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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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14 juillet 2021 3 14 /07 /juillet /2021 05:35

 

 

LE PANDANUS

 

Les baquois (ou vaquois), mots probablement d'origine polynésienne, nom commun du pandanus sont de grands végétaux rappelant tout à la fois le palmier, le yucca et l’ananas. Ils sont en réalité toute une famille qui a reçu des botanistes le nom générique de pandanus qui a lui-même donné son nom à la famille nombreuse des pandannées. Le mot pandan n’est d’ailleurs pas d’origine siamoise mais malaise, le végétal portant dans la péninsule le nom de pandang.

 

 

Certaines espèces peuvent atteindre plusieurs mètres de hauteur. Ils présentent tous un phénomène singulier, des racines aériennes qui naissent sur la tige et descendant vers le sol avant de rejoindre le monde souterrain. La tige curieusement diminue de grosseur en allant du sommet vers le sol. Le végétal semble alors porté en l’air par ses racines qui le soutiennent tels les arcs-boutants d’une cathédrale ! Elevé en serre, il doit souvent être étayé. La raison est simple, ce système permet à l’arbre de subsister sans tomber dans les terrains qu’il semble affectionner dont le sous-sol est instable, sablonneux ou marécageux. Ces spectaculaires racines-échasses  consolident la base comme des étais, indispensables pour subsister dans ces sols.

 

 

Il s’agit d’un miracle de la nature et non comme le crurent les premiers observateurs en raison de l’érosion du sol. Présent dans tous les pays tropicaux, Asie, Afrique, Océanie, il est connu de longue date comme un végétal utile, alimentation, vannerie, nattes, cordages, usage médical, cuisine et colorant alimentaire en dehors de son utilité pour retenir les sols côtiers soumis aux cyclones et comme brise-vent.

 

 

En occident, il est devenu le participant obligé de tout beau jardin exotique tel celui de Monaco

 

 

 

Les études des paléontologues nous apprennent  que son apparition remonterait au crétacé supérieur, il y a entre 100 et 60 millions d’années. La famille qui avait autrefois une large distribution géographique sur tous les continents à l'exception de l'Australie, est devenue limitée aux régions tropicales et subtropicales de l'Ancien Monde depuis le milieu du tertiaire c’est-à-dire il y a environ 65 millions d‘années, époque de la disparition des dinosaures.

 

 

En Thaïlande, il est connu sous le nom de bai toei (ใบเตย) ou simplement toei. Sans prétendre donner un cours de botanique n’en ayant pas les compétences, j’ai noté quelques-unes des espèces que l’on trouve ici sans que cette liste soit limitative et sans que mes références à la nomenclature latine soient une certitude : le toeiban  (เตยบ้าน) « du village », le toeihom (เตยหอม)  « parfumé », probablement le pandanus odorus Ridley dont les feuilles sont utilisées pour parfumer le riz. Le toeiyai (เตยใหญ่) « grand » atteint de grandes hauteurs, ses larges feuilles sont utilisées pour toiture des maisons traditionnelles en bois ou en bambou et enfin le toeiton  (เตยต้น) « arbre ».

 

 

Il est une particularité commune à toutes les espèces : elles sont dioïques : les individus sont strictement mono sexués, c'est-à-dire que chaque pied ne porte que des fleurs soit mâles, soit femelles. 

 

 

 

Les fleurs mâles sont très parfumées et colorées en un long épi,

 

 

Les femelles produisent de gros fruits sphériques de couleur brun-jaune à maturité et long de 15 à 20 cm de diamètre (1).

 

 

Quels animaux fournissent cette pollinisation ? C’est ce que nous allons découvrir. Ce fut longtemps un mystère.

 

Nous bénéficions en effet d’une très érudite étude de fort savants botanistes sur la pollinisation du pandanus, qui nous a appris qu’il n’existe dans la littérature aucune étude consacrée spécifiquement au pandanus, que rien n’est connu du mode de pollinisation des pandanus; on ne sait pas même s’il relève de l’anémophilie ou de l’entomophilie (2).

 

Nous étions en 1983.

 

 

 

Le rôle bénéfique des insectes transporteurs de pollen comme l’abeille est bien connu. Celui d’animaux est beaucoup plus rare. C’est ici que nous allons voir apparaître le rôle bénéfique du gecko.

 

 

LE GECKO

 

Nous bénéficions d’études de botanistes de très haut niveau qui ont révélé au début de ce siècle seulement le rôle pollinisateur du gecko pour le pandanus, jusqu’à présent ignoré : c'est une bonne synthèse (3).

 

Les Pandanus sont une précieuse ressource écologique pour plusieurs formes de vie animale qui y trouvent refuge contre les prédateurs, c’est le cas du gecko. Ses deux prédateurs principaux en raison de sa petite taille sont les serpents et les rapaces. Les écailles du tronc rendent l’accès impossible aux serpents et les feuilles barbelées et touffues interdisent l’entrée aux rapaces volants. En langage vernaculaire, les anglais parlent d’ailleurs de « Gecko Plant ».

 

 

Disons quelque mots de ce petit animal de couleur verdâtre ou brunâtre dont la taille peut aller jusqu’à 15 centimètres et parfois plus.

 

 

Une de ses particularités est qu'il peut grimper un peu partout, ses  pattes sont adhésives sur les surfaces lisses et ont des petites griffes pour agripper les surfaces rugueuses. Grimpeur hors du commun, il peut marcher sur des murs verticaux et même au plafond.

 

 

Il est aussi capable de se séparer de sa queue pour distraire l'ennemi et lui permettre de s'échapper. Il la laisse ainsi souvent lorsqu’il est attaqué par un autre de ses prédateurs, la dangereuse scolopendre.

 

 

Il a une alimentation variée, des fruits, des insectes, des petits rongeurs ou des lézards pour les plus grands. Nos maisons ne sont pas son habitat naturel. La présence de ces espèces sur terre à l’époque de la disparition des dinosaures s’est faire bien avant l’arrivée de l’homme. Sa présence dans nos demeures n’est probablement pas permanente mais il y trouve la chaleur et il a le mérite de les purger des araignées, moustiques, mouches, moucherons, scorpions  et cafards dans ses activités toujours nocturnes.

 

Nous entendons parfois son chant qui lui a valu son nom thaï tuk kae  (ตุ๊กแก). Ce cri est fort curieux, on entend d'abord un déclanchement de rouage, puis le cri tôk ké, la première note haute, la deuxième grave, ces deux notes se répètent huit ou neuf fois en diminuant d'intensité. Si le nombre est pair le vœu qu’on n’a pas manqué de former sera exaucé ; il ne le sera pas s'il est impair. Il est ovipare. Est-ce un chant d’amour ? C’est en tous cas ce que pensent certains zoologues. Pour d’autres, il lui s’agit d’alerter d’éventuels intrus, surtout ses congénères puisque c'est un solitaire ?

On lui prêtait longtemps un rôle maléfique et on a vu diffusé à son sujet des contes absurdes. Lacépède, successeur de Buffon et par ailleurs brillant zoologiste, nous dit « Ce lézard funeste, et qui mérite toute notre attention par ses qualités dangereuses, a quelque ressemblance avec le caméléon; sa tête, presque triangulaire, est grande en comparaison du corps; les yeux sont gros; la langue est plate, revêtue de petites écailles, et le bout en est échancré. Les  dents sont aiguës, et si fortes, suivant Bontius, qu'elles peuvent faire impression sur des corps très-durs, et même sur l'acier. Le gecko est presque entièrement couvert de petites verrues plus ou moins saillantes …. Bontius a écrit que sa morsure est venimeuse, au point que si la partie affectée n'est pas retranchée ou brûlée, on meurt avant peu d'heures. L'attouchement seul des pieds du gecko est même très dangereux, et empoisonne, suivant plusieurs voyageurs, les viandes sur lesquelles il marche: l'on a cru qu'il les infectait par son urine, que Bontius regarde comme un poison des plus corrosifs; mais ne serait-ce pas aussi par l'humeur qui peut suinter des tubercules creux placés sur la face inférieure de ses cuisses?... Il est heureux que ce lézard, dont le venin est si redoutable, ne soit pas silencieux, comme plusieurs autres quadrupèdes ovipares, et que ses cris très-distincts et particuliers puissent avertir de son approche, et faire éviter ses dangereux poisons. » (4). 

 

La liste des méfaits qui lui sont attribués est une encyclopédie de la crédulité.

 

Cette mauvaise réputation ne repose que sur des erreurs d’autant qu’il peut - parait-il -  parfaitement s’apprivoiser. Il la doit probablement à sa laideur et encore faut-il se féliciter qu’il n’ait pas la taille d’un crocodile. Diderot le philosophe, une de nos plus célèbres lumières, avait en horreur le crapaud parce qu'il était à ses yeux le comble de la laideur, mais il ne connaissait sans doute pas le gecko, Auprès de lui, le crapaud devient un être élégant. Voilà comment on récompense cet animal aussi utile que le crapaud.

