อม่วง) 

 Comme son nom l’indique, c’est un « bouquet de violettes ». « Fleurs mauves appétissants au parfum si fleuri » chante le prince. La couleur fuschia lui rappelle celle de l’écharpe de la future reine. Cette pâtisserie peut-être sucrée ou salée est sculptée en forme de fleurs et colorée en violet par la fleur du pois bleu (anchan อัญชัน) dont le nom latin est sexuellement évocateur (Clitoria ternatea).

 

 

La pâte est à base de farine de riz ou de tapioca additionnée de jus de citron. Elle est moulée dans sa forme de fleur avant d’être cuite à la vapeur. Elle est ensuite aspergée de lait de coco. Sa confection passe pour être difficile ce qui est à mettre au crédit du talent de la bien-aimée.

 

 

LE FOI THONG (ฝอยทอง).

Le nom est encore parlant, ce sont les « fils d’or » ou pour le prince les « fils de soie de Chine ». Ce sont des filaments de jaune d’œuf cuits dans du sirop de sucre. Elle vient probablement via Maria Guyomar de Pinha d’une douceur portugaise appelée les « cheveux d’anges ». La cuisson du sucre est d’une infinie délicatesse, à mettre encore au crédit du talent de la future reine (6).

 

 

LA GRIFFE DE MARIA GUYOMAR DE PINHA, LÉGENDE OU RÉALITÉ ?

 

Mérite-t-elle le titre de Reine des desserts thaïlandais » qu’on lui attribue volontiers (rachinihaengkhanomthai - ราชินีแห่งขนมไทย) ? Elevée comme une jeune fille de bonne famille dans une famille catholique portugaise, elle a évidemment appris comment tenir sa maison, s’occuper de son mari et de ses enfants et a pu devenir une cuisinière exceptionnelle ce qui lui a permis, lorsqu’elle’ s’est retrouvé esclave dans les cuisines du palais donner quelques conseils judicieux aux marmitons et aux gâte-sauces. La pâtisserie traditionnelle à l’époque d’Ayutthaya est comme toutes les pâtisseries, composée de farine, de lait, d’œufs et de sucre. A la farine de riz, elle préférait la farine de blé, au lait de coco, elle préférait le lait de vache, aux œufs de cane, elle préférait ceux de poule (7), au sucre de palme, elle préférait le sucre de canne raffiné mais les ingrédients restent les mêmes en dehors de l’amidon de manioc préférable comme épaississant à la farine de riz gluant gorgée de sucre, dont elle a très probablement introduit l’usage au Siam et faute de beurre, elle utilise comme matière grasse les huiles locales.

 

 

Par ses tours de mains, elle a très certainement amélioré la pratique de ses aide-cuisiniers et contribué à faire de la pâtisserie thaïe ce qu’elle est. Il faut souligner que les procédés de cuisson se liment à la cuisson à la valeur, à la casserole ou à la friture. Fort curieusement, elle n’utilise pas la cuisson au four dont pourtant l’utilisation raisonnée mais fort complexe a permis aux cuisiniers français de XIXe siècle, Carême en particulier, de porter la pâtisserie française aux plus hauts sommets de l’art culinaire.

 

 

Pour un érudit thaï, elle a en réalité utilisé les recettes locales connues à la cour d’Ayutthaya en les modifiant, tout au plus par le choix des ingrédients de base. Il semble que l’on ne puisse en réalité la créditer que de deux créations, le thong yip et le foi thong, venues du Portugal, à base de jaunes d’œufs cuits dans la friture. Toutes les autres auraient été connues bien avant elle (8).

 

 

Terminons sur cette citation de l’un de nos rares poètes contemporains, le Prince ne l’aurait pas désavoué (9)

 

La pâtisserie et l'amour, c'est pareil - une question de fraîcheur et que tous les ingrédients, même les plus amers, tournent au délice. 

 

 

NOTES

(1) Voir nos articles

A 424 – บทเห่ยพระนิพนธ์เจ้าฟ้าธรรมธิเบศร - LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE (1)

A 425 – บทเห่ยพระนิพนธ์เจ้าฟ้าธรรมธิเบศร - LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE (2)

(2)  https://vajirayana.org/ประชุมกาพย์เห่เรือ/พระราชนิพนธ์รัชกาลที่-๒

(3) http://www.inalco.fr/itineraires/8/trois-chants-bateliers-prince-issara-sunthorn-gastronomie-amour-palais

(4)  « Le pâtissier royal parisien » 1815.

(5) Voir nos articles

 A 308 - LES DESSERTS DE SONGKRAN (NOUVEL AN BOUDDHISTE) EN THAÏLANDE ET AU LAOS - ขนมส่งความสุขรับขวัญปีใหม่

https://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/a-308-les-desserts-de-songkran-nouvel-an-bouddhiste-en-thailande-et-au-laos.html

A 408- LES HUIT DESSERTS DU NOUVEL AN EN THAÏLANDE.

https://www.alainbernardenthailande.com/2020/12/a-408-les-huit-desserts-du-nouvel-an-en-thailande.html

A 265 - MARIA GUIMAR, ÉPOUSE DE CONSTANTIN PHAULKON ET« REINE DES DESSERTS THAÏLANDAIS »

https://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/a-266-maria-guimar-epouse-de-constantin-phaulkon-et-reine-des-desserts-thailandais.html

(6) La cuisson du sucre au « boulé » entre le petit boulé (de 115 à 117°), le boulé (de 120 à 121°) et le grand boulé (de 125 à 130°) jusqu’au caramel (150°)  est – sans thermomètre donc à l’œil – le fruit d’une longue expérience pour éviter de passer au charbon !.

 

(7) La consommation des œufs de cane est très répandue en Asie mais a toujours suscité la méfiance en Europe et en France  en particulier. Sa dépréciation provient de ce que, dans les fermes, il est fréquemment récolté alors qu'il a subi un commencement d'incubation par suite de l'habitude qu'ont les canes de dissimuler leur nid et aussi de ce qu'il est souvent très sale car ces volailles cherchent les eaux boueuses pour s’accoupler et ils contiennent souvent un bacille pathogène. C’est probablement la raison pour laquelle il est rare dans notre alimentation. S’il est facile de trouver, provenant d’une poule un « œuf du jour », cela l’est moins pour les canes.

 

 

(8)  Selon l'érudit Pridi Phitphumwithi (ปรีดิ พิศภูมิวิถี) en 2013, la création de nombreuses pâtisseries dont l’on crédite Maria est contestable considérant que ces douceurs étaient bien connues à Ayutthaya, certaines apportées par les Portugais lors de leur arrivée un siècle auparavant : Voir ประวัติความเป็นมาของขนมไทย ที่ไม่ใช่ของคนไทย (« Histoire des desserts thaïs qui ne sont pas thaïs ») in https://talk.mthai.com/inbox/60718.html

(9) Christian BOBIN  « La Plus que vive » (1996).

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 15:56

 

Nous avons parlé des résistances opiniâtres des populations du Nord-est, dans ce que les Français appelaient alors le Laos siamois c’est en dire – en gros – les 20 provinces de l’actuelle région de l’Isan, menées par des personnages probablement charismatiques, les phumibun (1).  Cette résistance se retrouva aussi sur l’autre rive du Mékong, côté français, dans l’actuel Laos alors en cours de colonisation d’où il est probable qu’elle surgit avant de se répandre sur la rive droite.

 

 

Le contexte de cette rébellion s’explique par la situation du bas Mékong à la fin du XIXe siècle : Le territoire du Siam était divisé en trois catégories administratives. Les provinces intérieures d’abord, elles-mêmes divisées en quatre classes en fonction de leur distance de Bangkok ou de l'importance de leurs maisons dirigeantes locales. Venaient ensuite les provinces extérieures, situées entre les provinces intérieures et les États tributaires plus éloignés. Nous trouvions enfin les États tributaires qui se trouvaient à la périphérie du contrôle des Siamois. Les provinces intérieures étaient administrées depuis Bangkok; tandis que les provinces périphériques et les États tributaires étaient relativement indépendants dans leurs affaires intérieures. Leurs obligations étaient telles que les provinces périphériques envoyaient chaque année des tributs à Bangkok tandis que les États tributaires envoyaient des arbres d'or et d'argent tous les trois ans. Les deux devaient toutefois apporter une assistance militaire à Bangkok en temps de guerre.

 

 

Dans le Nord-est, les provinces intérieures siamoises atteignaient Nakhon Ratchasima, qui avait été fondée par le roi Narai au XVIIe siècle. Au-delà se trouvaient les provinces extérieures, y compris la région de Roi-et du Nord-est du Siam qui passa sous contrôle siamois dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les plus éloignés étaient Vientiane et Bassac, qui devinrent des États tributaires après l'avancée des armées siamoises en 1778  et passèrent sous un contrôle siamois croissant après la destruction de Vientiane en 1827.  Depuis lors, leur régime administratif n’avait jamais été modifié, jusqu'aux empiétements progressifs des Français à la fin des années 1880 et au début des années 1890. Le pouvoir siamois s'étendait alors sur toute la région du Bas Mékong. Dans les années 1880, des dignitaires siamois étaient installés à Attopeu, Bassac, Stung Treng et Ubon. Saravane était administrée par un Chao Muang  (เจ้าเมือง) sous contrôle siamois. Le roi Chulalongkorn revendiquait toute la région du Bas-Mékong jusqu'à l'escarpement montagneux sur le bord Est des hauts plateaux de Kontum au Viet-nam.

 

 

Les relations politiques, économiques et sociales entre les Siamois, les peuples Lao et Kha (ข้า) étaient complexes et marquées par l'instabilité politique. Dans la région des  provinces extérieures, c'est-à-dire la majeure partie du plateau de Khorat (Isan), les Siamois gouvernaient par l'intermédiaire des nobles maisons lao et de leurs structures politiques héréditaires.

 

 

La place des tribus Kha dans ces structures était à la fois importante et complexe.  Le terme de « Kha » était le terme utilisé souvent de façon péjorative pour désigner les populations tribales austro-asiatiques du Nord-est du Siam, du Laos et du Viet-nam. Utilisons-le, faute de mieux. La région de Bassac à l'est du Mékong, c'est-à-dire le plateau des Bolovens, Saravane, Attopeu, et le plateau de Kontum, était en grande partie peuplée de tribus Kha, dont les Sedang que nous avons rencontrés à l’occasion des vaines tentatives d’un aventurier français, Marie-David de Mayrena de devenir leur roi (2).

 

 

Ces peuples tribaux avaient été plus ou moins colonisés  par quelques familles lao de la noblesse au pouvoir. Ils étaient tenus de payer une taxe en or ainsi qu’offrir des cadeaux aux mandarins mineurs - tous collectés par les miliciens lao. Bassac était un centre économique important, c'était le débouché pour le commerce de la rive est du Mékong. Á Bassac était centralisé le commerce de la cardamome, du latex, de la cire, de la résine, des peaux de cerfs, des cornes d’ivoire  et surtout des esclaves, qui comme toutes ces denrées étaient conduits vers Ubon, Khorat et Bangkok. L’une des activités la plus importantes était la traite à laquelle le roi Chulalongorn chez lui et les Français, lorsque la rive gauche du Mékong devint française et avant par le canal des missionnaires, entendirent y mettre fin.

 

 

C’est alors qu’intervint ce que l’on qualifie du côté occidental d’ « insurrections des Khas » (3). Les Anglophones parlent plus volontiers de « Rébellion des Saints » (« THE 1901-1902 « HOLY MAN'S » REBELLION »)  (4). Pour les Thaïs et les Lao, il s’agit de la révolte  des Phibun (Prakotkan Phibun - ปรากฏการณ์ผีบุญ) ou encore de rébellion des Phumibun (Kabot Phumibun – กบฏผู้มีบุญ) ou encore de rébellion des Phuwiset (Kabot Phuwiset – กบฏผู้วิเศษ).

