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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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20 mars 2022 7 20 /03 /mars /2022 08:04

 

Dans un article que nous avons publié le mois précédent, nous vous annoncions l'existence d'un maître à tous ces mythomanes. S'il n'était pas Français mais Danois, il prétendait appartenir à cette famille de noblesse d'extraction. Ses prétentions ne firent de mal à personne d'autant qu'il aurait pu éviter ce ridicule puisqu'il occupait déjà une place prééminente dans la marine siamoise et fut honoré d'un titre de noblesse équivalent au titre français de duc. Il fit surtout rire la presse française et anglaise de l'époque aux dépens de ses orgueilleuses prétentions.Il vaut une histoire à lui tout seul.

 

Nous connaissons « l’incident du Paknam » de 1893, à l’issue duquel « Le Gouvernement siamois renonçait à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve ».

 

 

Nous apprenions que la marine siamoise était alors commandé par un Armand du Plessis de Richelieu. Mais était-il un descendant de cette illustre famille  ? Présenté comme un «  jeune officier e la marine danoise » il fut, au mois de décembre 1901, élevé par SM le Roi du Siam au grade de contre-amiral et aide de camp général de la flotte siamoise sous le nom de Phraya Chonlayudh (พระยาชลยุทธโยธินทร์) Il apparaît d’ailleurs en tant que tel dans le très digne Almanach de Gotha dans ses éditions de 1900, 1901 et 1902 avec le titre de Ministre de la Marine du Siam.

 

Intrigué évidemment le Commandant Dartige du Fournet à la tête de l'escadre française en 1893, nous aida à découvrir ce « Richelieu ». Dans son récit de la campagne du Siam de 1893, il cite un Armand du Plessis de Richelieu, commodore commandant la marine siamoise : « Le commodore est venu me rendre visite à un moment où j’étais absent. Il a laissé sa carte où on lit en magnifique caractères :

 

ARMAND DU PLESSIS DE RICHELIEU

COMMODORE

COMMANDANT LA MARINE SIAMOISE

 

 

Ce morceau de bristol nous plonge dans un étonnement que partage sûrement l’ombre du grand cardinal. Qui était cet étrange descendant ? Chacun sait en France que le nom de Richelieu a été transmis en ligne féminine d’abord aux Vignerot de Pontcourlay ; puis aux Chapelle de Jumilhac qui en sont les seuls possesseurs actuels. Quel motif a eu le brave commodore de choisir ce nom pour se l’approprier, alors que l’Histoire de France lui en offrait tant d’autres plus illustres encore ? C’est un mystère que notre Chanoine de Manille lui même aurait peine à expliquer malgré tout son esprit. Mais il lui serait facile de deviner que le pseudo-Richelieu est un usurpateur. »

 

Qui est donc ce « Chanoine de Manille » ? Une allusion perfide du commandant : Le gouvernement espagnol des Philippines avait fait construire à Hong-Kong un aviso que le chanoine X, représentant le gouvernement philippin avait refusé de recevoir comme non conforme au cahier des charges. Le constructeur se tourna alors vers le Siam et le Commodore, moins subtil et moins regardant que le chanoine, l’accepta les yeux fermés.

 

L’anecdote est confirmée par le Prince Damrong dans son histoire de la marine de guerre siamoise, et par le Commandant de Balincourt dans diverses éditions de son Annuaire des flottes de combat.

 

Dartige, en bon hobereau breton et en bon officier de la « Royale », il est sorti major de « Navale » en 1872, connaît son « Gotha » comme le fonds de son navire. Le grand Cardinal eut deux frères, l’un mourut « en odeur de sainteté » Cardinal de Lyon et l’autre Henri, fut tué en duel en 1619 (ce qui expliqua le combat farouche du cardinal contre les duellistes) en ne laissant qu’un fils qui ne lui survécut pas et dont le Cardinal recueillit la succession. Nom, armes et biens du Cardinal passèrent à sa mort à la descendance de sa sœur pour laquelle il éprouvait une immense affection, mariée à René de Vignerot.

 

 

Dans un entretien accordé à un journal anglais, notre Duplessis prétendait descendre d’un frère du Cardinal dont la progéniture protestante aurait rejoint le Danemark lors de la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Pour l’ «Intransigeant » du 11 novembre 1902, il s’agirait d’un « financier » danois du nom de Richels ?

 

Une autre version – fantaisiste - de la presse de l’époque  : il descendrait d’une branche cadette de l’illustre famille qui serait restée protestante après la révocation de l’édit de Nantes et aurait émigré en partie au Cap. Il y a effectivement au Cap comme au Danemark ou au Canada et partout en France des « Duplessis », et aussi des « du Plessis de quelque chose » de bon aloi (eux) mais du Plessis de Richelieu sonne tout de même mieux ! En ce qui concerne Le Cap, lorsque nous publiâmes en 2014 un article sous le titre «  138. Qui «était le Commodore du Plessis de Richelieu, Commandant en chef de la marine siamoise en 1893 » nous fumes contactés par un pinardier portant ce nom illustre, produisant un vin dont l'étiquette portait les armoiries ducales et me signalant l'existence de cette autre branche de sa famille en Afrique du sud. Je lui demandais alors courtoisement s'il pouvait me transmettre des précisions sur ses ascendants, ne lui précisant pas qu'à mon avis sa noblesse sentait la futaille, je ne reçus évidemment pas de réponse.

 

Richels ou Duplessis ? Certainement pas Richelieu ! Tout cela, ce sont des fariboles, mais un beau sujet de roman pour Alexandre Dumas ! Le dernier (vrai) duc de Richelieu est mort en 1952 en laissant son nom et son titre en déshérence. Mais nul ne viendra plus reprocher aux geais de se parer des plumes du paon. Primi Visconti écrivait déjà en 1673 « Paris abonde de ces marquis qui reçoivent l’investiture de leur laquais en s’en faisant donner par eux le titre ».

 

Toujours selon la presse d’époque, quel que soit son nom, le personnage était d’origine danoise et avait servi dans la marine danoise en qualité de lieutenant. Il prit ensuite du service dans une société maritime danoise et fut chargé de ramener au Siam un yacht que le Roi de Siam y avait fait construire.

 

Il en fut nommé commandant, resta au Siam, et devint rapidement « commodore - commandant la marine siamoise ». C’est la version du prince Damrong dans son « Histoire des bateaux de guerre siamois ». D’abord « Duplessis », il devint « du Plessis » et rajouta alors à son nom celui de Richelieu. L’usage de ces fausses qualités amusa en tous cas beaucoup la malveillante presse mondaine de l’époque. Un ouvrage fort érudit publié en 1931 à Copenhague nous donne quelques explications sur ces fariboles généalogiques. Il apparaît en 1670 – donc bien avant la révocation de l'édit de Nantes qui est de 1685 - un Johan Daniel de Richelieu, peut-être ascendant direct de notre commodore ?

 

Celui-ci ne peut toutefois pas en apporter la preuve puisque les papiers de famille ont disparu !

 

Ce nom, celui de Richel ou celui de Duplessis aurait été répandu dans le Danemark et la Norvège, alors province danoise dont certains auraient porté les armoiries cardinalices et auraient cherché à se frayer loin en arrière un chemin au travers de l'incertitude ? Tous les français, ils sont nombreux, qui portent le patronyme de Capet, Valois ou Bourbon ne sont en rien des descendants de nos familles royales. Vous en trouverez plusieurs douzaines dans l'annuaire téléphonique sur Paris ! Il est jusque dans nos familles de noblesse immémoriale des prétentions similaires : Dans leurs jours de modestie, les Levis se prétendaient descendants de la Sainte Vierge et les Mortemart avaient été seigneurs de la Mer Morte ! Bien que dans le monde des hobereaux français, on soit chatouilleux sur les usurpations de nom, le Duc de Richelieu alors existant ne lui fit pas l’hommage d’un procès devant les tribunaux de la république, peut être parce que l’auto-Richelieu n’avait pas osé se faire auto-duc ? Tout au plus dut-il en sourire. Quant aux armoiries, « D'argent à trois chevrons de gueule », elles ne sont pas la propriété exclusive des du Plessis de Richelieu car portées par d'autres familles de bonne noblesse, Bassompierre, d'Affry, Bellème, Cuiseaux et peut-être d'autres encore ?

 

Pour ne pas être en reste de vaines vanités j'ai relevé que la page Wikipédia consacrée à l’amiral en fait un descendant direct du Cardinal et – pire – un titulaire de la Légion d'honneur française.

 

 

Mais revoilà plus d'un siècle plus tard le retour posthume de notre auto-Richelieu et vrai amiral. Je trouvais dans le Bangkok post du 11 septembre 2007 l’article suivant qui m’interpella :

 

Les décorations et ses costumes de cour du Vice Amiral Andreas du Plessis de Richelieu seront mis en vente aux enchères à Bangkok à la demande de son petit fils Allan Aage Hastrup, âgé de 76 ans. La robe du contre amiral de Richelieu  dormait dans un coffre du Danemark. Magnifiquement brodée, elle est typique de celles que portaient les membres de l’entourage du Roi, et encore ce jour pour les cérémonies officielles les toges des professeurs de l’Université Chulalongkorn. Incrustée de broderies d’or et d’argent représentant des fleurs et des ceps de vigne entourant des motifs marins, ancres et roues.

 

 

Je dois à un ami norvégien d’avoir effectué pour mon compte quelques recherches sur les sites Internet Danois dont je ne parle pas la langue.

 

.... Il arrivait au Siam en avril 1875 porteur d’une lettre du Roi Christian IX. Officier de la marine royale, il venait offrir ses services au Roi Chulalongkorn à la plus belle époque de l’expansion coloniale européenne en Asie du Sud-est, période cruciale de l’histoire du Siam. Il fut nommé commandant du navire d’inspection navale, « Le Régent » qui patrouillait dans le golfe du Bengale, en 1877 commandant du navire Mongkut et l’année suivant du « Vesatri ». Il fut alors honoré du titre de Luang Cholayuth Yothin, (หลวงชลยุทธโยธิน))nommé chef de la marine royale et chef des arsenaux navals spécialement créés pour la mise au point des canons Gatling qui venaient d’être importés.

 

 

Il reçut au cours des années suivantes des dignités siamoises élevées. Retourné au Danemark, dans sa résidence de Kokkedel il fut enfin élevé à la dignité de Prince. Il joua un grand rôle dans l’histoire de la marine siamoise. En récompense des services rendus, il fut nommé vice-amiral en 1902 et reçut divers décorations avant son retour au Danemark. Quand le Roi Chulalongkorn fit un second voyage au Danemark en 1907 il rendit visite à un ami de 28 ans. Il avait épousé sa cousine Dagmar Lousie Lerche en 1892 et eut cinq enfants nés au Siam entre 1892 et 1897. Sa fille Agnés Ingeborg du Plessis de Richelieu, a hérité de la robe et la confia ensuite à son fils unique Allan Aage Hastrup.

 

 

Je n'ai malheureusement pas pu retrouver le résultat de la vente aux enchères des dépouilles de notre amiral ?

 

Cette vente à l'encan de ces prestigieux « souvenirs de famille » s'explique : La famille du vendeur, bien implantée dans la bonne société danoise, avait acheté en 1925 et rénovée en 1933, la somptueuse propriété de Dønnerup, située à 80 kilomètres de Copenhague au centre d'un domaine de 1700 hectares a été revendue par le même en 1994 !

 

 

Le petit royaume bat tous les pays d'Europe en matière de fiscailié. Il en fut probablement de même de la magnifique propriété de Kokkadel vendue par son oncle, le fils de l'amiral en 1940

 

 

 

Références :

 

Revue hebdomadaire du 5 décembre 1896.

Almanach de Gotha 1900, 1901 et 1902.

Intermédiaire des chercheurs et des curieux 1902 – I et II.

L’intransigeant du 11 novembre 1902

Bangkok Post.

Commandant Dartige du Fournet, « journal d’un commandant de la comète » 1897.

 

 

Prince Damrong « Histoire des bateaux de guerre siamois » remarquablement traduit par Jean-Claude Brodbck, in « Arts asiatiques » tome 34 – 1978.

Commandant Raoul de Balincourt, « Annuaire des flottes de combat » 1914

 

Hauch-Fausbol « Admiral Richelieus anetvale » sous l'égide de l'Institut généalogique danois en 1931

 


 

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22 décembre 2021 3 22 /12 /décembre /2021 08:33

 

 

Qui se souvient encore du « gang des postiches » qui, entre 1981 et 1986 opéra dans les beaux quartiers de la région parisienne ? On lui prête 27 attaques de banques, l'ouverture de milliers de coffres-forts particuliers et toujours une longueur d'avance sur la police. Ils firent sourire la France entière. On a toujours un faible pour Guignol qui frappe le gendarme,

 

 

les Pieds Nickelés qui ridiculisent leur éternel adversaire, le commissaire Croquenot et l'inspecteur Duflair

 

 

ou Arsène Lupin - qui avait avant eux le génie des déguisements - ridiculise le Commissaire Ganimard et jusqu'au grand Herlock Sholmès lui même. Ils ont la faveur du lecteur, le sang ne coule jamais et, ils ne volent que les riches.

 

 

Quittons le romanesque, le fabuleux casse de la Société générale de Nice est resté en France le « Casse du siècle » signé par Albert Spaggiari en 1976 « Ni armes, ni violence et sans haine ». Sa spectaculaire évasion accompagnée d'un superbe bras d'honneur à son juge d'instruction ne pouvait susciter qu'un énorme éclat de rire et aussi provoquer des échanges de propos dépourvus d'aménité entre la police et la magistrature. S'il « tomba », ce ne fut pas la conséquence d'erreurs, mais plutôt de l'obligation de faire appel, en plus de ses compagnons d'armes, anciens légionnaires ou membres de l'OAS, et de chercher des aides auprès du « milieu » marseillais, chez les vrais voyous, ce qui permit par les réseaux d'indicateurs de remonter à la source sans d'ailleurs que le butin ait jamais été retrouvé.

 

 

Les membres de notre gang étaient totalement étrangers au « mitan ». Leur équipe comportait un noyau d'une demi douzaine de durs, originaires de Belleville et de Montreuil issus de milieux modestes sinon défavorisés. Tous amis depuis leur enfance : Sidi Mohamed Badaoui dit « Bada », Bruno Berliner dit « Sœur sourire » un tunisien,  André Bellaïche dit « Dédé », Patrick Geay dit « Pougache », et Robert Marguery dit  Bichon », peut-être fut-il leur chef ou leur inspirateur  ou peut-être était-ce Geay ? ils étaient tombés très vite dans la petite ou moyenne délinquance, vols à la tire, escroqueries à la carte bancaire, leur préférence allant à faire « tomber la marchandise » de camions d’électro-ménager pour fournir à leur famille ce qu'elles ne pouvaient s'offrir. Marguery qui a alors 35 ans a un passé plus solide puisqu'il a commis de petits braquages et subi même une condamnation par la Cour de Sûreté de l'état pour une détention de nombreuses armes de guerre. Ils décident de passer à un cran supérieur agissant avec des méthodes particulières : entrés avec une rare audace en plein jour dans les agences bancaires choisies « au feeling », ils sont déguisés en bourgeois, en rabbin (tenue préférée de Marguery), chapeau, fausses moustaches et fausses barbes, perruques, ils pénètrent dans l'agence, une partie d'entre eux tient en respect, en généralement courtoisement, le personnel et les clients, une autre se fait ouvrir sous la menace la salle des coffres individuels forcés en quelques minutes, s'emparent du contenu, détruisent systématiquement les caméras de vidéo-surveillance.

 

 

Il leur est arrivé de glisser une liasse à une vieille cliente qui leur faisait peine, un peu un aspect de Robin des bois ! A cette époque les systèmes d'alarmes ne sont branchés que la nuit et les jours fériés, or, il opèrent toujours en plein jour et en dehors de ces périodes. Leur audace et leur sang froid sont peut-être aussi améliorés par l'utilisation de cocaïne comme le laisse entendre Marguery à demi-mots ?

 

 

Comment connaître le contenu de ces coffres ? Les banquiers demandent officiellement aux victimes dont le coffre a été fracassé d'en donner le détail du contenu à l'intentions des Compagnies d'assurances. Qui dit alors la vérité ? Il en est comme du casse de Nice, on ne la connaîtra jamais.

 


 

Le début des véritables opérations commence en septembre 1981. Le moment fut-il choisi au hasard ? Mitterrand est au pouvoir depuis le mois de mai, Les bourgeois du XVIe ont eu la peur au ventre et les économies plus ou mois avouables sont cachées dans ces petits coffres de leurs agences bancaires qui s'ouvrent – paraît-il avec un marteau et un pied de biche – comme une boite de sardines. Par ailleurs et depuis longtemps, il n'y a plus dans les banques des en-cours autrement que le strict nécessaire, les richesses sont au sous-sol.

 


 

Après une « campagne » qui peut comporter jusqu'à deux attaques le même jour, ils partent se mettre au vert, voyages sous les tropiques, c'est là que Marguery découvre la Thaïlande où il réside aujourd'hui. ils se retrouvent en France et avant de repartir en campagne, mènent un train de vie fastueux, restaurants et hôtels de luxes, Rolex, Ferrari, Porsche, BMW ou Mercédès de haut de gamme. Il semblerait que l'or et les pierres précieuses, même desserties, aient été mise à l'abri – nous y reviendrons – pour constituer une ultime poire pour la soif. Il faut pour s'en débarrasser passer par l'intermédiaire des receleurs qui servent souvent de « balance » à la police et ne prennent qu'à 10 % de la valeur réelle.

 


 

Le montant de leurs méfaits se seraient élevé à 187 millions de francs à la fin de leur course soit 18,7 milliards de centimes de francs, c'est ce qu'a dit la presse à l'époque? Marguery n'a toutefois été condamné par la Cour d'assises qu'à 4 milliards de centimes au profit des parties civiles qui peuvent en faire leur deuil. Cela pourrait, hypothèse hasardeuse, laisser penser que les victimes en auraient dans leurs déclarations oublié 14 !


 

La police est totalement dépassée, les réseaux d'indicateurs aussi nauséabonds qu'utiles, sont désemparés, le milieu n'est manifestement pas concerné. La presse a parlé de guerre des polices entre le Ministère de l'intérieur de Gaston Deffere jusqu'à celui de Joxe.

 


 

Alors que l'équipe s'était juré de ne pas faire couler le sang, c'est le sang qui va les faire tomber. C'est en réalité une bavure que la presse a qualifié de bavure policière qui en est à l'origine. En 1986, un gigantesque dispositif policier (des dizaines de véhicules banalisés) en attente de la sortie des auteurs d'un braquage. Les consignes de ce plan était simple, ne surtout pas utiliser d'armes à feu et ensuite les suivre discrètement jusqu'à leur repaire. Deux d'entre eux sortent, un policier les aperçoit et tire, un malfaiteur s'écroule, l'autre tire sur les policiers et en tue un. Trop c'est trop ! La presse a parlé de bavure judiciaire, au mieux de cafouillage ? Les mésaventures ou les aventures de Marguery qui n'était pas le tireur vont commencer. Il est naturellement incarcéré après mise en détention provisoire. L'attitude intempestive de ce policier fut au demeurant critiquée avec virulence au sein des polices. L'Instruction est interminable tellement que Marguery bénéficie de la législation européenne relative au droit d'être jugé dans un délai raisonnable ce qui entraîne son obligatoire mise en liberté provisoire. Aussi curieux que ce soit (un oubli du juge d'instruction évidemment qui n'a pas mentionné dans l'ordonnance de mise en liberté une interdiction de quitter le territoire), il obtient alors sans difficultés un passeport, vrai cette fois-ci, et part rejoindre sa fille dans le nord le plus sauvage de la Thaïlande. Il revient au pays du sourire se constituer prisonnier pour son passage à la Cour d'assises, le verdict est clément : 20 ans après, la Justice a frisé le ridicule : Le 4 avril 1996, 12 ans pour une série de 7 sur les 27 attribués à son équipe. Partie des années passées en détention provisoire et partie bonne conduite, Il n'est au demeurant pas accusé du meurtre du policier. Le chapeau sera porté par son ami Patrick Geay qui, lui aussi libéré de façon conditionnelle avait préféré se mettre en cavale. Il fut finalement retrouvé à Paris sous une fausse identité et condamné en appel par la Cour d'assises de l’Essonne en 2006 à 17 ans de réclusion pour avoir participé à 5 braquages et complicité dans le meurtre du policier.

 


 

il est libéré en 1998 et rejoint sa fille en Thaïlande où il se trouve toujours !


 

Qu'est devenu leur butin, probablement fabuleux ?


 

Ils dépensèrent des sommes énormes tant dans leurs périples autour du monde que, de retour à Paris dans les dépenses somptuaires, entre les Ferraris et les Rolls. Insouciants, une fois les liquidités dépensées et les vacances terminées, ils repartaient en campagne pour un nouveau tour. Marguery indique que l'un de ses nombreux périples sous les tropiques lui avait couté « 120 briques ». Ils ne purent manifestement pas rompre avec le passé de ces montées d'adrénaline pour bénéficier paisiblement dans quelque paradis exotique du fruit de leurs méfaits. Mais ils s'étaient constitué soigneusement une pelote non pas d'argent liquide, tout avait été dépensé, mais de richesses plus difficiles à négocier que les billets de 500 francs. Les confidences d'un membre du gang détenu à un voisin de cellule lui apprennent que le gang avait déposé un énorme stock de lingots et de pièces d'or dans un cimetière de la région parisienne. De fil en aiguille, je n'entre pas dans les détails, le membre du gang entre en contact avec le tueur-violeur en série, Michel Fourniret, pour l'aider à récupérer le magot. Fourniret le récupère pour son compte pour financer ses turpitudes et l'achat de son château. On n'en retrouvera guère que 25.000 euros en pièces d'or de collection en 2004.

 

 

La rédemption


 

Lors de ses derniers mois de sa détention, il est l'objet d'une singulière crise de mysticisme. Telle qu'il l'a décrite, j'y vois surtout un sombre cauchemar qui semble l'avoir convaincu de la vanité des choses humaines dont il est complètement détaché. Il est dés lors devenu un bon chrétien

 


 

Sophie Marguery, née en 1967 et fille de Robert a découvert la Thaïlande lors des multiples périples touristiques alors qu'elle accompagnait son père. Elle tombe sous le charme du pays et s'y installe en 1987. Elle a connu une vie chaotique entre la vie fastueuse que lui fit mener son père puis l'horreur des attentes interminables dans les parloirs des prisons, rendez-vous avec le juge d'instruction ou les avocats avant de trouver la sérénité thaïe.


 

Elle a 20 ans et lors d'une excursion dans les tribus du nord, notamment la tribu Lahu (1), fascinée par leur vie, elle s'y marie en adoptant leurs coutumes et leurs modes de vie. Elle crée alors une association appelée ABCD POUR TOUS, pour venir en aide aux enfants défavorisés de ces villages et obtient des parrainages pour les aider à acheter du matériel scolaire, participer aux frais de déplacement vers les écoles, leur apporter des colis de provisions et actuellement leur apporter un soutien scolaire. L'association à ce jour intervient dans 22 villages et parraine 600 enfants (2).

 


 

Sitôt libéré, Marguery la rejoint et participe à ses activités, il parle en effet la langue qu'il a appris lors de ses multiples visites. Et après avoir connu le faste des hôtels 5 étoiles du monde entier, vit avec sa fille et sa famille dans une cabane en bambou sur pilotis. C'est aujourd'hui un vieillard de 75 ans que sa fille materne. Il a – dit-elle - un caractère difficile, lors de son procès en Assises, les psychiatres l'ont décrit comme bipolaire et schizophrène, ce ne sont pas de fous mais des personnages difficiles à vivre et surtout à comprendre.


 

Une fin de parcours sans gloire et sans fortune. Ces enfants du XXe arrondissement avaient rêvé d'or et d'aventures. Ils se sont égaré dans un banditisme dur. méritents-ils d'être considérés comme des héros ?


 

Je n'y vois que l'histoire d'un père et de sa fille. membre du gang des postiches, il a payé sa dette et s'est reconstruit ou a tenté de le faire dans le spirituel aux côtés de sa fille alors que celle-ci a trouvé une vie simple consacré à son prochain, dans une tribu au cœur de la profondeur des jungles du nord de la Thaïlande.

 

Le parcours chaotique de ce père et de sa fille a fait l'objet d'un reportage télévisé en 2017 sous le titre « Grand banditisme – le gang des postiches ». Il est en réalité consacré à Marguery et à sa fille. Marguery décrit de son bel accent de Titi parisien, le nuit où il a eu ses visions cauchemardesque qui lui ont fait trouvé le chemin non pas de Damas mais celui de la jungle Thaïlandaise (3).

 

Tous deux ont écrit un livre de souvenirs à quatre mains en 2020 « De l'ombre du gang des postiches jusqu'au pas des éléphants » dont le bénéfice participe au financement de l'association(4).

 

 

Un épisode enfin de la série « Faites entrez l'accusé » a été consacré de façon plus générale au gang par Christophe Hondelatte et son équipe. Son magazine tranche avec de nombreux ersatz sur la télévision française (5).