On lui prêtait longtemps un rôle maléfique et on a vu diffusé à son sujet des contes absurdes. Lacépède, successeur de Buffon et par ailleurs brillant zoologiste, nous dit « Ce lézard funeste, et qui mérite toute notre attention par ses qualités dangereuses, a quelque ressemblance avec le caméléon; sa tête, presque triangulaire, est grande en comparaison du corps; les yeux sont gros; la langue est plate, revêtue de petites écailles, et le bout en est échancré. Les  dents sont aiguës, et si fortes, suivant Bontius, qu'elles peuvent faire impression sur des corps très-durs, et même sur l'acier. Le gecko est presque entièrement couvert de petites verrues plus ou moins saillantes …. Bontius a écrit que sa morsure est venimeuse, au point que si la partie affectée n'est pas retranchée ou brûlée, on meurt avant peu d'heures. L'attouchement seul des pieds du gecko est même très dangereux, et empoisonne, suivant plusieurs voyageurs, les viandes sur lesquelles il marche: l'on a cru qu'il les infectait par son urine, que Bontius regarde comme un poison des plus corrosifs; mais ne serait-ce pas aussi par l'humeur qui peut suinter des tubercules creux placés sur la face inférieure de ses cuisses?... Il est heureux que ce lézard, dont le venin est si redoutable, ne soit pas silencieux, comme plusieurs autres quadrupèdes ovipares, et que ses cris très-distincts et particuliers puissent avertir de son approche, et faire éviter ses dangereux poisons. » (4). 

 

 

La liste des méfaits qui lui sont attribués est une encyclopédie de la crédulité.

 

Cette mauvaise réputation ne repose que sur des erreurs d’autant qu’il peut - parait-il -  parfaitement s’apprivoiser. Il la doit probablement à sa laideur et encore faut-il se féliciter qu’il n’ait pas la taille d’un crocodile. Diderot le philosophe, une de nos plus célèbres lumières, avait en horreur le crapaud parce qu'il était à ses yeux le comble de la laideur, mais il ne connaissait sans doute pas le gecko, Auprès de lui, le crapaud devient un être élégant. Voilà comment on récompense cet animal aussi utile que le crapaud.

 

 

LE « MARIAGE »

 

Il y a une incontestable communication entre le gecko et le pandanus. A l’époque de la pollinisation, la saison des amours pour les plantes, pour permettre la fécondation, il faut transporter le pollen du plant mâle au plant  femelle, il y a donc nécessité d’un transporteur. L’animal recouvert de pollen mâle le transporte ensuite sur l’arbre femelle.

 

 

Il se pose alors un mystère que les botanistes n’ont pas encore résolu clairement : Comment le transporteur peut-il savoir qu’il est parti d’un exemplaire mâle pour aller non pas sur un autre mâle mais systématiquement sur une femelle ? Il n’y a aucune explication plausible à ce comportement.

 

Le gecko après avoir transporté le pollen va jouer un autre rôle. Il va manger le fruit qui est le conservateur des graines et destiné à attirer les animaux. C’est un moyen efficace de garantir la propagation. Après avoir mangé le fruit avec ses graines. S’il a une couleur et un gout agréable, prosaïquement c’est pour donner à l‘animal  envie de le manger, l’animal va évacuer les dites graines indigestes dans ses selles qui sont en outre un excellent fertilisant. L’échange est double, l’animal s’est nourri et le végétal a dispersé ses graines par le rôle actif de l’animal. Les études que nous avons citées (3) sont fondées sur de multiples observation en divers pays tropicaux et ne laissent aucun doute sur cette symbiose entre la plante et l’animal.

.

 

Les botanistes considèrent que la masse totale de la population végétale vivante par rapport à celle de l’ensemble des créatures vivantes, humaines et animales, serait de 90 % sinon plus. A une époque où l’homme peut envoyer un drone sur la planète Mars, la plus grande partie du monde végétal reste un mystère qui apporte en permanence des découvertes singulières. N’oublions pas que la vie est apparue sur terre sous forme végétale, que ces végétaux par le phénomène de la photosynthèse ont pu transformer le gaz carbonique (CO2) et l’eau (H20) en s’emparant des molécules de carbone (C) et d’hydrogène (H) pour former les molécules complexes de la chimie organique nécessaire à leur croissance et en relâchant dans l’atmosphère les molécules d’oxygène (O) nécessaires à la vie du monde animal. Si la végétation disparaissant de la terre, ce serait assurément la fin du monde animal.

 

 

NOTES

 

(1) Dioïque se dit d'une plante dont les fleurs mâles et femelles sont portées par des plantes différentes, nécessitant une pollinisation des fleurs femelles par le vent ou les insectes afin que la fécondation puisse se faire, tels sont les palmiers, les asperges ou le houx. Le contraire, c'est à dire lorsque la plante porte, sur le même pied, à la fois des fleurs mâles et des fleurs femelles, elle est appelé monoïque.

(2) l’anémophilie est la pollinisation par l’effet du vent, l’entomophilie est la pollinisation par transport du pollen par des animaux, le plus souvent des insectes.

 

L’étude porte la signature des professeurs Bernard RIO, Guy COUTURIER, Françoise LEMEUNIER et  Daniel LACHAISE : « EVOLUTION D’UNE SPECIALISATION SAISONNIÈRE CHEZ DROSOPHILA ERECTA (DIPT., DROSOPHILIDAE) » in Annales de la Société entomologique de France, 1983, 19, pp 235-248.

(3) Article de Bruno Corbara « Sur le gecko insulaire, pollinisateur et disperseur de graines » in Espèces – Revue d’histoire naturelle, numéro 11 de décembre 2011, Numérisé 

https://especes.org/bibliographies/biblio-gecko/

L’article comprend deux sections :

Sur la pollinisation des fleurs et la dissémination des graines par les geckos :

Avec un article de Olesen J. M. et Valido A., 2003. « Lizards as pollinators and seed dispersers: an island phenomenon ». Trends in Ecology and Evolution, 18 (4), 177-181.

Sur la pollinisation des fleurs et la dissémination des graines par les geckos Phesulma de l’île Maurice :

Avec les articles suivants :

Hansen D. M. & Müller C. B. « Reproductive ecology of the endangered enigmatic Roussea simplex (Rousseaceae) ». International Journal of Plant Sciences, 2009,170m pp. 42–52.

Hansen D. M. & Müller C. B. « Invasive ants disrupt gecko pollination and seed dispersal of the endangered plant Roussea simplex in Mauritius ». Biotropica, 2009, pp. 202-208.

Hansen D. M., Kiesbüy H. C., Jones C. G. & Müller C. B. « Positive indirect interactions between neighboring plant species via a lizard pollinator ». The American Naturalist, 2007 169, pp.534-542.

Deso G., Probst J-M., Sanchez M. & Ineich I. 2008. Contribution à la connaissance de deux geckos de l’île de La Réunion potentiellement pollinisateurs : Phelsuma inexpectata (Mertens, 1966) et Phelsuma borbonica (Mertens, 1966) (Sauria : Gekkonidae). Bulletin de la Société herpétologique de France, 126, 9-23.

(4) Étienne de Lacépède « Oeuvres du comte de Lacépède » Tome 3. 1826-1833. Jacques de Bondt ou Jacob Bontius sur lequel il fonde ses affirmations péremptoires est un médecin néerlandais qui a vécu à Battavia et a écrit des ouvrages de médecine tropicale aux alentours de 1630. Son « Histoire naturelle et médicale des Indes Orientales » dont l'original était en latin a bénéficié d'une traduction en anglais en 1769 dans laquelle Lacépède a probablement puisé sans le moindre esprit critique..

 

 

 

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3 juillet 2021 6 03 /07 /juillet /2021 04:46

 

Dans des régions sèches comme l'Egypte ou l'Asie Centrale, même les cadavres abandonnés se momifient. Mais dans un pays d'hygrométrie élevée comme le nôtre, le sens commun le mieux partagé juge inconcevable la momification sans utilisation de procédés de nature chimique ou de procédés beaucoup plus élaborés scientifiquement comme ceux sur lesquels plane toujours un secret absolu qui permet la conservation de la dépouille de Lénine depuis 1924.

 

 

Les procédures de momification de l'ancienne Egypte sont connues de longue date, qui permirent à la dépouille de Ramsès II de défier le temps depuis 3000 ans.

 

 

Les cas de momification naturelle sans traitement particulier du corps ne sont pas exceptionnels, les moines de Palerme,

 

 

les Cappuccini de Rome (Santa Maria délia Concezione),

 

 

ou encore le corps momifié de Saint Jean de Rilla en Bulgarie,

 

 

ceux du  Monastère des Cavernes (Poscëvskaja Lavra) de Kiev

 

 

ou celui de Sainte Bernadette, découvert intact lors de son exhumation lors des démarches entreprises pour sa béatification puis sa canonisation, trois reconnaissances du corps ont eu lieu en 1909, en 1919 et en 1925. Sa dépouille demeurée intact, est toujours exposée dans la chapelle principale du Sanctuaire.