 

 

 

Ce fut le défi populaire le plus sérieux à l'autorité de la couronne au cours du siècle dernier, surgi dans le Nord-est du Siam à partir de 1902. Ses origines remontent à la fin du siècle précédent lorsqu'une grande partie de la population lao de la région ainsi que la population du centre et du sud du Laos ont découvert brutalement que les réformes se heurtaient à leurs croyances traditionnelles.

 

 

Une partie de la population lao tombait sous la domination française avec la perspective d’une encore plus grande expansion. L'autorité de leurs seigneurs traditionnels de type féodal se réduisait à mesure que les fonctionnaires siamois commençaient à s'impliquer plus directement dans l'administration locale. Ils virent leurs activités économiques traditionnelles - en particulier le commerce des esclaves si importants pour le nord-est – contrariées en raison de l'imposition par les fonctionnaires siamois des nouvelles réglementations fiscales en particulier.

 

 

Notre propos n’est pas de refaire l’histoire de ce mouvement qui enflamma les deux rives du Mékong au début du siècle dernier dans le Nord-est du Siam et à partir de l’arrivée des Français au Laos où d’ailleurs il perdura jusqu’à ce que se transformer jusque dans les années 30 en combat contre la colonisation. Il ne s’agissait pas d’un mouvement révolutionnaire, bien au contraire (5). La domination siamoise sur ces peuplades  réfractaires à toute autorité n'y avait jamais été plus effective que celle, purement nominale, des anciens rois de Vientiane.

 

 

L’abolition de l'esclavage par le roi Chulalongkorn et l'interdiction de se livrer à ce trafic prononcée par nos premiers administrateurs furent probablement la source la plus importante de cette fureur mystique. Elle souleva des populations privées de fructueuses tractations dans des régions arides, sans voies de transport, sous une administration qui n’avait rien de rigoureux. Ce fut une révolte contre le pouvoir centralisateur du roi Chulalongkorn et celui encore plus jacobin et centralisateur de la colonisation française.  Il faut encore ajouter à ce contexte, de mauvaises récoltes au cours des dernières années du dix-neuvième siècle et des deux premières années du vingtième. Dans ce monde profondément bouleversé, les paysans recherchèrent alors un nouvel ordre en s'attachant à des hommes qui prétendaient être phumibun.

 

 

Leur émergence s’étendit alors dans le Nord-est du Siam, dans le centre et le sud du Laos. L’importance du mouvement au sein de la population reste encore à déterminer. Les phumibun leur affirmaient que le gravier et le sable deviendraient de l'or et de l'argent tandis que l'or et l'argent deviendraient du gravier, que les courges et les citrouilles deviendraient des éléphants et des chevaux, tandis que les buffles et les cochons deviendraient des démons mangeurs d'hommes, que les vers à soie deviendraient des serpents, tandis qu'une racine trouvée le long des rives du Mékong deviendrait de la soie. Ils leur affirmèrent que les fonctionnaires siamois seraient mangés par les démons ou emportés par un vent puissant auquel eux-mêmes avaient échappé car ils savaient effectuer les rituels protecteurs. Se répandit la légende que l’un d’entre eux devait être la réincarnation du Seigneur Thammikarat (Dhammikaraja - ธรรมิกราช), un ancien roi d'Ayutthaya et du Laos qui viendrait dans sa droiture conduire ses disciples à la victoire sur les Siamois et les Français.

 

 

Une fois les guerres gagnées, de nouveaux royaumes lao avec des phumibun comme dirigeants seraient établis avec leur capitale centrale à Vientiane et localement à That Phanom, Ubon et Ayutthaya. Ces textes prophétiques circulaient sur des manuscrits en feuille de latanier que les habitants appelèrent Laithaeng (ลายแทง) annonçant que dans la sixième année du bœuf (1901) se produiraient ces événements merveilleux, ajoutant que les Phumibun étaient invulnérables.

 

 

Ce mouvement eut trois raisons majeures sans qu’il soit possible de leur donner un ordre prioritaire. La première était économique dans ces terres du Nord-est dont il ne faut pas oublier qu’elles sont arides et où les populations y vivaient dans une économie de subsistance, sans éducation, sans moyens de transport. Politiquement, ils se retrouvèrent brutalement soumis à la centralisation de Bangkok et à ses agents de l’administration fiscale qui vinrent les soumettre à l’impôt. Il ne faut pas non plus négliger enfin le mépris dans lequel les agents de Bangkok tenaient ces populations qu’ils considéraient comme des sauvages primitifs. Les documents officiels concernant le soulèvement font référence constante à la stupidité et à la sauvagerie des populations locales incapables d’apprécier les nouvelles réformes que leur présentaient les fonctionnaires siamois. Nous étions en présence de l’affrontement de deux mondes culturels séparés par un fossé.

 

 

Lorsque le mouvement, initialement pacifique, se fut armé, il ne résista pas aux canons de l’armée du roi et la révolte fut écrasée dans le sang. Les Phumibun furent décapités publiquement pour servir d’exemples et démonter qu’ils n’étaient pas invulnérables. Il échoua, tout comme la plupart des soulèvements millénaristes, après les manifestations de force des Siamois qui massacrèrent plus de 300 rebelles et en capturèrent 400 autres. L’utilisation des armes démontra leur faiblesse aux rebelles. La démonstration fut établie que les phumibun étaient incapables de provoquer la création du nouvel ordre promis puisque leurs méthodes surnaturelles utilisées pour balayer l'autorité siamoise ne se matérialisèrent pas, qu’ils n’étaient pas invulnérables et que les graviers restèrent des graviers.

 

 

Nous avons  cherché à savoir qui étaient ces Phibun, Phumibun ou Phuwiset, termes qu’il nous est bien difficile à traduire ! Les textes cirés en référence (5),  celui du professeur Sommart Pholkerd ne fait qu’incidemment référence à l’espace religieux et mystique du mouvement. Il en est de même pour l’article du site Isaan record par ailleurs très politisé qui en fait essentiellement un épisode de la lutte contre le pouvoir central.

 

Paul Le Boulanger parle incidemment de « Phou-Mi-Boun » et nous dit en parlant des Kha ce sont des « gens foncièrement superstitieux, enflammés par leurs sorciers « Phou-Mi-Boun », sortes de messies dans les dons surnaturels desquels ils avaient une foi inébranlable ».

 

 

Ce furent assurément des meneurs qui partirent en guerre contre l'ordre que l’on chercha à leur imposer.

 

Nous savons ce que sont les Phi au milieu desquels nous vivons (6). Ils étaient bien plus ou autres que des Phi.

 

 

Le terme que nous retrouvons le plus souvent en thaï est celui de phumibun – littéralement « personne ayant du mérite (ou des mérites). Comment la notion purement bouddhiste  d’«avoir du mérite » pouvait-elle conférer à une personne le pouvoir d’atteindre des objectifs manifestement laïques. Nous sommes au cœur du problème plus général de la relation entre la croyance bouddhiste et le pouvoir séculier. Nous sommes aussi au cœur d’un bouddhisme populaire dans un secteur rural aux antipodes du bouddhisme purement théologique, canonique et exégétique, dont les membres utilisent des idées qui dérivent de ce qu'ils considèrent comme des croyances bouddhistes. La croyance en des puissances ou des forces surnaturelles est omniprésente au moins dans le Nord-est.

 

 

 

Si nous devions nous contenter de supposer que la recherche du Nibbana (Nirvaṇa - นิพพาน) est l’essence du bouddhisme, il est évident que le bouddhisme ne saurait être utilisé pour atteindre des fins terrestres.

 

 

Cependant, pour la grande majorité des bouddhistes theravada pratiquants, la préoccupation religieuse prédominante n'est pas l'élimination totale de la souffrance - la réalisation du Nibbana - mais la réduction de la souffrance. La seule quête du Nibbana n’est le but que d’un très petit nombre d’éminents religieux, ascètes ou ermites en méditation. Pour la grande majorité des bouddhistes, y compris de nombreux moines (bhikkhus – ภิกขุ),

 

 

... le système religieux qui donne un sens à la vie quotidienne est la théorie du karma (กรรม). Comme dans toute religion, elle explique à la fois la société telle qu'elle est vécue par les hommes et fournit des guides pour l'action morale au quotidien. Il s'ensuit alors que le concept de phumibun qui en dérive sert également à la fois d'explication de certaines expériences et de source ou de légitimation à certains types d'action sociale.

 

 

Les conceptions du mérite (bun – บุญ) dans le bouddhisme populaire.

 

 

Les actions accomplies dans nos existences précédentes, si elles sont morales, ont produit des mérites et si elles sont immorales ou mauvaises, des « démérites » (บาป -  bap).

 

 

Nous savons que tuer un homme est un péché mais que tuer un communiste, au moins pour certains bouddhistes, n’en est pas un (7).  Si le mot est le plus souvent traduit par « péché » ; il ne correspond pas à la vision judéo-chrétienne du péché et ne peut être traduit que par « démérite ». C’est l’accumulation des « mérites » et des « démérites » dans nos vies antérieures qui détermine notre héritage karmique (มรดกกรรม moradok kam). C'est en référence à cet héritage que les bouddhistes qui ont la foi du  charbonnier  c’est-à-dire une foi inébranlable, et probablement pour beaucoup d’autres, qui expliquent les inégalités physiques ou sociales entre les hommes. Homme ou une femme, entier ou infirme, en bonne santé ou malade, aristocrate ou paysan, riche ou pauvre, ils le sont en raison de leur héritage karmique (8).

 

 

Aucun mortel ordinaire ne jouit d'un héritage karmique composé de seuls mérites mais subit les conséquences à la fois des mérites et des démérites engendrés dans ses existences antérieures. Pour un bouddhiste donc, on ne peut savoir ce que l'avenir nous réserve parce que nous ne savons pas quels furent nos péchés passés et nos bonnes actions antérieures. Tout peut arriver : des changements soudains ou des altérations de fortune car notre existence actuelle est déterminée par ce karma passé dont nous ne savons rien : Pauvre aujourd'hui, demain prince, aujourd'hui en parfaite santé, mais demain soudainement frappé par une maladie mortelle.

 

 

Compte tenu de cette incertitude, l'homme n'est pas condamné à une vie de résignation face à son destin actuel. Il lui importe de traverser son existence et d’acquérir des mérites pour s'assurer d'un meilleur état dans sa prochaine vie. Ne pouvant savoir s’il tombe dans l’une ou l’autre des catégories des « saints » ou des « pécheurs », le bouddhiste s’efforce d’acquérir les signes extérieurs et visibles d’une grâce intérieure et spirituelle. Par exemple, l'homme qui passe toute une vie sinon plusieurs années comme bhikkhu est évidemment une personne qui a acquis des mérites et donc un bon héritage karmique en ayant trouvé la force intérieure de se soumettre à la discipline du sangha. Ainsi encore celui qui consacre une partie importante de sa richesse à la construction d'édifices religieux accumule non seulement des mérites qui amélioreront son futur état karmique, mais démontre aussi que sa richesse a été acquise grâce aux mérites acquis dans le passé. Nul ne peut échapper aux considérations primordiales du karma. Le mérite n’est donc pas seulement un héritage des vies antérieures, c’est aussi la récompense des actions morales entreprise dans la vie présente. Dans le bouddhisme populaire, on pense que le mérite acquis par l'accomplissement d'actes moraux profite non seulement au créateur du mérite, mais aussi à toute autre personne avec laquelle le créateur du mérite souhaite partager le produit de son action. En d'autres termes, on pense que les résultats bénéfiques du mérite peuvent bénéficier à d'autres que ceux qui ont produit ce mérite.