 

 

 

 

NOTES

 

 

  • 1 – L'ethnie Lahu (ลาหู่ ou  มูเซอ – musoe pour les Thaïs) est originaire de Chine où ils sont quelques centaines de milliers. Ils sont aux environ de 80.000 en Thaïlande le long de la frontière birmane, dans les provinces de Chiang Mai, Chiang Rai, Khamphaengpet, Maehongson, Lampang, Phayao, Nan, Tak et Petchaburi. Ils sont en général bouddhistes mais beaucoup sont christianisés.

  •  

 

 

-3 - https://www.youtube.com/watch?v=fFxy1jD_pdE&ab_channel=CanalCrime

 

  • 4 – Il est facilement disponible à la vente sur le site https://en.epiceriedusiam.com/ Il est versé une obole l’association sur chacune de ses livraisons.

 

- 5 - https://www.youtube.com/watch?v=deOIMGbxh5o&ab_channel=Faitesentrerl%E2%80%99accus%C3%A9-Officielle

 

 

 

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7 octobre 2021 4 07 /10 /octobre /2021 08:08

 

Nous avons dans un article précédent apprécié l'article plein d'ironie sinon de causticité qu'Antoine Furetière consacra en 1696 dans son Fuertièriana à la vision siamoise de l'abbé de Choisy (A 442- UNE VISION BURLESQUE DU SIAM EN 1696 PAR FURETIÈRE ; PARODIE DE CELLE DE L'ABBÉ DE CHOISY). Il est un autre abbé qui fit les frais de son humour, l'abbé de Saint-Martin. Celui-ci suscita également la verve de Gilles Ménage dans ses ana en 1715 (Menagiana, ou Les bons mots et remarques critiques, historiques, morales et d'érudition de M. Ménage. Tome 2). Cet abbé normand, l'abbé de Saint-Martin, fut au centre d'une immense farce de potaches qui le ridiculisa dans toute la Normandie et peut-être aussi dans la France entière. Il nous faut parler de lui puisque le Siam en fut la cause, qui fit de lui non pas un mamamouchi turc mais un mandarin siamois de première classe et surtout de fantaisie.

 


 

 

 

 

QUI ÉTAIT L'ABBÉ DE SAINT-MARTIN ?


 

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable mais parce que, si M. Jourdain, par l'excès prodigieux de son orgueil, demeure une exception dans la nature, il ne sort pas du moins de la nature. C'est ce qu'en 1687, dix-sept ans après la première représentation du Bourgeois gentilhomme, a clairement prouvé la mystification énorme que les écoliers de l'Université de Caen, avec la complicité de toute la ville, autorités civiles, religieuses, judicaires et militaires comprises, ont pu faire subir à leur ancien recteur, l'abbé Michel de Saint-Martin, le plus honnête et le plus généreux, mais aussi le plus vaniteux et le plus crédule de tous les hommes.

 


 

De même que M. Jourdain, car tout les rapproche, l'abbé Michel de Saint-Martin était fils d'un riche marchand de drap. Il naquit le 1er mars 1614 à Saint-Lô. Il aurait à sa naissance été si laid qu'on aurait hésité à le faire baptiser. Un nez écrasé ne se relevait à sa base que pour mieux faire ressortir une énorme bouche, dont la lèvre inférieure était saillante et se relevait à son tour vers le nez, des sourcils épais recouvraient des yeux noirs et enfoncés dont la nuance jurait avec celle des cheveux tirant sur le vermillon ,ce qui ne l'empêchait pas de se trouver « beau comme le jour ».

 

Caricature  publiée dans  le magasine " Naturisme"" numéro 344


 

Dès qu'il se trouva en âge d'apprendre, ses parents avaient appelé à Saint-Lô, pour lui servir de précepteur un gentilhomme ruiné, le sieur Jullin de la Hardonière et, sous sa direction, ils avaient envoyé l'enfant étudier d'abord à Caen (c'était le pays de sa mère), puis à Paris, afin qu'il perdit l'accent normand, et enfin au collège royal de La Flèche, où les Jésuites, sous Louis XIII, élevaient toute la noblesse riche du royaume.

 

 

Ses études terminées, Michel de Saint-Martin partit pour l'Italie, où il se fit recevoir docteur en théologie à l'Université de Rome et obtint du pape le titre de protonotaire du Saint-Siège apostolique, il s'agissait alors d'une charge vénale qu'il suffisait d'acheter et qui lui permit de porter le violet, le rochet et le chapeau avec le cordon et le bord violet.

 


 

Après avoir visité la Hollande, la Flandre, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, et écrit de copieuses relations de ses premiers voyages, il revint à Caen, où il se fit agréger à l'Université, et, bientôt, il en fut élu recteur. Sorti de charge, il ne voulut pas quitter cette ville, à laquelle il s'était attaché; et la combla de ses bienfaits.


 

 

Car l'abbé de Saint-Martin faisait de sa fortune héritée de son père le plus noble emploi: il ne se contentait pas de distribuer des médicaments gratuits à tous les pauvres qui venaient le consulter et de multiplier les fondations pieuses, de réédifier l'école de théologie qui tombait en ruine et de fonder à perpétuité une chaire de théologie morale dans le Collège des Jésuites, il embellissait la ville de statues et de monuments coûteux. Par une heureuse innovation, il fit apposer aux carrefours et à tous les coins de rues des écriteaux pour indiquer les directions. Enfin, comme sa générosité était inépuisable, il accepta de contribuer pour une somme de dix mille livres à l'érection de fontaines publiques, et pour une somme non moins considérable à la création d'une bibliothèque à l'Université. Il semblerait que la ville de Caen dût éprouver pour son vénérable bienfaiteur la plus profonde reconnaissance. Il en fut la risée.


 

 

Son éducation aristocratique et les belles alliances qu'auraient contractées ses cadets, son érudition qui, pour être mal digérée n'en était pas moins réelle, ses nombreux voyages faits à une époque où l'on ne voyageait guère, sa fortune, qui lui permettait d'avoir un train de maison que l'on n'a point accoutumé de voir chez un homme d'église, tout cela réuni avait développé en l'abbé de Saint-Martin une hypertrophie du moi tellement excessive, qu'elle avait fini par faire de ce vieillard si respectable par ses mœurs et par sa bonté un véritable personnage de comédie.

 

 

 


 

Étant fils d'une mère « demoiselle », Marie du Thou, issue d'une famille de la noblesse de robe de Normandie, deux frères qui conclurent également des alliances dans la petite noblesse locale, Nicolas avec Renée de Saint-Gilles et Paul avec une demoiselle de Bailleul, il se montrait entêté de noblesse, oubliant que si en France le coq ennoblit la poule, l'inverse n'est pas vrai ! A tout propos, et même hors  de propos, dans les innombrables opuscules qu'il faisait imprimer et distribuait aux nobles de la ville, il niait, toujours comme M. Jourdain, que son père Michel, n’eût jamais tenu boutique. Il était lui-même aussi le fils d'un drapier, Guillaume.

 

 

La vérité est, disait-il, qu'il achetait toute la draperie des foires de Caen et de Guibray, et, sans quitter lui-même son château fortifié de Cavigny aujourd'hui connu sous le nom de Château de la mare, il envoyait vendre cette draperie en Allemagne, en Syrie et dans tout le Levant, occupant ainsi et faisant vivre près de vingt-cinq mille personnes. Ce château avait-il bien appartenu à son père ?

 

 

Comment ce Normand, qui se connaissait en drap, avait-il contribué à chasser de la Nouvelle-France les pirates et les corsaires ce qui lui aurait valu son marquisat ? C'est ce que son fils n'expliquait point; mais il assurait que Louis XIII, en récompense, lui avait donné le marquisat de Miskou au Canada et voilà pourquoi l'abbé signait « Michel de Saint-Martin, écuyer, seigneur de la mare du Désert, marquis de Miskou.». On était point à l’époque trop regardant sur les geais qui se paraient des plumes du paon et les bourgeois devenus auto-marquis : « Paris abonde de ces marquis qui reçoivent l’investiture de leur laquais en s’en faisant donner par eux le titre » écrivait Primi Visconti en 1673 dans ses « lettres sur la cour de Louis XIV ». Miskou (ou Miscou) est bien une ile misérable située au milieu du fleuve Saint-Laurent,

 

 

...... mais ce marquisat de fantaisie est totalement inconnu du seul et encyclopédique ouvrage qui fait foi sur le noblesse de la Nouvelle France, l'Armorial du Canada français de E.Z Massicotte et Régis Roy publié en plusieurs volumes à partir de 1915.

 

 

Il avait fait apposer ses armes, de sinople à trois glands d'or, à tous les monuments dont il avait doté la ville.

 

 

Elles ornaient évidemment les portières de sa vinaigrette (une sorte de chaise à porteur sur roues), timbrées de sa couronne de marquis.

 

 

Les railleurs s'en donnèrent à cœur joie en parlant de l'animal qui mange des glands !

 

 

« Que ne sommes-nous en Pologne, où il est permis de couper le pied à un paysan avec un sabre, quand il s'est moqué d'un gentilhomme » écrivait-il un jour au recteur de l'Université pour se plaindre que le portier du collège eût été assez impertinent pour oser lui demander un de ses ouvrages.

 

 

Et l'on assure qu'un autre jour dans son dédain pour ceux qui n'étaient pas « nés»,  il refusa un clystère de la main d'un apothicaire qui n'était pas gentilhomme.

 

 

Pendant son rectorat, il avait défendu que les écoliers approchassent de sa personne à de plus de cinq à six pieds de roi, ce qui fit que l'un d'eux s'avisa de lui présenter cérémonieusement sa thèse de philosophie au bout d'une perche. Quand on est marquis de MIskou, on ne saurait se contenter de la vieille servante traditionnelle chez les gens d'église. Aussi l'abbé entretenait un train de maison fastueux car il n'était pas de ceux qui « prennent de petits nains pour les servir, afin d'employer moins d'étoffe à les vêtir et pour épargner la dépense de bouche ». L'abondance régnait chez lui. Sa maison de Caen n'était pas, comme l'aurait été celle de feu son père à Saint-Lô, assez vaste pour contenir un couvent de religieux et trois écuries de chevaux d'Espagne et d'Angleterre, deux remises à carrosses, une cave à cidre et une cave à vin mais elle renfermait un vaste jeu de paume couvert, de belles cheminées dorées, un cabinet rempli de curiosités, tapisseries, tableaux, meubles à l'antique, et une grande salle où il donnait des concerts et chantait faux, prétendaient les mauvaises langues, devant les personnes de distinction. Sur sa porte, il avait fait graver cette fière devise « Non nobis sed republicae nati summus» : « Nous sommes nés, non pour nous mais pour la république ». Un soir, un mauvais plaisant remplaça par un O le A de nati, modifiant ainsi, ou à peu près, le sens de la phrase « Connu de tout le monde, à moi-même inconnu. » Il portait l'épée, privilège de la noblesse ce qui convenait mal à un membre du clergé mais on sait ce qu'il en était de ces marquis au siècle de louis XIV. Dans la conversation courante, au lieu d'utiliser l'expression « Que je sois pendu si...» il utilisait celle qu'il s'était forgée « Que je sois décapité si...» chacun sachant que l'on ne pendait que les croquants et décapitait les gens de condition.

 

 

Rien n'indignait l'abbé comme le manque de respect. Plus procédurier à lui seul que toute la Basse Normandie, pour un mot, un geste, un sourire, il envoyait assignation amusant surtout le Tribunal notamment lorsque Jean Blachet, écolier en droit, troubla une messe en musique que le bonhomme fait célébrer à l'occasion de ses soixante-dix ans, « pour remercier Dieu de l'avoir préservé de mille périls tant par mer que par terre, s'étant trouvé cent fois sur l'Océan et sur la mer Méditerranée à deux doigts de la mort, et dans des forêts....». Sa tournée en Angleterre lui permit en effet de se comparer à Ulysse et de se vanter d'avoir évité de nombreux périls en mer.

 

 

Vers la fin de sa vie, Il se prit d'admiration pour le fameux médecin Charles de l'Orme, aussi bizarre que lui : Menacé de paralysie, il fit aux eaux de Bourbon un voyage qui acheva de lui perturber l'esprit et de lui tourner la tête. Il rédigea un ouvrage de médecine sous le titre « Moyens faciles éprouvés par Mr Delorme pour vivre 100 ans». Il se fit construire un lit de briques bâti sur un fourneau pour s'y enfourner la nuit; s'enfonça jusqu'au cou dans un pantalon imaginé par lui pour se préserver du froid pour se conserver la mémoire et le bon sens que tout le monde croit avoir, il enfila sur ses jambes neuf paires de bas et se mit sur la tête neuf bonnets et une calotte par-dessus. Jusque-là il n'était que l'abbé Malotru, Il y gagna le sobriquet de « Saint Martin de la calotte». Il obtint un vif succès de curiosité et se crut un grand médecin au point que le Duc de Montausier du lui enjoindre de ne plus exercer la médecine. Lorsqu’il se rendait à son église, dans sa vinaigrette, enfoui sous les fourrures, il prenait pour des applaudissements ce qui n'était que des railleries. Il se croyait aimé du bon peuple qui devait pourtant le mystifier comme personne ne l'avait jamais été. Il faisait en deux mots la gaité et la joie de la ville de Caen.

 

Terminons sur ses prétentions au génie littéraire, elles firent l'objet d'un épigramme sur Saint-Amant et Saint-Martin, tous deux normands, tous deux fils de drapier ayant des prétentions à la noblesse. Saint-Martin est l'auteur d'un « Principes du gouvernement de Rome » et Saint Amant d'un poème « La Rome ridicule ».Ces quatre vers firent rire toute le Normandie :

Deux saints dont le nom est divers

Sur Rome ont fait la même chose

L'un l'a fait ridicule en vers

Et l'autre, ridicule, en prose


 

 

LA MANDARINADE


 

Comme don Quichotte s'était fait une brèche dans la tête à force de lire des romans de chevalerie, il s'était renversé la cervelle à force de s'admirer et de se contempler. Il s'enflait démesurément comme la grenouille de la fable.

 


 

En 1684, le roi de Siam avait envoyé à Louis XIV une ambassade solennelle pour lui faire savoir que le bruit de sa gloire était venu jusqu'en Orient, et qu'il ne voulait conclure de traité de commerce qu'avec lui. Le roi de France, comprenant aussitôt le parti que sa politique coloniale pouvait  tirer d'une pareille démarche, reçut les mandarins siamois du haut de son trône et entouré de toute sa cour, et décida d'envoyer à son tour en ambassade auprès de leur roi le chevalier de Chaumont, avec l'abbé de Choisy pour coadjuteur. Comme ces événements faisaient l'entretien de tout le pays, un conseiller au parlement de Normandie, M. du Tot-Ferrare, sans prévoir le moins du monde les conséquences qu'allait avoir cette plaisanterie, s'imagina d'écrire sous le nom du chevalier de Chaumont une lettre à Michel de Saint-Martin en janvier 1685. Il priait l'abbé, qui avait appris dans ses voyages à connaitre le cérémonial de toutes les cours de l'Europe, de vouloir bien l'instruire comment il se devait comporter en si grave circonstance, et du train qu'il lui convenait d'emmener, équipages, livrées, musiciens, gens de lettres, etc. Il le conjurait de lui répondre sans tarder « à Paris, rue de la Vieille-Monnaie, à l'adresse de M. Bigot, Indien, proche du Tabouret vert.  ».

 

 

Devant cette demande et une adresse aussi bizarre, le fat et naïf personnage n'eut pas une minute d'étonnement, pas plus qu'il n'en aura lorsque, dans une lettre datée pourtant du  1er avril (la date des poissons !), l'abbé Boivinet, neveu de Boileau, lui demandera des notes sur sa vie au motif que l'historiographe du roi désirait insérer son éloge parmi ceux des grands hommes du siècle. L'abbé de Saint-Martin fit, selon sa coutume, tirer à cinq cents exemplaires la prétendue lettre, si flatteuse pour lui, du chevalier de Chaumont, et publia bientôt une réponse de cinquante pages, parfaitement incohérente et ridicule. Il pria l'ambassadeur d'offrir au roi de Siam deux de ses livres de médecine, lui donna pour son voyage les conseils d'hygiène les plus intimes et les plus saugrenus, et dressa une liste, interminable, des présents dont il devait se munir par exemple « trois douzaines de peignes d'écaille de tortue, d'ivoire et de buis pour le sérail des femmes ». La plaisanterie avait réussi et on la continua. Quelques mois après, de fausses lettres de Siam arrivaient à l'abbé. Le chevalier de Chaumont et l'abbé de Choisy le remerciaient de ses précieux avis, et lui apprenaient deux grandes nouvelles : plein d'admiration pour ses ouvrages médicaux, le roi de Siam avait voulu placer dans la pagode royale le buste de l'abbé sculpté par Saint Igny parmi ceux de ses vingt dieux et exprimait ensuite le désir de l'avoir près de lui comme chef de ses médecins, surintendant de ses étuves et inspecteur général de ses fourrures. Le cœur de l'abbé fut en place d'exploser de joie et il arrêtait dans la rue les passants pour les informer de l'honneur qui lui était ainsi fait par-delà les mers. La mèche était allumée mais la mine allait-elle prendre ?

Ce fut l'un des cousins de l'abbé, Monsieur Gonfrey, qui s'en chargea. Lorsque le roi de Siam envoya sa seconde ambassade, il le persuada que ceux-ci avaient pour mission de le ramener au Siam comme premier médecin de sa majesté avec de gros appontements et la dignité de premier mandarin de premier rang. Trois semaines après pendant le carnaval de 1687 (encore le 1er avril !), il le prévint que l'ambassadeur et huit mandarins se trouveraient avec une nombreuse suite avec éléphants, chameaux et dromadaires installés à l'auberge du « Cygne de la croix ». Le second acte va arriver, la mayonnaise avait bien pris !

 

 

Les ambassadeurs étaient des écoliers de l'université dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, compris le fils de Monsieur Gonfrey et d'autres cousins de l'abbé. L'un de ceux-ci, Jean des Baisans, neveu de l'abbé faisait l'ambassadrice ou mandarine. Pour déguiser leurs traits et pour se vieillir, ils s'étaient barbouillé le visage de diverses couleurs « à la mode du pays de Siam ». Sur des habits de théâtre à la romaine qu'ils avaient loués, ils avaient passé des robes de chambre dont les manches étaient retroussées jusqu'au haut ce qu'on voyait des bras et des jambes était peint comme le visage des bonnets en forme de pain de sucre couvraient entièrement les cheveux. Le soir, aux flambeaux, cette ambassade de carême-prenant se rendit chez l'abbé de Saint-Martin, qui avait voulu, pour la recevoir, revêtir son habit de protonotaire, et qui l'attendait debout, appuyé sur le bras de M. Gonfrey et entouré d'une nombreuse assistance. Après des salamalecs profonds et longs, l'ambassadeur prononça une harangue en siamois, qu'un interprète traduisit frappé de la ressemblance de l'abbé de Saint-Martin avec un célèbre talapoin de Siam, qu'il se souvenait fort bien d'avoir vu deux mille ans auparavant, le monarque asiatique désirait s'attacher sa scientifique personne en qualité de premier médecin, et lui conférait la dignité suréminente de mandarin du premier ordre, avec une pension de six mille pistoles (dix mille livres en monnaie de France), dont le premier quartier lui serait versé avant qu'il s'embarquât à Brest. Une lettre du roi, traduite en latin, confirmait les paroles de son ambassadeur. Pour faire ses préparatifs de départ, trois jours étaient laissés au nouveau mandarin, que l'ambassadeur devait ramener de gré ou de force, il en répondait sur sa tête.

 

 

Toute la nuit l'abbé de Saint-Martin se tourna et se retourna dans son lit de brique, sans pouvoir y trouver le sommeil. Certes, ces honneurs sans précédents en France chatouillaient sa fatuité. Mais comment, à son âge (il avait soixante-treize ans), et avec ses infirmités, entreprendre un si long voyage? Comment abandonner son beau cabinet de curiosités, et cette chère ville de Caen où il était si fort admiré, pensait-il ? D'autre part, il avait eu une réelle peur des mandarins, dont le visage barbouillé ne lui disait rien de bon. Il se leva profondément troublé, et se fit porter chez l'intendant de la ville, M. Gourgues, qu'avaient instruit déjà de cette plaisante aventure le poète Segrais, alors premier échevin, et M. Dumoustier, lieutenant général du bailliage. Le vieillard leur raconta les événements récents, qui le remplissent en même temps d'une juste fierté et de craintes légitimes. Que doit-il faire en cette conjoncture ? On tient conseil, et, malgré les révoltes de sa vanité blessée, l'abbé de Saint-Martin, tout tremblant, se résigna à la plus humiliante des démarches : il demanderait au doyen de la Faculté de Médecine, afin de le remettre à l'ambassade siamoise, un certificat, muni du sceau de la Faculté, attestant qu'il n'avait jamais étudié la médecine et qu'il ne saurait donc passer pour médecin. Aussitôt après il écrira à Louis XIV pour l'avertir que des étrangers voulaient enlever par la force une des gloires de son royaume. Afin de calmer ses inquiétudes,  M. de Montchevreuil, colonel du régiment du roi, consentit à détacher huit ou dix de ses plus braves grenadiers, qui garderont en armes la maison de l'abbé et le défendront contre les violences dont le menacent de fanatiques admirateurs. Tous étaient évidemment dans le secret !
 

 

Toute la ville vint féliciter le premier médecin du roi de Siam mais ses transes empêchaient l'orgueilleux vieillard de goûter une joie sans mélange. Dans l'attente de la réponse de Versailles, il ne vivait pas, elle arriva, tant le roi avait, dit-on, donné au courrier l'ordre de se hâter, vingt-quatre heures à peine après que l'abbé avait écrit sa supplique. Par une lettre de cachet, Louis XIV, on voit que les mauvais plaisants ne reculèrent devant aucune audace, défendait formellement à M. l'abbé de Saint-Martin de sortir de son royaume sans sa permission, attendu qu'il s'estimait trop heureux « d'avoir dans ses États un homme d'une si vaste érudition et qui avait rendu de si grands services à ses peuples ».

 

 

On se figure les transports et l'allégresse du bonhomme à la lecture de cette lettre à la fois si flatteuse et si réconfortante pour lui. Mais M. Gonfrey hochait la tête, craignant bien, murmurait-Il, que l'abbé ne devînt la cause d'une sanglante guerre entre la France et le Siam.

« Pour vous excuser du moins le mieux que vous pourrez », déclara-t-il  à sa dupe, « il faut que vous engagiez l'ambassade à souper, lorsqu'elle viendra en grande pompe vous apporter le bonnet de mandarin ». « Merci Dieu ! Je le ferai volontiers, J'ai bien traité jadis toute la compagnie des pèlerins du Mont Saint-Michel, et l'affaire est aujourd'hui d'une tout autre importance, puisque jamais encore un Français n'a été mandarin de Siam », s'écria l'abbé.

Il commanda, en conséquence, un magnifique souper à l'auberge de la Croix de fer, la meilleure de Caen et accepta l'offre de M. de Saint-Simon Meautis, qui, afin de faire honneur à ses illustres hôtes, se vint proposer à lui pour gentilhomme servant.

Sur les sept heures du soir, un grand bruit dans la rue et la lueur de nombreux flambeaux annoncèrent l'arrivée de l'ambassade. Des gens de livrée portaient comme en triomphe l'énorme bonnet destiné à se dresser majestueusement sur les neuf calottes et le capuchon du récipiendaire.

A peine informés que le roi de France se refusait à laisser partir le nouveau médecin de leur roi, les Siamois manifestèrent par leurs cris et par leurs hurlements le plus violent désespoir. Il fallut pour les apaiser, leur remettre une copie collationnée de  la lettre de cachet, qui seule pourrait, disaient-ils, les protéger contre la colère de leur maître. Alors commença la folle cérémonie. Difficilement et pesamment l'abbé s'agenouilla, avec l'aide de ses amis; un des mandarins se vint placer en face de lui, tenant sur un coussin, ainsi qu'un diadème royal, le glorieux bonnet fourré de peaux de lapins, entouré de trois cercles d'or, un peu ouvert par le haut comme une mitre, et, de même que ceux des mandarins et de la mandarine, surmonté d'une houppe éclatante. Aussitôt l'ambassade entière se mit à danser autour de cet autre M. Jourdain, lui appliquant par intervalles de petits coups de sabres sur la tête. Enfin l'on couvrit les calottes qui couvraient son chef du large bonnet, non sans que Madame la mandarine l'eût élargi encore en le fendant avec des ciseaux mais coquettement elle masqua l'ouverture avec un ruban noué en fontange. La cérémonie se termina par des salamalecs réciproques.