 

 

La présence de dépouilles intactes et pieusement conservées de moines bouddhistes est connue de longue date au Japon, en Inde, en Chine, en Mongolie, au Tibet. Nous retrouvons le culte des reliques très répandu dans tout le monde bouddhique, Inde comprise en dépit de l'usage de la crémation, lui aussi d'origine indienne qui réduit en principe les reliques aux résidus de la combustion, ossements, cheveux, dents, ongles.

 

 

Elles seraient liées à une pratique de moines observant une ascèse extrême permettant à leur corps de ne pas connaître la putréfaction. Cette momification du vivant du pratiquant devient la preuve de sa foi et de la force de sa pratique, le moine est considéré comme étant devenu Bouddha en ce corps. 

 

 

Il existe en Thaïlande de nombreuses momies de saints moines restées intactes hors tout procédé de conservation. Elles sont abritées dans des cercueils de verre, si elles ont échappé à la putréfaction, elles n'échapperaient pas aux rats !  L'inventaire en reste à faire car elles ne sont pas au centre des circuits touristiques, ignorées en général des guides ou des sites Internet et objet d'un culte qui est incompatible avec une curiosité morbide comme nous pouvons le voir à Koh Samui.

L'un de nos amis fidèles, Loris Curtenaz anime un site exceptionnel consacré à quelques centaines de temples de Thaïlande qu'il considère comme les plus beaux ou les plus spectaculaires, La plupart sont ignorés de tous les guides ou sites touristiques et son seul site « vaut la voyage » (https://temple-thai.com/), Il m'écrit « En ce qui concerne les moines momifiés, il y en a effectivement beaucoup, au moins une centaine. J'avais trouvé un lien qui les répertoriait mais il ne fonctionne plus ». (Notons au passage qu'il y a environ 35000 temples dans notre pays),, « J'en ai croisé une quinzaine en tout. Comme j'ai perçu que le sujet pourrait intéresser, j'ai aussi mis sur pied une rubrique qui recoupe les temples hébergeant un moine momifié. Voici le lien :   https://temple-thai.com/tag/corps-moine/ ,

Une grosse quizaine, Ils sont situés dans toutes les régions du pays,

Les renseignements à leurs sujets sont rarissimes et ne se trouvent généralement qu'en thaï et les reproductions photographiques ne sont pas nombreux même dans les sites Internet ou les pages Facebook des temples. Elles sont en général exposées dans des lieux de culte ouvert au public lors des fêtes bouddhistes mais non ouverts aux profanes. Si d'autres ne sont pas inaccessibles, elles se situent en des lieux ou bâtiments cultuels  non signalés.

 

 

Citons toutefois le Wat Uphairatbamrungbot à Bangkok (วัดอุภัยราชบำรุงโบสถ์) situé dans le quartier chinois. C'est un temple spécifiquement vietnamien qui contient la dépouille d'un moine naturellement momifié.

 

 

D'autres temples de la capitale  exposent ces dépouilles, citons le  Wat Paknam (วัดปากน้ำ),

 

 

le Wat Wetawanthammawat (วัดเวตวันธรรมาวาส)

 

 

et le Wat Liapratbamrung (วัดเลียบราษฎร์บำรุง).

 

 

Hors la capitale, le temple de Bang Pra (วัดบางพระ) à 50 kilomètres à l'ouest de Bangkok  dans la province de Nakon Pathom contient la dépouille conservée intacte de Luang Phor Pern (หลวงพ่อเปิ่น) mort en 2002 à 79 ans.

 

 

Dans la province de Lampun, citons le Wat Phrabat Huaitom (วัดพระบาทห้วยต้ม)

 

 

où se trouve la dépouille de Pou Khruba Chaiyawongsa (ปู่ครูบาชัยยะวงศา), un moine bouddhiste célèbre dans la région, connu sous le nom de Khru Bawong (ครูบาวงศ์), un ascète bouddhiste vénéré qui a quitté son écorce terrestre le 17 mai 2000, le 17 mai, dont le corps, qui ne s’est point décomposé, fait l’objet d’un culte fervent. 

 

 

Il se trouve également la dépouille d'un autre ascète vénéré, Khruba chaoaphichaikhaopi (ครูบาเจ้าอภิชัยขาวปี) Il n'y a pas à ce jour une exploitation touristique morbide. Il est vrai que le temple est à l’écart des circuits touristiques et que l'exposition des dépouilles au public sorties de leur cercueil de verre ne se fait qu'à l'occasion de fêtes bouddhistes.

 

 

Je ne parle dans ce modeste article que de deux dépouilles que j'ai visitées et surtout sur lesquelles j'ai pu obtenir des précisions qui me permettent d'en parler à bon escien.

 

UNE MOMIE UNIVERSELLEMENT CONNUE ET UNE AUTRE À L'ÉCART DES VISITES INTEMPESTIVES

 

LE WAT KUNARAM DE KOH SAMUI

 

Il en est  un qui est (trop) connu de tous, celui du Wat Kunaram (วัดคุณาราม) dans l'île dite « paradis touristique » de Koh Samui, qui contient la dépouille incorruptible de  Luang Phor Daeng Piasilo  (หลวงพ่อแดง ปิยสีโ) ou Phrakhru Somthakittikhun (พระครูสมถกิตติคุณ) en position de méditation dans une cage de verre, les yeux abrités derrière des lunettes de soleil peut-être parce qu’il est mort les yeux grand ouverts ?

 

 

Originaire de l'île, il passa 29 ans et 8 mois dans ce temple, célèbre par sa vie ascétique, sa piété et sa connaissance du Vipassana Thura(วิปัสสนาธุระ), le travail de méditation. Il mourut à 79 ans et 8 mois ayant annoncé sa mort à ses disciples le 6e mois de 1973 en leur demandant de lui réserver un cercueil dans lequel il serait assis dans la position qu'il aurait eu à sa mort, assis les jambes croisées, ce qu'il advint.

 

 

A cette date, l'île déjà connue des « routards » attirés non pas pour son charme alors sauvage mais tout simplement parce qu'il y prolifère un champignon hautement hallucinogène, le Psilocybe cubensis....

 

 

.....s'ouvrit rapidement au « tourisme de masse » par la multiplication des services de ferries puis la terminaison de la construction de son aéroport en 1989.

 

 

Les autorités du temple firent de cette relique une curiosité touristique fort lucrative. Il y a des marchands dans tous les temples. Pour trouver le site, il suffit de suivre les processions de minibus et d'autocars de touristes, étape obligée d'une visite de l'île pour des visiteurs animés d'une curiosité morbide. Il existe, soit dit en passant, deux autres temples bouddhistes sur cette île qui en compte une trentaine, contenant la relique d'un moine momifié dans des bâtiments cultuels soigneusement fermés au public. Inconnus des guides, je n'ai pu les visiter qu'accompagné d'une personnalité locale mais je n'ai pu recueillir la moindre explication à l'expresse condition de ne pas prendre de photographies. Il y aurait dans la ville même de Suratthani deux autres temples contenant la dépouille non putréfiée de moines vénérés mais je n'ai trouvé aucune précision autre que la quasi-certitude de leur existence.

 

La vie même de ce moine démontre qu'il aurait lui-même de son vivant refusé à ce qu'il devienne post mortem non pas un enseignement aux générations futures pour la méditation mais une source de profits (1).

 

 

LE WAT  KHAO SUWAN PRADIT DE DONSAK

 

Á quelques encablures de Koh Samui, sur le continent, se trouve le village de Donsak (ดอนสัก) où se situe le port d'arrivée et de départ des ferries pour l'île.

 

 

Nul touriste ne s'y arrête. C'est une bénédiction pour le respect dû à la dépouille mortelle d'un autre moine vénérée. La curiosité m'y a conduit sur les conseils, faut-il le dire, du propriétaire d'un restaurant où j'avais quelques habitudes pour y déguster des fruits de mer dont je suis friand à des prix qui ne sont pas ceux que l'île concocte à des touristes.

 

 

On y vénère dans le Wat Khao Suwan Khao Pradit (วัดเขาสุวรรณประดิษฐ์)....

 

 

.... le corps momifié de Phrakhru Suwanpraditkan ou Luang Pho Choi Thitapunyo (พระครูสุวรรณประดิษฐ์การ หลวงพ่อจ้อย ฐิตปุญโญ) mort en 1993 abrité dans un cercueil de verre. Il doit sa réputation tout autant à sa piété qu'aux œuvres purement civiles accomplies avec le soutien de la famille royale (2).

 

 

UNE OU PLUSIEURS EXPLICATIONS SCIENTIFIQUES OU RATIONELLES ?