 

 

Certes, la capacité de partager ou de transférer les bénéfices du mérite à une autre personne est limitée à certains contextes. Par exemple, les cérémonies des mérites  (งานบุญ - ngan bun  ou พิธีทำบุญ phithi thambun)

 

 

...se terminent par un versement d’eau » (song namสรงน้ำ) par lequel le créateur du mérite transfère le mérite acquis en tout ou en partie à tous les êtres sensibles ou à des personnes spécifiquement nommées, généralement récemment décédées.

 

 

La recherche des mérites au bénéfice des morts est ainsi entreprise dans le rituel du kinkuaisalak (ก๋ินก๋วยสลาก) spécifique au Nord. Le transfert du mérite au bénéfice des personnes vivantes est un élément majeur de l'ordination des moines  dans tout le pays. Le mérite de celui qui est ordonné est partagé avec les organisateurs de la cérémonie qui sont le plus souvent ses parents.

 

 

La croyance de ce bouddhisme selon laquelle les mérites hérités d'une existence antérieure peuvent être partagés avec d'autres sont à la base du culte pour les phumibun. Ceux qui sont reconnus comme phumibun ont un héritage exceptionnel de mérites acquis dans des existences précédentes dont le bénéfice peut être partagé avec ceux qui deviennent leurs disciples. Cette capacité exceptionnelle des phumibun  ne peut être réalisée que s'ils sont reconnus (ou autoproclamés ???) comme tels Ils  doivent donc présenter certaines caractéristiques qui les distinguent des hommes ordinaires.

 

 

Les pouvoirs de ceux qui ont les mérites

 

Alors que chaque homme ordinaire a un héritage karmique et s'efforce de joindre aux conséquences des mérites passés le bénéfice des actions qui produiront plus de mérite, seuls des hommes exceptionnels ont des mérites (mibun) et il n’existe que des hommes exceptionnels qui sont capables d'utiliser le réservoir des mérites accumulés dans leurs vies passées pour améliorer les conditions de ceux qui leur sont liés dans le monde présent.

 

 

Cette conception du phumibun est évidemment étroitement liée à l'idée du  Bodhisattva (พระโพธิสัตว์), celui qui, bien qu'ayant atteint l'illumination, a choisi dans sa grande compassion de reporter son entrée dans le Nibbana afin d'alléger la souffrance des autres hommes.

 

 

Cette croyance ne résulte probablement pas de sources textuelles concernant le Bodhisattva mais plus probablement et sociologiquement d’une croyance des bouddhistes des deux rives du Mékong et peut-être encore de beaucoup de bouddhistes thaïs.

 

 

Ainsi dans le Siam traditionnel, la royauté était conçue comme le rang suprême devant être rempli par la personne ayant acquis les plus grands mérites dans le passé. Les signes extérieurs de l'homme méritant sont ceux de la royauté : accession au trône, cérémonie du couronnement, port des regalia ou insignes royaux, exécution de rituels auxquels seul le monarque pouvait officier.

 

 

Non seulement le droit d'un homme à occuper le trône repose sur l'idée que seule une personne ayant un héritage karmique pouvait occuper le trône, mais repose aussi sur la croyance que le règne de cet homme repose  sur le degré auquel il avait acquis des mérites qui pouvaient être partagé avec ses sujets. Le bien-être du royaume était lié aux mérites du roi. Des événements tels qu’une l’épidémie de choléra ou d’autres phénomènes naturels pouvait être considérés comme des signes indiquant que la force méritoire du roi s’était affaiblie. Pour remédier à ces désastres, un bon roi devait faire valoir ses mérites et devait se comporter selon les normes bouddhistes, accumulant continuellement des mérites afin d'assurer la prospérité de son royaume. C’est en quelque sorte un mandat du  ciel qui légitimait ses pouvoirs. Peut-on alors se hasarder à considérer que ces rébellions furent le résultat du manque de mérites  du monarque régnant.

 

 

Mais dans notre contexte purement local,  comment reconnaître ces phumibun ? Ils avaient en général été ordonnés, connaissait des incantations magiques et aspergeaient d’eau lustrale sur ceux qui les respectaient. Ils leur distribuaient des amulettes devant les rendre invulnérables. Il suivait les préceptes bouddhistes, pratiquait la méditation et portait des vêtements blancs. Partout où ils allaient, ils annonçaient des événements calamiteux mais prêchaient les prophéties dont nous venons de parler.

 

 

Mais au vu de ce que nous savons des personnes méritantes, que savons-nous de ceux qui provoquèrent  ces mouvements qui suscitèrent l’inquiétude du gouvernement central et le conduisit à une répression féroce.

 

 

QUI ÉTAIENT-ILS ?

 

Nous avons que le bouddhisme dans nos régions du Nord-est se mélange à de vieux reste d’animisme et de chamanisme venus des époques antérieures à l’émergence du bouddhisme (9).

 

 

Le bouddhisme orthodoxe est réfractaire à l’existence des prophéties et à l’accomplissement de miracles par Bouddha et ses disciples : La question  de la réalité des prophéties de Bouddha résultant de textes composés au Cambodge au XIX siècle, reste aléatoire et plus encore (10) et tout autant celle des miracles attribués à Bouddha et à ses disciples.

 

 

La référence à la légende de la réincarnation du mythique roi d'Ayutthaya Thammikarat, fils du Dieu Phrachao Sainamphueng (พระเจ้าสายน้ำผึ้ง) qui reviendra rétablir le royaume ancien et aux miracles qui les Phumibun pourrons réaliser nous conduit immanquablement à faire référence à d’autres croyances millénaristes dans d’autres religions, en particulier chez les chrétiens et les mahométans.

 

 

Les chrétiens croit en la Parousie, la seconde vue du Christ sur terre,

 

 

... qui ressort de nombreux passages de la bible, des évangiles et est l’objet principal de l’Apocalypse de Saint-Jean. Immanquablement sont intervenu de « faux Christ et de faux prophètes ». Doit-on y assimiler les Phumibun ? (11).

 

 

Les musulmans attendent la venue future du Mahdi dont le personnage « al-Mahdi » a toujours occupé une place prépondérante dans la pensée apocalyptique musulmane. Sans entrer dans les détails,  la nature du Mahdi ne résulte pas du Coran mais dans les  hadiths, les écrits sacrés postérieurs : il apparaîtra durant les derniers jours de l'existence du monde et serait un signe majeur de la fin des temps. Sa venue précéderait la seconde venue de Jésus sur terre qui est aussi pour les musulmans le Messie. L’histoire a connu de nombreux Mahdi. Ici aussi, doit-on y assimiler les Phumibun ? (12). 

 

 

Escrocs ou imposteurs ? Certainement pas, car il n’y a aucun exemple d’une manifestation de cupidité et tous y laissèrent leur vie, décapités devant les populations pour servie d’exemples.

 

 

Personnages religieux ayant suscité le respect des populations par leur vie méritante, c’est une certitude mais de là à croire que cette vie de sainteté leur procurait des pouvoirs surnaturels, il y a évidemment un gouffre, mais dans cette région, on croit aux miracles. Ils étaient animés d’un talent charismatique susceptible d’entraîner les foules, c’est aussi une évidence.

 

 

Le reste demeure un mystère faute d’études scientifiques, probablement impossibles à ce jour, sur ce que furent ces personnages. Il y a au moins une certitude ; en faire les précurseurs des militants du Nord-est revendiquant depuis le début du siècle justice sociale et démocratie est une farce ! La revendication par les Phumibun du maintien des « anciennes coutumes », esclavage compris ne va pas dans ce sens et s’ils promettent la lune à leurs électeurs, ils n’ont pas à notre connaissance promis que le gravier se changerait en or et ne distribuent pas des amulettes d’invulnérabilité !

 

Du côté des Français, la révolte des Bolovens a suscité une abondante littérature (13).

 

 

Commencée formellement en 1901, elle ne fut vaincue qu’en 1907 mais l’ordre ne fut complètement rétabli qu’en 1910. Le chef de l’insurrection, Kommadan, lui aussi  Phumibun n’en conserva pas moins des fidèles jusqu’en 1936, au point de justifier, à cette  époque, de nouvelles opérations de pacification au cours desquelles ils furent exterminés. L’histoire officielle de la république démocratique du Laos fait de ces messies aux dons surnaturels annonçant le retour du grand roi sur terre, les lointains ancêtres de la lutte anti coloniale et du Pathet Lao communiste, de quoi faire retourner Lénine dans son mausolée ! (14).

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La résistance à la réforme administrative du roi Chulalongkorn. La révolte des « Saints ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Voir nos articles

A 321 - ANDRÉ MALRAUX FASCINÉ PAR DAVID DE MAYRENA, « MARIE 1er » ROI DES SÉDANGS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/07/a-321-andre-malraux-fascine-par-david-de-mayrena-marie-1er-roi-des-sedangs.html

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

A 247 - LA COURONNE DU ROI DES SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/12/a-247-la-couronne-du-roi-des-sedangs-cherche-une-tete-sur-laquelle-se-poser.html

(3) Paul Le Boulanger leur consacre un chapitre qui fait toujours autorité dans son « Histoire du Laos français - Essai d'une étude chronologique des principautés laotiennes », 1930. Le titre est un peu réducteur puisque cette histoire concerne celle de ce qui fut le « Grand Laos » ce qui inclut le Nord-est actuel de la Thaïlande.

 

(4) Voir le très bel article de John B. Murdoch sous ce titre dans le Journal de la Siam Society, 1974-1. Il fait de constantes références à l’ouvrage précédent.

 

(5) Voir en ce sens l’article (en thaï) du professeur Sommart Pholkerd, Professeur agrégé de la Faculté des sciences humaines et sociales de l'Université Buriram Rajabhat : « Rébellion des Phibun : un miroir à l'image de la société thaïlandaise » in Journal académique de l’Université Buriram Rajabhat, numéro 21 (กบฏผีบุญ : กระจกสะท้อนสังคมไทย - รศ.ดร.สมมาตร์ ผลเกิด วารสารวิชาการ มหาวิทยาลัยราชภัฏบุรีรัมย์  – 21) numérisé sur le site de l’Université

(https://so02.tci-thaijo.org/index.php/bruj/index). Il donne une très longue description du mouvement. Ou encore sur le site Isan Record : « Rébellion des Phibun et séparatisme »  (กบฏผีบุญและการแบ่งแยกดินแดน) toujours en thaï, numérisé :

https://theisaanrecord.co/2017/07/23/op-ed-phiboon-chan-sirichantho/

 

(6) Voir notre article A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHI"

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

 

(7) Voir notre article A 418 - ฆ่าคอมมิวนิสต์ ไม่บาป.- UNE FRANGE DU BOUDDHISME EN THAÏLANDE JUSTIFIE LA VIOLENCE EXTRÊME : « TUER UN COMMUNISTE N'EST PAS UN PÉCHÉ ».

 

(8) La notion est difficile à admettre dans notre héritage judéo-chrétien. Notre seul héritage est celui du péché originel transmis par les premiers hommes qui ne nous ont par contre pas transmis le bénéfice de leurs bonnes actions.

 

 

(9) Voir en particulier nos articles :

INSOLITE 4. THAÏLANDE : BOUDDHISME, HINDOUISME ET … ANIMISME AVEC LE CULTE DES ESPRITS ET AUTRES CROYANCES MYTHIQUES ET LÉGENDAIRES.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-4-thailande-bouddhisme-hindouisme-et-animisme-avec-le-culte-des-esprits-et-autres-croyances-mythiques-et-legendaires.html

A 331- LE CHAMANISME TOUJOURS PRÉSENT DANS LE BOUDDHISME DE L’ISAN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-331-le-chamanisme-toujours-present-dans-le-bouddhime-de-l-isan.html

 

(10) Voir Olivier de Bernon « La Prédiction du Bouddha » In: Aséanie 1, 1998. pp. 43-66.