Ensuite on passa à table. Tous les assistants, y compris les dames, restaient debout, par déférence, derrière les chaises des mandarins, qui mangeaient avec leurs doigts et prenaient à deux mains les perdrix pour mordre à même. De temps en temps, la mandarine donnait de petits coups avec la pointe de son propre bonnet dans le visage de l'abbé, qui, averti par l'interprète  que c'était là une marque de vénération, prenait la houppe et la baisait respectueusement. Chaque fois que l'on portait la santé du roi de France ou celle du roi de Siam, M. de Montchevreuil prévenait par la fenêtre les grenadiers qui faisaient alors une décharge de mousqueterie à laquelle se mêlaient le son des hautbois et le bruit des tambours. Tout à coup l'un des faux mandarins, M. de Saint-Fremont, qui était le petit-neveu de l'abbé de Saint-Martin, s'aperçut que son oncle le regardait attentivement. Dans la crainte d'être reconnu, il fit une grimace horrible au marquis de MIskou scandalisé. L'interprète  s'empressa de déclarer que c'était là un témoignage de profonde estime dans le royaume de Siam, et dès lors l'ambassade entière ne cessa plus de grimacer en l'honneur de l'abbé qui, par politesse, se croyait obligé de faire en réponse les grimace les plus hideuses. Brisé par tant d'émotions, il finit par s'endormir à table. On l'emporta dans son lit de brique.

 

 

Aussitôt la mandarine invita en excellent français les assistants et les soldats à prendre leur part du festin, et l'on but deux cents bouteilles de bourgogne aux dépens du nouveau mandarin. Le lendemain, à son réveil, le premier soin de l'abbé de Saint-Martin fut de faire peindre un bonnet de mandarin sur sa couronne de marquis, aux panneaux de sa chaise à porteur, avec cette devise « Virtuti debila merces » (juste récompense du mérite.)  Puis il reçut derechef les félicitations des habitants de la ville, qui vinrent lui donner du Monseigneur et de l'Altesse Sérénissime. Sur les onze heures, il se rendit aux Cordeliers, pour entendre la messe dans la chapelle à la romaine qu'il avait élevée à saint Michel, son patron, un jeune officier le conduisit par la main, comme une princesse il avait une escorte de grenadiers, et une foule énorme le suivait. Enivré de l'encens qui lui était ainsi prodigué, le bonhomme devenait tout à fait fou.

Aussi reçut-il fort mal ses héritiers, quand, inquiets de lui voir faire tant de dépenses, ils vinrent l'avertir qu'il était tout simplement joué par les écoliers. Il les traita d'envieux, d'ingrats, d'ennemis de sa gloire. « N'avait-il point ouï les ambassadeurs parler siamois ? Et comment des écoliers auraient-ils appris en si peu de temps une langue des plus difficiles de l'Orient » Et, sur ce beau raisonnement, il fit jeter ses parents à la porte. Ses folies lui auraient pourtant coûté plus de cinquante mille écus ! Ils intentèrent un procès pour le faire mettre sous curatelle, ils échouèrent sur la promesse qu'il leur fit de leur léguer les profits de son marquisat ce qui, à sa mort dû leur réserver une pénible surprise.

 

 

Il se fâcha tout rouge contre le préfet du Collège des Jésuites, qui prétendait de même, par charité pure, le désabuser; et Varlet, son barbier ayant cru également devoir lui ouvrir les yeux « Canaglia (voyou) tu es donc aussi du complot ! » s'écria l'irascible abbé, et, saisissant le coquemar plein d'eau chaude qui était sur la table le lança de toutes ses forces à la tête du pauvre barbier, qui, pour avoir voulu bien faire, reçut une blessure et perdit une pratique. Nul ne réussit jamais à détromper l'abbé de Saint-Martin de la chimère qui rendait si heureux son immense orgueil, et il expira, le 14 novembre 1687 sans avoir atteint les 100 ans mais, persuadé qu'il remettait entre les mains de Dieu l'âme d'un mandarin de Siam. On l'enterra dans sa belle chapelle des Cordeliers, devant un tableau de la sainte Cène, où il s'était fait représenter parmi les douze apôtres. Son corps y fut porté clandestinement, deux ou trois heures avant le jour, pour que toute la ville ne vînt pas rire aux funérailles de l'infortuné mamamouchi (Le couvent des Cordeliers a été entièrement détruit en 1944)

Vain jusqu'à l'imbécilité, il n'avait pourtant jamais fait de mal à personne.

Il fallut évidemment la complicité de toute la ville pour que passe une telle mascarade en mettant en œuvre de fausses correspondances et jusqu'à une fausse lettre de cachet ce qui aurait pu valoir à leurs auteurs d'être roués vifs !

 


 

SOURCES


 

L'abbé Charles Gabriel Porée, lui-même natif de Caen, membre de l'Académie royale des Belles-Lettres de Caen, a de cette histoire formé trois volumes mal ordonnés réunis en un seul tome et d'une lecture malaisée, qui ont été publiés en 1738 à Paris et 1739 à La Haye (L'ensemble, compris les pièces justificatives fait plus de 700 pages) sous le titre de la mandarinade ou Histoire du mandarinat de M. l'abbé de Saint-Martin, marquis de Miskou, docteur en théologie et protonotaire du Saint-Siège apostolique que nous avons utilisé pour l'essentiel de cet article. Il y a joint les pièces justificatives c'est à dire les fameuses correspondances. Une édition publiée à Caen en 1769 est amputée des pièces justificatives. Il prenait toutefois la suite de Nicolas-Joseph Foucault, intendant de la généralité de Caen, entre 1689 et 1706 qui avait eu dessein de rédiger un ouvrage sur la vie de l'abbé sous le titre évidemment de Sammartiniana, et avait réuni de nombreux documents et toutes les pièces nécessaires. Devenu conseiller d'état, il oublia l'abbé et transmis probablement ces documents à Porée ? (Voir Réflexions sur ouvrages de littérature, tome XI, à Paris; 1740 – L'ouvrage aurait bien été écrit mais non publié si l'on en croit la Biographie universelle ancienne et moderne, volume SAINT L – SAX, tome 40, 1825 – voir aussi Rapport général sur l'histoire des travaux de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen – 1815). Dans sa préface, Porée fait longuement l'éloge du travail de recherches de Foucault, il est donc permis de penser qu'il a hérité des documents de son cabinet ?

 

 

L'abbé faisant imprimer à ses dépens à plusieurs centaines d'exemplaires toutes les correspondances qui le flattaient pour les distribuer avec générosité dans la ville, quelques dizaines d'entre elles sont inventoriées à la Bibliothèque nationale mais non numérisées.

 

L'ouvrage était attendu avec avidité même si certains le considérèrent comme pour le moins inutile « et trouvèrent mauvais qu'on troublât les cendres d'un mort pour l'immoler cruellement à la risée d'un public ingrat ».

 

Nous avons aussi le témoignage assez féroce de VIgneuI-Marville. (Mélanges d'histoire et de littérature T. I, pp. 368 et suivantes) en 1699. De nombreux articles lui ont été consacrés par exemple dans la Revue Européenne du 1er janvier 1860, dans le tome XIV du Grand Dictionnaire encyclopédique de Larousse en 1875, dans l'Univers illustré en janvier 1876, en 1893, dans le journal La Jeune garde, En 1902 dans la Revue de Paris, l'article le plus complet, en 1906 dans le Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, par le docteur Cabanès en 1908 (Mœurs intimes du passé; Série 1), dans le Magasin pittoresque en 1909, dans le journal Le Temps en 1932 et 1936, en 1938 dans Marianne, le grand hebdomadaire littéraire illustré.

 

Longtemps tombé dans l'oubli, cette gigantesque farce de potaches est revenue sur le terrain avec une réédition de l'ouvrage de Porée en 2011 que je n'ai pas eu sous les yeux.

 

 

 

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28 septembre 2021 2 28 /09 /septembre /2021 04:16

 

Antoine Furetière (1619-1688), homme de Loi par intérêt, homme d'Église par conviction, amoureux cynique, écrivain par plaisir, il fut  l'un des premiers, en France à avoir voulu faire de la littérature une profession. Son ambition le conduisit à l'immortalité de l'Académie française. Sa passion des mots le mena au scandale et, par son exclusion de l'Académie au retour douloureux vers le sort des mortels. Mais les beautés curieuses de son dictionnaire lui valurent post mortem une immortalité plus réelle. Il fut par son dictionnaire le premier encyclopédiste de la langue française, préparant l'esprit des Lumières.

 

Parallèlement à ses activités d'avocat (procureur fiscal) et d'homme d'église, il s'intéresse à la littérature et publie des romans, des fables et des poésies, ce qui lui vaut l'attention de l'Académie française, il est élu membre en 1662.

 

 

Irrité par la lenteur de l'avancement des travaux du Dictionnaire de lHYPERLINK "https://fr.wikipedia.org/wiki/Dictionnaire_de_l'Académie_française"'HYPERLINK "https://fr.wikipedia.org/wiki/Dictionnaire_de_l'Académie_française"Académie, ainsi que par l'absence de prise en compte des termes scientifiques, techniques et artistiques, il obtient de Louis XIV un privilège pour publier son Dictionnaire, dont il aurait commencé la rédaction dès le début des années 1650.  Ayant publié en 1684 un extrait de cet ouvrage, il est exclu de l'Académie le 22 janvier 1685 à une voix de majorité. Bossuet, Bussy, Fléchier, Racine, Boileau, Corneille « et autres qui ont un vrai mérite en littérature » n'ont pas voté pour son exclusion.

 

Il fut historiquement le premier exclu. Il est difficile de ne pas citer parmi les immortels qui ne le furent pas, Paul-Philippe de Chaumont, né en 1617 et mort à Paris le 24 mars 1697, prélat français qui n’avait jamais rien écrit lorsqu'il fut élu membre de l'Académie en 1654. Avait-il voté pour l'exclusion ?

 

 

Furettière manifesta sa hargne conte les immortels par de nombreux pamphlets qui n'ajoutent rien à sa gloire mais la première édition de son dictionnaire fut publiée post mortem en 1690 en trois épais volumes, deux ans après sa mort et bien avant la première édition de celui de l'Académie qui le fut en 1694.

 

 

En dehors de ces affrontements littéraires et judiciaires directs, il le fit de façon plus insidieuse en prenant pour sujet le Siam et pour victime principale l'abbé de Choisy que les « Caractères » de la Bruyère en 1688 avaient solidement étrillé. Il connaissait la vision de l'abbé, étroitement imbriqué dans le monde littéraire de l'époque.  Il ne pouvait ignorer l'élection de Choisy à l'Académie en 1687.

 

 

C'est l'objet tout à fait partiel de son ouvrage « Furetiriana ou les bons mots et les remarques d'histoire, de morale, de critique, de plaisanterie et d'érudition ».

 

 

L'ouvrage fut publié après sa mort mais apparemment aucun critique littéraire ne lui en conteste la paternité. Il a probablement connu un certain succès puisque j'ai relevé cinq éditions successives et une traduction en néerlandais en dehors d'une réimpression récente (1).

 

 

Il s'agit, dit la préface de « simples remarques trouvées dans ses papiers après sa mort, la plupart même un peu négligées, et auxquelles celui qui s'est chargé de les rendre publique n'a pu donner le lustre qu'elles auraient reçu de la plume de M. de F*** : Le public aura, s'il lui plaît, un peu d'indulgence pour les défauts qu'il y trouvera ».

 

Il s'agit d'anas, d'où le titre de l'ouvrage, d'un genre littéraire aujourd'hui oublié. Les Anas sont la plupart du temps des recueils d'anecdotes, de pensées, de bons mots attribués à un  personnage célèbre dont le nom n'est donné que par son titre et les initiales de son patronyme. Les anecdotes graveleuses n'en sont pas absentes​. Le texte publié sous le nom de Furetièrana  est chargé d'intentions satiriques et les lecteurs se délectaient de reconnaître au fil des pages des allusions à des personnages qui ne représentent plus rien pour nous. Si de doctes érudits ont décryptés les personnages de la Bruyère, rien de semblable ne nous semble avoir été accompli sur l'œuvre de Furetière. (2)

 

Que pouvait connaître Furetière du Siam ? Nous sommes à l'époque de l'engouement des Français pour ces terres lointaines, subjugués par la venue des ambassadeurs siamois en France et par les deux ambassades successives de Louis XIV au Siam, les rêves éternels des richesses de Golconde ou de l'El Dorado ?

 

 

Je ne cite que quelques-uns des ouvrages publiés en français à cette époque (3), qu'ils proviennent de ceux qui ont participé aux deux ambassades ou de voyageurs courageux, commerçants ou missionnaires. Furetière ne les a peut-être pas tous consultés, certains ayant été publiés de son vivant et d'autre après sa mort. Mais il est une évidence facile à constater  : Le Siam occupe des pages entières de la revue mensuelle répandue dans tout le monde littéraire, curieux ou érudit, le « Mercure galant». Nous y trouvons près de cent articles concernant de près ou de loin l'épopée siamoise, depuis la venue des ambassadeurs siamois aux deux ambassades françaises. La seconde édition des Furetièriana publiée à Lyon en 1696 est d'ailleurs en vente au Mercure Galant qui par ailleurs accorda à Furetière un soutien sans faille lors de sa querelle avec l'Académie. 

 

 

S'il n'a pas consulté les mémoires du Chevalier de Forbin publiées en 1730 seulement, corsaire et bretteur peut-être mais lucide en tous cas, il n'a pu ignorer la description que le chevalier fit au roi en 1688 faisant litière sans pitié des affirmations du Père Tachard et de l'abbé de Choisy sur les richesses du pays. Dans son Dictionnaire Universel, Furetière cite La Loubère, l'abbé de Choisy et le père Tachard.

 

 

Il cite par ailleurs Tavernier dans les Furetièriana.

 

 

 

 

C'est aussi l'époque glorieuse pour notre langue du début des salons littéraires auquel tout ce beau monde qui navigue dans la littérature n'était évidemment pas étranger en dehors de Forbin sur ses navires ! On peut penser que Chaumont, Choisy, la Loubère s'y répandaient en doctes propos sur leur aventure siamoise.

 

 

Là où l'abbé voyait des statues des idoles en or massif, Forbin ne voyait que des statues de plâtre doré. Le remarquable ouvrage de La Loubère fait justice des affirmations dithyrambiques de Choisy et de Tachard sur les fastes des palais royaux. Nous avons vu dans un précédent article que les cadeaux des ambassadeurs siamois au roi et à la famille royale, comparés aux richesses et au faste de Versailles, avaient une valeur toute relative qui pouvait laisser planer un doute sur les richesses réelles du Siam (4).

 

C'est donc l'abbé de Choisy – il n'y a pas à se méprendre sur la personne – qui fit l'objet des sarcasmes de notre académicien exclu. Le chapitre sur le voyage de l'abbé de C****** que je transcris en français contemporain commence comme suit  :« Nous mouillâmes le 12 février à la rade de Denonzerim, le plus considérable port du royaume de Siam. Je vais vous faire un récit fidèle de ce que j'y ai vu de plus remarquable, mais je ne vous dirai rien de ce que tous les voyageurs nous en ont donné, principalement le sieur Tavernier, afin de ne point tomber dans une répétition ennuyeuse »C'est en effet à Tennaserim que Tavernier a commencé sa brève visite du Siam.

 

 

« Vous savez que je suis venu ici avec l'ambassadeur d'un puissant prince. À son entrée dans Denonzerim, on tira le canon de la place et des vaisseaux. Nous allâmes descendre au palais du gouverneur, qui touche le port …... après nous être reposés quatre jours dans cette ville pour nous remettre un peu des fatigues de la mer, nous prîmes le chemin de Siam, où nous arrivâmes enfin après avoir essuyé la rencontre de plusieurs troupes de lions qui dévorèrent quatre de nos valets qu'ils trouvèrent écartés dans la forêt ».

 

 

Bigre, quel courage, l'ambassade a donc dû affronter les lions mangeurs d'hommes. Petite erreur car s'il y a des tigres mangeurs d'hommes au Siam (éventuellement), il n'y a pas de lion dans cette partie de l'Asie sauf dans les Indes où ils sont actuellement protégés comme le Saint-Sacrement ou plutôt une relique de Bouddha ! Les représentations plus ou moins fantaisistes des lions que l'on trouve souvent dans nos temples proviennent de la mythologie indouiste

 

 

Les géants :

 

Le char du fils du roi était venu à leur rencontre  : « Ce grand char était fabriqué de cannes de bambous entrelacés comme nos paniers d'osier, couvert et environné dedans et dehors de tapis de Perse tissés d'or et de soie. Ses roues avaient quatorze pieds de diamètre (environ 4,50 mètres) …. « Le cocher et le postillon de cette calèche étaient à peu près de la taille de saint Christophe de Notre-Dame de Paris ».

 

La statue de ce Saint Christophe, abattue en 1785 avait 28 pieds de haut (un peu plus de 9 mètres). Il ne nous en reste que des gravures.

 

 

L'origine de ces géants est singulière. Il était donc au large du Japon une ile peuplée de géants : «  J'appris que ces géants sont venus d'une île située au nord du Japon, vers les côtes de la Tartarie glaciale, où un vaisseau hollandais ayant été poussé par la tempête mit quelques-uns de ses gens à terre pour reconnaître le pays, lesquels ayant trouvé dans une cabane bâtie au bord de la mer deux enfants qui ne paraissaient pas avoir quatre mois, quoique grands comme les plus grands Suisses qui se voient, les mirent dans leur vaisseau et le menèrent à bord ….   Le roi a déjà envoyé plusieurs vaisseaux vers cette île pour tâcher d'attraper quelque jeune fille de cette taille, afin d'en avoir de l'ordre, en lui donnant pour mari un de ces jolis mignons, mais jusqu'ici on n'a pu y réussir, ces drôles-là se tenant toujours sur leurs gardes depuis cet enlèvement. Les Hollandais vendirent ces deux enfants au Bureau cinquante-deux tonnes d'or. Ils mangent tous les jours chacun quatre boisseaux de riz mesure de Paris (le boisseau de Paris faisant 15 litres) , avec deux moutons ou la moitié d'une vache, mais ils ne boivent que de l'eau, car il arriva un jour qu'un d'eux s'étant enivré de vin de palmier, il devint si furieux que si par malheur son camarade eût été ivre comme lui, ils auraient exterminé tous les habitants de Siam, car personne n'était capable de résister à la furie d'un si redoutable ivrogne, hors son compagnon qui eut assez de force pour l'arrêter et le retenir jusqu'à ce qu'il eût cuvé son vin ».

 

Les équipages des seigneurs de la cour étaient tout aussi singuliers : pour l'un « un autre char à peu près de la même grandeur, paré de la même façon, mais celui-ci était tiré par six rhinocéros aussi grands que des éléphants et conduit par un cocher et un postillon fort grotesques, puisque c'étaient deux singes montés chacun sur un rhinocéros ». D'autres sont tirés par des autruches, des paons ou des boucs.

 

Il est constant qu'il n'y a jamais eu d'autruches dans cette région de l'Asie et que si le père Tachard fait allusion à des éléphants, des tigres ou des rhinocéros d'une « grandeur prodigieuse », il n'en parle que par ouï dire en précisant qu'il n'en a jamais vus.

 

A l'arrivée à Siam, l'abbé est évidemment subjugué par les fastes du palais royal : « Nous arrivâmes à Siam, où nous trouvâmes toute la garde du roi sous les armes, rangée en haies, depuis la porte de la ville jusqu'au palais du roi, où l'ambassadeur alla mettre pied à terre, et fut conduit par le prince à l'audience, le roi étant alors dans une grande salle voutée en dôme, revêtue des plus précieux marbres d'Orient. Tout le plancher était couvert de tapis tissés d'or, d'argent et de soie. Sa Majesté était assise dans un grand trône, élevé de terre de six pieds et large de quatorze, profond de vingt, tout d'or massif, enrichi du haut en bas de diamants, d'escarboucles et de rubis dont les moindres sont gros comme des noix, et les plus beaux comme des œufs de poule d'Inde. Pour le fauteuil, qui fait le siège de ce trône, il est de cristal de roche, tout d'une pièce ».

Le palais de cristal  version d'un salon climatisé:

 

« le roi prit l'ambassadeur par la main et le fit descendre du trône, marchant à côté de lui pour aller au festin qu'on avait préparé dans le palais de cristal, qui se peut avec raison nommer un palais enchanté, car c'est assurément la chose la plus extraordinaire et la plus charmante qui soit dans le monde. Cette maison diaphane est toute faite de cristal, ainsi que les tables, les chaises et les cabinets dont elle est meublée. Les murs, le comble et les planchers sont faits de glace épaisse d'un pouce et d'une toise en carré, tellement que bien jointe et bien cimentée, avec un mastic aussi transparent que le verre même, l'eau la plus subtile ne saurait pénétrer au-dedans.

 

 

Il n'y a qu'une porte qui ferme si juste qu'elle n'est pas moins impénétrable à l'eau que le reste du bâtiment. Cette machine a été inventée et construite par un ingénieur de la Chine, grand magicien, comme un remède assuré contre les chaleurs insupportables de cette région. Ce petit salon a vingt-huit pieds de long sur dix-sept de large ; il est placé au milieu d'un très grand bassin, pavé et revêtu de marbre de plusieurs couleurs. On remplit d'eau ce bassin en un quart d'heure, et on le vide de même….Tout le monde étant arrivé, on ferma la porte, qu'on accommoda avec du mastic pour empêcher l'eau d'entrer dedans, et ayant lâché les écluses, en un moment tout ce grand bassin fut rempli jusqu'à fleur de terre, de sorte que le salon se trouva tout à fait sous l'eau, à la réserve du haut du dôme qui sert pour la respiration de ceux qui sont dedans. J'avoue que voyant l'eau plus de vingt pieds dessus ma tête, je n'en étais pas plus content. Cependant ma peur cessa quand je considérai que s'il y avait eu du péril, un si grand roi ne s'y exposerait pas sans nécessité. Il faut confesser que rien au monde n'est si charmant que l'agréable frais qu'on goûte dans ce lieu délicieux pendant que l'excessive ardeur du soleil fait bouillir sur la surface de l'eau les fontaines les plus fraîches.... »

 

 

Une découverte, la pêche au crocodile :

 

«  Le grand veneur du royaume, qui prend soin de la pêche aussi bien que de la chasse des bêtes sauvages, fit tirer d'un grand réservoir bâti de pierre de taille, au milieu de la rivière, six petits crocodiles dressés à venir prendre de la viande que les pêcheurs leurs présentent au bord du réservoir, et par ce moyen ils souffrent qu'on leur attache un cordon de soie gros comme le petit doigt à un anneau qui leur perce la mâchoire supérieure. Étant ainsi attachés par le museau, on les jette dans la rivière où ils vont de tous côtés, particulièrement dans les fosses les plus profondes, chercher de gros poissons, et aussitôt qu'ils ont pris un brochet, une carpe, une truite, ils l'apportent à celui qui tient le cordon dont ils reçoivent en récompense de leur prise un morceau de viande qu'ils mangent. ...

 

 

Les crocodiles remplacent les galériens : 

 

« Lorsque nous eûmes pêché pendant deux heures et pris quantité de poissons monstrueux en grandeur, on remit ces petits crocodiles dans le réservoir et l'on en prit six autres beaucoup plus grands. En les prenant, on leur passait un gros bâton d'un bois extrêmement dur à travers de la gueule, et l'on attachait ce bâton à leur tête avec une têtière de cuir renforcée d'une chaînette de fer. Aux extrémités de ce bâton il y a deux gros anneaux où l'on attache deux cordons de soie qu'on noue aux bouts du bâton qui est dans la gueule du crocodile, ce qui fait que ces effroyables bêtes, ainsi attachées queue à queue, paraissent disposées comme les attelages de nos charrettes de France. Étant tous six enharnachés comme je viens de dire, on les attache à la proue de la galère du roi, et l'homme qui les gouverne ayant donné un coup de fouet, ils commencèrent à tirer ce vaisseau avec tant de violence qu'ils allaient en remontant ce rapide fleuve plus vite que cinquante rameurs favorisés des voiles et du vent n'eussent pu faire aller au courant de l'eau. Je vous avoue que surprise ne fut jamais plus grande que la mienne, et si je n'avais vu la chose de mes propres yeux, je ne la pourrais jamais croire ».

 

 

 

Une fusée vers la lune et l'invention du parachute :

 

L'imagination de Furtetière est débridée : «  Cela je n'ai presque point le courage de vous rien écrire, car assurément tout ce qui me reste à vous dire ne vous paraîtra que des bagatelles en comparaison d'une chose si  bizarre et si étonnante. Ce n'est pas que le feu d'artifice qu'on fit jouer à minuit ne fût passablement beau. Il y avait des fusées volantes grosses comme un de nos muids, et longues à proportion, dont la baguette était faite d'un moyen mât de navire. Elles montaient au-dessus de la moyenne région et elles jetaient une si grande lumière qu'elles éclairaient six lieues de pays à la ronde, comme si le soleil avait encore été sur l'hémisphère. L'inventeur de ce feu d'artifice s'assit sur le bout d'une de ces fusées à laquelle il fit mettre le feu, et fut transporté en l'air plus haut que quatre clochers. La fusée étant au bout de son feu et prête à retomber toute lumineuse par la quantité d'étoiles qui en sortaient de moment en moment, l'ingénieur ouvrit une espèce de parasol qu'il avait porté avec lui, lequel étant étendu n'avait guère moins de trente pieds de diamètre. Ce parasol était fait de plumes si légères que l'air les soutenait sans peine, comme nous voyons en France ces machines de papier en forme d'oiseaux appelés cerfs-volants, que les enfants font promener dans l'air attachés au bout d'une petite corde extrêmement longue, de sorte que cet ingénieur porté sur ce grand parasol, vint à terre environné de toutes ces étoiles, aussi doucement que s'il avait eu des ailes.