 

Il peut paraître singulier qu’un corps humain se conserve ainsi au fils des ans sans signe de décomposition et sans qu’il y ait eu un processus manuel de momification. Il n'apparait pas qu'aucune de ces momies ait fait l'objet d'analyses médicales poussées ce qui pourrait d'ailleurs être considéré comme un sacrilège pur et simple. Cela a pourtant été fait au Japon où il y a même eu des momies disséquées ce qu'il n'est même pas permis d'envisager chez nous ! (3)

 

 

L'explication des fidèles se résume à ceci : des états spirituels supérieurs, atteints par une intense méditation, agissent sur la conservation des corps. Cet état spirituel est alors proche de celui du Bouddha historique. La conscience, sous une forme subtile, voyage hors du corps grossier.

 

Nous relevons que ces momies sont celles de bonzes ayant atteint un âge avancé, ayant subi un régime alimentaire ascétique qui les déshydrate, toutes graisses disparaissant de leur corps, ils n'ont plus que la peau sur les os. Leurs pratiques ascétiques favorisent la dessiccation du corps qui deviendra comme la fleur d'un herbier.

 

 

L'explication la plus plausible m'a été donnée par mon vieil ami, le « chimiste » de Koh Samui serait  la formation d'adipocire qui n'est pas incompatible avec le climat tropical interdisant une simple dessiccation. Les lipides du cadavre se transforment en atmosphère humide en ce qu'on appelle « le gras du cadavre » qui recouvre son épiderme.  Cette gangue étanche qui aurait la consistance de la cire empêche les bactéries responsables de la putréfaction de prospérer ? C'est ce qui aurait permis la conservation de la dépouille de Napoléon, intacte à l'ouverture de son cercueil 20 ans après sa mort avant son transfert pour la France. Fort légitimement, le Ministre des armées s'est opposé à toute ouverture de son cercueil pour que des scientifiques puissent le disséquer et rechercher les raisons de sa conservation dont on ne sait si elle subsiste à ce jour.

 

 

Ceci dit, les analyses effectuées sur des moines momifiées au Japon (4) ont révélé que des procédés de conservation chimique avaient été utilisés et que beaucoup avaient été éviscéré ce qui avait été probablement le cas de Napoléon avant sa première inhumation.

 

 

Pour nos saints moines de Thaïlande, il est certain que leurs viscères sont toujours à l'intérieur de leur dépouille, qu'aucun procédé de momification artificielle n'a été utilisé, qu'ils ne seront jamais disséqués et resteront probablement longtemps encore objet de la vénération des fidèles.

 

 

NOTES

 

(1) Né sous le nom de Daeng Sichan (แดง สีชั้น), dans le petit village de  Ban Tapho (บ้านตะพ้อ) dans le sous district de Na Mueang (ตำบลหน้าเมือง), district de Koh Samui (อำเภอเกาะสมุย), province de Surat Thani (จังหวัดสุราษฏร์ธานี), fils de Luang Phithak (หลวงพิทักษ์) et de son épouse Nang Noihit Sangarat (นางน้อยหีต สง่าราษฏร์). Il fut ordonné moine à l'âge de 20 ans et quitta le Sika (สิกขา – la robe) pour se marier à Nang Khiao Thonghip (นางเขียว ทองทิพย์) à Lamai (ละไม), sous district de Maret (ตำบลมะเร็ต) toujours sur son île. Retourné à la vie civile, ils eurent six enfants. À l'époque de la Seconde Guerre mondiale, le riz était rare et la population subissait des restrictions alimentaires. Il se signala par son aide à ses voisins en nourriture, vêtements, médicaments. A la fin de la guerre avec un ami Nai Roi (นายโรย), ils furent tous deux ordonnés moines par Phra Kru Thipajanakunarak (พระครูทีปาจารคุณารักษ์) originairement Mibunsin(มีบุญสิน), l'un des abbés les plus respectés de l'île, en son temple de  Wat Samret (วัดสำเร็จ), probablement l'un des temples les plus anciens de l'île. C'était en 1944, il avait alors 50 ans.

 

Il alla ensuite pratiquer la méditation sur le continent, dans la grotte de Tham Yai (ถ้ำยาย) au pied de la colline de Khao Mangaeng (เขาหมาแหงน), située dans le district de ThungTako (ทุ่งตะโก) dans la province de Chumphon (ชุมพร). Il y suit l'enseignement de Phrakhru Prayut Thammasophit (พระครูประยุตธรรมโสภิต) (ou ทองไหล สิริวฑฺฒโน- Thonglai Siriwattano), abbé du temple de Lamai qui lui enseigne les règles des méditations. Il y vécut deux ans. Il se place ensuite sous la protection de Luang Phod Daeng Tiso (หลวงพ่อแดง ติสฺโ) au monastère de Hua Laem So (หัวแหลมสอ) aujourd'hui connu sous le nom de Wat Phra Chedi Laemso  (วัดพระเจดีย์แหลมสอ).  Ce temple abrite dans son enceinte un chedi contenant des reliques de Bouddha venues de Ceylan

 

 

.....et un ex-voto singulier à rendre jaloux les marins qui ont décoré Notre-Dame-de-la Garde, la réplique d'un navire grandeur nature construite il y a une dizaine d'années par un patron-pêcheur remerciant ainsi Bouddha d'avoir échappé à un naufrage. 

 

 

Il y reste 5 ans et se trouve ensuite au Wat Sila Ngu (วัดศิลางู) à Lamai, où il pratique la méditation dans une modeste cabane pendant trois ou quatre ans.

 

 

Apprenant que Chao Khun Phra Phimoltham (เจ้าคุณพระพิมลธรรม) enseigne la méditation Vipassana (วิปัสสน) au Wat Mahathat (วัดมหาธาตุฯ) à Bangkok il s'y rend pour suivre cet enseignement et entraîner son esprit à parfaire sa pratique de la méditation Vipassana et de l'introspection jusqu'à pouvoir méditer jusqu'à 15 jours sans bouger autrement qu'en prenant un seul repas par jour et avoir un corps dur comme une buche.

 

 

Il acquiert une totale maitrise et le corps professoral du temple le renvoie alors enseigner la méditation sur son île. Le Sangha achète des terres dans le sous district de Bo-Phut (ตำบลบ่อผุด) pour y construire un temple de Vipassana, le Wat Boontharikaram (วัดบุญฑริการาม) ou encore Wat Phang Bua (วัดพังบัว) où il enseignera la méditation à une foule de novices et de moines upasaka et upasikas (อุบาสกและอุบาสิกา) et ce pendant vingt ans.

 

 

Vieillissant, il tomba gravement malade. Les voies de communication sur l'île à cette époque étaient inexistantes et le médecin ne put venir à temps. Remis sur pieds, des disciples et sa famille l'invitèrent à rester au Wat Kunaram (วัดคุณาราม) dans le district de Na Mueang (ตำบลหน้าเมือง), le temple de son village natal. Se sentant mourir, alors que ses proches le savaient vieux mais en bonne santé, il demanda à deux profanes de lui préparer un cercueil ou il pourrait être placé dans la position assise de la méditation. Il annonça sa mort pour le 6 mai 1973. Elle survint à la date annoncée, il avait 79 ans et 8 mois.

 

 

(2) Wat Khao Suwan Khao Pradit (วัดเขาสุวรรณประดิษฐ์) s'appelait à l'origine Wat Khao Lan (วัดเขาล้าน), situé sur une colline du village de Ban Thong Mai (บ้านท้องไม) dans le sous-district et district de Donsak (ดอนสัก) dans la province de Surat Thani (สุราษฎร์ธานี) un lieu où réside selon les croyances locales la déité protectrice de la région, Pho Than Yot khao (พ่อท่านยอดเขา), tout simplement le père de la montagne. A en croire les explications que nous ont donné un sacristain du temple, il aurait délivré la région d'un monstre marin dont le squelette est toujours conservé ? Se non è vero è ben trovato ! Il s'agit probablement d'un rorqual, l'espèce est toujours présente dans le golfe.

 

 

La construction fut entreprise par le premier abbé, Phra Achan Thong Inthasuwanno, (อาจารย์ทอง อินทสุวณโณ), originaire de la province sudiste de Songkla (จังหวัดสงขลา) qui mourut en 1957. Plus tard, l'abbé Phra Det (พระเดช), probablement pour éviter le rappel d'une déité animiste, changea son nom en Wat Khao Suwan Khao Pradit que l'on peut traduire par temple de la montage de bon augure.

 

 

Les rares visiteurs peuvent être attirés essentiellement par la vue imprenable sur les « cent îles » qui émergent de la mer, que l'on a du pied du Chedi où sont conservé des reliques de Bouddha.