 

(11) On peut la résumer en cette phrase du Credo de Nicée qui date de 325 : « Et iterum venturus est cum gloria iudicare vivos et mortuos, cuius regni non erit finis » (Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts et son règne n'aura pas de fin). Ce retour interviendra après la destruction de l’antéchrist. L’existence de faux Christ et de faux prophètes se retrouve à la fois dans la Bible et les Évangiles.  Ne citons que Saint Mathieu « … Car il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes; ils feront de grands prodiges et des miracles, au point de séduire, s'il était possible, même les élus ». Les faux Christ ont sévi depuis Mani qui vivait au Proche-Orient au III siècle, successeur du Christ et fondateur du manichéisme qui semble avoir encore des adeptes.

 

 

Imposteur ou illuminé ? Il surgit régulièrement de faux Christ en particulier dans des régions ou les populations passent pour être plus  crédules, l’Afrique ou les États-Unis. Ne citons qu’un exemple bien français, celui de Georges Roux comme sous le nom de « Christ de Montfavet ». Initialement guérisseur, doué d’un certain charisme,  il devint guide religieux et fondateur de l’Église Chrétienne Universelle. Il avait annoncé pour le 1er janvier 1980 d’épouvantables cataclysmes si d’ici cette date, les hommes ne reconnaissaient pas la vérité qu’il proclamait. En 1980, au jour prévu, ce qu’avait cru la plupart des nombreux adeptes ne se réalisant pas comme ils l’avaient imaginé, il perdit toute crédibilité.

 

(12)  Le plus connu est celui qui fur à l’origine de la sanglante guerre du Soudan. Dans les années 1870, un religieux appelé Muhammad Ahmad promit le renouveau de l'Islam et la libération du Soudan. Il se proclama le mahdi, rédempteur de l'islam. La guerre sanglante qui en résulta aboutit d’abord à des succès significatifs, lui permettant de soulever de nombreuses tribus pour le suivre dans son jihad. Ses troupes furent néanmoins anéanties par les mitrailleuses britanniques de Kitchener en 1898.

 

 

Il y avait eu bien d’autres Mahdi avant, il y en eut aussi après, notamment le djihadiste Juhayman al-Otaibi qui s'était proclamé Mahdi dans l'enceinte sacrée de la Kaaba à La Mecque durant le grand pèlerinage du hadj. Auteur d’une sanglante prise d’otages, il fut capturé et exécuté par les autorités saoudiennes sur la voie publique à La Mecque le 9 janvier 1980.

 

 

 

(13) Voir dans « Histoire de l'Asie du Sud-Est: Révoltes, Réformes, Révolutions », ouvrage collectif, l’article de François Moppert « la révolte des Bolovens » pp. 47-62

 

(14) Voir l’article de Charles F. Keyes « THE POWER OF MERIT » publié en 1973 dans le bulletin annuel de The Buddhist Association of Thailand.

Voir l’article du Dr. Siriporn Dabphet « THE BELIEF OF HOLY MAN AND ITS INFLUENCE IN THAT SOCIETY: PAST AND THE PRESENT » in The 2018 International Academic Research Conference in Vienna.

Partager cet article
Repost0
1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 08:28

 

 

Nous savons que la Thaïlande est intervenue officiellement dans la guerre du Vietnam aux côtés des Etats-Unis. Nous savons aussi qu’elle est intervenue au Laos dans des opérations secrètes qui ne l’étaient qu’à moitié et que le déclassement au moins partiel des archives de la CIA par le Président Obama a permis de mieux connaître. Nous leur avons consacré deux articles (en sus de celui relatif à l’intervention officielle) (1).

 

Exemple fréquent de déclassification des documents internes à la CIA :

 

 

 

Ces articles repris dans la revue Philao, l’organe de nos amis de l’Association des collectionneurs de timbres-poste du Laos (A.I.C.T.P.L) présidée par  Philippe Drillien ont fait l’objet du commentaire d’un français coopérant alors sur place, Jean-Louis Archet, intéressant car si les Français présents au Laos étaient relativement nombreux ils ne nous ont pas pour la plupart dotés de leurs souvenirs (2). Nous bénéficions de celui de Jean-Louis Archet dont le récit est complété par un courrier plus détaillé du 6 avril 2020 adressé à Philippe Drillien. Nous avons par ailleurs eu le plaisir de recevoir les souvenirs d’un autre coopérant, Gabriel Merlet accompagné de photographies que nous vous livrons à la suite avec son accord.

 

 

Le témoignage de Jean-Louis Archet

 

Voici ce qu’écrit  Jean-Louis Archet, son récit est complété par un courrier plus détaillé du 6 avril 2020 adressé à Philippe Drillien, nous les remercions tous deux :

Le témoignage de Jean-Louis Archet

 

Voici ce qu’écrit  Jean-Louis Archet, son récit est complété par un courrier plus détaillé du 6 avril 2020 adressé à Philippe Drillien, nous les remercions tous deux :

J'ai apprécié  l'étude « Un épisode inédit de la guerre secrète au Laos (1965-1974). Les volontaires thaï dirigent et coordonnent les bombardements ».

 

 

 

 

J'étais coopérant à Paksane de 1970 à 1972 et je voudrais faire quelques remarques (3).

 

 

 

 

Les américains étaient peut-être peu nombreux (n'oublions pas que beaucoup regagnaient chaque soir leurs bases en Thaïlande) mais à Vientiane ils étaient très voyants (tenue, coupe de cheveux, allure de baroudeurs…) ils ont fait faire de prospères affaires à des établissements comme le Bar du Mékong, l'Hôtel Constellation, l

 

 

 

 

le White Rose,

 

 

 

 

 

sans parler de la célèbre Mère Loulou(4).

 

 

On entend souvent parler de la « base secrète » de Long Cheng… Tout le monde connaissait son existence (même la presse locale en parlait en particulier lors des combats qui se sont déroulés dans le secteur), c'était simplement un endroit où l'on ne pouvait pas se rendre et d'ailleurs cela aurait été difficile vu l'insécurité, l'état des pistes (baptisées « routes »).

 

 

 

A Paksane il y avait en permanence un seul américain, M. Schepffer (nous habitions le même quartier), et dans son équipe il avait de nombreux thaïlandais, tout le monde savait que son rôle n'était pas seulement humanitaire.

 

 

Je me souviens, en 1971 sur la Route 13, lors d'un trajet entre Paksane et Vientiane, être tombé à environ 50 km de Paksane sur une troupe de militaires thaïlandais qui venaient de traverser le Mékong et se dirigeaient vers le nord, nous n'avons pas traîné !

 

 

 

 

Du côté Vientiane on niait officiellement la présence des Thaïlandais comme les Pathet niaient la présence des Vietnamiens… Mais les gens en parlaient librement, plusieurs officiers originaires de Paksane, en poste à Long Cheng, venaient régulièrement voir leur famille, en utilisant des hélicoptères, j'en ai rencontré certains dont j'avais les enfants comme élèves, ils parlaient sans problème des Thaïlandais qui servaient surtout dans l'artillerie.

 

 

 

Remercions Jean-Louis Archet de ce témoignage. Il nous confirme que l’intervention thaïe qui reste toujours officiellement niée était un secret de Polichinelle.

 

 

 

Philippe Drillen nous donne d’intéressantes précisions sur  le nombre des français alors présents au Laos ou il résida de 1969 à 1976 (courrier du 30 mars 2020) :

 

 

« ... la Mission de coopération culturelle (M.C.C) comprenait environ 160 membres; les enseignants exerçaient surtout à Vientiane (école primaire, lycée, Ecole Royale de Médecine, Ecole supérieure de pédagogie de Dong Dok..), mais aussi à Luang Prabang, Savannakhet et Paksé; quelques autres, instituteurs, travaillaient également dans des petits villages. D'autre part, il y avait également une Mission d'Aide Economique et technique (M.A.E.T) de quelques dizaines de personnes. Il s'agissait de techniciens, experts et de quelques enseignants à L'Ecole Royale de Médecine ou à l'IRDA (Institut Royal de Droit et d'Administration). Quant à la Mission Militaire d'Instruction près le Gouvernement Royale Lao (MMFIGRL), elle employait une soixantaine de militaires à Vientiane, Luang Prabang et Paksé. Il ne faut pas oublier les services de l'Ambassade et du consulat. Si l'on compte les familles, cela représente près de 1000 personnes.

 

 

Il faut ajouter des restaurateurs, garagistes, quelques commerçants (souvent mariés avec des asiatiques), de nombreux Pondicheriens (vendeurs de tissu et de vêtements, tenant de petits commerces ou gardiens de nuit... sans oublier d'anciens soldats du corps expéditionnaire, restés sur place après les accords de Genève. Les missionnaires et religieuses étaient également nombreux.

 

 

Quelques ethnologues... J'oublie certainement d'autres personnes.

 

Il est vrai que peu d'entre eux nous ont laissé leurs souvenirs. Je signale cependant un petit livre, sans prétention, mais très intéressant pour ceux qui, comme moi, étaient au Laos à cette époque: « un jeune Breton au Laos » écrit par François Trividic, membre de l'AICTPL. Un autre adhérent, Pierre Dupont-Gonin publie régulièrement ses mémoires dans PHILAO. Ce ne sont certes pas des historiens, mais leurs mémoires méritent cependant d'être lus... ».

 

 

Jean-Louis Archet précise dans son courrier : 

 

« Pour les étrangers au Laos, parmi les missionnaires catholiques, des français mais aussi des italiens, des belges et deux américains les pères Menger et Bouchard. Une dernière remarque: nous étions trois coopérants à Paksane envoyés par la délégation catholique à la coopération dans le cadre du service militaire mais, bien qu'ayant les mêmes titres universitaires, pas payés par la France mais par la mission catholique, salaire équivalent à celui de nos collègues laotiens ce qui nous rendait très proches d'eux. Par contre nous avons bénéficié de l'hospitalité des pères et de leurs connaissances dans nos déplacements (pour ma part, en plus de Houei Saï, Vientiane assez souvent bien entendu, mais aussi Luang Prabang, le Phou Khao Khouay, Thakhek, Savannakhet, Paksé…). »

 

 

 

Certes mais si ces souvenirs sont rares et ponctuels – certains alors présents sont peut-être liés par une obligation de réserve, au moins pour les services diplomatiques et consulaires et pour les membres de la mission militaire -  ils n’en sont pas moins intéressants pour comprendre la situation chaotique du Laos à cette époque. S‘ils ne sont pas l’histoire, ils s’imbriquent dans l’histoire.

 

L’un de nos amis Bernard Ribet. présent en 1974 avant la prise du pouvoir par les communistes en 1975 résidait non loin de Ban Houey Xay (Ban Houei Saï du temps des Français, un chef-lieu administratif important du haut Mékong dépendant administrativement de Luang Prabang) sur les rives du Mékong en amont de Vientiane à environ 150 kilomètres de Luang Prabang. Il était voisin d’un américain acteur actif de la coopération culturelle de l’USAID dont le but était de répandre la pax americana  ...  façon CIA.

 

 

 

Chez ce membre de la mission culturelle, nous dit-il (courrier du 2 avril 2020) il ne vit pas un livre, pas de cahiers d’écoliers mais des postes de radio de bonnes tailles, un groupe électrogène et une vue directe sur la piste d’atterrissage alors en terre battue.