 

Les siamois connaissaient les feux  d'artifice, nous en avons encore la trace dans  les nombreux festivals des fusées mais celles-ci sont faites en général dans un morceau de bambou et n'ont pas la taille d'un muid (tonneau de 2 ou 3 mètres cubes selon les régions) (5). Furetière a évidemment connu le célèbre « Voyage dans la lune » de Cyrano de Bergerac publié en 1657.

 

 

Un armement d'avant-garde :

 

Il est évident que ce royaume de géants avait pour se défendre des armes à la hauteur de ses richesses. La capitale abrite en effet un canon  de 52 pieds (environ 17 mètres) qui lance des obus de 180 livres (environ 90 kilos) avec une portée de 7 lieux (environ 28 kilomètres). A cette époque de la réorganisation de l'artillerie par Louvois, les pièces d'artillerie les plus puissantes avaient une longueur d'environ 3 mètres, lançaient des boulets de 48 livres (24 kilos) avec une potée efficace d'environ 2 kilomètres. Notons que, contrairement aux conceptions balistiques de l'époque, la puissance d'une arme à feu n'est pas fonction de la longueur de son canon et de son calibre. Le canon de la très célèbre « Grosse Bertha » ne faisait que 5  mètres de long.

 

 

Cette description du Siam vue par l'abbé de Ch*** occupe moins de 10 pages de ce recueil qui en comporte 400, elle est plaisante mais il n'est pas certain que l'abbé ait apprécié ce genre d'humour, pas plus que ses confrères de l'Académie qui l'ont exclu n'apprécièrent son esprit caustique.

 

NOTES

 

(1) Peur-être y en a-t-il eu d'autres ?

« Furetiriana ou les bons mots et les remarques d'histoire, de morale, de critique, de plaisanterie et d'érudition », de M. Furetière, Paris, Thomas Guillain, 1696, in-12, 378 pages.

« Furetiriana  ou Les bons mots, etc., etc. …..». Seconde édition.   Lyon, Thomas Amaulry, 1696.

« Furetiriana... ». Bruxelles, 1696.

 

 

« Furetiriana... » Amsterdam, 1701.

«  Furetiriana... » Édition de 1708

«  Furetiriana... » Édition en néerlandais en 1711

 

Il a été réédité en 2011.

 

(2) Parmi les centaines d'anecdotes de l'ouvrage, je n'en cite que deux qui m'ont amusé bien qu’elles ne concernent pas le Siam : « Monsieur de P***** en voyant jouer une comédienne qui était belle dit ah voilà cette carogne qui a donné la ***** à mon fils. Pardonnez-moi répondit un acteur spirituel  elle l'a encore ». Et une autre « Il est dangereux de s'attaquer à un homme qui a de la répartie : S**** Un médecin de Montpellier n'était pas aimé d'un officier de la suite du Cardinal. Celui-ci dit de façon à être entendu On dit que S**** est savant, je veux bien être pendu s'il sait quelque chose. Tu te trompes mon ami répondit le médecin car je sais bien que tu es cocu ».

 

(3) Cette liste n'est évidemment pas limitative :

 

En 1676, Jean-Baptiste Tavernier publie son ouvrage en deux volumes « Les six voyages de Jean-Baptiste Tavernier, qu'il a fait en Turquie, en Perse et aux Indes

Perse, et aux Indes pendant l'espace de quarante ans et par toutes les routes qu'on peut tenir, accompagnés d'observations particulières sur la qualité, la religion, le gouvernement, les coutumes el le commerce de ces pays avec les figures, le poids et la valeur des monnaies qui y ont cours ». Il consacre dans le second volume 7 pages au Siam. Il fut un pionnier du commerce français vers l'Asie. L'ouvrage n'est pas sans intérêt, il a été réédité en 2005 et 2014, mais ne nous apprend rien sinon quelques poncifs: le roi est le plus riche de tous les monarques d'Asie et toutes les idoles y sont d'or massif. Ce sont plutôt les conseils pratiques d'un commerçant à l'usage des autres ou éventuellement des missionnaires. Nous verrons qu'il est à peu près certain que Furetière a eu connaissance de cet ouvrage.

 

Les deux ambassades envoyées par Louis XIV à la Cour de Siam en 1685 et 1687 nous ont valu toute une série de relations de voyages qui, pour traiter du même sujet, n'en sont pas moins fort différentes de ton : les fortes personnalités de leurs: auteurs s'affirment dans chacune d'elles de la manière la plus éclatante. 

 

« La Relation de l'ambassade de M. le Chevalier de Chaumont » dont la première édition est de 1686  est le rapport officiel de la première expédition:

 

« Les  Voyage de Siam des Pères Jésuites », du Père Tachard, la relation du premier voyage a été publiée en 1686 et la seconde en 1688, alliant au souci des intérêts de la religion en prétendant à la  conversion certaine du roi donc de ses sujets, en flattant les intérêts du commerce en y ajoutant  la prétention à une documentation scientifique qui n'est pas toujours, loin s'en faut de grande qualité. N'oublions pas une évidente flagornerie à l'égard en particulier de Phaulkon, le premier ministre du roi Naraï.

 

En 1687 le « Voyage de Siam » de l'abbé de Choisy est publié à Amsterdam et la même année son auteur est élu à l'Académie française.

 

En 1688, Nicolas Gervaise publie son « Histoire naturelle et politique du royaume de Siam ». Il n'appartenait à aucune des deux ambassades mais tenait ses sources essentiellement des prêtres des Missions étrangères qui rendaient fidèlement compte de leur mission à leurs supérieurs de Paris.

 

« Le Royaume de Siam » de la Loubère, en 1691, plus tard membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et de l'Académie française en 1693 est une véritable encyclopédie du Siam appuyée sur une solide documentation toujours utile à consulter et difficile à prendre en défaut.

 

Chez le père Tachard et l'abbé de Choisy, il est constant que leurs ouvrages, quel que soit le plaisir que l'on ait à les consulter, fourmillent d'erreurs grossières. Doit-on insister ? Elles sont excusables chez un auteur qui n'a jamais eu l'occasion de voyager en profondeur au Siam.

 

Les mémoires du Chevalier de Forbin ne furent publiés qu'en 1730. Elles révèlent en tous cas qu'il ne fut jamais dupe de la prétendue énormité de la richesse du pays du roi NaraÏ.

 

(4) Voir notre article A 435 - LE DERNIER DES CADEAUX DU ROI NARAI Á LOUIS XIV ET LE SEUL CONNU Á CE JOUR A RETROUVÉ SA PLACE Á VERSAILLES EN 2018

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2021/08/5-le-dernier-des-cadeaux-du-roi-narai-a-louis-xiv-et-le-seul-connu-a-ce-jour-a-retrouve-sa-place-a-versailles-en-2018.html

 

(5) Voir notre article A 233 - LE FESTIVAL DES FUSÉES EN ISAN, RITUEL MAGIQUE OU TECHNOLOGIE D’AVANT-GARDE POUR PROVOQUER LA PLUIE ?

 

 https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2017/07/a-233-le-festival-des-fusees-en-isan-rituel-magique-ou-technologie-d-avant-garde.html

 

 

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30 juin 2021 3 30 /06 /juin /2021 13:24

พระอิสระมุนี

 

Nous vous avons parlé il y a quelques semaines de l’ « affaire » du moine Phra  Nikonthammawadi (พระนิกรธรรมวดี) qui – au début des années 90 - fit l’objet d’une intense couverture médiatique, pas toujours de bon aloi, tenant au moins pour partie à l’appartenance de ce prédicateur charismatique à une branche controversée et activiste du bouddhisme.

 

 

Il avait enfreint l’une des règles essentielles, s’abstenir de l’œuvre de chair, et avait succombé à la tentation.  Nous avons ensuite parlé de celle de Phra Yangtra (พระยันตระ), ayant lui aussi enfreint la règle de l’abstention de l’œuvre de chair, mais qui se trouvait peut-être aussi au centre de querelles entre les diverses sensibilités du bouddhisme thaï. (1).

 

 

Dix ans plus tard éclata un autre scandale qui fut à peine moins médiatisé mais qui concernait un moine devenu par ses talents de prédicateur le « Directeur spirituel » de la famille de celui qui était alors le lieutenant-colonel Thaksin  Chinnawat  (พ.ต.ท.ทักษิณ ชินวัตร), l’étoile politique montante dans la vie politique thaïe.

 

 

Phra Isaramuni (พระอิสระมุนี) connu aussi sous le nom de Phraphiraphon  Techapanyo (พระพีระพล เตชะปัญโญ), de son nom de naissance Banharn (นายบรรหาร) fut d’abord abbé du temple de Thammavihari situé dans le district de Kaeng Krachan (อำเภอแก่งกระจาน) dans la province de Phetchaburi (จังหวัดเพชรบุรี).

 

 

Il appartient à une tradition vouée à la méditation, le Vipassana. Il devint rapidement directeur de conscience non seulement de Thaksin mais aussi de son épouse Photchaman  Chinnawat (พจมาน ชินวัตร).

 

 

Il fut initialement adjoint de Phra Phothiyanthen (พระโพธิญาณเถร) connu aussi sous le nom de Luangpucha Suphattho (หลวงปู่ชา สุภัทโท), maître de méditation et prédicateur célèbre, pur Isan originaire de la province d’Ubon Ratchathani (อุบลราชธานี) et ce dans le temple de Nongpaphong  (วัดหนองป่าพง)  dans le district de Warincharap (อำเภอวารินชำราบ) dans la province d'Ubon Ratchathani (จังหวัดอุบลราชธานี).

 

Au début des années 90, un conflit éclata avec les moines reposant – semble-t-il – sur de fausses accusations de détournement de fonds  à son encontre. Il se rend alors dans la province de Phetchaburi (จังหวัดเพชรบุรี). Il s’installe dans la région de Pala-u (ป่าละอู) dans le sous-district de Padaeng (ตำบลป่าแดง), district de  Kaeng Krachan (อำเภอแก่งกระจาน) et crée un temple Thamwihari (วัดธรรมวิหารี) destiné à la méditation, qui n’a depuis lors cessé de prospérer. Il devint très rapidement célèbre pour ses prêches sur l’éthique bouddhiste. Ses sermons sont diffusés massivement sur cassettes. En dehors de toute philosophie, il n’a pas étudié dans l’une des prestigieuses universités bouddhistes, de toute distinction flatteuse et de toute science exégétique, il s’en est libéré et conseille d’apprendre le Dharma de façon concrète. Il y acquiert le nom d’Isaramuni.

Il y a incontestablement du Saint Bernard en lui : Au lent cheminement de la raison vers la vérité je préfère  l’envol de la pensée sous l’impulsion du cœur. Que m‘importe la philosophie ! Mes maitres ne m’ont pas appris à lire Platon ni à démêler les subtilités d’Aristote mais ils m’ont appris à vivre, et, croyez-moi, ce n’est pas une petite science.

 

En 1996, un beau-frère de Thaksin  lui donna l’enregistrement de l’un de ses sermons. À cette époque, il était parvenu à la tête du Palang Dharma Party  (พรรคพลังธรรม) que l’on peut traduire par parti des forces morales, parti alors associé au groupe bouddhiste fondamentaliste Santi Asok (กลุ่มสันติอโศก) auprès duquel, sans en être membre, il cherchait à étendre son influence.

 

En 1996, au milieu des bouleversements politiques, il était victime de stress, d’insomnies et de manque d’appétit. Après avoir écouté le sermon enregistré, il lui sembla avoir trouvé la lumière directrice et rendit immédiatement visite à l’abbé du temple de Dhammavihari à Phetchaburi. Au cours d'un entretien d'une heure, le moine lui dit de cesser de souffrir. Peu de temps après, il décida de démissionner de ses fonctions de chef du parti Palang Dharma. Il fonda alors le parti Thai rak thai (ไทยรักไทย), les Thaïs aiment les Thaïs. Ce fut le début de sa fortune politique. En janvier 2001, le parti remporta une victoire éclatante aux élections et Thaksin devint Premier ministre. Il continua à se tourner vers Phra Isaramuni. pour recueillir ses conseils, déclarant par exemple en juin 2001  que le moine était « son médecin pour la maladie de l’âme ».

Lui-même et son épouse suivaient son enseignement alors fort répandu dans les médias ainsi que ceux de Buddhadasa Bhikkhu (พุทธทาสภิกขุ) fondateur d’un temple voué à la méditation appelé Wat Suanmokphalaram (วัดสวนโมกขพลาราม) situé au sud à Chaya (ไชยา) dans la province de Suratthani (สุราษฎร์ธานี).

 

Ainsi, le couple se rendait souvent consulter le saint moine Phra Isaramunui. L’année 2000, le fils de Thaksin, Phanthongthae  Chinnawat (พานทองแท้ ชินวัตร) fit son temps de moine temporaire en étant ordonné et étudiant le Dharma avec Phra Isaramunui.

 

Lui et son épouse lui ont apporté un soutien matériel en faisant une donation de 6 millions de baths (environ 160.000 euros) pour la construction d’une salle de réunion dans l’enceinte du temple. Ils lui offrirent  une berline Mercedes Benz et une Honda Civic pour faciliter ses voyages de prédication.

 

En octobre 2001, la chaîne de télévision ITV dévoilait l’existence de relations sexuelles avec une Dame Sikasao (สีกาสาว) en produisant comme justificatifs une correspondance de 10 pages et des cassettes audio.  Ces documents avaient pour origine une employée licenciée de la société qui diffusait les cassettes des sermons, qui avait probablement dérobé les correspondances. 

 

Cette  relation surnommée Nit (นิด) aurait été divorcée, âgée d’une quarantaine d’années et employée d’une organisation internationale. Elle aurait eu un enfant du moine.

 

Cette information reposant sur ces origines douteuses valut à la chaîne ITV en 2001 le prix du meilleur documentaire « Sangchai Sunthornwat » (รางวัล แสงชัย สุนทรวัฒน์) décerné par l'Association des journalistes de Thaïlande en 2001 (samakhomnakkhaonaknangsuephimhaengprathetthai สมาคมนักข่าวนักหนังสือพิมพ์แห่งประเทศไทย)

 

Lorsque l’affaire a éclaté, Phra Isaramuni, après avoir brièvement tenté de se dire victime d’une cabale, a discrètement quitté la robe safran et a disparu de la vue du public. 

 

Cabale probablement dans le but évident de déstabiliser Thaksin qui continuera à occuper ses fonctions de premier ministre avant d’en être chassé par le coup d’État de 2006.

 

Il s’est contenté de faire part de sa stupéfaction et de faire savoir à la communauté bouddhiste que ce qui comptait pour lui, c’était l’enseignement.

 

En dehors de ses homélies, toujours diffusées sur cassettes ou Internet, Phra Isaramuni a également écrit plusieurs ouvrages de spiritualité :  Un guide de la pratique du Dharma pour échapper à la souffrance et à la mort (คู่มือการปฏิบัติธรรมเพื่อพ้นความทุกข)Philosophie au-dessus des nuages (ปรัชญาเหนือเมฆ), et bien d’autres parfois sous le nom de plume  de Asanyi  Winyu (อสัญญี วิญญู). 

 

Contrairement à l’affaire de Phra Nikonthammawadi antérieure de dix ans, et de celle de Phrayangtra, cette affaire a rapidement disparu de la presse. Il ne semble pas d’ailleurs qu’elle ait choqué beaucoup de monde. Doit-on conclure que les moines restent des êtres humains de sexe masculin jusqu'à leur mort. Dans une société où l'on s'attend à ce que les hommes laïcs soient sexuellement actifs jusqu'à ce que le grand âge les atteigne, et même alors avec la vente pratiquement libre de médicaments contre les défaillances, faut-il s’étonner de nombreux moines subissent la tension entre leur célibat monastique et leurs désirs sexuels masculins ?

 

Ce n’est de toute évidence que par l’implication au demeurant très indirecte de Thaksin que la presse s’empara de l’affaire alors qu’il s’agit effectivement d’un scandale qui en réalité ne le concernait pas et qu’il en eut bien d’autres à son actif.

 

Les sources au sujet de Phra Isaramuni sont d’ailleurs squelettiques en dehors de Wikipédia en thaï.

 

https://th.wikipedia.org/wiki/อิสระมุนี

 

L'article ne nous donne aucune précision sur la vie de Phra Isaramuni avant et après le scandale. Il conclut en demandant l’aide de contributeurs qui ne semblent pas s’être manifestée à cette heure.

NOTES

 

(1) Voir nos articles

A 428 - L’AFFAIRE DE PHRA NIKONTHAMMAWADI (พระนิกรธรรมวดี) : LE PRÉDICATEUR A LA VOIX D’OR (พระนักเทศน์เสียงทองแห่งยุค)

A 429 - L’AFFAIRE DE PHRA YANGTRA (พระยันตระ), MOINE « CRIMINEL » ET SES SINGULIÈRES ZÔNES D’OMBRE

 

 

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26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 12:53

พระยันตระ

 

Cette affaire qui suit celle de quelques années celle du moine Phra Nikon qui avait violé son obligation canonique de célibat fit grand bruit à son époque dans la presse locale en particulier mais elle fut relayée de façon souvent délibérément erronée par la presse occidentale, française en particulier, qui s’est répandu en sarcasmes sur ce moine « criminel » (1).  

 

 

L’impact dans la presse locale, ce sont essentiellement les deux quotidiens anglophones, The Nation et le Bangkok Post ouvertement hostiles. On peut s’interroger sur l’impact réel de ces deux quotidiens dont le tirage est au maximum de 75.000 exemplaires dans un pays de 70 millions d’habitants. Quant à la presse occidentale, il s’agit essentiellement de journaux à. scandale qu’il est inutile de citer.

 

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un bref préalable s’impose.

 

En droit français, nous faisons la différence entre un crime qui rend son responsable justiciable de la Cour d’assises et un délit qui rend son responsable justiciable du tribunal correctionnel. Un assassin est un criminel, un voleur de poules est un délinquant.

 

 

Le droit pénal thaï est régie par la « Loi criminelle » (กฎหมายอาญา) et celui qui la viole, que ce soit un assassin ou un voleur de poules devient un « criminel » alors que nous préférons parler de « délinquant » quand il ne s’agit pas d’un « criminel » Tout ceci va sans dire mais va mieux en le disant !

 

 

Il y a plus d’un quart de siècle donc,  un moine avait gagné la ferveur des  bouddhistes de la Thaïlande et de l’étranger. Nombreux étaient les politiciens nationaux qui venaient lui rendre hommage. Jeune et bien de sa personne, il prêchait le dharma à tel point qu’il remplissait Sanam Luang (สนามหลวง) lorsque l’occasion lui était offerte d’y prêcher. Son nom de moine était Phrayantra  Omrophikkhu  (พระยันตระ อมโรภิกขุ).

 

 

 Il est né sous le nom de Winai Laongsuwan (วินัย ละอองสุวรรณ) le 14 octobre 1951, dans le village de Banbangbo  (บ้านบางบ่อ) dans le district de Pak Phanang (อ.ปากพนัง) dans la province sudiste de Nakhon Si Thammarat (นครศรีธรรมราช). Il était le plus jeune de sept enfants d'une famille de la classe moyenne propriétaire d’une exploitation de cocotiers. Il effectua ses études secondaires à Pak Phanang puis poursuivit ses études à Bangkok au Bangkok Technical College où il se spécialisa dans le tourisme. Après avoir obtenu son diplôme en 1970, il travailla pendant quatre mois comme guide touristique et hôtelier à l'hôtel Dusit Thani. Il aurait été influencé par la lecture de l’ouvrage en anglais Handbook of Mankind (Manuel de l’humanité) de Buddhadasa Bhikkhu  (พุทธทาสภิกขุ), le théologien et guide spirituel, voix dominante en thaï pendant une grande partie de la seconde moitié du XXe siècle bien que controversé par une partie de la communauté bouddhiste. Il devint triste face à la détresse de l'humanité et décida de poursuivre le chemin de la liberté spirituelle.

 

 

.Il  quitta son emploi et se rendit avec un ami sur l'île de Koh Samet (เกาะเสม็ด) où il passa un an dans un isolement presque complet comme ermite. Grâce à la méditation et à la pratique des disciplines yogiques, il acquit la réputation d’avoir acquis des pouvoirs surnaturels. Il quitta Koh Samet et se rendit au Népal où il continua ses pratiques ascétiques. Il y apprit que dans une vie antérieure, il avait été un brahmane népalais dont il prit le nom, Yantra. Revenu en Thaïlande en 1972, il passa les deux années suivantes à alterner entre étudier avec Bouddhadsa au Wat Suanmokphalaram (วัดสวนโมกขพลาราม) situé au sud à Chaya (ไชยา) dans la province de Suratthani (สุราษฎร์ธานี) et à pratiquer l'ascétisme dans des régions reculées du sud de la Thaïlande.

 

 

Le 6 mai 1974, il fut été ordonné sous le nom de Phrayantra  Omrophikkhu  (พระยันตระ อมโรภิกขุ) au temple Rattanaram (วัดรัตนาราม) dans son village de naissance. Il continua alors à suivre un régime strict de méditation, souvent dans la forêt, renforçant ainsi sa réputation de moine d’un niveau spirituel élevé.

 

 

Il commença à être crédité par certains comme ayant des pouvoirs miraculeux. Son temple d’origine appartient à la branche traditionaliste Songthamyutinikai (สงฆ์ธรรมยุตินิกาย).

 

 

Ses prêches déchainent l’enthousiasme tant dans le pays qu’à l’étranger. Sous sa direction, plusieurs temples sont construits, portant tous le nom de Suyontaram : Watpa suyontaram (วัดป่าสุญญตาราม) dans la province de  Kanchanaburi (กาญจนบุรี) ou le Watpa suyontaram  en Australie. Il fut invité à prêcher dans le monde bouddhiste et à l’étranger.

 

 

Il est essentiel de noter qu’il a commencé sa carrière religieuse en suivant les traces d’un moine de la forêt qui acquiert un pouvoir spirituel en adhérant strictement à la discipline, en se consacrant à la méditation et en vivant une vie ascétique pendant de longues périodes presque isolé de la vie sociale normale. Pendant la période où il était en retrait du monde, le pays subissait un bouleversement politique qui a commencé avec le renversement de la dictature militaire sous l'action des étudiants en 1973, qui a conduit à la contre-révolution militaire de 1976 et une quasi-guerre civile en 1977-80. A cette époque, beaucoup dans le pays se tournaient vers les moines qui renonçaient au monde pour un bénéficier d’un réconfort spirituel en temps de crise.

 

 

Rappelons un épisode de sa vie monastique : En 1979, lors d'un pèlerinage en Birmanie, il fut arrêté en raison d'un malentendu sur son statut à l’égard de l’immigration. Il passa plusieurs mois dans les prisons birmanes où il gagna un immense prestige parmi les détenus et même les gardiens. Il revint en Thaïlande en héros.

 

 

C’est alors que le nombre de ses adeptes lui permit d’établir en 1985 son premier monastère de la forêt à la frontière birmane, le Suyontaram dans la province de Kanchanaburi dans le village de Kroeng Kravia (บ้านเกริงกระเวีย) district de Sangkhlaburi  (สังขละบุรี) dans une réserve forestière avons-nous dit. Ce monastère allait devenir le centre d'un réseau de monastères, en Thaïlande et à l'étranger, dédiés à la pratique du Dharma, temples que Phra Yantra appelait Sunyonta ce qui en pali signifie le « vide » ou le « néant». En 1994, il y avait 20 monastères Suyontaram  dont beaucoup à l'étranger. La même année que le premier monastère Suyontaram  fut fondé, il entreprit une série de voyages à l'étranger financés par des disciples pour enseigner son interprétation du Dharma : Finlande (1986), Yougoslavie (1987), aux États-Unis- Californie, (1988), Australie (1989 et 1990). À son retour en Thaïlande en août 1991, le journal Matichon de Bangkok le décrit comme la nouvelle « superstar »

 

 

A la fin de 1993 toutefois, alors qu’il était âgé de 40 ans, le scandale éclata. Son aspect physique avantageux et son charisme lui avait acquis le dévouement admiratif de nombreuses femmes. A cette date plusieurs portèrent plainte auprès du conseil d'administration du sangha en affirmant qu’il avait eu des relations sexuelles avec elles. L’une d’entre elle l'accusa d'avoir vécu avec elle pendant de nombreux mois alors qu'ils étaient en Europe et d'avoir engendré une fille, née au Cambodge et maintenant citoyenne américaine. Elle affirma que Yantra l'avait séduite sur le pont d'un bateau de croisière alors qu'elle naviguait de la Suède à la Finlande. Ce groupe de dévotes parla alors de comportement inapproprié. Deux européennes, une musicienne danoise, et une psychologue allemande, affirmèrent alors qu’il avait eu des rapports sexuels avec elles. Ces plaignantes produisirent pour preuves des enregistrements téléphoniques sur bande magnétique sans préciser dans quelles conditions ces documents avaient été obtenus. Phra Yantra  se défendit farouchement en prétendant être victime d’une organisation de chantage provenant d’une organisation de racketteurs ayant l'intention de le détruire.