 

 

Au bas de la colline dans un petit oratoire à l'écart de la route qui conduit au sommet de la colline et non signalé sur les rares sites consacrés au temple, se trouve donc sur un autel dans un cercueil de verre le corps momifié de Phrakhru Suwanpraditkan ou Luang Pho Choi Thitapunyo (พระครูสุวรรณประดิษฐ์การ หลวงพ่อจ้อย ฐิตปุญโญ) mort en 1993. Né en 1905 dans la province de Songkla et à la suite d'événements familiaux et d'une jeunesse difficiles, son père l'envoya vivre chez une parente à Donsak. Il revint à l'âge de 20 ans à Songkla où il fut ordonné moine temporaire pour la durée du carême bouddhiste. Il se maria et eux neuf enfants et ensuite, revint à Donsak. Il y vécut d'agriculture, de jardinage, de la combustion de charbon de bois et devint ensuite médecin. Le 10 décembre1947, il fut ordonné pour la deuxième fois au temple Don Yang (วัดดอนยาง), sous-district de Tha Thong  (ตำบลท่าทอง), district de Kanchanadit  (อำเภอกาญจนดิษฐ) toujours dans la province de Surat Thani avec en particulier comme professeur Phra Khru Prajak Worakhun (พระครูประจักษ์วรคุณ), abbé du temple Prasop (วัดประสพ) à Kanchanadit et reçoit le surnom de Chitpunyo (จิตปุญฺโญ). Il annonça alors renoncer définitivement à l'esclavage de la vie profane.

 

 

Revenu à Donsak et en dehors de son ministère religieux, il s'occupe activement de la vie du village dirigeant la construction de routes par des accords amiables avec des propriétaires fonciers. Il participe à l'électrification du village. Il organise la distribution d'eau de la ville au robinet. Il effectue d'importants travaux dans l'enceinte du temple, construction d'abris pour les moines, construction d'une école Phra Pariyat Thamma (โรงเรียนพระปริยัติธรรม), construction de bâtiments conventuels et d'un crématorium et naturellement construction du chedi contenant les reliques de Bouddha et construction d'un monument à la gloire de  Son Altesse  le prince  Vibhavadi Rangsit (พระเจ้าวรวงศ์เธอ พระองค์เจ้าวิภาวดีรังสิต), régent en 1946 et qui lui apporta de larges secours ainsi d'ailleurs que la famille royale.

 

 

Bénéficiant de nombreuses distinctions civiles et religieuses, il reçut en 1987 la distinction de prélat royal (พระราชาคณะชั้นสามัญ) seul de la province de Surat Thani. qui ait été élevé à cette dignité. Elle en fit  le moine le plus élevé dans la hiérarchie bouddhiste de la province.

 

 

Durant les 46 ans qu'il passa au temple, son prestige dépassa largement les frontières de sa province : Du 21 au 23 mars 1970, Son Altesse Royale  Vibhavadi Rangsit lui rendit visite au temple.

Le 16 mai 1970, Sa Majesté le Roi et sa majesté Sa majesté la reine virent assister à une cérémonie religieuse dans l'Ubosot.

Le 17 mai 1976, Sa Majesté le Roi, Sa majesté la reine et Son Altesse Royale la Princesse Maha Chakri Sirindhorn vinrent inaugurer le système d'alimentation en eau du village.

Le 20 septembre 1983, Son Altesse Royale la princesse Maha Chakri Sirindhorn vint poser la première pierre  du Chedi Chaturamuk contenant les reliques du Bouddha

Le 26 avril 1985, Son Altesse Royale la princesse Maha Chakri Sirindhorn et le prince héritier sont venus effectuer la cérémonie de l'installation des reliques de Bouddha.

Il mourut paisiblement le 15 février 1993 à l'âge de 89 ans, recevant l'hommage unanime de ses disciples, de la hiérarchie, des fonctionnaires civils et militaires et de la population.

Ses vertus évitèrent la décomposition de sa dépouille toujours intacte.

Le 16 février 1997, Son Altesse Royale la Princesse Maha Chakri Sirindhorn est venu officiellement présider à l'installation  de sa dépouille dans son cercueil de verre et inaugurer son buste.

 

 

(3) Voir l'article d'Andō Kōsei « Des momies au Japon et de leur culte ». In: L'Homme, 1968, tome 8 n°2. pp. 5-18.

 

(4) Voir l'article de Paul. Demiéville  « Momies d'Extrême-Orient ». In: Journal des savants, 1965, n° pp. 144-170;

 

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5 juin 2021 6 05 /06 /juin /2021 03:11

 

"Nous, c'est vous, vous, c'est nous" (Temple de Samret à Kho Samui)

 

Nous avons de temps à autre le plaisir d'accueillir des « invité(e)s » qui nous font part de leurs recherches et de leur érudition d'autant plus intéressantes qu'elles proviennent d'érudits qui ont une formation différente de celle que nous reçûmes, Alain et moi ; un littéraire et un juriste qui ne sont pas des historiens de profession mais des « vocations tardives ». J'ai aujourd'hui la satisfation d'ouvrir nos colonnes à Madame Dominique Le Bas, une universitaire distinguée, Docteur en Etudes indiennes, option art et archéologie. Chercheur associé à l’Institut thématique interdisciplinaire d’histoire, de sociologie, d’archéologie et d’anthropologie des religions,de l'Université de Strasbourg, elle prépare un article sur « La méditation sur la décomposition des corps dans l’art siamois », actuellement en cours de publication à l'Université de Strasbourg. Elle nous en livre un aperçu que j'ai plaisir à partager ce jour.

 

Vous trouverez en fin d'article le résumé de sa carrière universitaire et la liste des publications qui sont les siennes.

 

 

Au cours de votre pérégrination dans certains temples thaïs, vous pourriez découvrir une particularité qu’il n’existe plus qu’au Sri Lanka et en Thaïlande : la méditation sur des ossements. Cette méditation appelée en pāli, langue utilisée dans la religion theravāda, « asubha kammaṭṭhāna » (อสุภกรรมฐา) qui signifie « exercices sur la répugnance des corps » consiste à contempler des cadavres humains dans différents états de décomposition.

 

 

A quelles fins ? En prenant le cadavre comme support visuel, et en pensant que son propre corps est voué au même devenir, le pratiquant doit développer de la répulsion envers l’objet contemplé mais aussi envers son propre corps afin d’aboutir à la cessation de tout désir et prendre conscience de l’impermanence des corps. Cette pratique peut mener au nibbana (นิพพาน.)

 

 

Cette méditation était pratiquée par les moines de Thaïlande, Birmanie, Cambodge et Laos depuis environ le 18e siècle jusqu’au milieu du 20e siècle, et l’est encore en Thaïlande et au Sri Lanka.

 

 

Le thème de la méditation sur la décomposition des corps est évoqué dans les littératures canoniques et post-canoniques de langue pālie. Le discours le plus important qu’aurait prononcé le Buddha sur le thème de la « méditation » ou le développement mental est le Mahāsatipaṭṭhana-sutta (มหาสติปัณณสูตร) « texte de la grande mise en jeu de la présence d’esprit » qui est le 22e sutta que compte le Dīghanikāya « corpus des longs ». Le Mahāsatipaṭṭhana-sutta est pour le Theravada un texte fondamental pour la pratique, décrivant les différents éléments qui doivent être travaillés pour développer l’attention. Ce texte recense 9 contemplations sur la décomposition des corps. Pour chacune de ces neuf contemplations, le texte est construit selon un schéma identique : le cadavre est décrit selon son état de décomposition, s’ensuit toujours jusqu’à la prochaine description de contemplation le même texte : le moine réfléchit à son propre corps en se disant «  ce corps qui est le mien a la même nature ; il deviendra de même ; il ne peut l’éviter ». En constatant que son corps n’est pas différent que celui qu’il observe, et qu’il subira un jour un sort identique, son esprit doit se libérer de l’attachement au corps. La présence d’un cadavre n’est pas obligatoire pour le moine pratiquant. L’impératif est ce que nous dit le refrain « ce corps qui est le mien a la même nature ; il deviendra de même ; il ne peut l’éviter ».

 

 

Le moine doit accepter sa propre évanescence.

 

L’autre texte, non canonique, qui est la principale référence du Theravāda, est le Visuddhimaggha (วิสุทธิมัคกา) « chemin de la complète purification » rédigé au Ve siècle au monastère Mahāvihāra (มหาวีฮาราน) à Ceylan

 

 

... et attribué à Buddhaghosa (พุทธโฆษะ). Dix exercices ou réflexions sur la répugnance du corps sont recensés en fonction de l’état du cadavre : gonflé, bleui, ulcérés, déchiquetés, rongés, éparpillés, mutilés et éparpillés, saignants, infestés de vers, et les squelettes.

 

 

Où le moine trouvait-il un corps ? A l’époque où le texte a été rédigé, les corps se trouvaient dans la nature, sur les champs de bataille, à la porte du village etc.. Au 19e siècle, au Siam, le Wat Saket (วัดสระเกศราชวรมหาวิหาร) était connu pour disposer d’un charnier où les corps des plus pauvres et ceux des condamnés de la prison voisine étaient donnés en pâture aux vautours et aux chiens.