 

 

 

Jean-Louis Archet  confirme dans son courrier :

 

« En 1971, pendant les congés de printemps je suis allé à Houei Sai avec un copain pour aller découvrir le village Hmong de Ban Nam Nyao, remontée du Mékong en bateau

 

 

...puis marche au milieu de la fumée des brûlis jusqu'au village où nous avions été merveilleusement reçu par le père oblat italien, Mario Lombardi, qui en était le curé après un accueil un peu surprenant : à notre arrivée il était en train d'écouter en direct à la radio un match de foot du championnat italien et nous avait fait signe de nous asseoir et silence jusqu'à la fin de la partie entrecoupé par quelques exclamations de ce supporter attentif, ensuite accueil plus que chaleureux d'autant qu'il fallait fêter la victoire du club qu'il soutenait. Il avait fait aménager des terrains de foot, pas très plats car dans une zone montagneuse, dans tous les villages dont il s'occupait et en plus d'annoncer la « bonne parole » de l'évangile, initiait ses paroissiens au ballon rond… A Houei Saï la grande surprise avait été de découvrir le terrain d'aviation, en pente (on atterrissait dans le sens de la montée et on repartait dans le sens de la descente), lors du tour d'approche on découvrait quelques carcasses d'avions sur les bords de la « piste ».

 

 

Le témoignage de Gabriel Merlet

 

La Thaïlande dans la guerre secrète

 

C'est l'association de quelques mots-clés sur le Laos, « googlés » sur le Net,  qui m'a fait apparaître votre blog. Votre recherche sur la participation des forces armées thaïlandaises dans la guerre souvent dite « secrète » du Laos  a suscité mon intérêt, intérêt renforcé par l'apparition du nom de Jean-Louis Archet, coopérant auprès de la mission catholique de Paksane, au Laos. Je m'appelle Gabriel Merlet et je suis un septuagénaire retraité de l'enseignement, vivant dans une petite ville du nord-est de la Vendée. Jean-Louis Archet ne me connaît pas mais son nom m'est familier car je faisais partie des trois coopérants ayant remplacé sa propre équipe fin 1972, chez les pères catholiques de Paksane. Le nom de Louis Gabaude, autre intervenant émérite sur votre site, ne m'était pas inconnu non plus car je l'avais brièvement rencontré au Centre Kmu du Père Subra à Vientiane à l'époque où, je crois, il approfondissait sa connaissance des langues thaï et lao. Le hasard voulut que sa belle-sœur obtienne un poste  d'enseignante dans le même lycée que moi, en Vendée.l

 

Pour revenir au sujet de l'implication de la Thaïlande dans le conflit se déroulant au Laos, je n'ai aucune information précise datant de cette époque, si ce n'est une de mes photos de deux soldats maniant un équipement radio et occupant un petit poste de garde sur la rive laotienne du Mékong au nord de Louang Prabang. Je crois que c'est le batelier de notre bateau qui m'avait informé qu'ils étaient thaïlandais.

 

 

Par contre, là où je vis en Vendée, la communauté laotienne est inhabituelement importante, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici. La première génération est arrivée à la fin des années 70, fuyant le régime communiste ayant pris le contrôle du Laos en 1975. L'un de ces réfugiés, bientôt septuagénaire, est depuis devenu mon ami et me raconte parfois son existence dans un commando au sein, ou en marge, de l'armée royale laotienne. Parachutiste, encadré par 2 ou 3 américains, ayant effectué par deux fois des stages d'entraînement intensif de quelques mois du côté de Chiang Maï en Thaïlande, son commando et lui ont effectué des raids fort risqués du côté de la piste Ho Chi Minh, y compris en territoire Nord-Vietnamien. Il a fait de nombreux passages à Long Tieng et s'est battu au nord comme au sud du Laos. Bien que son commando ne fût composé que d'éléments laotiens il confirme sans hésiter la présence de bataillons thaïs aux côtés des forces royales laotiennes.

 

 

Il raconte comment, au cours d'une bataille aux environs de Paksong, en 1971 je crois, un bataillon thaï a combattu aux côtés de son régiment contre des forces nord-vietnamiennes en grand nombre. La confrontation fut meurtrière des deux côtés et il y perdit de nombreux copains. Catholique, il  attribue sa survie à ses prières continuelles!! Il décrit les thaïs comme d'excellents combattants, avis que partageaient visiblement les nord-vietnamiens qui leur destinaient en priorité et avec précision le bombardement incessant de leurs obus tirés des hauteurs. Les pertes thaïes furent de ce fait très lourdes. Il décrit aussi comment les thaïs étaient mieux équipés. Lorsqu'il fallut décrocher, ces derniers disposaient de camions alors que les laotiens n'avaient que leurs pieds pour rejoindre Paksé. Là où les laotiens n'avaient que leurs tranchées à opposer aux obus vietnamiens, ils enviaient les « bunkers » des thaïs constitués d'un treillis de bois, soutenant un mur de terre, le tout doublé d'une couche de sacs de sable qui rendaient les obus viets nettement moins efficaces. ….

 

 

Si la suite du courrier ne concerne plus directement l’implication de la Thaïlande, elle est significative du rôle majeur des nord-vietnamiens.

 

Je terminerai par une anecdote me concernant qui, si elle ne confirme pas l'intervention thaï au Laos, confirme l'omniprésence des nord-vietnamiens, auxquels j'ai eu personnellement à faire.

 

Comme pour Jean-Louis Archet,  ma coopération au collège catholique de Paksane me permettait de solder mon devoir militaire aux mêmes conditions que Jean-Louis. Pour le « fun », au cours de mon année de terminale, j'avais effectué un stage de préparation militaire parachutiste qui me réservait une place toute chaude dans un régiment de paras dans le sud-ouest de la France. Mais, sursitaire, après 3 ans de fac et un an d'assistanat en Angleterre pour parfaire ma licence d'anglais, mon enthousiasme pour les roulés boulés s'était fortement émoussé. Une coopération me permettait d'échapper à cette perspective tout en me permettant de mettre en pratique l'enseignement de la langue anglaise pour lequel j'avais été formé. Ignorant tout du Laos, et surtout des évènements guerriers qui s'y déroulaient, j'acceptai sans plus de questions le poste de prof d'anglais à Paksane que m'offrait la Direction de la Coopération Catholique pour deux années courant de septembre 1972 à juin 1974.

 

En attente du départ

 

 

Je crois savoir que le QG de la Croix-Rouge Internationale à Vientiane sollicitait parfois les coopérants de Paksane pour des missions de soutien à ses équipes, pendant leurs vacances d'été. Peut-être fut-ce le cas pour Jean-Louis Archet? En tout cas, c'est ce qui nous arriva à Jean-Patrick, mon collègue de maths, et moi-même.

 

Pendant deux mois, en juillet et août 1973, la Croix-Rouge m'embauchait comme factotum pour installer deux de ses équipes à Paksane, une française et une britannique, et participer à leurs consultations dans des villages de jungle souvent fort reculés. Passionnant, avec un parfum d'aventure d'autant plus corsé que certains de ces villages changeaient de couleur politique la nuit, m'avait-on expliqué. Lorsque les deux équipes consultaient côte à côte je jouais aussi le rôle d'interprète anglais-français et même lao car, très tôt, j'avais pris plaisir à ingurgiter le lao du quotidien qui, bien que basique, m'ouvrait de nombreuses portes à Paksane. Je devins donc rapidement indispensable pour les 2 toubibs et 2 infirmières avec mes « Tiep saï? », « Tiao kin mak pet laï bo ? » et « Anchaï heng heng » !

 

Administrativement, pour la Croix-Rouge Internationale, j'étais rattaché au team français constitué de P.G. le docteur, Berthe l'infirmière et moi-même, le factotum. P.G. était une vieille tige de l'humanitaire d'urgence. Ancien du Biafra aux côtés de Kouchner et Brauman il avait roulé sa bosse et son stéthoscope dans tous les points chauds du monde, comme il l'a raconté plus tard dans un livre intitulé « Toute une vie d'humanitaire », que j'ai réussi à me procurer en 2013 ou 2014. Aquarelliste, il avait pour originalité de crayonner les centaines de scènes par lui vécues et dont beaucoup ont illustré  le bouquin précédemment cité. P.G. est maintenant décédé.

 

 

Au cours de nos temps de repos il me parlait souvent d'un projet qu'il mûrissait avec ses anciens collègues, docteurs au Biafra, à savoir mettre sur pied  une organisation médicale capable d'intervenir en urgence sur tous les lieux de conflits armés,  quelle que soit la couleur politique des combattants. Lui-même était d'abord et avant tout membre de la Croix Rouge, mais il m'informa bientôt qu'avec l'accord de W.B., chef de la Croix Rouge Internationale à Vientiane, il allait tenter l'aventure de consultations "à l'improviste" en territoire communiste dans des zones tenues par les rebelles Pathet-Lao, chose qu'aucune équipe occidentale n'avait jamais pu faire auparavant dans des zones sous contrôle communiste. Il me demanda si j'en étais et, encore un peu post-ado  romantique et inconscient je répondis « Bé oui. Pourquoi pas? »

 

Vous l'avez compris, P.G. était porteur, avec 6 autres membres fondateurs, du projet du futur « Médecins sans Frontières ». Ce nom n'avait  pas encore  été attribué et je crois me souvenir que le projet n'en était à l'époque qu'à ses balbutiements. J'ai découvert récemment sur le site de la Croix Rouge Internationale l'ordre de mission nous concernant à l'époque et mentionnant l'éventualité d'un contact avec le Pathet Lao. De nos discussions je crois me souvenir que c'était une condition posée par P.G. pour accepter sa mission humanitaire au Laos, dont le but premier était de déterminer les besoins médicaux et sanitaire de la région de Paksane. On peut aussi penser que le rêve de ces médecins de l'urgence de pouvoir être les premiers à soigner en zone communiste faisait du Laos l'endroit le plus indiqué pour une telle tentative. La guérilla pathet-lao pouvait sembler nettement plus « approchable »  que leurs frères du Nord-Vietnam, du Cambodge ou tout autre point du monde où capitalisme et marxisme-léninisme s'affrontaient par les armes.

 

Première consultation

 

 

D'emblée l'équipe anglaise fut écartée de la mission car ses membres auraient immanquablement été pris pour des Américains.

 

Il me faut conclure en disant que les choses ont mal tourné pour nous puisque nous avons été retenus 2 semaines dans un village au bord du Mékong et au Nord de la Hin Boun (ban Boun Kouang je crois), D'abord reçus plutôt benoîtement par une petite troupe de très jeunes soldats pathet-lao, les choses prirent une tournure nettement plus inquiétante pour nous avec l'arrivée de soldats Nord-Vietnamiens qui décrétèrent notre détention sous leur garde dans la maison du chef de village. Les quinze jours qui s'ensuivirent nécessiteraient de nombreuses pages que je n'ai, pour l'instant, pas le temps de rédiger. L'aventure fut contée par le docteur P.G. dans le livre cité plus haut mais j'y apporterais volontiers mon point de vue, parfois différent du sien. Je répondrai volontiers à vos questions si ce petit récit a éveillé votre intérêt.

 

Je joins quelques photos illustrant mon propos et notre aventure.

 

Merci Gabriel

NOTES

 

(1)

article 226  « LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE OUVERTE AU VIETNAM AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1965 – 1970) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/226-la-thailande-entre-en-guerre-ouverte-au-vietnam-aux-c-tes-des-etats-unis-1965-1970.html

227 - LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE SECRÈTE AU LAOS AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1964 – 1975)

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/227-la-thailande-entre-en-guerre-secrete-au-laos-aux-c-tes-des-etats-unis-1964-1975.html

 

H 27- UN ÉPISODE INÉDIT DE LA GUERRE SECRÈTE AU LAOS (1965-1974) : LES VOLONTAIRES THAÏS DIRIGENT ET COORDONNENT LES BOMBARDEMENTS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-27-un-episode-inedit-de-la-guerre-secrete-au-laos-1965-1974-les-volontaires-thais-dirigent-et-coordonnent-les-bombardements.html

 

(2) Notons que dans une décision du 16 octobre 1970 (N° 72409) concernant un couple de coopérants, le Conseil d’Etat a considéré que leur présence dans une zone de guerre à laquelle la France était étrangère, leur faisait courir « un risque exceptionnel ». Il s’agit évidemment d’un « cas d’espèce » comme disent les juristes, il ne faut donc pas extrapoler.