 

 

Les accusatrices trouvèrent le soutien d'un autre moine charismatique, également disciple de Buddhadasa qui avait acquis une réputation de prêcheur émérite pour ses sermons à la télévision. Vilipendant les moines dotés de pouvoirs surnaturels, il suggéra au début de l’année 1994 que les accusations portées contre Phra Yantra dont il était ouvertement jaloux, étaient réelles. Tout au long de l’année 1994, l'histoire se répandit dans la presse qui ira même jusqu’à la comparer à celle de O.J. Simpson aux États-Unis, ce joueur de football américain accusé d’un double meurtre.

 

 

La dame séduite et sa fille subirent des tests ADN et défirent Phra Yantra de s’y soumettre. Il refusa  catégoriquement et le Conseil du  Sangha affirma que son statut l’empêchait de le forcer à le faire. La presse ne craignit pas d’inviter le Premier ministre Chuan Leekpai (ชวน หลีกภัย) à intenter une action en justice contre lui, mais le gouvernement déclara  qu'il n'avait aucune compétence en la matière.

 

 

On se demande sur quels fondements il aurait pu le faire puisque, quoiqu’en ait pu affirmer péremptoirement la presse occidentale, un « comportement inapproprié »  religieusement n’est pas un viol. Viol ou « comportement inapproprié » ? La différence est tout de même substantielle. Le code pénal thaï en son article 276 stipule « Quiconque a des rapports sexuels avec une femme qui n'est pas épouse, contre son gré, en la menaçant par quelque moyen que ce soit, en commettant un acte de violence, en profitant du fait que la femme se trouve dans l'incapacité de résister, ou en faisant en sorte que la femme le prenne pour une autre personne, sera puni d'un emprisonnement de quatre à vingt ans et d'une amende de huit mille à quarante mille bahts ».

 

 

Il semble évident que s’il y avait eu crime de viol et non une simple infraction, aussi grave soit-elle à la Vinaya, des rapports sexuels, là où les victimes auraient raisonnablement du aller porter plainte à la police et non aux autorités religieuses.

 

Au début de l’année 1995, d'autres preuves surgirent confirmant que Yantra avait rompu son vœu de célibat. Il fut produit des reçus d’un compte American Express qui lui avait été ouvert par l’une de ses richissimes admiratrices. Ces reçus, portaient la signature et le nom de Yantra tel qu'il apparaissait sur son passeport. Ces dépenses concernaient des « services » contractés dans des bordels en Nouvelle-Zélande et en Australie. Le Conseil suprême du Sangha, considérant que ces preuves étaient solides, décida de défroquer Yantra.  Cette décision prévalut sur celle d’un conseil monastique local de la province natale de Yantra, Nakhorn Sithammarat, qui l’avait lavé de ces accusations. Yantra ne se plia pas directement à cette décision canonique. Il abandonna certes la robe safran mais la remplaça par une robe verte pour continuer sa mission religieuse sous son nom de Winai Laongsuwan : Les médias lui attribuèrent alors les sobriquets de Ching le vert (จิ้งเขียว), Samiyanda (สมียันดะ) ou encore Yanda (ยันดะ).

 

 

Mais la loi « criminelle » va le poursuivre ! Que sa robe ne soit plus safran mais verte l’expose éventuellement aux sanctions des dispositions de l’article 208 « Quiconque, s'habillant ou utilisant à tort un symbole qui le fait apparaitre comme un moine ou un novice bouddhiste, un saint homme ou un ecclésiastique de quelque religion que ce soit de manière à tromper une autre personne qu'il est lui-même, sera emprisonné pendant un an ou une amende de deux mille bahts ».

 

Jusque-là, ce n’est pas bien méchant. Par contre, il fut accusé d’avoir diffamé le patriarche suprême. Faribole direz-vous ? Il se trouve que cette diffamation, pour autant qu’elle existe- nous ignorons les termes utilisés à l’égard de ce dignitaire - le rend justiciable d’une peine de 5 à 15 ans de prison et d’une amende allant de 10 à 30.000 baths, autant qu’un viol. La première accusation au sens de notre droit est un délit, l’autre un crime. Mis en liberté sous caution, il l’abandonne et se réfugie à Singapour d’abord, aux Etats-Unis ensuite. Il lui y est d’abord reproché de n’avoir pas déclaré qu’il avait fait l’objet de poursuites pénales dans son pays d’origine mais comme nous le verrons, les faits qui lui sont reprochés en Thaïlande, ne sont pas répréhensibles aux États-Unis.

 

Le gouvernement thaï se donna toutefois le ridicule de demander son extradition. Ridicule ? Il suffit de lire le traité d’extradition entre la Thaïlande et les États-unis du 30 décembre 1922, bientôt centenaire. Pour qu’un national thaï soit extradé, encore faut-il que les infractions commises en Thaïlande le soient également aux Etats Unis.

 

Or, se parer du costume d’un religieux bouddhiste ou pas ne semble pas répréhensible outre-Atlantique et le délit de diffamation n’y est pas sanctionné en vertu du principe constitutionnel que la liberté de la parole et des écrits est sacrée. L’extradition fut naturellement refusée. Il conservait malgré ses problèmes judiciaires un grand nombre de partisans essentiellement dans sa province natale de Nakhon Sithammarat - le considérant comme victime centrale d’un complot organisé pour affaiblir le bouddhisme.

 

 

Aux États-Unis, sous son nom de Winai Laongsuwan, il reprit la robe jaune, se laissa pousser les cheveux et la barbe ! Il continua à jouer son rôle de maître spirituel bénéficiant de nombreux fidèles dans la communauté d’origine thaï dans son centre spirituel de Los Angeles.

 

 

 

En avril 2014, il effectua un retour spectaculaire en Thaïlande. Il bénéficie en effet  de la prescription de 15 ans pour les faits qualifiés de criminels.

 

 

 

A-t-il bénéficié de l’asile politique ? Nous avons des réponses contradictoires. Il lui aurait été accordé par le juge de l’immigration en 1997 par une décision dont le gouvernement américain aurait relevé appel. Nous n’avons pas pu en savoir plus (2). Au demeurant, cette décision, aurait été parfaitement moralement et juridique justifiée, les deux faits pour lesquels il était poursuivi en Thaïlande ne pouvaient être réprimés par la loi américaine. Il était parfaitement plausible de parler de persécutions religieuses.

 

 

Son retour au pays n’est pas passée inaperçue. Il n’est plus moine au sens ou l’entend le Sangha mais il a ouvert dans sa région natale un centre de méditation, un ashram (อาศรม) où les fidèles qui viennent écouter son enseignement du Dharma sont nombreux.

 

 

Il est permis sans porter atteinte au respect que nous devons au bouddhisme thaï et à sa représentation officielle, de poser quelques questions.

 

Il fut traité de criminel ? Il y a une certitude, c’est qu’il n’a pas été poursuivi pour viol mais pour avoir été en infraction avec les canons bouddhistes. Une faute certes mais qui peut s’expliquer sans que nous ayons à la justifier par un physique avantageux et un incontestable talent oratoire.

 

Ne peut-on, eu égard à l’acharnement manifesté à son égard y voir une traduction des différentes querelles internes qui agitent le bouddhisme thaï comme ce fut peut être le cas pour Phra Nikon.

 

A-t-il ou n’a-t-il pas bénéficié de l’asile politique aux Etats Unis ? L’admettre ouvertement serait alors admettre qu’il peut y avoir des persécutions religieuses en Thaïlande.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article A 428 - L’AFFAIRE DE PHRA NIKONTHAMMAWADI (พระนิกรธรรมวดี) : LE PRÉDICATEUR A LA VOIX D’OR (พระนักเทศน์เสียงทองแห่งยุค)

(2) Quelques sites consultés, tous en Thaï :

https://www.thairath.co.th/tags/วินัย%20ละอองสุวรรณ

https://www.thairath.co.th/content/418465

https://www.posttoday.com/social/local/290729

https://www.komchadluek.net/news/scoop/234913

https://th.wikipedia.org/wiki/วินัย_ละอองสุวรรณ

 

 

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18 juin 2021 5 18 /06 /juin /2021 05:42

พระนิกรธรรมวดี

 

Lorsque nous avons parlé de ce qu’il est convenu, à tort ou à raison d’appeler « la crise du bouddhisme contemporain en Thaïlande », nous avons fait référence à la triste influence de la « société de consommation » et aussi à quelques scandales d’ordre sexuel à l’intérieur de certains temples mettant en cause certains moines  dont se sont emparés les médias parfois avec complaisance. Notre propos n’est pas de revenir sur un sujet d’ordre théologique qui ne nous concerne pas mais d’examiner d’un œil critique ce que furent certains de ces scandales, les plus criants essentiellement (1).

 

 

Il faut toutefois au préalable s’interroger sur ce que sont les obligations canoniques des moines.

Nous savons que tout bouddhiste doit respecter cinq préceptes que nous pouvons traduire sous cette forme  susceptible de multiples interprétations :

Ne pas prendre la vie - Ne pas prendre ce qui n'est pas donné. - S’abstenir du plaisir sensuel déplacé. - S’abstenir de prononcer de faux discours. -S’abstenir d’absorber des substances intoxicantes qui font perdre la tranquillité de l’esprit.

Nous nous sommes intéressés au point de savoir comment ils étaient interprétés dans la région du Nord-est ou nous vivons  (2). 

A ces cinq commandements généraux communs aux laïques, il est convenu d’en ajouter trois aux novices dans les temples  (Sammanen – สามเณร) : Ne pas manger depuis midi jusqu'à l'aurore du jour suivant - Ne pas savourer le parfum des fleurs et ne pas en porter sur soi - Ne pas s'asseoir sur des matelas ou sur des sièges qui auraient plus de douze pouces de haut.

 

 

Pour les moines, tout au moins ceux du bouddhisme theravada immensément majoritaire en Thaïlande, en Birmanie, au Sri Lanka et au Laos,  il en est 227 très longuement exposés dans le Vinaya (วินายา) qui provient directement de l’enseignement du Bouddha transmis oralement- et de façon probablement fidèle pendant des siècles et ensuite couchés par écrit en Pali au début de notre ère. C’est le détail des règles de vie auxquelles les moines doivent se soumettre, les plus contraignantes sont les quatre du Parajika (พาราจิกา) : un moine expulsé de la Sangha (สังฆะ) pour la violation de ces quatre préceptes ne pourra plus jamais entrer dans les ordres.

 

 

L’ensemble de ces préceptes se trouvent sans difficultés sous une forme ou sous une autre sur Internet (3). Chacun  de ces sites donne avec force détail les sermons de Bouddha qui sont à l’origine de la règle. Nous nous contentons de donner en annexe la liste résumée qu’en donne Monseigneur Pallegoix qu’il a probablement directement traduit des manuscrits originaux en pali. Il n’en donne qu’un bon tiers qu’il considère comme les plus saillants et évitant les sujets plus ou moins.  Nous soulignons  ceux de ces commandements qui con cernent plus ou moins directement les rapports des moines avec les femmes (4).

 

 

Si ces préceptes sont destinés à régler la vie des moines dans le moindre détail, il n’est pas évident (pour nous) qu’ils aient correspondu à une nécessité au temps du prélat et encore moins en 2021.

« Cette règle est si sévère et  si minutieuse » nous dit le prélat « qu'il est impossible aux phra de l'observer tout entière et avec fidélité. Elle donne une grande idée du détachement, de la mortification, de la patience et des autres vertus morales de Bouddha qui en est l'auteur ».

 

 

Lorsque les croyants n’étaient concernés que par les dix commandements dictés par Dieu à Moïse,  il était communément admis que même le juste péchait sept fois par jour (5).

Pour en revenir à ce qui est notre sujet, le premier de ces préceptes que l’on peut considérer comme l’équivalent du plus grave des péchés chez un moine bouddhiste est l’interdiction des relations sexuelles entre les êtres humains, ou des humains avec des animaux ou avec des cadavres. Chasteté donc hors toute tentation zoophile ou nécrophile ! D’autres interdits sont d’ailleurs directement liés à cette interdiction. Nous les avons soulignés dans l’extrait du texte de Monseigneur Pallegoix.

La raison de ces interdits est d’évidence et sans équivoque, elles rejoignent celles du célibat des prêtres : Pour un homme entré dans la vie monastique bouddhiste, le désir sexuel est considéré sans comme un obstacle à sa capacité à se consacrer à suivre le chemin de purification de Bouddha le Wisutthimakka (วิสุทธิมัคกา)

 

 

Or, la Thaïlande est un pays où la sexualité est fortement ancrée  dans la culture populaire : concours de beauté fréquents, femmes peu vêtues ornant les publicités omniprésentes pour le whisky et la bière, modes masculines et féminines mettant l'accent sur l'attrait sexuel. Plus encore que les simples représentations de la sexualité, il y a la facilité, en particulier pour les hommes, de trouver des partenaires sexuels hors mariage. Le pays a l'un des taux de prostitution les plus élevés au monde  généralement à peine déguisés en massage. A Bangkok par exemple, où plusieurs grands monastères bouddhistes sont pratiquement à côté de Patpong, le centre du commerce du sexe. Cette juxtaposition ne choque pas les Thaïs, mais ils s’indigneront lorsque certains moines succombent à la tentation, ce qu’ont dévoilé des scandales relativement récents  peut-être amplifiés avec complaisance par les médias.

 

 

L’AFFAIRE DE PHRA NIKONTHAMMAWADI (พระนิกรธรรมวดี) : LE PRÉDICATEUR A LA VOIX D’OR (พระนักเทศน์เสียงทองแห่งยุค)

 

Elle a éclaté dans les années 90-91. Né en 1956 dans la petite ville de Doinanglae Bansanpong (ดอยนางแล บ้านสันปง), tambon de Sansai (สันทราย), amphoe de Phrao (พร้าว), province de Chiang Mai (เชียงใหม่). Il fut ordonné à Phrao et devint abbé du temple de Doinanglae Bansanpong, un monastère ou la pratique de la méditation était avancée. Il poursuit ses études religieuses au Chittaphawan College (จิตตภาวันวิทยาลัย) situé dans la province de Chonburi (จังหวัดชลบุรี). Nous avons parlé de cet établissement fondé par le moine Kittiwuthotphikkhu (กิตติวุฑโฒ ภิกขุ) (6) et devint l’un de ses principaux partisan. N’oublions pas que c’est le moine qui au cours de ses sermons affirmait que tuer un communiste n’était pas un péché.

 

 

Nouvel abbé du temple, il en conduit la rénovation et devint rapidement célèbre comme prédicateur et ce bien au-delà de sa communauté locale. On vient de tout le pays pour l’entendre prêcher, ses sermons font souvent couler des larmes, et il y eut nécessité d'ouvrir sous son  patronage des dizaines de centres de pratique religieuse à travers le pays

 

 

En 1984 dans le collège de Bangkok, il rencontre une jeune étudiante de 17 ans, Onpavina Butkhunthong (นางอรปวีณา บุตรขุนทอง) qui devient l’une de ses ferventes adeptes. Pendant des années, leurs relations furent celles d’une disciple avec son maître spirituel.

 

Le scandale éclate en juin 1990 : il porte plainte contre Onpavina et sa famille pour l'avoir séquestré alors qu'il s'apprêtait à quitter Bangkok pour un voyage en Allemagne, l'avoir forcé à passer par un mariage simulé avec elle et a tenté de lui extorquer 5 millions de bahts qui étaient les fonds de son temple. Onpavina et les membres de la famille furent arrêtés à Phrao puis remis aux autorités de la banlieue de Bangkok, à Don Muang, là où les actes incriminés auraient eu lieu. De tels agissements contre l’un des moines les plus respectés du pays font rapidement le « Une » de la presse. C’est une véritable onde de choc. Onpavina et sa famille ripostèrent rapidement en déposant une accusation auprès d'un moine âgé de Don Muang affirmant que Phra Nikorn avait enfreint la règle du parajika en ayant des rapports sexuels avec elle à plusieurs reprises depuis 1988, mais était, en outre, le père de son enfant à naître. Elle avait effectivement bloqué son voyage vers l’Allemagne car elle pensait qu’il allait y nouer des relations avec une autre femme et souhaitait s’assurer que l’enfant aurait un père ? Les autorités judiciaires civiles refusèrent de poursuivre sur les accusations que Phra Nikorn en raison du manque de preuves. Les autorités religieuses par contre considérèrent, malgré ses dénégations, qu’il y avait eu violation de la règle du parajika. A la naissance de l’enfant, un petit garçon, le 11 octobre 1990, la presse en général hostile aux disciples de Kittiwuthotphikkhu prétendit voir dans les photographies en preuve évidente de la paternité. Phra Nikorn persista dans ses dénégations. Un tribunal monastique conclut à la reconnaissance de la paternité et considéra les témoins de Phra Nikorn avaient été incohérents. Il se vit donc  défroqué d’office mais avec possibilité d’appel devant la juridiction ecclésiastique supérieure et ensuite, devant le Conseil suprême de la Sangha. La procédure d’appel dura plusieurs mois. Phra Nikorn par ses avocats reprit alors les accusations d’origine contre Onpavina et sa famille. Ils obtinrent une réouverture des débats et l’autorisation de faire entendre de nouveaux témoins. Toutefois, avant que l'affaire ne puisse être jugée, le Conseil suprême de la Sangha, le 18 mars 1991, avait statué en considérant que Phra Nikorn avait effectivement violé la règle du parajika, devait déposer son habit monastique et quitter le monastère dans les 24 heures.

 

 

 

Après avoir passé quelques temps au Chittaphawan College, il retourna à Phrao échangeant la robe safran  contre la robe blanche d'un ascète religieux en jurant de suivre la discipline incombant aux moines même s'il n'était plus membre de l'ordre. Il a continua à proclamer son innocence et en engageant de nouvelles procédures contre Onpavina et sa famille qui aboutirent toutefois à un rejet définitif en 1993. Entretemps, il avait été poursuivi par le Département des forêts pour avoir construit un centre de méditation dans une réserve forestière en violation de la loi sur les réserves forestières nationales et condamné pour cela à un an de prison avec sursis. Il continua pendant un certain temps à mener sa vie d’ascète en robe blanche dans son centre de Phrao en étant entouré d’un  cercle de fidèles venant écouter ses homélies bien que son autorité morale ait été sapée. Ses procédures contre Onpavina et sa famille aboutirent en 1996 et 1997 à une condamnation pour parjure et déclarations mensongères à 22 mois de prison. Il connut d’autres mésaventures judiciaires en faisant l’objet de poursuites pour s’être présenté à un hôpital muni d’une carte d’identité périmée !

 

 

Il mourut paisiblement le 11 septembre 2014 d’un accident vasculaire cérébral et reçut un vibrant hommage des habitants de son village.

 

 

Son histoire fit l’objet d’un film (sous des pseudonymes évidemment) ce qui n’était peut-être pas du meilleur goût. Beaucoup de bouddhistes con sidérèrent que si le moine avait effectivement enfreint l’un de ses obligations et  non la moindre,  Onpavina n’était pas elle-même sans reproches. Le moine l’a-t-il séduite par son charisme ou l’a-t-elle fait tomber machiavéliquement dans ses rets ? Elle reste évidemment dans l’esprit d’une partie du public comme la femme qui a eu une histoire d'amour avec un moine - ce que la plupart des femmes thaïes n'oseraient pas faire.

Cette triste histoire est évidemment le fruit des multiples tentations qu'offre la société contemporaine et a été largement aussi médiatisée d'une façon souvent et systématiquement malveillante. Elle traduit souvent un « antimonachisme » parfois faisant apparaitre les moines souvent comme des pourceaux d'Épicure, gourmands et égrillards, dont l'hédonisme fait parfois un peu oublier le parasitisme. Même Monseigneur Pallegoix n’y échappe pas au moins indirectement : « Parmi la multitude des phra, on en rencontre quelques-uns qui sont vraiment d'une grande austérité, ils sont fidèles à leur règle, ne mangent que des légumes et surtout des pois ou des haricots….   L'oisiveté, la paresse, le vagabondage, l'orgueil, l'arrogance, la vanité, la gourmandise et l'immoralité sont autant de vices qu'il n'est pas rare de rencontrer chez les talapoins ».

Pour de nombreux bouddhistes, le meilleur moyen de ne pas succomber à la tentation se trouve dans le « bouddhisme de la forêt »  (7).

 

 

Il y a eu de tous temps de mauvais moines, de mauvais prêtres, de mauvais rabbins ou de mauvais Imans mais la presse n'était pas là pour répandre leurs erreurs. Contentons-nous de conclure que tout péché a sa miséricorde

 

 

Ses sermons enflammés sont toujours largement diffusés sur Internet

ANNEXE

 

Nous avons marqué de rouge dans cette liste reproduite de l’ouvrage de Monseigneur Pallegoix les préceptes qui concernent directement ou pas les rapports des moines avec les femmes :

 

 

Vous ne tuerez point les animaux et vous ne les frapperez pas.

Ne dérobez pas ce qui appartient à autrui.

Abstenez-vous des plaisirs charnels.

Ne vous attribuez pas vos mérites et ne-tirez pas vanité de votre sainteté.

Ne cultivez point la terre de peur de tuer quelque ver ou autre insecte.

Ne coupez pas les arbres parce qu'ils sont doués de vie.

Ne buvez pas de liqueur distillée, ni vin, ni aucune boisson enivrante.

Ne prenez point de nourriture quelconque  après-midi.

N'allez pas voir les comédies;

N'écoutez pas les concerts d'instruments.

Abstenez-vous des parfums et des eaux de senteur.

Ne vous asseyez pas dans un lieu de plus de douze pouces de haut.

Ne touchez ni or ni argent.

Ne vous entretenez pas de choses futiles.

Ne portez point de fleurs à vos oreilles.

Passez à travers un linge l'eau que vous voulez boire, de peur qu'il ne s'y trouve des animalcules.

Quand vous irez faire vos nécessités, portez de l'eau pour vous laver.

N'empruntez rien des laïques.

N'ayez avec vous ni couteau, ni lance, ni épée, ni aucune espèce d'armes.

Ne faites pas d'excès dans le manger. Ne dormez pas au-delà du nécessaire.

Ne chantez pas de chansons amoureuses.

Ne jouez pas des instruments de musique.

Ne jouez pas aux dés, aux échecs et autres jeux quelconques.

Prenez garde de branler les bras en marchant,

Ne faites pas de feu avec le bois de peur de brûler quelques insectes qui y sont logés.

Vous vivrez d'aumônes seulement et non du travail de vos mains.

N'administrez pas de médecine aux femmes enceintes, de peur de faire mourir l'enfant dans leur sein.

Ne portez point vos regards sur les femmes.

Ne faites aucune incision qui fasse sortir le sang.

Ne vous livrez pas au commerce; ne vendez rien

N'achetez rien.

Ne faites point claquer vos lèvres en mangeant.

Quand vous marchez dans les rues, il faut avoir les sens recueillis et tenir le talapat devant vous de  manière à ne pas voir au-delà de quatre coudées.

Tous les quatorzièmes de la lune, vous vous raserez les cheveux et les sourcils avec un rasoir de cuivre.

Quand vous êtes assis, vous devez avoir les jambes croisées et non étendues.

Après avoir pris votre nourriture, ne gardez point les restes pour le lendemain, mais donnez les aux animaux.

N'ayez pas plusieurs vêtements.

Ne caressez point les enfants.

Ne parlez point à une femme dans un lieu secret.

Ne nourrissez ni canards, ni poules, ni vaches,  ni buffles, ni éléphants, ni chevaux, ni cochons, ni chiens, ni chats.

En prêchant, quand vous expliquerez le bali, prenez garde de changer le sens.

Gardez-vous de dire du mal d'autrui.

Quand vous vous réveillez, levez-vous aussitôt,  pourvu toutefois qu'il fasse assez jour pour distinguer les veines de vos mains.

Ne vous asseyez pas sur une même natte avec une femme.

Ne montez pas une jument ou un éléphant femelle.

N'allez pas dans une barque qui aurait servi à  une femme.

Ne touchez pas une femme ni même une toute petite fille

Ne faites pas cuire du riz, parce qu'il a un germe de vie

Ne prenez rien les mains jointes qui ne vous ait été d'abord offert

Ne montez pas dans une maison à moins que quelqu'un ne vous invite à le faire.

Si en dormant vous songez à une femme, c'est un péché qu'il faut expier.

Ne désirez pas ce qui appartient aux autres.

Gardez-vous de maudire la terre, le vent, l'eau ou le feu.

Ne mettez pas la mésintelligence et la discorde parmi les autres.

Ne portez pas d'habillements précieux.

Ne vous frottez pas le corps contre quoi que ce  soit.

Ne portez pas de souliers qui cachent les talons.

Ne recevez aucune offrande des mains des femmes; elles doivent seulement les déposer devant vous.

 

 

Ne mangez rien qui ait vie, ni des légumes et des grains qui peuvent encore pousser ou germer.

Quand vous aurez mangé quelque chose, ne dites pas ceci est bon, cela n'est pas bon, ces discours sentent la sensualité.

Ne riez jamais aux éclats.

Ne pleurez pas la mort de vos parents et ne vous en attristez pas.