 

 

Carl Bock nous fournit une description précise de sa visite en 1881 au Wat Saket où il assiste à l’arrivée d’un corps sur une litière de bambou, puis à son traitement immédiat. Un officiant muni d’un énorme couteau va ouvrir le corps, couper la chair des jambes, bras et poitrine. Puis un moine tenant dans sa main gauche un éventail et dans la main droite un bâton en bambou avec lequel il touche le corps chante quelques mantras. Dès qu’il a fini, les vautours se jettent sur le corps. Au bout de 10 minutes, l’officiant et le moine interviennent de nouveau pour s’occuper du dos du défunt de la même manière ; puis les animaux mettront 8 minutes à dévorer le corps ; Les os et le crâne sont collectés par les amis qui les brûleront. Le devenir de ces restes nous est expliqué par Monseigneur Pallegoix en 1853 : les ossements recueillis par les parents et amis seront soit gardés dans une urne ou broyés avec de l’argile pour faire des statuettes en souvenir du défunt.

 

 

 

Carl Bock va découvrir un autre lieu dans l’aire du monastère où se dresse un autel circulaire sur lequel il découvre des os humains, des crânes et deux cadavres d’enfants récemment décédés mais dans un état de décomposition avancé

(Carl Bock, « Carl. Temples and elephants : the narrative journey of exploration through upper Siam and Lao ». London: Sampson Low, 1884. P. 551).

 

 

On peut supposer que ces ossements servaient comme support pour la méditation des bonzes.

 

Les charniers ont disparu car l’évolution de la société, sous l’influence occidentale à partir du milieu du XIXè siècle, a amené une prise de conscience sur l’hygiène publique et sur les règles sanitaires à appliquer dans la capitale, Bangkok, qui a connu en 1884 une épidémie de choléra au cours de laquelle le Wat Saket a accueilli 60 à 120 cadavres par jour. De nos jours, les pratiquants ont toujours à leur disposition des cadavres mais peuvent désormais disposer de supports de substitution que sont les photos. Ainsi au Wat Khao Yai (วัดเขาใหญ่ - พิจิตร) dans la province de Phichit et au Wat Hualompong (วัดหัวลำโพง) à Bangkok, les moines pratiquent la contemplation sur des corps suspendus à des crochets. Ce sont les familles qui font don du corps de leur proche – enfant ou adulte- à des fins de mérites spirituels. Pour pratiquer la méditation dénommée « coupé et éparpillé », les moines se rendent dans les salles d’autopsies. Les pratiquants achètent aussi dans des boutiques spécialisées des photos de personnes accidentées ou suicidées à des étapes variées de décomposition. Il y a un impératif dans le texte non canonique qui doit être respecté : le pratiquant ne doit jamais toucher le corps. Le Visuddhimagga précise, après bien des tergiversations, qu’il ne conviendrait pas qu’un homme contemple un cadavre de femme, ni une femme un cadavre d’homme «car l’objet n’est pas présent dans un cadavre de sexe opposé, lequel peut même susciter de l’agitation ».

 

Somdet Phra Wanarat Buddhasiri Thap (สมเด็จพระวนารัตน์พุทธสิริทับ), abbé du Wat Sommanat Vihara (วัดโสมนัสวิหาร), familier du roi Mongkut lorsqu'il était moine (1806-1891)

 

 

Cette pratique est illustrée dans des manuscrits du centre de la Thaïlande, réalisés essentiellement au 19e siècle, mais rarement sur les peintures murales de monastères. Le peintre peut utiliser le folio pour illustrer deux méditations ou disposer le corps dans l’une des vignettes, le moine dans l’autre.

Manuscrit Or.13703 fol.7v, 19è s., British Library

 

 

Dans les manuscrits, la première méditation « cadavre gonflé »  est l’une des plus représentée. Le corps gonflé présente généralement une iconographie identique : outre le gonflement, les yeux sont exhorbités et globuleux, et la langue tirée. Il est nu ou revêtu d’une pièce de tissu toujours disposée d’une manière sinueuse autour de la partie inférieure et la partie supérieure du corps.

Or 14838 fol.7, vignette droite, British Library

 

 

 

Le cadavre gonflé est celui qui est le plus difficile à trouver parce que son état ne perdure qu’un à deux jours. Les dix contemplations sont mises en corrélation avec les subdivisions du tempérament voluptueux du pratiquant. Ainsi la première contemplation convient aux moines qui s’attachent aux formes car le cadavre gonflé met en évidence la détérioration des formes corporelles.

 

L’autre méditation la plus représentée est la 5e «  cadavre dévoré par des chiens, chacals ou autres animaux ». L’artiste représente soit des chiens soit des corbeaux, ou au Wat Somanat vihāra chien, corbeaux et un vautour. Souvent dans cette représentation, il ajoute le déversement des entrailles. Le cadavre dévoré convient à ceux qui s’attachent à l’accumulation de chair en certaines parties du corps comme les seins, car il montre comment la plénitude de cette accumulation de chair est détruite

 

Mss Coll.990 item 5 fol.3 Penn Library, Philadelphie

 

 

Aucune sculpture ancienne ne représente une de ces méditations. Représenter un cadavre « horrible » n’aurait pas été un obstacle pour les sculpteurs comme en témoignent les damnés torturés sur le socle du bronze Phra Malai (พระมาลั) conservé au Musée de Nakhom Pathom (นครปฐม) Photo phra Malai

(Sur Phra Malai, voir notre article : A 375 - DES ENFERS BOUDDHISTES À L’ENFER DES CHRÉTIENS : LA LÉGENDE DE PHRA MALAIhttps://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2020/06/a-375-des-enfers-bouddhistes-a-l-enfer-des-chretiens-la-legende-de-phra-malai.html).

 

 

Quant aux peintures murales, les dix méditations qui ornaient les murs du vihāra Est de Wat Phra Chetuphon (Wat Po, Bangkok) sous le règne de Rāma Ier (1782-1809) ont complètement disparu. Il faudra attendre le règne de Rama IV Mongkut (1851-1868) pour que l’intégralité de la contemplation sur le «  non-beau » soit de nouveau représentée sur les murs de deux monastères royaux de Bangkok : le Wat Boworniwet et le Wat Somanat viharā. S’ils possèdent ces représentations, c’est parce qu’ils sont liés à la réforme du bouddhisme siamois menée par le roi Mongkut - Rama IV alors qu’il était moine de 1824 à 1851 avant d’accéder au trône.

Voir l'article  de Dominique Le Bas :  « Les armoires et les coffres à manuscrits laqués et dorés de Thaïlande »  in Histoire d’objets extra-européens :collecte, appropriation, médiation. Villeneuve d’Ascq : Publications de l’Institut de recherches historiques du Septentrion, 2021. Le texte est numérisé : http://books.openedition.org/irhis/5892 

 

****

 

Qui est Madame Dominique Lebas ?

 

 

Elle a consacré une partie de sa carrière en tant que conservateur de bibliothèques, au développement de la lecture publique (Seine Saint Denis, Berry) et sillonné le département du Puy de Dôme en qualité de directrice de la bibliothèque départementale de Prêt pendant dix ans. Elle fut ensuite pendant 14 ans à l’Université de Rouen directrice d’une Bibliothèque Universitaire. Elle rédigea ensuite une thèse sous la direction de Madeleine Giteau, disparue en 2005, historienne et en particulier historienne des arts de l'Asie du Sud-Est française, membre de l'École française d'Extrême Orient de 1956 à 1981.

 

 

Cette thèse de doctorat, soutenue en 1987 porte le titre « Les armoires et les coffres à manuscrits de Thaïlande » ( Université de Paris III Sorbonne Nouvelle) et a été publiée en 1988 par l’Université de Lille III.

 

 

 

Elle la présente comme suit : « Les plus anciennes armoires qui nous soient parvenues ne sont pas antérieures au règne de phra narai (vers 1657-1688). Parmi les différentes techniques de décorations utilisées, nous nous sommes attachées a celle de la laque dorée. D'usage profane a l'origine, les armoires et les coffres a manuscrits laqués et dorés sont offerts aux monastères a la mort de leurs propriétaires. Nous avons pu distinguer sept catégories d'armoires selon la typologie de leur piètement et trois types de coffres. Les artistes ont orné ce mobilier de scênes empruntées à la littérature religieuse et épique. Nous nous sommes apercues que la vie du buddha et les dix précedentes existences - les dasa jataka- y étaient illustrees d'une manière exceptionnelle. Aussi nous sommes-nous attachées a cette étude. Les artistes ont représenteé des scênes essentielles de la vie du bienheureux mais également des faits apparemment secondaires. Il convient de souligner qu'aucune scêne de la vie du buddha ne décore les coffres a manuscrits. Nous assistons a l'époque de ratanakosin à une miniaturisation et a une multiplication des scênes sur une même surface. Ce fait est lié au role didactique et édifiant des laques qui n'a fait que s'affirmer depuis la fin de l'eépoque d'ayuthya. L'art de la laque appliqué aux armoires et aux coffres a manuscrits peut etre considéré comme un art à part entière au même titre que la peinture murale qu'il complète ou répète »

Nous lui devons encore

« Le mobilier cultuel de Thaïlande : les chaires à prêcher », Mémoire de maîtrise, Paris I.