 

 

(3) Paksane est une petite ville située sur la rives du Mékong face à Buen Kan côté thaï à 153 kilomètres par la route en aval de Vientiane.

 

 

Ia ville était le chef-lieu du Khoueng Borikhane à cette époque et devint.Borikhamxaï après le changement de régime (amputé lors d'une partie de son territoire à l'ouest, auparavant il s'étendait jusqu'à la Nam Ngum, mais il a gagné beaucoup plus vers l'est, jusqu'à la frontière du Vietnam…).

 

 

(4) L’hôtel Constellation a été fondé en 1958 par  Maurice Cavalerie, un personnage hors du commun. Né en Chine en 1923, installé ensuite en Indochine, chassé par le communisme, il s’installe au Laos ou il crée le célèbre hôtel Constellation, réputé pour sa cuisine et sa cave. Il devint le rendez-vous des journalistes, des pilotes d'Air America, du personnel des ambassades et des espions de toutes les agences de la ville - y compris Russes et chinois. Ruiné à la prise du pouvoir par les communistes en 1975, il se réfugie en Australie oú il mourut en 2010. L’hôtel était situé rue Samsentai et semble avoir disparu. Nous n’en avons pas trouvé de photographies.

Source : « The last of the Great Indochinese Hoteliers » 

 

 

 

Courrier de Jean-Louis Archet : L'hôtel Constellation appartenait il y a encore quelques années à la famille Bilavarn, visitant le colonel Vikone Bilavarn (premier Saint cyrien lao) dans sa maison familiale quartier du That Luang nous en avions parlé au cours du repas ainsi qu'avec son frère ancien colonel dans le génie (tous deux rescapés d'un long séjour en camp de rééducation, mais décédés aujourd'hui). Je ne sais si l'exploitant de l'époque en était propriétaire à ce moment ou locataire, c'était le QG des journalistes. Il était encore debout il y a quelques années encerclé par des constructions nouvelles qui ont peut-être fini par l'engloutir...

 

http://madtomsalmanac.blogspot.com/2010/04/last-of-great-indochinese-hoteliers.html

Le White Rose passe pour avoir été le plus glauque des bordels de Vientiane Source : « Bad Boys’ Guide to Vientiane ». Ce site décrit un certain nombre d’autres lieux de divertissement que la morale réprouve :

 

Courrier de Jean-Louis  Archet : A Vientiane le titre officiel de « chez Lulu » comme disaient les américains était si je me souviens bien (n'ayant pas fréquenté directement cette institution) « Au Rendez-vous des amis », quartier du stade et du That Dam; un ami Suisse responsable dans l'humanitaire, avec qui nous étions en relation régulièrement pour l'aide aux réfugiés nombreux dans le secteur de Paksane en disait le plus grand bien et y avait ses habitudes avec une « méote » comme il disait.

 

Philipe Drillien nous a adressé une carte postale du Vieng Ratri, situé boulevard Khoun Bourom, près du marché du matin, établissement également très fréquenté par les Américains.

 
 

Courrier de Jean-Louis  « Il me semble (cela fait 50 ans et la mémoire n'est pas toujours assurée) que le bar du Mékong où j'ai siroté quelques bières les rares fois où je me rendais à Vientiane était tenu par un corse, on y trouvait régulièrement le fameux pilote « Babal » ancien pilote du corps expéditionnaire français qui passait pour connaître parfaitement toutes les pistes du Laos et volait sans navigation, une bouteille à côté du manche à balai… ses aventures et mésaventures sont innombrables. La mère Loulou après une carrière dans le réconfort du corps expéditionnaire au Vietnam avait gagné le Laos après 1954 où, devenue tenancière, elle perpétuait la tradition des « établissements » à la française en donnant une formation experte à ses pensionnaires.

 

 

 
Partager cet article
Repost0
28 janvier 2021 4 28 /01 /janvier /2021 22:08

 

Nous avons rencontré à diverses reprises le roi Vajiravudh (Rama VI) intervenant par des discours, des essais, des articles de journaux, des poèmes, des pièces de théâtre, traducteur de nombreuses œuvres littéraires en thaï,

 

 

...sur la scène politique littéraire, artistique et sociale de son royaume pour défendre sa politique nationaliste, le bouddhisme et le passé glorieux du Siam. Il n’était pas destiné à régner. 29e fils du roi Chulalongkorn, il fut envoyé vivre et étudier en Angleterre dès son plus jeune âge. Il fut élevé au rang de prince héritier au brusque décès prématuré de son frère Maha Vajirunhis. Il lui fallut neuf ans avant de revenir d'Angleterre au Siam en 1902 et hériter ensuite du fardeau de la fonction royale à la mort de son père en 1910. Écrivain par vocation et roi par hasard, il dut passer de ses études artistiques aux matières militaires et à l'administration publique. Tout au long de son règne, sous le pseudonyme de « Asvabhahu », il publiera de nombreux articles sur les sujets les plus divers dans le journal «  Siam Observateur », le premier quotidien du pays (1).

 

 

 Sa conception du monde résumée dans le slogan «  la nation, la religion, le roi »  (le roi étant au niveau supérieur) dont il fut le créateur se retrouve dans sa conception des œuvres artistiques dont il a inspiré ou dirigé l’édification.

 

 

Nous bénéficions sur ce sujet d’une très fine analyse du professeur Nuaon Khrouthongkhieo qui enseigne l’histoire de l’art à la faculté  des sciences humaines et sociales à l’Université Suan Dusit de Bangkok (2). 

 

 

Il a sélectionné les œuvres d'art créées selon les souhaits et à l'initiative royale du roi Vajiravudh pour en tirer la conclusion que ses modèles artistiques préférés comprenaient l'art traditionnel thaïlandais, l'art occidental et la combinaison des deux.   Ses intentions étaient à travers la création de monuments ou d'œuvres d’art, de diriger le nationalisme et de préserver, diriger et créer l’identité thaïlandaise. Le choix de l’adaptation de styles occidentaux contemporains représente la prospérité du Siam et son entrée dans la modernité.

 

 

Nuaon Khrouthongkhieo cite l’un de ses articles écrit en anglais dans le Siam Observer du 13 mai 1914: « ...When “Young Siam” became obsessed with the idea of “Civilization-at-any-price! It was but natural for them to think that in order to become effectively civilized, they would have to turn back upon everything that belonged to the old order of things. It appeared that the most effective way to become civilized was to start with a clean slate… ». Ne traduisons que les deux derniers mots « table rase ».

 

N’oublions toutefois pas que ce mouvement vers un art moderne avait connu une  préparation précoce sous les règnes précédents du roi Mongkut et du roi Chulalongkorn, son grand-père et son père.

 

 

Certes,  l’introduction de la culture occidentale dans la société siamoise était censée être un outil de modernisation du Siam mais elle  affectait aussi la tradition artistique thaïe. Ainsi de nombreux artistes traditionnels thaïs furent négligés car ne pouvant pas s'adapter à ce nouveau style de goût moderne occidental.

 

 

C’est néanmoins au roi que l’on doit la création du Département des Beaux-arts visant à préserver les arts et l'artisanat thaïs et à rassembler des divisions mineures s'occupant des arts, dont certaines relevaient du Ministère des travaux publics et du Département des musées du Ministère de l'éducation. Le Département des Beaux-Arts nouvellement créé relevait du ministère des Palais, de sorte que le roi lui-même avait sur lui un contrôle direct.

 

 

 

 

Il créa également l'École académique des beaux-arts, plus tard intitulée Académie des arts de Pohchang. Il commença également à favoriser l’organisation d’expositions annuelles d'art et d'artisanat comme événements pour promouvoir la préservation des arts et de l'artisanat thaïlandais.

 

 

Lui-même a dirigé la conception par ses architectes occidentaux, de divers palais, planifié et dessiné lui-même la salle du trône de Phimanchakri dans le palais de Phayathai

 

 

ainsi que la construction de la salle du trône du Palais Sanamchan dans le style traditionnel thaï. Il avait sans conteste des compétences artistiques exceptionnelles dans de nombreuses branches. Mais ce faisant, il contribua aussi  par l’art à forger l’identité thaïe. C’est en quelque sorte un message caché que Nuaon Khrouthongkhieo met à son crédit

 

 

Quelles sont donc les œuvres qu’il situe dans cette perspective ?

 

Elles concernent à la fois des œuvres architecturales proprement dites, palais et temple, établissements d'enseignement, une série de ponts, des sculptures et des peintures, Bouddha ou déités traditionnelles, peintures murales ou fresques ainsi – et ce qui n’est guère connu, ses propres peintures ou dessins.

 

 

Nous y retrouverons à la fois l'architecture traditionnelle, l'architecture d'influence occidentale,  mélange des deux notamment dans le choix des techniques et des matériaux.

.

Son long séjour dans un pays étranger l'avait éloigné de ses parents plus âgés et du monde des courtisans. Dès après le couronnement, il sentit que son statut royal de monarque absolu était contesté par différents groupes, en particulier le groupe de militaires qui conspira pour faire le coup d'État manqué de 1912, tous jeunes militaires censés être fidèles à leur roi. Le contexte mondial fait encore que les esprits progressistes de la société s’éloignent de la monarchie absolue.

 

 

Il doit encore faire face aux troubles persistants causés par les immigrants chinois (3).

 

 

Il doit aussi faire face aux occidentaux, toujours colonisateurs virtuels. La situation dans la société siamoise est partiellement alors fondée sur le manque de solidarité du peuple. À travers ses écrits dans divers médias, il s'est accroché à l'idéologie bouddhiste et a utilisé des analogies bouddhistes pour élever son statut à celui de roi vertueux tout en niant fermement l'idéologie occidentale comme le socialisme et la démocratie. Bouddhiste aussi, il partageait également les croyances brahmanes et hindoues.

 

 

 

L’ARCHITECTURE CIVILE – LES PALAIS.

 

LE PALAIS DE SANAMCHANDRA  (พระราชวัง สนาม จันทร์).

 

 

Le palais de Sanamchandra  (พระราชวัง สนาม จันทร์), le « palais du jardin de la lune » est un complexe de palais construit dans la province de Nakhon Pathom, à 56 km à l'ouest de Bangkok et à environ un kilomètre du sanctuaire du Phra Pathommachedi.

 

 

Il comporte cinq bâtiments

 

 

et un sanctuaire au dieu Ganesh (พระพิฆเนศ) 

 

 

Avant sa montée  sur le trône, le prince héritier Vajiravudh venait dans cette ville pour rendre hommage au Phra Pathommachedi. Il souhaita y construire un palais pour lui servir de résidence lors de ses pèlerinages. Il en dessina les plans. Il considérait la région comme sacrée. En 1907, il a acheté environ 135 hectares de terre à la population locale autour de Noen Prasart Hill (เนิน ปราสาท) probablement sur le site d’un ancien palais disparu. 

 

 

Il fit ensuite concevoir et superviser la construction du palais par un architecte de Bangkok. La construction fut achevée en 1911. Son nom choisi par le roi vient du fait que l’ensemble inclut une pièce d’eau naturelle appelée « Sanam Chand » (สระน้ำ จันทร์).

 

 

Le roi aurait également destiné ce palais à lui servir de place forte en période de crise. Il y tenait régulièrement les réunions de ses « tigres sauvages ».

 

 

Devenu ensuite après sa mort  et selon ses  volontés le site de l'académie militaire, il devint ensuite en 1965, une annexe de l'Université de Silpakorn, spécialisée dans les études archéologiques, artistiques et architecturales, qui avait un besoin urgent d'une grande surface. L’expansion se fit d’autant plus volontiers que le palais avait appartenu à un monarque artiste lui-même. Le sceau de l’Université représente d’ailleurs Ganesh, dieu de l'art.