Ne retroussez pas votre langouti pour passer l'eau ou bien en marchant dans les rues.

Quand vous prenez votre nourriture, ne causez avec qui que ce soit.

En mangeant, ne laissez pas tomber du riz de côté et d'autre.

Ne ceignez pas votre langouti au-dessous du nombril.

Vous ne mangerez pas de la chair d'homme, d'éléphant, de cheval, de serpent, de tigre, de crocodile, de chien ou de chat.

Ne dormez pas dans un même lit avec une autre personne quelconque.

Quand vous allez demander l'aumône ou que vous marchez dans les rues, ne toussez pas pour attirer les regards sur vous.

Quand vous irez réciter des prières auprès d'un mort, vous devez réfléchir sur l'instabilité des  choses humaines.

Vous ferez descendre votre langouti à huit pouces   au-dessous du genou.

Vous ne direz pas de paroles grossières en présence des femmes.

Vous ne branlerez pas la tête en marchant.

Vous ne garderez pas l'arec et le bétel dans la bouche pendant la nuit.

Quand vous aurez commis des péchés, vous devrez les confesser au supérieur.

Tous les soirs vous balayerez la pagode.

Vous aurez soin de bien laver votre marmite.

Quand vous irez quelque part, prenez garde de fouler aux pieds sciemment des fourmis ou d'autres insectes.

En marchant dans les rues ou en allant recevoir l'aumône, vous ne saluerez personne.

 

NOTES

 

(1) Voir notre article  A.41 La crise du bouddhisme en Thaïlande ?

https://www.alainbernardenthailande.com/article-a-41-la-crise-du-bouddhisme-en-thailande-82673729.html

(2) Voir notre article A 320 - LES CINQ PRÉCEPTES BOUDDHISTES DANS LES PROVINCES RURALES DU NORD-EST ET LEUR INCIDENCE SUR LA VIE EN SOCIÉTÉ. (ปัญจ ศีล - Pancasila)

https://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/a-320-les-cinq-preceptes-bouddhistes-dans-les-provinces-rurales-du-nord-est-et-leur-incidence-sur-la-vie-en-societe.pancasila.html

(3) Ceux qui s’y intéressent trouverons le détail de ces contraintes en thaï sur le site en thaï :

https://th.wikipedia.org/wiki/%E0%B8%A8%E0%B8%B5%E0%B8%A5_227#:~:text=พระวินัยปิฎก,เป็นสิกขาบทในพระปาติโมกข์

Il en est une version anglaise

https://en.dhammadana.org/sangha/vinaya/227.htm

(4) La liste en est donnée dans le second volume de sa « Description du royaume thaï ou Siam » qui date de 1854.

(5) c’est tout au moins l’interprétation que les exégètes donnent au Livre des Psaumes (XXIV – 16) « Car sept fois le juste tombe, et il se relève, Mais les méchants sont précipités dans le malheur »

(6) Voir notre article

A 418 - ฆ่าคอมมิวนิสต์ ไม่บาป- UNE FRANGE DU BOUDDHISME EN THAÏLANDE JUSTIFIE LA VIOLENCE EXTRÊME: « TUER UN COMMUNISTE N'EST PAS UN PÉCHÉ »

https://www.alainbernardenthailande.com/2021/02/a-417-une-frange-du-bouddhisme-en-thailande-justifie-la-violence-extreme-tuer-un-communiste-n-est-pas-un-peche.html

 

 

(7) Voir notre article

A 239 - LE « BOUDDHISME DE LA FORÊT » OU « LA VOIE DES ANCIENS » DANS LA THAÏLANDE CONTEMPORAINE

https://www.alainbernardenthailande.com/2017/09/a-239-le-bouddhisme-de-la-foret-ou-la-voie-des-anciens-dans-la-thailande-contemporaine.html

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10 juin 2021 4 10 /06 /juin /2021 05:10

 

Nous avons parlé de ces chants des rameurs sur les barges royales écrits par le prince Itsarasunthon, futur Rama II, à la fin du XVIIIe siècle, trois hymnes à l’amour qu’il porte à la future reine et à la cuisine qu’elle lui confectionne, le premier concerne les plats salés, le suivant les fruits apprêtés et le dernier les pâtisseries qui sont souvent d’ailleurs des bonbons (1). Il s’agit incontestablement des premiers écrits connus concernant la cuisine siamoise alors que dans notre monde occidental, le premier traité de cuisine connu est celui d’Apicius qui écrivit sous le règne d’Auguste 19 siècles avant (2).

 

Le Prince fait référence à quatorze types de plats salés, quatorze sortes de fruits apprêtés et seize sortes de pâtisseries ou bonbons. Bien que ce soit le thème de l’amour d’un homme pour une femme sous forme de chanson poétique destinée à diriger les rameurs dans le cortège des péniches royales, la description détaillée de la nourriture ne fournit pas seulement leur nom, mais aussi les ingrédients et les techniques de cuisson. Aujourd’hui encore le poème donne une description vivante des plats de la cuisine siamoise.

 

 

Il fallut encore plus d’un siècle pour que soit écrit un véritable traité et livre de recettes de la cuisine siamoise, celui d’une femme exceptionnelle  Plian Phatsakonwong : Elle est pour les Thaïs Thanphuyingplian  Phatsakonwong (ท่านผู้หญิงเปลี่ยน ภาสกรวงศ์) , Than étant un pronom personnel indiquant un profond respect, sans toutefois indiquer la  noblesse. Nous allons y retrouver de façon plus détaillée les recettes des plats qui faisaient les délices de nos deux amoureux.

 

 

C’est à cette cuisine qu’ont gouté les Français des premières ambassades, quelle fut donc leur impression ? La réaction de Forbin est amusante : arrivé à bon port, nous vîmes en abordant trois ou quatre petites maisons de cannes, couvertes de feuilles de palmier. M. Le Vacher me dit que c’était là où demeurait le gouverneur de la barre : nous descendîmes de notre canot, et nous trouvâmes dans l’une de ces maisons trois ou quatre hommes assis à terre sur leur cul, ruminant comme des bœufs, sans souliers, sans bas, sans chapeau, et n’ayant sur tout le corps qu’une simple toile dont ils couvraient leur nudité. Le reste de la maison était aussi pauvre qu’eux ; je n’y vis ni chaises, ni aucun meuble : je demandai en entrant où était le gouverneur ; un de la troupe répondit : C’est moi.   Cette première vue rabattit beaucoup des idées que je m’étais formées de Siam ; cependant j’avais grand appétit, je demandai à manger : ce bon gouverneur me présenta du riz, je lui demandai s’il n’avait pas autre chose à me donner, il me répondit « amay », qui veut dire non. C’est ainsi que nous fûmes régalés en abordant.

 

 

Il s’empresse de railler la flagornerie de Choisy et du Père Tachard qui s’évertuèrent à donner au public des idées aussi brillantes que peu conformes à la vérité. Que mangeait donc le chevalier ? « Quand le roi allait à la campagne ou à la chasse à l’éléphant, il fournissait à la nourriture de ceux qui le suivaient : on nous servait alors du riz et quelques ragoûts à la siamoise ; les naturels du pays les trouvaient bons ; mais un Français peu accoutumé à ces sortes d’apprêts ne pouvait guère s’en accommoder. A la vérité, M. Constance, qui suivait presque toujours, avait soin de faire porter de quoi mieux manger ; mais quand les affaires particulières le retenaient chez lui, j’avais grande peine à me contenter de la cuisine du roi ». Que  conclure ? Au temps de Forbin, le riz était déjà implanté en Camargue depuis Henri IV et Sully, certes, mais la qualité n’était pas encore en rendez-vous et tout comme la pomme de terre servait surtout à nourrir les animaux.

 

 

Mais s’il détestait Phaulkon (M. Constance) ; il appréciait la cuisine de son épouse qui, si elle était remarquable pâtissière était aussi forcément remarquable cuisinière ! (3)

 

 

Le Chevalier de la Loubère est plus nuancé. Il consacre un chapitre du premier tome de son  ouvrage « Du royaume de Siam », « De la table des Siamois ».

 

 

C’est longue description de la table des pauvres qui se limite à du riz et du poisson séché, elle n’est pas somptueuse et celle des riches qui disposent de toutes sortes de ressources, viandes, poissons, fruits, légumes, épices etc…

 

N’oublions toutefois pas que le riz et les poissons sont vantés sur une ligne de la stèle du roi Ramkhamhang à l’époque de Sukothai « Il  y a du poisson dans les rivières, il y a du riz dans les champs » popularisée d’ailleurs par une chanson du très nationaliste Luang Wichit Wathakan (หลวงวิจิตรวาทการ), ในน้ำมีปลา (nai nam mi pla nai na mi khao)  en 1950.

Cette cuisine a – au moins pour celle des riches – subit de nombreuses influences en dehors de ses origines, les Portugais, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Perses, les Japonais, les Malais et les Indiens. Il ne faut évidemment pas oublier les Chinois – il est probable que plus d’un tiers de la population a du sang chinois - dont le chevalier nous dit qu’ils se nourrissent de mets qui nous révulsent, chats, chiens, nids d’oiseaux, chevaux et mulets, répugnantes holothuries, rats, …

 

 

Il nous faut toutefois une réflexion pertinente, il est assurément plus philosophe que Forbin le corsaire :

 

 

« A propos de quoi je ne puis me tenir de faire une remarque fort nécessaire pour bien entendre les relations des pays éloignés.  C’est que les mots de bon, de beau , de magnifique , de grand, de mauvais , de laid, de simple, de petit, équivoques d’eux-mêmes, se doivent toujours entendre par rapport au goût de l'auteur de la relation , si d'ailleurs il n'explique bien en détail ce dont il écrit. Par exemple, si un facteur hollandais ou un moine de Portugal exagèrent la magnificence, et la bonne chère de l'Orient, si le moindre corps de logis du Palais du Roy de la Chine leur parait digne d'un roi européen il faut croire tout au plus que cela est vrai par rapport à la Cour de Portugal et par rapport à celle des Princes d'Orange. Ainsi (parce qu'il ne serait pas juste de mépriser tout ce qui ne ressemble pas à ce que nous voyons aujourd’hui à la Cour de France, et qu'on n'y avait jamais vu avant ce Règne plein de grandes et glorieuses prospérités) j'ai tâché de ne rien dire en termes vagues, mais de décrire exactement ce que j'ai vu, pour ne surprendre personne par mon goût particulier, et afin que chacun puisse juger de ce que je dis presque aussi juste, que s'il avait fait le voyage que j'ai fait »

 

 

Ainsi par exemple rappelle-t-il, en parlant des jérémiades sur la force ou la puanteur de certains mets siamois « … nous ne vidons pas de certains oiseaux pour les manger; et quelquefois les viandes un peu trop avariées nous paraissent de meilleur goût ». Bien évidemment, La Loubère savait que jamais un cuisinier digne de ce nom ne videra une grive ou un rouget de roche et une bécasse ou un lièvre sauvage ne se dégustant que fortement avancés. Si la goutte chez nos riches anciens qui consommaient force gibier sévissait à l’état endémique, la raison en est évidente.

 

 

Tout est relatif évidemment et Alexandre Dumas, fin gourmet, considérait la cuisine italienne comme la plus mauvaise du monde et se régalait comme les Chinois d’holothuries répugnantes.

 

 

Il nous donne une autre pertinente leçon :

 

« Un autre méconte des relations est de ne donner la plupart des choses que par un bout, s'il faut ainsi dire. Le lecteur s’imagine qu’en tout le reste la Nation, dont on lui parle, ressemble à la sienne, et que par cet endroit-là seulement elle ou extravagante ou admirable. Ainsi si l'on disait simplement que le Roy de Siam met sa chemise sur sa veste, cela nous paraîtrait ridicule mais quand tout est entendu, on trouve que, quoique que toutes les Nations agissent presque sur divers principes, tout revient à peu près au même et que nulle part il n’y a guère rien de merveilleux, ni d'extravagant »

 

 

Que mangerait donc le chevalier ? Sans autre critique de la cuisine royale, il nous apprend « Roy de Siam nous faisait  donner la volaille, et les autres animaux envie, c'était à nos gens à les égorger, et à les préparer pour nôtre table »

 

 

De ses explications  nous apprenons, ce que confirme la thèse de Panu Wongcha (2), qu’il y avait – et il y a d’ailleurs toujours – plusieurs sortes de cuisine, la cuisine populaire basée sur la nature et des ingrédients issus du sol, des repas préparés selon des méthodes de cuisson séculaires, transmises de génération en génération.

 

 

En dehors de cette cuisine plébéienne et familiale et en sus des variétés régionales qu’ignorait évidemment La Loubère, il y a une cuisine de professionnels que seuls les chefs passionnés par leur art ont le temps et les connaissances nécessaires pour pratiquer. Cette dichotomie se traduit dans le langage, il y a le riz des seigneurs, le khao chao (ข้าวเจ้า), et celui des serfs, la khao phrai (ข้าวไพร่) ! On ne parle toutefois pas de « fracture sociale » !

 

 

C’est dans ce contexte – résumé rapidement - qu’intervint en 1898 le premier livre de cuisine de  Plian Phatsakonwong après, il est vrai, qu’une partie de la cuisine siamoise a pu avoir tendance à s’occidentaliser à la fois par l’ouverture du pays au commerce à partir de 1855 (traité Bowring) et l’envoi de nombreux privilégiés faire leurs études en Europe. C’est à cette époque que date – paraît-il – l’introduction de la fourchette et que fut publié, en 1890 sous l’égide du roi Rama V un livre de recettes de la cuisine occidentale (Tamrathamkapkhaofarang  (ตำราทำกับข้าวฝรั่ง)

 

 

...le premier livre de cuisine écrit en thaï contenant une série de recettes anglaises et françaises réunies à la demande du roi par l’un de ses nombreuses épouses mineurs, Chao Chom Nom Jotikasthira (เจ้า จอม น้อม โชติกเสถียร).

]

 

QUI ÉTAIT-ELLE ?

 

Les sources sont peu nombreuses et plus la plupart en thaï (4) en dehors de la thèse de Panu Wongcha  (2).

 

 

Plian  Phatsakonwong  est née le mercredi  8 décembre 1847, aînée dans le cocon d’une dans une famille riche de Bangkok. Elle est l’arrière-petite-fille de Dit Bunnag (Somdetchaophrayaborommahaprayunwong - สมเด็จเจ้าพระยาบรมมหาประยูรวงศ์ -  ดิศ บุนนาค) de la puissante famille d’origine persane des Bunnag.

 

 

Il fut une figure politique majeure de la vie politique siamoise au milieu du XIXe siècle et élevé au plus haut rang de la noblesse par Rama II. Elle fut éduquée selon l'ancien modèle de Kulatida (กุลธิดา) que l’on peut traduire plus ou moins bien par fille vertueuse ou fille modèle dans les familles riches, une instruction de haut niveau et l’apprentissage nécessaire pour devenir une bonne épouse et une bomme maitresse de maison, un peu la Julie de Marcel Amont : « Faites de la dentelle, de l’aquarelle, de la tapisserie, de la pâtisserie mais n’allez surtout pas courir le guilledou avant de prendre époux ».

Dans ses multiples talents en sus de la cuisine, elle savait sculpter les fruits et légumes de façon artistique ainsi de créer des fleurs en cire d’abeilles,  dresser des bouquets de fleurs artificielles, de fleurs séchées ou fraiches. Elle excellait aussi dans la broderie.

 

 

Elle joua enfin un rôle majeur dans la fondation de la future Croix Rouge de Thaïlande qui fut l’œuvre de sa vie. Aussi n’eut-elle aucune peine à trouver un mari en 1868 dans la fratrie Bunnag, Phom Bunnag (เจ้าพระยาภาสกรวงศ์ - พร บุนนาค - Chaophraya Phatsakonwong) qui lui donna cinq enfants. Il avait étudié à Londres et devint secrétaire particulier du roi Mongkut à son retour au Siam. Nous le retrouverons ambassadeur à Londres et à Berlin puis titulaire de plusieurs postes de ministre sous le règne de Rama V (5).

 

 

SON ŒUVRE LITTÉRAIRE

 

Elle publie avec probablement l’aide de l’un de ses fils,  Chaochom Phitsa (เจ้าจอมพิศว์) en 1908 son magistral traité de cuisine – toujours depuis lors réédité – sous le titre de Maekhruahuapa (แม่ครัวหัวป่าก์) que l’on peut traduire par « la maitresse de maison modèle ».

 

 

Elle n’est plus toute jeune, c’est à l’occasion de son 40e anniversaire de mariage qu’elle pensa résumer sa carrière de remarquable maitresse de maison. Il ne fut initialement imprimé qu’à 400 exemplaires. Il connut ultérieurement plusieurs éditions avec des modifications dans la présentation, la modernisation du vocabulaire et l’utilisation systématique de mesures métriques.

 

 

N’étant plus sous droits, il est numérisé et facile d’accès sur le site de la Bibliothèque nationale (6). Elle aurait aux dires de Panu Wongcha suivi le modèle de l’ouvrage d'Isabella Beeton « the Book of Household Management » (le livre de la gestion d’un ménage). C’est un guide d'économie domestique destiné aux maîtresses de maison, dont la première édition est parue en 1861. Il se présente  comme un recueil de conseils pour la bonne tenue d'une maison et de son personnel. En dépit de son titre assez général, le guide est consacré en majorité à la cuisine. L’immense succès remporté par l'ouvrage lui a valu de multiples rééditions, souvent substantiellement augmentées, longtemps après la mort de son autoresse. Isabella Beeton devint rapidement une figure de la maîtresse de maison victorienne idéale, parfaite experte en cuisine et en gestion de sa maison. Son ouvrage contient des conseils sur la mode, le soin des enfants, l'élevage d'animaux, les poisons, la gestion des domestiques, la science, la religion et l'industrie Sur les 1.112 pages, plus de 900 sont consacrées à des recettes de cuisine. La plupart d'entre elles sont illustrées de gravures en couleurs. Elle a été accusée d’avoir largement plagiée mais lorsqu’on compile des recettes il faut bien décrire ce que l’on a appris des autres !

 

 

Plian Phasakorawong a également rassemblé les codes culinaires dont elle disposait, ceux de Rama II évidemment mais ses recettes contiennent aussi l’histoire anecdotique de certains plats avec aussi des considérations sur les cuisines régionales. On lui prête toutefois à tort ou à raison l’invention d’une pâtisserie, le luk chup (ลูกชุบ) qui serait d’origine portugaise mais dans laquelle elle remplace les amandes par des graines de haricot mungo (ถั่วเขียว) ?

 

 

Plian a utilisé le code culinaire de Rama II comme point de départ, mais elle a également félicité la princesse Bunrod pour avoir été la pionnière de la tradition culinaire de la cour de Bangkok. Ces louanges reflétaient également le rôle important des femmes chefs de cuisine dans la cour siamoise depuis l’époque d’Ayutthaya. Elle présente une variété de plats issus du répertoire culinaire siamois. Sur plusieurs centaines de pages, elle donne des instructions détaillées, des conseils et de suggestions pour les maîtresses de maison, tant dans l’art de gérer leurs cuisines que celui de diriger leurs maisons. Nous allons des conseils pour choisir le poisson sur le marché aux conseils pour utiliser les mets en conserve venus d’occident ou l’utilisation du système métrique pour doser les ingrédients même si elle utilise des mesures plus concrètes comme une tasse, une cuillère à soupe, une cuillère à café, une cuillère à sucre. Elle est aussi précise sur les temps de cuisson et la façon d'organiser la table quand par exemple on reçoit des moines. Artiste aussi, elle s’intéresse à la décoration des plats et de la table.

 

Dans cette recette de poisson au curry, nous trouvons des mesures au kilo pour le poisson et les pousses de bambou (ก.ก), à la cuillère (ช้อนโตะ), au verre  (แว่น), à la cuillère à thé (ช้อนชา) et à l'unité pour le citron

 

 

Ce mélange de compétences culinaires et de compétences domestiques est caractéristique de ce que doit être une femme convenable, suphap satri (สุภาพ สตริ) dont le correspondant masculin est le suphap burut (สุภาพ บุรุษ).

 

 

La dernière réimpression de 2002 le fut avec le soutien du gouvernement considérant que cet ouvrage appartient au patrimoine culturel du pays.

 

 

Ces recettes traditionnelles ont été reprises par des chefs de prestige qui opèrent essentiellement à Bangkok (peut-être aussi dans les lieux touristiques de province) et offrent des menus à des prix, hors boissons, dont nous nous contenterons de dire qu’ils sont de plusieurs milliers de baths. N’espérez pas y trouver les plats un peu « canaille » que l’on trouve dans des établissements plus modestes avec un zéro en moins sur l’addition et qui ne sont pas sans mérites.

 

 

L’ŒUVRE SOCIALE

 

Son dévouement pour son pays s’est manifesté en 1893 los de la bataille entre la France et son pays, qui fut sanglante du côté siamois autant pour les combattants que pour les civils. Elle a alors pensé créer une organisation de secours en compagnie de femmes de la haute société. Ce groupe de bénévoles réunit la somme considérable pour l’époque de près de 450.000 baths qui fut dépensée en médicaments pour les blessés et en aide pour les familles. Avec la bénédiction du roi, elles créèrent cette année-là une association caritative appelée « le conseil unalom rouge pour le Siam » (Saphaunalomdaenghaengchatsayam - สภาอุณาโลมแดงแห่งชาติสยาม), unalom est le petit cercle sur le front de Bouddha. Ce conseil devint ensuite la  croix rouge thaïe (Saphakachatthaiสภากาชาดไทย) et fut agréé internationalement en 1920. 

La philatélie l’a oubliée lors de la publication de timbres anniversaires !

 

 

Elle eut une triste fin puisqu’elle fut assassinée par un ivrogne le 11 décembre 1911 quelques jours après son 64e anniversaire.

NOTES

 

(1) Voir nos trois articles illustrés par ces chants :

A 424- LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE (1)

A 425 -  บทเห่ยพระนิพนธ์เจ้าฟ้าธรรมธิเบศร -  LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE (2)

A 426 -  บทเห่ยพระนิพนธ์เจ้าฟ้าธรรมธิเบศร -  LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE (3)

 

(2) Voir à ce sujet la thèse de Panu Wongcha publiée à Singapour en 2010 : « What is Thai Cuisine? Thai Culinary Identity Construction From The Rise of the Bangkok Dynasty to Its Revival » numérisé sur le site consacré à la cuisine thaïe https://thaifoodmaster.com/what-is-thai-cuisine.

(3) Voir notre article A 265 - MARIA GUIMAR, ÉPOUSE DE CONSTANTIN PHAULKON ET« REINE DES DESSERTS THAÏLANDAIS  

https://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/a-266-maria-guimar-epouse-de-constantin-phaulkon-et-reine-des-desserts-thailandais.html

(4) Voir

https://th.wikipedia.org/wiki/เปลี่ยน_ภาสกรวงศ์

https://www.silpathai.net/ท่านผู้หญิงเปลี่ยน/

https://www.silpa-mag.com/history/article_8961

https://www.chiangmaicitylife.com/clg/food-drink/thai-restaurants/royal-thai-cuisine/royal-cuisine-mae-krua-hua-bpak-cookbook-written-lady-prien-pasakorn-rawong/

« A study of cooking terms in Thai recipe books. A case of hair lady Plain Phassakorawong’s “Mae Krua Hua Pa” receipe book » (en thaï) sur

https://so03.tci-thaijo.org/index.php/jla_ubu/article/view/242445/164410

Qui est le site de l’Université d’Ubon (มหาวิทยาลัยอุบลราชธานี). L’article est de 2016 et porte la signature du professeur Phasopngot  Phiopochai (ภาสพงศ  ผิวพอใช้)

 

 

(5) Un site Internet est dédié à cette puissante famille :

http://www.bunnag.in.th/prarajpannuang009.html

 

 

(6) https://vajirayana.org/แม่ครัวหัวป่าก์

 

 

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 22:06

 

Nous avons déjà rencontré le père François-Joseph Schmitt, premier rédacteur d’une traduction française de la stèle de Ramkhamhaeng (1). Ce missionnaire hors du commun méritait que nous lui consacrions un article.

 

Son parcours de missionnaire.

 

François-Joseph SCHMITT naquit le 1er avril 1839 à Gougenheim (Bas-Rhin), un petit village de quelques centaines d’habitants au cœur de l’Alsace, situé à égale distance de Strasbourg, Haguenau, Molsheim et Saverne.

 

 

Son père, François-Antoine est né le 21 février 1807. Il épouse le 12 janvier 1830 Marie-Catherine Kuhn dont nous savons seulement qu’elle mourut le 31 décembre 1846. Le village – et la famille aussi – sont germanophones : sur son acte de naissance, le père de notre ecclésiastique n’est pas « François-Antoine » mais « Franz-Anton » (2). Nous ne savons rien de sa famille, probablement modeste, sinon que le père est agriculteur et son père avant lui. Le village appartient à cette partie de l’Alsace restée profondément catholique lors de la réforme au XVIe siècle. Il est à cette époque un lieu de pèlerinage pour prier Saint-Laurent dans la petite chapelle qui porte son nom. On y venait de l’Alsace entière lors de la fête du Saint le 10 août (3). Nous ignorons tout de son enfance et de son adolescence.