« Le Vessantara Jataka sur le mobilier thaï », in  Asie, n°1, Donner et recevoir, 1992, Paris- Sorbonne (revue du Centre de Recherche sur l’Extrême-Orient de Paris-Sorbonne)

« L’enfance du futur Buddha sur les armoires laquées et dorées de Thaïlande » in Asie, n°4 Enfances, 1997, Paris- Sorbonne (revue du Centre de Recherche sur l’Extrême-Orient de Paris-Sorbonne)

« Jenny de Vasson : 1872-1920 : photographe ». – Clermont-Ferrand, 1998.

(Jenny de Vasson, amie de Georges Sand, fut la première femme photographe de France).

« La venue de l’ambassade siamoise en France en 1861 » in Aséanie, n° 3, mai 1999, Bangkok (Centre d’Anthropologie Sirindhorn)

« La renaissance artistique en Thaïlande de Rama Ier à Rama IV », Turin, CESMEO, 2007

 

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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 23:38

 

On a beaucoup glosé sur l’origine de ce signe étrange @ qui a envahi notre univers depuis quelques dizaines années. Il est convenu de l’appeler arobase Il est utilisé au sein des adresses électroniques sur internet. Il suffit à lui seul d’évoquer la toile. Il n'est pas, comme beaucoup le croient, une création récente de l'univers numérique. Son origine probable, c’est tout au moins la version la plus plausible est qu’il remonterait à l’époque où les moines copistes ont contracté le « a » et le « d » du mot latin « ad » signifiant tout simplement « vers ». Le terme arobase aurait été ultérieurement forgé par les imprimeurs français pour désigner le caractère né de cette contraction. Notre propos n’est pas de nous intéresser ni à son origine ni à son étymologie bien qu’elle soit probablement espagnole ou peut être provençale. Dans son dictionnaire languedocien-français qui date de 1785 l’abbé Pierre-Augustin Boissier de Sauvages, traduit arobas  par « reste à savoir » !

 

 

Dans son Trésor du Félibrige qui date de 1868, Frédéric Mistral nous apprend que l’aro-bast est un « crochet en bois qu’on ajoute au bât des bêtes de somme pour porter les fardeaux ».

 

 

Nous sommes loin d’Internet. Il semble que ce caractère s’appelait du terme pittoresque de « a niché » comme une autre lettre de l’alphabet également nichée, le « « c niché » du copyright  © ou le « r niché » ® de la marqué déposée. Mais ces expressions évocatrices datent d’un temps où les instituteurs nous apprenaient le français et le faisaient bien.

 

 

Nous ne  nous serions pas interrogés sur l’origine de ce signe si certains n’y avaient vu une origine thaïe sur un site qui lui est dédié (1). Ils pêchent toutefois par une insuffisance certaine dans leur connaissance de l’écriture thaïe. Pour les Thaïs, arobase c’est thi (ที่) c’est à dire « vers - à » tout comme l’anglais « at » qui a le même sens. Un contributeur de ce site fait le lien avec « certains chiffres utilisés dans les langues asiatiques comme le 1 ou le 6 en thaï » c’est-à-dire ou  ce  qui n’est tout de même pas la même chose. Un autre trouve au signe une « étrange ressemblance » avec l’une des quatre consonnes thaïes S  soit ส (mais il y en a trois autre : ษ ศ ซ). L’idée était intéressante, elle n’a pas été approfondie et c’est dommage.

 

1 = ๑      6  =   ๖     S = ส (ษศซ)

 

Notre « a niché » ne ressemble pas à l’un de nos S thaïs, il ressemble par contre étrangement au chiffre 1 soit qui a d’ailleurs la même graphie en lao. Les chiffres thaïs que les locaux n’utilisent malheureusement plus guère sauf dans les documents administratifs viennent du sanskrit et sont lourds de symbole : leur zéro qui a la même graphie que notre 0 est aussi le symbole philosophique du néant et le c’est la représentation de la spirale de l’infini. Et l’univers de la toile nous conduit bien vers l’infini !

 

 

Pur hasard, peut-être mais ce qu’il est amusant de noter  que sur les claviers de nos ordinateurs qui sont à la fois QWERTY et thaïs, les informaticiens ont soigneusement placé les deux caractères sur la même touche ce qui n’est probablementpeut-être pas un hasard ?

 

 

NOTES

 

 

 

(1) https://www.arobase.org/culture/arobase-contributions.htm

 

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 22:09

 

Nous connaissons le rôle important que jouent les nagas (นาค), ces serpents  infernaux dans la religion des peuples bouddhistes. Ils habitent un monde souterrain, gardent les trésors de la nature, sont attachés à l'eau et apportent la prospérité. Le naga a sa forme féminine, ce sont les nakhis (นาคี), le génie des eaux, représentés comme un serpent à tête humaine. Ils peuvent aussi prendre forme humaine, voyager sous terre, nager dans l'eau et voler dans les airs. On leur doit la fertilité du sol et la fécondité des femmes.

 

 

Plusieurs fois, les femmes de cette race, prenant forme humaine, contractèrent des unions avec les fils des hommes. L’un de ces nagas devint même, selon la légende roi du Siam et  voici à quelle occasion. L’histoire est un classique dans le folklore thaï. Elle nous est contée par Monseigneur Pallegoix en particulier (1). Il l’a puisée des Annales des royaumes du nord  (pongsavada mueang nuaพงศาวดาร เมือง เหนือ). Elles sont un abrégé de l’histoire avant la fondation d’Ayutthaya. « Cette première partie est pleine de fables, et présente peu de faits historiques » nous dit-il mais il se complet manifestement à nous narrer ces fables.

 

 

Nous retrouvons l’histoire chez d’autres érudits, Charles Lemire (2) ou l’explorateur Raoul Postel qui en donne une version cambodgienne plus ou moins similaire (3). Cette légende a connu  de nombreuses adaptations modernes, l'une des plus connues est une pièce de théâtre de 1917 du roi Vajiravudh (Rama VI) dont nous connaissons les goûts et les talents littéraires.

 

 

Elle est l’histoire de Phra Ruang (พระร่วง), figure légendaire de l'histoire thaïe et fondateur du premier royaume thaï qui a libéré le peuple du joug de l'ancien empire khmer et ce bien avant que ne commence l’histoire officielle qui débute avec Si Inthrathit (ศรีอินทราทิตย์) qui régna sur le royaume de Sukhothai entre 1238 et 1270,

 

 

fondateur de la dynastie qui porte le nom de Phra Ruang au sein de laquelle nous trouvons en troisième position Rama Khamhaeng (รามคำแหง), inventeur de l’écriture thaïe.  Cette légende est considérée avec une condescendance par les érudits (4). C’est pourtant lui qui a donné son nom à la dynastie (ราชวงศ์พระร่วง - ratchawong Phra Ruang

 

 

La légende commence à l’époque de Bouddha. Il était à prendre son repas, près du village sur l’emplacement duquel fut construite plus tard, la ville de Haripunchai (หริภุญชัย) l’actuelle Lamphun (ลำพูน). 

 

 

Cependant, le saint homme ne pouvait trouver d’eau pour faire ses ablutions et se désaltérer, un naga vint lui en apporter. D’autres sources affirment que sur l’ordre de ce reptile, l’eau jaillit aux pieds de Bouddha. C'est pourquoi il lui prédit, qu'en récompense de cette charitable action, au bout de mille ans, il établirait un empire qui embrasserait toute la contrée arrosée par la rivière qu'il venait de faire jaillir, et que les rois des pays voisins lui rendraient hommage, et que jamais l’eau ne manquerait dans les limites de son royaume. Il le posséderait comme prince indépendant, ne reconnaissant la suprématie de personne. Le feu et l’eau constituent une aumône aussi efficace que les autres, lorsqu’ils sont donnés avec cette grâce qui découle des services rendus. Au nombre des avantages promis par Bouddha, au reptile charitable se trouvait celui de recevoir les hommages de tous les princes des régions transgangétiques.

 

 

Environ neuf siècles et demi plus tard, régnait à Haripunchai dans le pays de Sayam ou Siam, un roi d’une grande piété nommé Phraya-Aphayakha-Munirat ou plus simplement Aphayakha-Muni. Fidèle observateur de tous les préceptes de la religion bouddhiste, il se retirait de temps à autre, sur une montagne très élevée pour y faire ses méditations et mener la vie d’un anachorète. Une reine des nagas, Nang, avait l’habitude de se rendre au même endroit pour s’y divertir ou pour y accomplir des actes de dévotion. Attirée par la renommée du prince siamois, elle passa trois jours et trois nuits en sa compagnie et eut commerce avec lui.