Ce choix fut d’autant plus approprié que Nakhon Pathom est un site archéologique important du Dvaravati. En 1981, le Département des Beaux-Arts a inscrit le Palais Sanam Chandra comme site historique et en entreprit la restauration sous la direction de la princesse Bejaratana Rajasuda, la fille unique de Vajiravudh (เพชรรัตนราชสุดา) morte en 2011.

 

 

On trouve dans ce gigantesque ensemble (actuellement fermé au public) plusieurs catégories de style, style thaï traditionnel avec des décorations représentant des œuvres d'art de l’époque Sukhothai et d’Ayutthaya et d’autres aux influences khmères.

 

 

D’autres constructions sont de style occidental, leur but est utilitaire plutôt que de glorifier le statut royal.  La décoration des salles varie en fonction de leur destination, soit des cérémonies rituelles souvent de style chinois, soit plus « décontracté » en fonction des nécessités de la vie quotidienne.

 

 

LE PALAIS PHAYATHAI (วังพญาไท) 

 

 

Ce palais est situé au cœur de Bangkok non loin du monument de la victoire.

 

 

Il ne reste aujourd'hui qu'un seul bâtiment du palais d'origine construit par le roi Chulalongkorn. La reine mère Saovabha l’occupa jusqu’à sa mort. Le roi Vajiravudh fit démolir la plupart des bâtiments du palais et construire de nouvelles structures dont il fit sa résidence préférée. Il est caractéristique des goûts du monarque. L’extérieur est comparable à une gentilhommière de campagne en Europe. La construction utilise des poutres de béton armé  ce qui réduit l’épaisseur des murs et procure un environnement plus spacieux. La décoration intérieure est de goût moderne, fleurs et motifs géométriques.

 

 

Le design intérieur se distingue par des couleurs vives, une décoration de style art nouveau de plantes et des motifs géométriques. L’agencement privilégie le confort.

 

 

LE PALAIS MRIGADAYAVAN  (พระราชนิเวศน์มฤคทายวัน).

 

 

Le mot « Mrigadayavan » est celui du parc aux cerfs en Inde où Bouddha a prononcé son premier sermon.

 

 

Il est situé à Chaam à environ 175 kilomètres au sud de Bangkok sur les rives du golfe de Thaïlande. Le roi n’y fait que de brefs séjours, au cours de l'été 1924 où il resta trois mois et deux mois à l'été 1925, après quoi il mourut. Le roi souhaitait en faire un lieu de vacances. Il dessina lui-même les plans   des seize bâtiments en teck élevés sur des piliers en béton et reliés entre eux par une série de passerelles. La construction a eu lieu entre 1923 et 1924, sous la direction de l'architecte italien Ercole Manfredi (4).

 

 

Il est une exceptionnelle combinaison des styles thaï et occidental.  La disposition du palais ressemble à celle d’un temple thaï traditionnel, un bâtiment central entouré d'une galerie sur quatre côtés. Le style occidental est visible dans la structure modulaire, les balcons et les ouvertures en toiture particulièrement adaptés au climat tropical.

 

 

En dehors de ses constructions nouvelles conformes à ses goûts, le roi Vajiravudh entreprit la restauration de certains bâtiments construits à l'époque de son père dans de nouveaux styles occidentaux. Les choix de styles occidentaux étaient variés, comme la salle du trône Ananta Samakhom (ห้องบัลลังก์อนันตสมาคม) dans le style de la renaissance néo-italienne

 

 

et Phra Ram Ratchaniwet (พระรามราชนิเวศน์) dans le style du baroque allemand.

PHRA RAM RATCHANIWET (พระรามราชนิเวศน์)

 

 

Il est également connu sous le nom de palais de Ban Puen (พระราชวัง บ้าน ปืน), est situé dans la province de Phetchaburi. Il fut commandé en 1910  par le roi Chulalongkorn qui mourut avant son achèvement. Son fils le fit achever en 1916. Il est l’œuvre de l'architecte allemand Karl Döhring.

 

 

Ces bâtiments alliant l’art traditionnel à celui des occidentaux place le roi entre la tradition et la modernité vers laquelle marche son pays. L’utilisation de technologies de constructions difficiles montrent à quel point les Siamois s'adaptèrent au monde occidental moderne mais la majesté n’en est pas absente non plus.

 

 

Ces constructions tendent moins vers le faste que le fonctionnel et la simple convivialité. Elles démontrent ou sont censées démontrer  l’attachement du peuple à son roi 

 

 

L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE

 

LE  WAT PHRA PATHOM CHEDI  (วัดพระปฐมเจดีย์ราชวรมหาวิหาร) est un ancien monastère restauré depuis les règnes de Rama IV jusqu'à Rama VI.

 

 

Il avait été construit en même temps que le Phrapathom Chedi (พระปฐมเจดีย์).

 

 

La reconstruction de Phra Pathom Chedi et le développement d’une ville nouvelle à l’ouest du site ancien a été accompagné de creusage de canaux, création d’une ligne de voie ferrée, l'aménagement du palais de Sanam Chan (พระราชวังสนามจันทร์) pour le roi Rama VI à partir de 1907 dont il dessina lui-même les plans (transformé aujourd’hui en centre administratif), le développement du réseau de communication et l’urbanisation qui interdisent d’avoir une vision de ce qu’était la ville primitive, citée majeure du Dvaravati.

 

Mais nous ne savons que peu de choses sur l’état du monument lorsque fut décidé sa réhabilitation.

 

 

Ce site est la preuve  de l’existence d’un passé long et glorieux du Siam. De nombreux artefacts découverts autour du site, plaques et inscriptions en pierre, ainsi que des amulettes imprimées à l'image de Bouddha.

 

 

Le roi Chulalongkorn pour sa part les rattachait à l’époque des envoyés du roi Asoka venus évangéliser le pays,  porteurs de reliques de Bouddha et ayant construit le stupa pour les y abriter. La restauration de Phra Pathom Chedi s'avérerait donc essentielle  pour prouver l'antique civilisation du Siam.

 

 

L’ARCHITECTURE CIVILE

 

 L’ÉCOLE ROYALE DES PAGES (โรงเรียนมหาดเล็ก)

 

 

Elle est devenue le collège Vajiravudh College (วชิราวุธวิทยาลัย) dépendant de l’Université Chulalongkorn, dont la construction a commencé sous Rama V et s’est poursuivie après sa mort. Le roi souhaitait en faire le phare de l’éducation moderne pour le bien être de la nation. Il préféra manifestement construire des bâtiments éducatifs, plutôt que des monastères, comme sous les règnes précédents.

 

 

La disposition a été conçue pour placer des bâtiments à chaque extrémité des quatre coins; ces bâtiments renfermaient alors l'auditorium central qui servait à rassembler les étudiants dans les rituels de prière. Le roi Vajiravudh avait l'intention de créer une atmosphère semblable à un monastère afin que les quatre bâtiments de chaque côté soient comme des cellules de moines, adaptées pour être des logements pour les enseignants, et l'auditorium était la salle de sermon d'un monastère. L'auditorium a été conçu par l'architecte anglais Edward Healey, combinant le style d’une église chrétienne et d’un temple siamois. Le tracé est celui d’une croix romaine. Les portes et les fenêtres étaient  en forme d’arc gothique, les décorations dans la tradition siamoise et les frontons ornés de symboles royaux.

 

 

Le grand bâtiment de la Faculté des arts (คณะ อักษรศาสตร์) fut construit pour préserver l’architecture traditionnelle à l’intention des générations futures. Le bâtiment, également conçu par Edward Healey, est un bâtiment sur deux étages utilisant du béton armé. Il est sous la forme de la lettre E, entouré de balcons communicants. Son toit triangulaire pointu comporte les décorations architecturales siamoises  traditionnelles ainsi que des figures mythiques de Vishnu chevauchant un Garuda, considéré comme un symbole royal et national.

 

 

LES MONUMENTS

 

LE MONUMENT DES VOLONTAIRES DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE (อนุสาวรีย์ทหารอาสาสงครามโลกครั้งที่ ๑) fut édifié  à la mémoire des 19 soldats siamois morts des suites de la Première Guerre mondiale (5).

 

 

Sa forme est celle des stupas de Sukhothai, son importance n'est pas dans son aspect traditionnel mais dans le message qu'il véhicule. Dans la tradition siamoise,  construire un stupa est un acte vertueux pour se souvenir des ancêtres ou des événements spéciaux. En général, les stupas sont construits dans des temples ou des espaces sacrés, celui-ci l’a été dans un espace public ainsi accessible à tous.

 

 

LE MONUMENT DE DON CHEDI (พระบรมราชานุสรณ์ดอนเจดีย์est situé à Donchedi dans la province de Suphan Buri et relève du même concept.

 

Le projet d'origine non réalisé extrait de l'article du  professeur Nuaon Khrouthongkhieo

 

 

L’idée en est venue au roi à la lecture des chroniques siamoises sur la bataille d’éléphants entre le roi Naresuan et le grand vice-roi de Birmanie. Il a demandé alors au gouverneur de Suphan Buri de retrouver le site de cette bataille. On trouva les ruines d’un stupa  qui fit penser au roi que c'était le lieu de la victoire, là  où le roi Naresuan avait regagné l'indépendance de la nation.

 

La découverte de cet  ancien stupa en 1913 fut considérée comme un signe du ciel. Le roi ordonna la construction d'un nouveau stupa pour couvrir l'ancien sous forme de bourgeon de lotus dans le style de Sukhothai et le projet ne vit pas le jour faute de financement. La découverte eut lieu peu après la rébellion militaire de 1912. Le but du monument fut alors de renforcer l'unité et la solidarité au sein de  la nation,

 

 

LES PONTS

 

Le roi Vajiravudh commanda six ponts dont les noms commencent par « Charoen - เจริญ » c’est-à-dire « prospère ». Il y en eut cinq à Bangkok : Charoen Rat 31  (สะพานเจริญรัช ๓๑),

 

 

Charoen Rat 32 (สะพานเจริญราษฎร์ ๓๒),

 

 

Charoen Phat 33 (สะพานเจริญพาศน์ ๓๓),

 

 

Charoen Sri 34 (สะพานเจริญศรี ๓๔)

 

 

et Charoen Sawat 36 (สะพานเจริญสวัสดิ์ ๓๖),

 

 

un pont à Nakhonpathom, Charoen Sattra  (สะพานเจริญศรัทธา).

 

 

Il ordonna enfin la construction d'un autre pont appelé Pont Rama VI (สะพานพระราม ๖).  

 

 

Les ponts « Charoen » sont tous constitués d'une structure en béton ferraillé avec une belle décoration,   initiales ou symboles du roi Vajiravudh  comme Charoen Rat 31 qui  porte les initiales royales au centre du pont.

 

 

Cette plaque est placée contre le bouclier d'un tigre portant une épée,  symbole des tigres sauvages. Nous trouvons les nagas sur Charoen Rat 32.

 

 

Le pont Rama VI utilisa la technologie la plus récente, une construction en porte-à-faux de poutres en acier. La construction dû s'arrêter à mi-chemin pendant la Première Guerre mondiale, puis s'est poursuivie jusqu'à son achèvement sous Rama VII.

 

 

Tout  comme son père, Rama VI continua à construire des ponts dans Bangkok et dans le pays. À partir de 1895, Rama V, son père, construisit chaque année de nouveaux ponts tant dans l’intérêt évident du public que pour orner la ville. La construction de ces ponts était considérée comme un bienfait majeur et acte de bienveillance émanant d'une personne vertueuse.

 

 

SCULPTURE

 

LES STATUES DE BOUDDHA

 

Comme ses prédécesseurs, le roi Vajiravudh  continua à faire sculpter ou fondre des représentations de Bouddha en particulier à chacun de ses anniversaires.