 

 

Il entra laïc au Séminaire des Missions étrangères « la maison de la rue du bac » à Paris le 21 mai 1860,

 

 

...reçut le sacerdoce le 30 mai 1863, et partit le 16 juillet suivant pour la mission du Siam (4). Tous les érudits avec lesquels il va travailler nous apprennent qu’il parlait déjà « à peu près toutes les langues européennes », où les avait-il apprises en dehors du français et de l’allemand qu’il devait pratiquer de naissance ? Dès son arrivée au Siam en tous cas, il est sous l’égide de Monseigneur Pallegoix auprès duquel il a très certainement appris le sanscrit, le pali, le khmer et bien évidemment le siamois qu’il enseignera par la suite aux jeunes arrivants.

 

 

 

Pendant deux ans, il travailla à la procure de Bangkok (l’intendance du diocèse) et à la paroisse de l’Assomption dans la même ville. Il y est « chef de paroisse », c’est une énorme responsabilité et il n’a que 25 ans, de mai 1864 à mars 1866 (5), où il précède le père Jean-Louis Vey dont nous avons longuement parlé, qui sera vicaire apostolique de 1875 à partir de 1875 (6), poste où il avait été précédé par Monseigneur Pallegoix et Monseigneur Ferdinand Dupond.

 

 

En 1866, il fut chargé de la paroisse de Thakian (ตะเคียน) dans la province de Nakhonrachassima (นครราชสีมา) la présence catholique est ancienne et relativement importante. En 1868, il y joignit Pétriou (แปดริ้ว), autre nom que les occidentaux préfèrent à Chachoensao (ฉะเชิงเทรา) d’où il rayonna dans toute la province et au-delà après avoir fondé  l’église Saint-Antoine.

 

 

Cette même année, une parenthèse diplomatique, compte tenu de sa connaissance de la langue, il fut attaché comme interprète à la mission extraordinaire du diplomate Gustave Duchesne de Bellecourt, venu au Siam pour discuter de la conclusion d’un nouveau traité mais ses fonctions sont purement officieuses.

 

 

Sa santé est défaillante, les « Annales de la société des Missions étrangères » nous font part de ses misères. Jeune missionnaire à peine acclimaté, mal logé, mal nourri, il ne pouvait supporter  impunément les fatigues que lui occasionnait l'administration de son district. Aussi, atteint de la dysenterie, doit-il, de l'avis de ses supérieurs, retourner en France où recouvra rapidement la santé. Considéré comme le meilleur théologien de l’ordre, il rencontre à Paris, Monseigneur Paul Bigandet qui le choisit pour être son conseiller théologien au Concile de Vatican I où celui-ci représentait les Missions étrangères.

 

 

 

 

Il était retourné à Strasbourg pour prendre congé de sa famille lorsqu’éclata la guerre de 1870. Il échappe à la mobilisation en tant que prêtre. Ils sont alors dispensés des obligations militaires. Il est encore en Alsace lorsque les troupes de l’infanterie de marine, qu’il a rejoint comme aumônier militaire, sont défaites à la sanglante bataille de Bazeilles.

 

 

Il accompagne 24.000 prisonniers français regroupés à Dresde en Saxe. Son intervention bénéfique est soulignée dans les états de service déposés lors du dépôt de son dossier pour obtention de la Légion d’honneur en 1894.

 

 

Son rôle fut certainement facilité par la reine Augusta de Prusse née catholique et versée dans les œuvres de charité : Avant la guerre de 1870, un des princes de la maison de Prusse, voyageant au Siam, y tomba dangereusement malade et fut soigné avec dévouement par le Père Schmitt, ce dont la reine lui fut reconnaissante.

 

 

Il bénéficia par ailleurs du soutien de la reine Caroline de Saxe qui s’occupa activement du sort des blessés saxons ou prisonniers français pendant et après la guerre.

 

 

Il intervint auprès des deux reines qui firent envoyer du ravitaillement et des vêtements chauds. Il refusa de quitter ses camarades « marsouins » et resta parmi eux jusqu’à la paix et le retour des prisonniers au début de l’année 1871.

 

 

De retour au Siam, il effectue un long périple depuis le port de Moulmein en Birmanie (aujourd’hui Mawlamyine) jusqu’à Bangkok et Nakon Nayok (นครนายก) pour se rendre compte si cette région était accessible à l’évangélisation. Il revient enfin définitivement, s’occupe activement de la construction de la nouvelle église Saint-Paul ouverte au culte le 17 novembre 1873, construit encore un presbytère et deux écoles tout en continuant activement son œuvre d’évangélisation dans la province.

 

 

Mais à partir de cette époque, il était contraint chaque année de faire un séjour à l'hôpital Saint-Louis de Bangkok. En 1904, deux mois après la fête de saint Paul, patron de l'église de Pétriou, le 29 juin, se sentant plus fatigué, il partit pour Bangkok. Il ne devait plus retourner vivant à Pétriou. Il entra à l'hôpital le 28 août. Il reçut l'extrême-onction des mains de Monseigneur Vey qui l’assista jusqu’à son dernier souffle le 19 septembre. Il fut inhumé dans l’église de Pétriou.

 

 

Sans entrer dans le détail de l’évolution de sa religion au Siam, contentons-nous des chiffres de l’année 1894, avant que la maladie ne le fasse décliner. Il y a alors au Siam 24.000 catholiques inventoriés pour une population d’environ 7 millions d’habitants. Les « Missions étrangères » y adjoignent 600 « hérétiques ou schismatiques » (les protestants ou anglicans) dont 4 ont été convertis. Il y eut 1.110 baptêmes dont 1.070 d’enfants de chrétiens et 1.249 d’enfants de païens « in articulo mortis ». Ce dernier chiffre est intéressant puisqu’il a été reproché aux missionnaires de baptiser les morts pour améliorer leurs statistiques. Si l’on compare la même année avec les missions de Chine administrées essentiellement par les jésuites : 1.905 baptêmes, 3.195 d’enfants de chrétiens et 85.507 d’enfants de païens « in articulo mortis », on peut dire qu’en Chine, les jésuites baptisaient les morts !

 

 

Les catholiques dépendent d’un seul évêque, celui de Bangkok. Il y a 43 missionnaires, 14 prêtres indigènes, 70 catéchistes, 35 églises, 1 séminaire abritant 62 postulants, 66 écoles de 3.654 élèves. Quelle est la part contributive de notre missionnaire dans ces résultats ?

 

 

Un exceptionnel parcours érudit.

 

Le « Free Press » de Bangkok écrivit de lui au lendemain de sa mort : « Le P. Schmitt était, en même temps, un savant théologien, un érudit et un linguiste hors  ligne. Sa connaissance de plusieurs langues orientales et occidentales lui permettait de « converser avec presque tout le monde ». Son activité érudite fut tout aussi débordante que son activité missionnaire.

 

Nous ignorons malheureusement les conseils qu’il put donner à Monseigneur Paul Bigandet au sujet de la discussion primordiale sur le dogme de l’infaillibilité pontificale. Toujours est-il que le prélat vota « pour ». La question théologique agite des notions qui dépassent nos connaissances. Elle nécessite une parfaire connaissance de la patrologie latine ou grecque, langues que le père Schmitt pratique avec aisance. Sans doute dorment-ils dans les archives des missions étrangères ?

 

 

Il avait également en préparation sous l’égide de la Siam society dont il était membre honoraire un « essai sur les différentes races du sud de l’Inde » qu’il ne put terminer. On peut encore penser que ses manuscrits se retrouvent dans les archives des missions étrangères ?

 

En 1893, il est désigné comme « secrétaire et interprète » de notre plénipotentiaire Le Myre de Villers lors de la discussion du traité du 3 octobre 1893. Ses fonctions sont toujours officieuses puisqu’il n’y a pas alors d’interprète désigné à la légation. Elles lui valurent par décret du 19 novembre sa nomination de chevalier de la Légion d’honneur au titre du Ministère des affaires étrangères, une rapidité stupéfiante alors même que la république franc-maçonne et anti-cléricale répugne à décorer les ecclésiastiques catholiques.

 

 

Mais la carrière érudite du Père Shmitt avait commencé en mai 1883 lorsqu’il avait été désigné comme attaché à la mission Pavie en qualité de « traducteur des documents paléographiques ». Lucien Fournereau écrit en 1895, l’hommage est appuyé, « Seul le R. P. Schmitt est capable de traduire les monuments de cette langue ». Pour lui comme pour Pavie, la langue thaïe est « lettre close », à fortiori le thaï archaïque, le pali et le sanscrit.

 

Ce dernier nous narre cette rencontre : « Quand, en 1879, je me préparais à ma première excursion dans l'intérieur de l'Indo-Chine, j'interrogeai longuement M. Harmand, un de mes plus distingués devanciers dans la voie des explorations de cette région, sur ses voyages au Cambodge, au Siam, au Laos et en Annam.

 

 

Sa grande expérience faisait de ses conseils des enseignements utiles. Notre ministre actuel au Japon représentait alors la France à Bangkok. Il appela en particulier, et d'une manière toute spéciale, mon attention sur M. Schmitt, missionnaire à Pétriou (Siam) comme étant le seul pouvant traduire les inscriptions en vieille écriture thaïe que je trouverais à relever au cours de mes pérégrinations. Fixé au Siam depuis plus de vingt ans, M. Schmitt joignait à une connaissance approfondie de la langue thaïe, celle du chinois et des langues de l'Indo-Chine, celle du sanscrit, du pâli et de la plupart des langues d'Europe. Depuis longtemps déjà il se préparait au déchiffrage des écritures anciennes du pays. L'indication de mon affectionné maître et ami n'était pas seulement un avis précieux, elle contenait l'expression de la plus vive sympathie et de la meilleure amitié pour l'homme qu'il désirait que je connusse et qu'il me donnait pour collaborateur. Aussi j'eus tout de suite le désir extrême de le rencontrer. Les circonstances firent que l'occasion ne s'en présenta que quatre ans plus tard. Ce fut M. Harmand qui me l'offrit. C'était en mai 1883; traçant la ligne télégraphique qui allait, deux mois plus tard unir notre colonie de Cochinchine au Siam, je longeais le fleuve de Pétriou lorsqu'un matin, un coup de sifflet mit tout mon monde sur la berge. On me cria : « Un vapeur ! Le pavillon français ! »

 

Un instant après, j'embrassais M. Harmand et il me disait : « Je vous emmène chez M. Schmitt, sa chrétienté est à trois heures d'ici ! » Prévenu, M. Schmitt nous attendait sur la rive. Des drapeaux français, des fleurs à profusion décoraient sa toute rustique habitation. Deux vieux canons chinois, reliques du temps où les bateaux marchands étaient armés dans ces parages, saluèrent notre arrivée. Trois mille chrétiens, étonnante confusion de Siamois, de Chinois et d'Annamites, rangés sur le bord et sur notre passage ou debout sur le seuil des portes, s'inclinaient contents, nous regardaient avec complaisance et pour nous mieux voir se pressaient sur nos pas, envahissaient la case. Notre séjour fut court chez le missionnaire, vingt-quatre heures à peine. Comme tous ceux qui le connaissent je fus séduit par son regard doux et sa bonté touchante, par son caractère enjoué et sa science du pays, enfin j'eus pour lui, dès ce jour, la sincère affection que je lui ai gardée.

 

Je lui laissai les deux premières inscriptions que j'avais recueillies; quand nous le quittâmes, il travaillait déjà…. (7)

 

Revenu au Siam en 1871 M. Schmitt reprit au milieu de ses chrétiens la vie d'activité qui lui est familière, consacrant ses heures de repos à l'étude qu'il affectionne, des langues utiles pour son rôle de missionnaire. C'est là qu'avec M. Harmand je vins lui demander d’être mon collaborateur. Bien souvent je l'ai revu depuis celle visite que nous lui fîmes à Pétriou. Plus d'une fois, au temps des grandes marches sans fin, j'ai séjourné sous son toit comme aussi sous celui de plusieurs de ses confrères, laissant passer la fièvre, reprenant des forces, retrouvant auprès de lui la France pour quelques jours. Les inscriptions que je recueillais en cours de route je les envoyais à mon ami par les occasions sûres. Il les a toutes traduites au fur et à mesure et les présente lui-même dans la seconde partie de ce volume avec ses idées personnelles. Il en a ajouté quatre que M. Archer, consul d'Angleterre, a relevées aux environs de Xieng-Maï et que mon distingué collègue m'a autorisé à joindre à cette publication ». 

 

 

Ce volume (8) porte en exergue la mention « contenant la transcription et la traduction des inscriptions par M. Schmitt ».

 

 

L’ouvrage (page 167 s.) inclut un énorme chapitre de près de 400 pages intitulé «  Transcription et traduction par M. Schmitt des inscriptions en pali, en khmer et en thaï des inscriptions recueillies au Siam et au Laos par Auguste Pavie ». La première, la plus connue, est bien évidemment la stèle de Ramakhamhaeng, assurément la plus importante, dont il nous est donné des photographies, une transcription en caractères romains et une traduction qui complète ou améliore celle que le père Schmitt avait donnée en 1884. Celui-ci y rectifie en effet des erreurs qu’il avait relevées sur son texte initial. C’est celle « dont on parle ».

 

Il en est trente autres dont nul ne parle et que nul n’a jamais critiqué (9).

 

Le père Schmitt a examiné ces documents épigraphiques, soit directement pour ceux de Bangkok soit au vu des photographies ou des estampages effectués par Pavie lui-même à Chiangmaï, à Chiangraï, à Luangprabang soit sur des estampages effectués par le consul britannique de Chiangmaï. Pour chacun de ces documents il nous donne un photographie du document ou de l’estampage, une description précise (dimensions), une estimation sur sa date, des précisions sur les caractères et le vocabulaire utilisé, il nous fait part de ses doutes, donne une transcription en caractères romains et enfin la traduction avec des variantes possibles. Il nous donne même son interprétation des carrés magiques...

 

  que nul n’avait songé à étudier depuis La Loubère (10).

 

 

La plupart des inscriptions sont en thaï archaïque dont certains ont des caractères correspondant à ceux de la stèle de Ramakhamhaeng, l’un est en khmer archaïque et un en pali.

 

On se demande comment le prêtre parvenait à cumuler les devoirs de sa charge et ceux de ses recherches érudites même si, au cours de ses dix dernières années, il ne quittait plus guère sa résidence de Pétriou. Levé à 4 heures et demi du matin, il célébrait sa messe, lisait son bréviaire, recevait ou confessait ses ouailles, réglait comme « juge de paix » leurs petits litiges et se consacrait à ses travaux sans jamais en parler à quiconque. Au cours d’un bref voyage à Singapour en 1897, il en profite même pour apprendre le Malais. Sa modestie était exemplaire, une rare photographie que nous ayons de lui, nous ne le devons pas à son ordre mais à Pavie ! Il n’a pratiquement rien publié sous sa signature, ni dans le prestigieux Bulletin de l’école française d’Extrême-Orient ni dans le journal de la Siam society.

 

Louis Fournereau n'a pu en dessiner qu'un portrait gravé :

 

 

Nous ne lui connaissons que ses participations à la très confidentielle revue Excursions et reconnaissances, en 1884 sur l’inscription de Ramakhamhaeng (1) et en 1886 sur l’ « inscription de la statue de Siva trouvée par Rastmann dans la forêt qui recouvre de l’ancienne ville de Kamphëngpet » et « Sur l’inscription siamoise du vat Pamokha au nord de Juthia »

 

 

...ainsi que des articles purement ethnographiques dans la non moins confidentielle « Revue Indo-chinoise ».

 

 

Sa disparition ne fit pas la une de la presse nationale, pas une ligne dans « La Croix », le journal des bien-pensants, un bref avis dans « le Figaro » du 1er novembre 1904 et quelques lignes plus ou moins « mélo » dans le numéro du 3 novembre (11).

 

 

Les critiques.

 

Lucien Fournereau (12) dans le premier volume de son œuvre (1895), l’utilise d’abondance à tel point que l’on se demande parfois si l’ouvrage ne devrait pas être co-signé. La seule critique est d’ailleurs une auto-critique du père Schmitt lui-même qui rectifie spontanément une erreur dans la traduction de la stèle de Ramakhamhaeng.

 

Aymonier l’utilise en 1901 et 1904 aussi d’abondance (13) et s’il est souvent critique, ses critiques ne portent guère que sur des détails de vocabulaire.

 

En 1909 intervient la traduction de Bradley qui lui rend hommage tout et émettant des critiques, toujours de détail sur l’interprétation que fait le père Schmitt du positionnement des voyelles dans la stèle (14). Petithuguenin considère la traduction du missionnaire américain comme plus fidèle que celle du père Schmitt.

 

Dans un énorme article de 1915, Louis Finot, après avoir critiqué son mode de transcription en caractères romains qui est « déconcertant » – ce qui est vrai - nous dit «  Le travail de ce digne et savant missionnaire n'est pas à l'abri de la critique, mais il a rendu trop de services pour qu’on ne l'absolve pas volontiers de quelques erreurs. S'il ne rappelle que de loin la haute tenue scientifique du Corpus, il en a du moins imité la scrupuleuse bonne foi. On n'y rencontre aucun de ces faciles escamotages qui dissimulent l'embarras de l'épigraphiste » (15).

 

Un article de Georges Coédès en 1917 est très critique. (16)

 

En 1918, celui-ci donne ce qui est toujours considéré comme une interprétation définitive de la stèle mais il est cette fois beaucoup plus critique  à l’égard de Bradley qu’à l’égard du Père Schmitt (17).

 

En 1919, Coédès reste certes critique à l’égard du missionnaire mais plus encore à l’égard de ceux qui le critiquent (en l’occurrence vraisemblablement Petithuguenin) :« La traduction du P. Schmitt, faite à l'aurore des études siamoises, a besoin d'une sérieuse révision. Mais c'est aussi parce que, dans des travaux plus récents, certains auteurs, sous prétexte de corriger les contre-sens du P. Schmitt, sont tombés dans de nouvelles erreurs et ont de Ia sorte abouti à des traductions nettement inférieures à celles qu'ils se proposaient de critiquer » (18).

 

 

Que conclure ?

 

Il ne faut pas perdre de vue que nous parlons d’un document épigraphique de la fin du XIIIe siècle écrit dans une écriture que l’on ne connait que par quelques dizaines d’inscriptions lapidaires, dans une langue dont on ne connait le vocabulaire que par les mêmes inscriptions.

 

Qui peut prétendre posséder pleinement le langage de Sukhotaï ? Un texte français de la même époque (XIVe), Christine de Pisan par exemple est, imprimé, déjà difficile à comprendre, c’est le moins que l’on puisse dire. Il est antérieur à l’introduction de l’imprimerie, les manuscrits de cette époque sont purement et simplement illisibles hors les spécialistes de la paléographie. On lit encore facilement le français du XVIIe, plus difficilement parfois celui du XVIe. On ne traduit pas Pascal, mais on doit traduire Rabelais, par exemple :

 

« Adoncques partirent luy et Prelonguand, escuyer de Vauguyon, et sans effroy espièrent de tout coustez » devient « Il partit donc avec Prelinguand, écuyer de Vauguyon, et sans crainte ils observèrent de tous côtés ».

 

 

Le latin est une langue parfaitement connue depuis des siècles. Il fut un temps point si lointain où tous les érudits le pratiquaient aussi bien que le grec, parfois le sanscrit et bien sûr le français. Classique parmi les classiques, le grand Virgile écrit dans la langue la plus pure. Il a été traduit par Paul Valery en 1956, par Marcel Pagnol en 1958 après l’avoir été par le normalien Maurice Rat et Eugène de Saint-Denis pour les éditions « Les belles lettres » qui se flattent de donner les traductions les plus fidèles. Toutes ses traductions divergent sur beaucoup de points même s’ils ne sont que de détail. Il y a mieux, sur des questions purement techniques. Ainsi, le vocabulaire latin pour définir les liens de parenté est beaucoup plus précis et surtout beaucoup plus complexe que le français… Arrière-grand-père ou arrière grand-oncle ? Oncle ou grand-oncle ? Sœur ou cousine ? La lecture des généalogies données par les historiens, Suétone en particulier devient un calvaire (19). Un dernier exemple puisé dans le bon vieux « Gaffiot » et le non moins bon vieux « Quicherat » : le mot  puer peut signifier « enfant, garçon ou fille » mais aussi « jeune homme » ou encore « fils » ou encore « garçon célibataire » ou encore « esclave » ou enfin « serviteur ». Comment s’y retrouver ? « En fonction du contexte » disaient nos maîtres. Facile à dire sur un texte de Cicéron, probablement beaucoup moins sur un texte en thaï archaïque vieux de 750 ans.

 

 

Restons-en là. Selon l’heureuse expression de Coédès la traduction du P. Schmitt, faite à l'aurore des études siamoises ….et citons Louis Finot dans l’éloge qu’il fit de lui quelques semaines après sa mort : « Si tout, dans les écrits du P. Schmitt, n'est pas également sûr, si la critique peut y relever des théories hasardées et même des erreurs, il n'en reste pas moins que l'histoire de l'Extrême-Orient s'est enrichie, par son labeur, de documents précieux. La collection des inscriptions thaï qu'il a donnée dans un des volumes de la Mission Pavie et que personne n'a continuée après lui demeure un titre solide et indiscutable à la reconnaissance du monde savant » (20).

 

 

Le père Schmitt – en dehors de son activité pastorale – est responsable d’un monumental travail d’érudition dont l’histoire du Siam ancien lui est redevable. Si Monseigneur Pallegoix, rédacteur de la toute première grammaire de la langue siamoise, du premier dictionnaire thaï – français – latin – anglais et de sa monumentale histoire du Siam est mieux connus par ces ouvrages car ils ont bénéficiés d' une large diffusion via leur impression par l’Imprimerie nationale avec la protection du gouvernement de Napoléon III.

 

Nous nous devions de rendre hommage à cet modeste érudit aux connaissances encyclopédiques. Dans les discours diplomatiques remplis de mots fleuris sur la prétendue éternelle amitié entre la France et le Siam, il est toujours un oubli fondamental : Les premiers à s’être consacré à l’étude de l’histoire siamoise au  cours du XIXe siècle et au début du XXe, ce sont des érudits français, explorateurs, archéologues, scientifiques et de nombreux missionnaires dont fut le père Scmhitt.

 

SOURCES

 

« Notes d'épigraphie » par Louis Finot In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 15, 1915. pp. 1-135.

« Documents sur la dynastie de Sukhodaya » par Geprges Coédès  In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 17, 1917.  pp. 1-47;

« Siam », article anonyme. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 21, 1921. pp. 313-318.

«  Recueil des inscriptions du Siam. Première partie : Inscriptions de Sukhodaya »  par Louis Finot et Georges Coédès In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 24, 1924. pp. 265-268.

« Compte rendu des travaux – société des Missions étrangères » 1872, 1874,  1877, 1894, 1904, 1917, 1920, 1924, 1941,

« Annales des Missions étrangères » 1900, 1901, 1903, 1905, 1911, 1920, 1923.

NOTES

 

(1) Voir notre article RH -10 : « Le roi de Sukhotai Ramkhamhaeng, selon la stèle de 1292 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/03/rh-10-le-roi-de-sukhotai-ramkhamhaeng-selon-la-stele-de-1292.html

 

(2) Les renseignements d’état civil sont accessibles sur le site numérisé des archives du Bas-Rhin  (http://archives.bas-rhin.fr/registres-paroissiaux-et-documents-d-etat-civil/). La consultation n’est pas facilitée du fait que dans ce petit village un quart de la population porte le patronyme de Schmitt et l’autre de Kuhn et que par ailleurs, selon les années, les registres sont tenus en dialecte germanique.

 

 

(3)  Colette Hautman  « Pays d'Alsace » publication de la Société d'histoire et d’archéologie de Saverne, 1991.

 

 

(4) Tous les renseignements sur sa carrière religieuse de trouvent sur le site des Missions étrangères :

http://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-biographiques/schmitt

http://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-necrologiques/schmitt-1839-1904

… ainsi que dans de nombreux numéros des deux revues « Annales de la société des Missions étrangères de Paris » et « Compte-rendu des travaux – Société des missions étrangères ».

 

(5) C’est le cœur et le poumon du catholicisme au Siam. L’emplacement fut acquis en 1801-1802, en aval de la ville de Bangkok, pour y établir le séminaire de la Mission. En 1809 une église en briques y fut érigée sous le vocable de l'Assomption de Notre-Dame ; ce fut depuis cette époque le lieu de résidence des évêques-vicaires apostoliques. Ce quartier étant alors dans la banlieue de Bangkok, les quelques familles chrétiennes, qui dans la suite des temps s'y fixèrent, remontèrent comme paroissiens à l'église voisine, Notre-Dame-du-Saint-Rosaire, connue sous le nom de Calvaire (située au-dessus de l’Assomption), jusqu'à l'année 1864. A cette époque, la ville s'étant étendue de ce côté et les chrétiens étant devenus plus nombreux, il devint nécessaire d'ériger ce quartier en paroisse. C'est là que se trouvent le Collège de l'Assomption, fondé par M. Colombet et tenu par les Frères laïcs de Saint-Gabriel, (institutum Fratrum instructionis Christianae a Sancto Gabriele)

 

 

 

 

... ainsi que le couvent de l'Assomption, externat pour jeunes filles, tenu par les Sœurs missionnaires de Saint-Paul de Chartres (Congregatio Sororum Carnutensium a Sancto. Paulo).