 

 Relevons en particulier le Phra Nirokantrai  (พระพุทธนิรโรคันตรายชัยวัฒน์

 

 
ou Phra Ruang Rojnarit (พระร่วงโรจนฤทธิ์) au temple de Phrapathomchedin ramené de Si Satchanalai (ศรีสัชนาลัย_ en triste état puis restaurée. Les intentions religieuses sont évidentes mais le roi s’intéressa aux techniques modernes de moulage des sculptures anciennes. 

 

 

LES DÉITÉS

 

Le roi Vajiravudh  quoique fervent bouddhiste , comme la plupart des Thaïs avait des  croyances multiculturelles. Il a commandé une statue de la divinité hindoue Ganesh, combinaison d’un style idéaliste hindoue et des figures humaines réalistes occidentales. Cette statue est comme protectrice et son sanctuaire au palais de Sanamchandra.

 

 

Thao Hirunphanasun était une divinité qu’il pensait être son propre protecteur. Elle a une histoire singulière : Quelques années après la répression de la rébellion Shan par l’armée du Siam en 1902, le jeune prince héritier du royaume, Vajiravudh a effectué en 1905 une visite officielle dans le nord où la rébellion avait eu lieu. Le voyage dura trois mois avec des grandes difficultés. Il passait ses nuits dans la jungle où la rébellion avait eu lieu, la région n'était pas entièrement pacifiée et il put plusieurs fois craindre pour sa vie,

 

 

Il était protégé par Thao Hirunphanasun (Le gardien d'argent - Démon de la Jungle). Peu de temps après son retour, il ordonna qu’une statue du démon gardien soit érigée dans le palais Phayathai de Bangkok (6).

 

 

C'est l’un des aspects ambigu du bouddhisme thaï. Le prince qui avait passé neuf ans à faire ses études en Grande-Bretagne et avait voyagé à travers l'Europe, agit d'une manière quelque peu contradictoire à la forme moderne du bouddhisme qu'il défendrait en tant que futur roi du Siam !

 

Cette statue a été installée  au palais Phyathai en tant que protecteur régional, dans le même but que l'image de Ganesh au palais de Sanamchandra.

 

Une autre statue remarquable fut fondue sous son règne. Elle se situe au sanam luang (สนามหลวง). C’est celle de la déesse de l’eau, Nang Thorani  (พระแม่ธรณี) à laquelle notre ami Philippe Drillien a consacré un très bel article (7). Cette construction n’est pas innocente : La reine mère s’intéressait à la distribution d’eau potable à la population. Le roi engagea d’énormes travaux à cette fin avec pour symbole la déesse se tordant la chevelure.

]

 

La statue a été dessinée par le Prince Narit dans un style thaï traditionnel. Mélange de croyances et de réalisation de travaux publics, elle symbolise une pensée du roi selon laquelle il n’y a pas de beauté sans fonction.    

 

 

PEINTURES

 

LA SALLE DU TRÔNE  (พระที่นั่งอนันตสมาคม  - Ananta Samakhom)

 

 

Le roi Vajiravudh a lui-même décidé du contenu et la structure des peintures. Il voulut représenter les principales fonctions des rois de la dynastie Chakri sous le dôme du plafond.

 

 

 

Les peintures combinent des techniques occidentales, notamment des perspectives et des figures humaines réalistes, ainsi que des ornements d'art traditionnel comme les créatures mythiques, un garuda, le grand naga et Erawan l'éléphant, véhicule du dieu hindou Indra. Ces peintures symbolisent la stabilité et la prospérité du royaume de Siam sous la monarchie absolue.

 

 

Elles sont l'oeuvre de l'italien Galileo Andrea Maria Chini (8).

 

 

LE VIHAN DU  WAT PHRA PATHOM CHEDI

 

Le roi Vajiravudh engagea la rénovation du Vihan principal, en supprimant le mur de séparation et en pénétrant le mur au fond de la pièce pour faire une plus grande ouverture de sorte que la vue de Phrapathomchedi soit dégagée.

 

 

Son peintre en chef supervisa d’autres dessins d’anges en position de salut tirés de sculptures trouvées autour de Phrapathom chedi.

 

 

Ces peintures n'imitaient pas directement les anciennes mais étaient plutôt une combinaison de styles thaïlandais occidental et traditionnel. On y retrouve des techniques occidentales telles que la variation des tons de la lumière à l'ombre et  des traits du visage et d’anatomie réalistes, mais on y trouve aussi l'art traditionnel, anges et créatures mythiques telles que garuda et naga. Un autre détail distinctif du Vihan principal est que l'image de Bouddha n'a pas été placée à l'arrière du temple comme elle devrait l'être dans une disposition thaïlandaise traditionnelle. Au lieu de cela, la représentation de Bouddha est placée au bout de la salle avec vue sur le Phra Pathom Chedi à l'arrière. Sur le côté opposé du mur, nous trouvons une peinture représentant la restauration de Phra Pathom Chedi du passé à l'époque contemporaine.

 

 

LES PROPRES DESSINS DU ROI

 

C’est un aspect du roi que nous fait découvrir le professeur Nuaon Khrouthongkhieo ; Le roi écrivain, traducteur, concepteur, architecte et maître d’ouvrage.  Non seulement il dessinait les esquisses de ses constructions ou le plan des fresques mais dessinait lui-même. Ses premiers dessins datent de peu de temps après la déclaration de guerre à l’Allemagne et à l’Autriche en 1917. Il s’agit essentiellement de caricatures exposées dans des expositions auxquelles il participait. Certaines ont été publiées dans le Dusit Smith Journal et d’autres vendues aux enchères ce qui lui permit d’acheter un navire de combat et des armes pour ses tigres sauvages.

 

La plupart des dessins du roi Vajiravudh étaient des caricatures de ses proches courtisans et étaient célèbres pour leurs ressemblances, de sorte qu'il était facile de reconnaître qui était le modèle. Par exemple, le dessin de l’un de ses proches, nous dit Nuaon Khrouthongkhieo était particulièrement ressemblant. Nous le croyons sur parole. C’est en réalité un rébus dont la solution nous échappa évidemment. Tous ces dessins se trouvent aux Archives Royales auxquelles Nuaon Khrouthongkhieo a eu accès et ne semblent pas avoir été diffusés.

 

 

Le message laissé par le roi est triple :

 

1) La construction de plusieurs bâtiments véhiculent des symboles de la monarchie : Palais de Sanamchandra, principaux bâtiments du Vajiravudh College et de la Faculté des arts de l'Université Chulalongkorn, tous construits pour célébrer le roi Chulalongkorn et lui-même.

 

 

Le Monument des Volontaires de la Première Guerre mondiale a été construit à l’occasion de l’entrée du Siam aux côtés des alliés dans la Première Guerre mondiale. La série de ponts « Charoen » a été construite sur plusieurs années consécutives à l’occasion de son anniversaire. Ils sont décorés de plusieurs symboles qui lui sont propres. La représentation de la mission des rois Chakri est mise en évidence dans le dôme de la salle du trône d'Ananta Samakhom. Toutes ces œuvres constituent des souvenirs communautaires pour le peuple thaï et marquent l’importance de la nation et la nécessité de manifester sa gratitude envers la monarchie.

 

 

2) Le roi Vajiravudh soutient le nationalisme par ses choix, ce qui est manifeste dans la comparaison des styles architecturaux entre l’époque de son père et la sienne. Il était clair qu’il préférait adapter les caractéristiques traditionnelles thaïes dans les bâtiments plutôt que d'adopter tout le style occidental. Son intérêt pour les arts traditionnels siamois s'est développé parallèlement à son étude de l'archéologie et de l'histoire des royaumes siamois, en particulier du royaume de Sukhothai. En raison de son idéal nationaliste et de sa fierté de la longue histoire du royaume siamois, sans adopter directement l'ancien style traditionnel, il a essayé ce style pour qu'il soit compatible avec un usage moderne.

 

 

Peu de temps après sa montée sur le trône, le royaume connut des problèmes sociaux et politiques, notamment les difficultés économiques et la rébellion militaire en 1912 marquant le ressentiment de la classe moyenne envers l’autoritarisme du régime monarchique absolu. Il a tenté de les résoudre en revendiquant la légitimité de son pouvoir et en mettant l’accent sur le nationalisme pour soutenir son statut de chef de file du pays et pour susciter la fierté nationale au vu d’une longue histoire et de la prospérité du Siam. La préservation des arts anciens est destinée à maintenir le sentiment national et la fierté de la nation.

 

 

3) Les choix artistiques du roi vont dans le sens du maintien sinon de la création de l'identité thaïlandaise alliés à la sauvegarde d’ouvrages d’art anciens, alors que la préférence des élites étaient pour les styles occidentaux. Ils négligeaient les arts traditionnels populaires donc peu populaires. Son intention fut  d'encourager les Siamois à prendre conscience de la valeur esthétique des arts de leur pays qu’ils soient tangibles ou immatériels comme les spectacles, représentation de l'identité nationale qui devait durer avec le temps. Or  il fut confronté à un manque de solidarité dans la population et ainsi utilisa les arts pour encourager le sentiment national en créant une histoire nationale et des souvenirs communautaires à travers des sites commémoratifs et des monuments avec lui-même au centre.

 

Sa culture occidentale lui avait appris que le mont « Monument » est tiré d'un mot latin « monumentum » qui vient de « monere » signifiant « avertir ou rappeler ». Les monuments fonctionnent comme un pont pour transférer les souvenirs sociaux et leurs héritages du passé au présent.

 

 

Il mourut trop jeune, à 44 ans, pour résoudre cette question purement métaphysique de la possibilité de cumuler la tradition et la modernité en conciliant les différents paramètres qui la composent. Le caractère pusillanime de son frère  qui lui succéda conduisit le pays à une ouverture à la démocratie en 1932, laquelle repose toujours depuis 89 ans sur des bases chancelantes (9).

 

 

NOTES

 

(1)  Voir notre article 173. Rama VI, Écrivain, Traducteur, Journaliste, Promoteur De La Littérature Au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/03/173-rama-vi-ecrivain-traducteur-journaliste-promoteur-de-la-litterature-au-siam.html

 

(2) THE ROYAL INTENTION TO PRODUCE WORKS OF ART IN KING VAJIRAVUDH’S REIGN par Nuaon Khrouthongkhieo in

 Humanities, Arts and Social Sciences Studies Vol.20(1): 90-118, 2020,  publication de l’Université Silipakorn 

 

(3) Voir notre article  167. La Grève Générale Des Chinois De 1910 Au Siam. Quelques mois avant la mort du roi Chulalongkorn (Rama V), se déroule à Bangkok en juin 1910,

http://www.alainbernardenthailande.com/article-167-la-greve-generale-des-chinois-de-1910-au-siam-125257905.html

 

(4) Sur cet architecte capable d’incroyables prouesses techniques notamment dans la salle du trône, voir notre article :

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-243-les-architectes-et-les-ingenieurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

 

(5) Voir notre article A 176 - พวกเขาถึงตายทำไม ? LE MEMORIAL DE BANGKOK A LA MEMOIRE DES 19 MILITAIRES SIAMOIS MORTS AU COURS DE LA GRANDE GUERRE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/02/le-memorial-de-bangkok-a-la-memoire-des-19-militaires-siamois-morts-au-cours-de-la-grande-guerre.html

 

(6) Sur ce singulier épisode, voir l’article de  Preedee Hongsaton (ปรีดี หงส์สต้นin The Thammasat Jiournal of History , 2019.

 

(7) Voir l’article de Philippe Drillien : 

A 361- LE BOUDDHISME DE PART ET D’AUTRE DU MÉKONG. 4- LES LÉGENDES LIÉES AU BOUDDHISME LAO, LA LÉGENDE DE NANG THORANI (Philippe Drillien)

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/a-361-le-bouddhisme-de-part-et-d-autre-du-mekong.4-les-legendes-liees-au-bouddhisme-lao-la-legende-de-nang-thorani-philippe-drillien

 

Partager cet article
Repost0