 

 

(6) Voir notre article relatif à ce prélat :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a140-1898-le-premier-hopital-fran-ais-catholique-a-bangkok-122232355.html

 

(7) « Le Siam ancien » volume I, introduction.

 

(8) « Mission Pavie – Indochine – II - Etudes diverses – Recherches sur l’histoire du Cambodge, du Laos et du Siam », 1898.

 

 

(9) Les inscriptions 2 et 3 ont été étudiées sur le site à Bangkok : Nous les citons toutes en respectant la transcription utilisée par le Père Schmitt :  

2 - INSCRIPTION KHMERE DU ROI KAMRATEN AN ÇRI SURYA VANÇA RAMA MAHA DHARMIKA RAJADHIRAJA  - GROUPE SAJ.TANALAYA SUKHODAYA au Vat Prakéo à Bangkok.

3 - INSCRIPTION THAÏE DU ROI ÇRI SURYA-MAHA- HARMARAJADH1RAJA - CROUPE SAJJAKALAÏA-SUKHODAYA à la Bibliothèque royale de Bangkok.

4 - INSCRIPTION THAÏE DU ROI DE XIENG-MAI SOMDEC-SETHA-PARAMA, PAVITRA-CHAO DU VAT VIHAR SANTHAN SINTIA

5 - INSCRIPTION THAÏE DU ROI DE XIENG-MAI SOMDEC PAVITRÀ MATRA RAJA CHAO DU VAT SUVAKNA AHAMA

6 - INSCRIPTION THAÏE ÇRI SADDHARMA MAHÂ PARAMA AKRAVATTÎ DHARMARAJÂ DHARMARAJÂ DU VAT LAMPOEUNG

7 -  INSCRIPTION THAÏE DE DHARMIKA RÂJÂDHIRAJÂ, ROI D'AYUTHIA, SUZERAIN DE XIENG-MAI DU VAT XIENG-MAN

8 - INSCRIPTION THAÏE DU VAT PAT-PINH - GROUPE DE XIENG-MAI

9 - INSCRIPTION THAÏE DU ROI PHAHMLUA DE LA CAVERNE DU MONT DOI-THAM-PHRA

10 -  INSCRIPTION PÂLIE EMPREINTE DU PIED DE PHRAYÂ MENG-LAI AU VAT PHRA: SING LUANG

11 à 14 - QUATRE INSCRIPTIONS THAÏES - GROUPE  DE LUANG-PRABANG

Ces quatre inscriptions thaïes ont été scrupuleusement relevées par Pavie, au mois de février 1887 dans les pagodes de Luang-Prabang.  L’opinion du père Schmitt est tranchée : Les deux plus anciennes n'ont pas cent ans et les deux dernières sont contemporaines, l'une étant datée de 1884, l'autre de 1885 de notre ère. Elles ont par conséquent peu de valeur comme documents historiques. Cela ne l’a pas empêché de les transcrire et de les traduire par soucis d’exactitude.

15 – INSCRIPTION THAÏE DU ROI PHRA RAJÂ AYAKÂ – MAHÂ – DEVA AU VAT THAT

16 -  INSCRIPTION THAÏE DU ROI PRA-CRÎ-SIDDHI AU VAT WISOUN

17 -  INSCRIPTION THAÏE DU VAT KET

18 et 19 -  INSCRIPTIONS THAÏES DE LAMPOUN-HARIPUNJAPURA VAT LOUANG ET PA-M A-DA B-TAO

20 et 21 - INSCRIPTIONS THAÏES DU VAT CHAY DIE CHETYOT (CHETI CET YOT);  et DU VAT PRA-MUANG-KËO

22 à 25 - INSCRIPTIONS THAÏES DU GROUPE XIENG-MAI - CARRÉS MAGIQUES

26 et 27 - INSCRIPTIONS THAÏES DU VAT CHAY DIE SUPHAN

28 - INSCRIPTION THAÏE DE LA PRINCESSE SËN ÂMACHA

29 à 31 - INSCRIPTIONS THAÏES CALQUÉES SUR ESTAMPAGES DE M. ARCHER, CONSUL BRITANNIQUE A XIENG-MAI

 

(10) « Du royaume de Siam » volume II pages 235 s.

 

(11) « Le R. P. François-Joseph Schmitt, dont nous avons annoncé la mort à Bangkok, vint très jeune au Siam et fut associé par Mgr Pallecroix à ses savants travaux d'épigraphie siamoise. Avant la guerre de 1870, un des princes de la maison de Prusse, voyageant au Siam, y tomba dangereusement malade et fut soigné avec dévouement par le P. Schmitt. La reine Augusta,  reconnaissante, l'en fit remercier. Plus tard, en 1870, le P. Schmitt, se trouvant en convalescence en son pays d'Alsace, n'hésita pas à se joindre à notre infanterie de marine en qualité d'aumônier militaire. Fait prisonnier  à Bazeilles, interné à Dresde, témoin des misères de nos braves marsouins pendant le rigoureux hiver, il en écrivit à la Reine, qui sur-le-champ fit envoyer deux wagons remplis de vêtements de lame-pour nos soldats, avec ordre de mettre le P. Schmitt en liberté ; celui-ci cependant ne quitta, ses camarades qu'après la paix et rentra, au Siam où M.Doumer s'est honoré en le faisant chevalier de la Légion d'honneur. »

 

(12) « Le Siam ancien » volume I, 1895 et II, 1908.

 

(13)  «  Le Cambodge – les provinces siamoises », 1901 et « Le Cambodge III – le groupe d’Angkor et l’histoire », 1904 :

« On ne connaît pas de textes épigraphiques et nul fil conducteur ne se retrouve, dans cette histoire, plus haut que le XIIIème siècle. A partir du milieu de ce siècle nous avons largement utilisé les traductions d'inscriptions thaïes que le P. Schmitt, missionnaire français au Siam, a publiées, soit dans Le Siam ancien de M. Fournereau, soit dans le IIème volume de la Mission Pavie, qui est consacré à des recherches sur l'histoire du Cambodge, du Laos et du Siam ».

 

(14) CORNELIUS BEACH BHADLEY « THE OLDEST KNOWN WRITING IN SIAMESE THE INSCRIPTION OF PHRA RAM KHAMHJENG OF SUKHOTHAI 1293 A.D. » Bangkok, 1909.

 

(15) « Notes d'épigraphie »  In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 15, 1915. pp. 1-135.

 

(16)  «  Documents sur la dynastie de Sukhodaya »  In  Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 17, 1917. pp. 1-47;

 

(17) « NOTES CRITIQUES SUR L'INSCRIPTION DE RAMA KHAMHENG » in Journal de la Siam society, 1918-I.

 

(18) « L'INSCRIPTION DE NAGARA JUM » in Journal de la Siam Society, 1919-III.

 

(19) Voir John Scheid. « Scribonia Caesaris et les Julio-Claudiens. Problèmes de vocabulaire de parenté » In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité, tome 87, n°1. 1975. pp. 349-375.

 

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8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 22:18

 

De Paris à Bangkok et de Marseille à Katmandou, voilà l'histoire du parcours sanglant d’un Français qui défraya la chronique internationale en 1977-1978. Charles Sobhraj, Eurasien au charme certain mais vénéneux a séduit et détroussé des centaines de personnes sur la route des Indes, et en aurait tué une trentaine. La Trace du serpent (A Snake in the Asian Grass) rapidement traduit en français en édition est un extraordinaire « roman documentaire» écrit en 1979 par un journaliste américain, grand reporter à Life Magazine. Thomas Thompson qui a fait deux fois le tour du globe et rencontré un très grand nombre de personnes pour reconstituer la vie singulière de ce Charles Sobhraj, qui a causé la perte de tous ceux que le hasard - ou le destin - a mis sur sa route.

 

 

 

Le journaliste Richard Neville réussit à obtenir de lui une interview. Il lui aurait alors avoué  tous ses crimes avec luxe de détails. En 1979, il écrira The Life and Crimes of Charles Sobhraj, dans lequel il décrit tout le parcours du tueur depuis ses débuts. Ce n’est pas un roman, c’est une véritable enquête policière. Nous leur devons sur ce que nous savons de ce « serpent » qui était plutôt un cobra. De nombreux sites Internet s’appesantissent sur sa carrière d’une façon parfois trop morbide. Ils nous éclairent sur la fin du parcours de Sobhraj  postérieurement à la rédaction de ces deux enquêtes. Citons ceux qui nous ont semblé les plus sérieux (1).

 

 

Charles Sobhraj, baptisé « le Serpent », est né le 6 avril 1944 à Saigon. Tueur français tueur en série français, dans les années 1970, aurait tué entre quinze et trente personnes, essentiellement des touristes qui parcouraient l'Asie. Il doit son surnom de « Serpent » au fait qu'il a réussi à manipuler ses victimes, à échapper longtemps à la police, et à s'évader de plusieurs prisons. On le dit à la fois escroc, séducteur, détrousseur de touristes, roi de la cavale, expert en poisons et « meurtrier diabolique ». Nous n’avons évidemment pas des compétences psychiatriques  pour apprécier le comportement des psychopathes, contentons-nous des faits même s’il plane encore et toujours des zones d’ombre.

 

 

Les origines : les débuts d’un voyou de quartier.

 

Il est issu d’un couple déchiré alors qu’il a trois ans, mère vietnamienne et père indien.  Après la séparation, sa mère se marie à un militaire français, le lieutenant Alphonse Darreau et retourne s’installer à Marseille. Il reste alors avec son père au Vietnam mais celui-ci le laisse à l’abandon.

 

 

L’Indien ne va d’ailleurs pas tarder à retourner dans son pays natal où il a déjà une famille légitime. C’est alors un enfant des rues. Quelques années plus tard sa mère revient à Saigon et décide de le ramener en France.

 

 

Il était jusque-là apatride, il devient alors Français. Son père de substitution réussit à convaincre le père par le sang de le reconnaître et lui donner son  nom de Sobhraj,  Il a enfin un état civil et une nationalité.  Il reçoit une éducation parait-il rigide, placé en pensionnat. Il devient malgré cela une petite frappe et sombre dans la délinquance de bas de gamme. Ce n’est qu’un petit voleur, un voleur de poules, tout au plus un voleur de mobylettes ! Une première condamnation à trois ans d’emprisonnement intervient alors. Il est libéré en 1967.

 

 

La vie militaire de Darreau va le conduire à Dakar où il réitère ses malversations qui se limitent toujours à de petits vols. Revenu à Marseille, Il trouve alors l’amour en la personne d’une Française, Chantal Compagnon, qu’il épouse.

 

 

Chercha-t-il à se réinsérer ? Employé dans un restaurant avec un salaire modeste qui ne correspond pas à ses goûts de luxe, il replonge dans la petite voyoucratie et condamné pour un vol de voiture en 1970.

 

 

Rapidement libéré, il « replonge » comme on dit dans ce petit monde et pour éviter de se retrouver devant la Justice française, il part avec son épouse s’installer à Bombay où, passé des mobylettes aux automobiles, il organise un réseau de vol de véhicules et commence à s’attaquer aux touristes selon un procédé qui devrait faire sa fortune ; Il se lie d’amitié avec eux, il est, dit-on, affable et plein d’entregent, les drogue et les vole. Il s’attaque surtout aux hippies venu chercher de la drogue sous prétexte de retrouver une nouvelle spiritualité, des jeunes imbéciles le plus souvent. Il reste dans le bas de gamme, les poches des sacs à dos de Khaosan road ou de Katmandou sont le plus souvent vides.

 

 

Mais il récupère aussi les passeports qu’il saura falsifier et utiliser d’abondance. Le couple ne fait probablement pas fortune et le plus souvent quitte leur hôtel sans le payer et en trouve un autre au bénéfice d’un nouveau passeport.

 

 

L’entrée dans la délinquance de haut vol.

 

En 1971, la chorégraphe Gloria Mandélik est en tournée aux Indes et séjourne dans le luxueux hôtel Asoka de New Delhi.

 

 

Sa chambre est située au-dessus de la bijouterie de l’établissement. Il s’introduit dans sa chambre et la tient prisonnière. Ne parvenant pas avec l’aide d’un complice à percer le plancher, il contraint l’artiste à convoquer un  mandataire de la bijouterie qu'il force à lui remettre les joyaux. Les deux malandrins prennent alors la fuite et après diverses péripéties, Sobhraj est arrêté à Bombay. Il est condamné pour le vol des bijoux mais parvient à s’évader après avoir drogué ou acheté un ou plusieurs gardiens. Il mérite alors son sobriquet de « serpent » bien que celui d’anguille, moins prestigieux, soit mieux adapté ! Repris, sa femme a réussi à se procurer les fonds nécessaires à sa mise en liberté sous caution. Le couple s’enfuit avec on ne sait quels passeports et se réfugie en Afghanistan à Kaboul où ils recommencent à piller les touristes. En 1973, s’ils se retrouvent en prison, c’est tout simplement pour grivèlerie, ils ont oublié de payer la note de leur hôtel. On reste tout de même dans la délinquance de bas de gamme. Sa femme purge quelques mois de prison et retourne en France. Lui-même, toujours anguille, réussit à s’évader. Il se trouve impliqué dans une affaire de vol de bijoux à Athènes mais réussit une fois encore à s’évader : Il  retourne aux Indes pour se livrer à de nouvelles activités ou continuer les anciennes en améliorant ses cibles.

 

 

Le voyou se fait assassin

 

En 1975 à Srinagar il fait la  connaissance d’une canadienne, Marie-Andrée Leclerc, qui s’éprend de lui. Nous le savons charmeur !

 

 

Elle accepte de participer à ses escroqueries de concert avec un jeune Indien, Ajay Chowdhury, qui devient son « premier couteau ». Ils vont basculer dans les crimes de sang. Ils partent tous trois à la recherche de touristes en quête de bijoux et pierres précieuses en utilisant divers pseudonymes, Sobhraj jouant le rôle de vendeur de bijoux. Ces touristes-là sont assurément plus argentés que  les porteurs de sacs à dos (2) ! Il charme ses victimes, les drogue et lorsqu’ils sont endormis s’empare de leur argent et toujours de leurs passeport. Il va se révéler faussaire de génie en falsifiant de façon fort adroite les passeports qui leur seront d’une grande utilité pour traverser les frontières.

 

 

Arrivés en Thaïlande en septembre avec l’Indien, le couple rencontre deux Australiens à Hua Hin. Le mode opératoire est toujours le même, on les drogue et  on les dépouille. De nombreuses plaintes sont déposées mais n’ont aucune suite. En septembre, ils ont appâté un touriste français rencontré à Chiangmai qu’ils endorment  avec quelque drogue et subtilise son passeport. Ils feront de même en octobre avec deux autres touristes français.

 

 

En octobre, ils rencontrent une jeune américaine faisant escale à Bangkok  avant de partir se ressources en étudiant le bouddhisme au Népal. L’escroc-faussaire-cambrioleur va se faire pour la première fois meurtrier. Le couple la conduit sur la plage de Pattaya et après lui avoir fait absorber un sédatif, il l’étrangle alors qu’elle est en bikini. Il devient alors le mythique « meurtrier au bikini ».

 

 

D’autres meurtres vont suivre, comme ce  jeune Turc amateur de pierres précieusesqui sera étranglé  En décembre, ce sera le tour de l’amie du jeune Turc partie à sa recherche. En décembre, Sobhraj fait la connaissance à Hong Kong d’un couple de Hollandais à la recherche de pierres précieuses. Ils se donnent rendez-vous à Bangkok…Ils subiront le même sort.

 

 

Les passeports falsifiés vont servir au trio à se rendre au Népal où ils rencontrent un couple de Canadiens à la recherche encore de pierres précieuses. Ils vont disparaître et on retrouvera leurs corps calcinés aux environs de Katmandou.

 

 

Le trio retourne en Thaïlande avec de nouveaux passeports falsifiés pour brouiller les pistes. Mais leur appartement de Bangkok avait été fouillé par l’une de leur victime qui y avait découvert 12 passeports.

 

 

La chasse aux assassins

 

Le Trio est revenu à Katmandou mais l’enquête sur les disparus se porte rapidement sur eux. Placés en résidence surveillée, ils trompent ou achètent la vigilance des gardiens et réussissent à revenir aux Indes.

 

 

Nous les retrouvons à Bénarès ou ils assassinent un touriste israélien. Ils récidiveront à Goa toujours aux Indes avec 6 touristes français, sans toutefois les tuer puis à Hong Kong ou ils dépouillent un américain.

 

 

Au début janvier 1976, Sobhraj, Leclerc et Chowdhury arrivent à Bénarès où ils descendent dans un hôtel. Chowdhury partage sa chambre avec un touriste israélien de 35 ans. Le lendemain, après le départ du trio, le corps du dit Israélien est retrouvé assassiné. On l'a délesté de son argent et de son passeport après l'avoir drogué à mort. Le 9 janvier, ils récidivent dans le sud de l'Inde, pas loin de Goa, où ils droguent encore un touriste en quête de pierres précieuses. De retour à Bangkok en février suivant, ils s’associent avec un complice français Jean Dhuisme. Toutefois l’enquête sur le ou les tueurs de Pattaya a évolué sur l’insistance de l’ambassadeur des Pays-Bas.

 

 

Mais le trio est alerté et prend la fuite en parvenant à franchir la frontière malaise où leur complice indien disparaît  corps et biens !

 

 

Sobhraj et Leclerc retournent en Inde où le français Jean Dhuisme vient bientôt les rejoindre. Sobhraj recrute des complices féminines et ils perpétuent leur cursus meurtrier. Un Français est à nouveau assassiné. Ils s’attaquent ensuite à un groupe d’une vingtaine de Français, ils leur donnent des médicaments pour lutter contre la dysenterie endémique. Mauvais  dosage, ils tombent comme des mouches dans le hall de l’hôtel, le trio est appréhendé.

 

 

Le procès.

 

La police indienne s'aperçoit rapidement qu'elle a affaire à un escroc d'envergure internationale probablement doublé d’un meurtrier.

 

Sobhraj attend  son procès.  Il tourne à la mascarade à la honte de la justice indienne : C’est un spectacle et une véritable pantalonnade,  il récuse ses avocats, injurie les témoins, entame une grève de la faim, et se retrouve en définitive condamné à 12 ans de prison alors qu’il risquait sa tête. Sa complice, Marie-Andrée Leclerc, écope de six ans de prison et son complice français acquitté faute de preuve. A-t-il acheté les Juges ? Ce nous semble une évidence (3).
 
 
Ses turpitudes lui ont probablement rapporté beaucoup d’argent, dont on ne sait où il se trouve mais il est permis de deviner où il est passé. Les touristes qui viennent en Thaïlande ou aux Indes pour acheter des pierres précieuses ne sont pas des gueux comme les routards, ses premières victimes. Il est incarcéré dans la prison de Tihar où il mène grand train – dans tous les pays du monde, le régime carcéral est supportable quand on a des sous – et accorde de nombreuses interviews où il parle avec cynisme de ses activités. Il sait toutefois qu’à sa sortie de la prison indienne, il risque d’être extradé vers la Thaïlande où il risque la peine de mort. Incarcéré depuis 10 ans, le 13 mars 1986, il organise une bamboula dans sa prison et s'évade après avoir offert à ses gardiens des sucreries aux somnifères. Il se laisse volontairement rattraper trois semaines plus tard, à Goa et se voir infliger une rallonge de trois années ce qui envoie la demande d'extradition de la Thaïlande aux oubliettes. Trois ans, ce n’était pas trop cher payé comme prix de l’oubli du mandat d’arrêt thaï et le calcul était bon !

 

 

Le 17 février 1997, après 21 années de geôle à Tihar. Il a les moyens  de soudoyer ses gardiens et y mène, tout étant relatif, une belle vie ; télévision, téléphone, repas choisis venus de l’extérieur.

 

 

Il est libéré mais également expulsé du pays pour y être entré avec un faux passeport et retourne en France. Il s'installe dans le quartier chinois de Paris, engage un agent et négocie financièrement toutes ses interviews et photographies. Il aurait même négocié un contrat de 15 millions de francs pour un film inspiré de sa vie. Il aurait choisi pour ces négociations, l’ « avocat du diable », Jacques Vergès.

 

 

Par ailleurs, il faut se prémunir contre le risque que les crimes commis en Thaïlande soient jugés en France, une possibilité offerte par une réforme du code pénal du 1er mars 1994 à la condition qu’il y ait un ou plusieurs Français parmi ses victimes ce qui est possible car la liste de ses victimes oscille selon les sources entre 12 et 30 ?

 

 

Les familles de victimes ne parviennent pas à le faire extrader vers la Thaïlande, il est un vieux principe de droit international selon lequel la France n’extrade pas ses nationaux et il est bel et bien Français ! Jacques Vergès est là pour rappeler ces principes.

 

 

 La chute finale

 

En septembre 2003, il commet l’erreur de sa vie: il se rend au Népal. Reconnu par un journaliste dans les rues de Katmandou, il est arrêté par les autorités locales, soupçonné du double meurtre en 1975 d'une Américaine et d'un Canadien. En août 2004, il est condamné à la prison à vie pour le meurtre de l'Américaine. En 2010, toujours séducteur, il épouse en prison son interprète, fille de son avocate locale.

 

 

En septembre 2014, il est condamné une nouvelle fois à vie pour le meurtre, celui du touriste québécois. Les condamnations sont confirmées en appel et en cassation en dépit du talent d’une avocate de haut-vol, celle du terroriste Carlo, Isabelle Coutant Peyne.

 

 

Il y restera probablement jusqu’à sa mort, il a à l’heure où nous écrivons (2020) 76 ans et les prisons népalaises ont une réputation pire encore que celle de Thaïlande. La nasse s’est refermée sur l’anguille.

 

 

Pour quelle raison a-t-il pris ce risque ? Il s’y est de toute évidence rendu pour continuer ses turpitudes. Il a prétendu dans des interviews donnés à Paris, pour lesquels il se faisait grassement payer vouloir retrouver l'Asie et y fonder une école pour enfants indigents. Selon une autre version, il aurait eu le projet de se lancer dans l'exportation de textile du Népal.

 

 

Il faut tout simplement y voir l’incroyable forfanterie de ces délinquants de haut vol qui, une fois leur forfait accompli, au lieu de se retirer sagement profiter de leur butin vont rechercher à nouveau des montées d’adrénaline. Certains sont des sages et restent cois (4), d’autres ne savent pas s’arrêter, c’est tout simple.

 

 

Il arborait un sourire inspirant la sympathie, toujours habillé avec soin,  champion de karaté et d’une intelligence supérieure à la moyenne : il parlait six langues. Faussaire de talent, il ne naviguait jamais sous la même identité. Incontestablement charmeur et doué d’un incontestable entregent, il réussissait à circonvenir non seulement mais aussi les gardiens de prison et dans une certaine mesure, les magistrats. Il savait se jouer des frontières et des barreaux laissant sur son passage la trace du serpent.

 

 

Comment réussissait-il à circonvenir ses victimes ? La réponse est simple :

 

À Richard Neville, il a déclaré : « Tant que je peux parler aux gens, je peux les manipuler ».

 

Il réussit même à intéresser à son sort le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme.

 

Il a surtout eu la chance que la peine de mort  ait été abolie par la constitution népalaise !

 

 

 

NOTES

 

(1) Le plus complet : https://www.tueursenserie.org/charles-sobhraj/

Sur l’aspect psychiatrique d’un tueur en série :

http://www.psycho-criminologie.com/2019/12/charles-sobhraj-le-bikini-killer.html

(2) L’un de nous l’a rencontré à Pattaya quand il avait proposé à l’un de ses amis une affaire de transport de pierres précieuses. Peut-être ont-ils frôlé la mort sans le savoir ?

(3) Citons, l’exemple est-il bon ? Le cas d’un sympathique individu que connaissait bien l’un d’entre nous. Il quittait régulièrement les champs de lavande de son village des Alpes-de Haute-Provence pour se ressourcer – disait-il – dans la spiritualité hindouiste. Il était en réalité à la tête d’un trafic qui lui valut d’être interpellé et incarcéré à Bombay à la même époque sous de lourdes inculpations de trafic de stupéfiants. Il avait la chance d’être issu d’une famille riche. La sortie de ce guêpier eut un prix : 300.000 francs suisses, avocats, magistrats, procureurs, douaniers et gardiens de prison…

 

 

(4) Ne citons qu’un exemple récent, il y en a d’autres : En juillet 2013, un homme seul, ganté et le visage dissimulé, fait irruption au Carlton de Cannes et menace avec un pistolet automatique les quelques personnes présentes à l’exposition Extraordinary Diamonds, organisée par la maison de joaillerie russe Leviev dans l’hôtel. Il s’évanouit dans la nature avec près de 103 millions d’euros de bijoux et montres incrustées de diamants. Il doit jouir, paisiblement de son butin lui seul sait où et il aura l’intelligence de ne jamais réitérer.

 

 

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