 

 

Avant de reprendre le chemin de ses états et de se séparer de son amante, Aphayakha-Muni donna à cette dernière son manteau royal richement orné et un anneau précieux. Cependant la princesse des nagas se retrouva enceinte dans son royaume souterrain. Elle pensa bien que son fils ne naîtrait point d’un œuf, ainsi que cela a lieu d’ordinaire chez les nagas, mais qu’elle allait donner le jour à un être vivant. Un sentiment de pudeur lui fit craindre que son aventure ne se trouvât divulguée parmi ses sujets, et elle se rendit de nouveau sur la montagne. L’enfant vint au jour dans l’ermitage même où elle avait rencontré le monarque siamois. La mère le revêtit du riche costume laissé par celui-ci, plaça l’anneau à son doigt, puis regagna son palais sous terre. Un chasseur qui passait non loin de là, entendit les cris poussés par le nourrisson.

 

 

Il l’emporta chez lui, ainsi que les objets destinés à le faire  reconnaître, puis, il le confia à sa femme, lui recommandant de le nourrir comme son propre fils. Le jeune prince fut élevé dans la pratique de toutes les vertus commandées par la loi. Quelque temps après, il arriva que le roi Aphayakha fit expédier à ses ministres et à sa noblesse, l’ordre de lui élever un palais. Par toute l’étendue du royaume, le peuple siamois se trouva mis en réquisition. Chaque maison fut conviée à fournir son contingent de travailleurs corvéables. Le chasseur, lui aussi, se trouva appelé. Il prit son fils adoptif avec lui, et comme il faisait une chaleur accablante, le jeune homme fut placé à l’ombre, dans l’intérieur même du palais. Cependant l’édifice se mit à trembler, le dôme s’inclina comme pour rendre hommage au fils de la nakhi et l’ombre du palais, elle-même, paraissait voltiger. Le palais semblait avoir reconnu son futur maître légitime. Informé de ce prodige, le roi demanda au chasseur, quel était le père de l’enfant trouvé au milieu de la forêt qu’il avait élevé comme son fils. Puis, sur la demande du monarque, il lui remit les objets déposés auprès du jeune enfant. Le roi, éclairé sur sa question de paternité, retint l’enfant après avoir fait donner une récompense au chasseur. Le fils de la naga reçut alors le nom de Arunnarat et Aphayakha le fit élever avec un autre de ses enfants.

 

 

 

Ce jeune prince si miraculeusement reconnu avait vu le jour en l’an 950 de l’ère Bouddhiste,  soit au quatrième siècle de notre ère. Il n’était autre qu’une incarnation du serpent charitable dont Bouddha avait prophétisé la gloire future.  Son père qui l’aimait beaucoup lui donna pour épouse la reine de Satchanalai (ศรีสัชนาลัย). Elle était  la dernière de sa lignée et son mari devint ainsi gouverneur ou plutôt prince feudataire du pays en question. C’est alors que son père lui donné le nom de Phra Ruang ou Phraya-Luang dont Monseigneur Pallegoix nous donne deux traductions possibles, il s’agit de thaï archaïque « l’auguste prince » mais aussi « le moine serpent » L’histoire même du personnage prouve à quel point cette dénomination lui convenait.

 

 

On lui attribue la fondation d’un grand nombre de pagodes et de temples. On lui doit notamment un édifice religieux construit à Satchanalai, en un endroit où jadis avaient été déposées des reliques de Bouddha.

 

 

En ce temps-là, l’état de Sayam (ce qui signifierait « peuples bruns ») se trouvait sous la domination du roi du Cambodge et lui payait tribut. Phra Ruang alla en personne, présenter ses hommages et porter des présents au monarque cambodgien. Les cadeaux étaient splendides : Boîtes, corbeilles, plateaux en or  massif  aux délicates sculptures, ceintures, bijoux enrichis de pierreries, langouti de soie, vêtements richement brodés soulevèrent l’admiration de tous. L'offre de deux éléphants blancs accrut encore l'enthousiasme général. Mais ce qui attira principalement les regards du roi cambodgien et des mandarins de sa cour fut un panier rempli d'eau lustrale, laquelle ne coulait point par les fentes. Les Siamois devaient en effet fournir de l'eau à la capitale khmère à titre de taxe, une eau sacrée puisée dans un lac non loin de Lopburi. En effet, les cérémonies khmères exigeaient l'emploi d'eaux sacrées provenant de toutes les parties de l'empire. Phra Ruang avait utilisé ses pouvoirs pour rendre les paniers en bambou imperméables afin qu'ils puissent être utilisés pour transporter l'eau au lieu de lourds pots en argile. Tous les trois ans en effet le tribut d'eau, contenu dans de grandes jarres en terre cuite, était acheminé par chariots tirés par des bœufs. Bien évidemment des jarres se brisaient en cours de route ce qui obligeait les tributaires à faire un second voire un troisième voyage pour honorer les demandes du souverain.


Surpris de ce prodige extraordinaire, le roi consulta du regard ses prêtres mais ceux-ci tinrent leurs yeux obstinément baissés, n'ayant trouvé aucune explication d'une telle merveille.

 

Le soir, la reine dit à son époux : « Sire, avez-vous donc oublié que l'aïeul de Phra-Ruang fit à votre aïeul don d'une épée à poignée d'ivoire et d'or, ce glaive étincelant indiquait aux rois khmers qu'ils eussent à se garder des princes Siamois. Aujourd'hui, votre vassal relève la tête ; ses présents ne sont qu'un prétexte. Il veut étudier par lui-même les dispositions de vos sujets et les ressources de vos états, Par bonheur, le Ciel a daigné vous avertir par un nouveau prodige : il vous fait entendre que, si vous laissez vivre cet homme, il ne tardera pas à vous surpasser en mérite et en vertu ». 

 

Au point du jour, les soldats du roi  entourèrent traîtreusement le monarque siamois, mirent à mort son escorte, puis, l'ayant chargé de chaînes, le traînèrent au palais ou le roi ordonna qu'on lui  tranchât la tête.

 

Mais, au moment où les gardes allaient exécuter cet ordre, Phra Ruang, qui appartenait par sa mère à la race des nagas, disparut tout à coup dans les entrailles de la terre qui s'entrouvrît. Et une voix terrible retentit dans la salle : « O roi, parce que tu as été avide, parce que tu n'as pas redouté le mensonge,  parce que ton âme s'est montrée aveugle pour le crime et que tu as insulté au vœu sacré de tes ancêtres, le Roi des Anges te condamne ! Les chiens et les vautours dévoreront implacablement tes chairs ! ».

 

 

A partir de cette heure fatale, l'étoile du Cambodge s'obscurcit. Quelques jours après, Phra Ruang, de retour dans sa capitale, déclara la guerre au roi cambodgien. Depuis lors, non  seulement le Siam ne paya plus de tribut, mais encore il contraignit le Cambodge à reconnaître son indépendance et à lui payer tribut.

 

C'est alors en effet que le Siam s'affranchit de la domination cambodgienne et se constitua en pays libre. Les Siamois victorieux commencèrent à prendre le titre de Thaïs, c’est-à-dire « libres ». Phra Ruang inventa ensuite l’alphabet thaï pour ne plus avoir à utiliser les caractères cambodgiens qu’il modifia dans la forme, ou l’antique écriture tham (ธรรม) des livres bouddhistes qui ne fut plus utilisée que pour les ouvrages religieux. Il aurait donc précédé Rama Khamhaeng de plusieurs siècles !

 

 

Il est de cette libération une version différente : Grâce à sa connaissance approfondie des textes sacrés  Phra Ruang avait rendu son corps invulnérable et acquis le pouvoir de donner la vie ou la mort par de simples paroles, en sorte que ce qu’il commandait devait nécessairement avoir lieu. Le roi Cambodgien le considérant comme un rebelle qui refusait le tribut d’une certaine quantité d’eau qui lui était due. Il envoya alors contre son vassal insoumis l’un des seigneurs de sa cour qui creusa une galerie souterraine allant du Cambodge qui jusqu’au Siam, débouchant dans le couvent oú Phra Ruang s’était retiré après avoir été ordonné moine pour y placer une sorte de poudre explosive. A peine l’émissaire sortant de sa cachette se fut-il présenté aux regards du prince Siamois que celui-ci, d’un seul mot, le changea en pierre ainsi que les troupes qui l’accompagnaient, que l’on reconnaît dans les « pierres levées » de Sukhothai ! C’est l’explication qui a le mérite du pittoresque de l’origine qui reste mystérieuse  des bornes sacrées que l’on retrouve essentiellement dans la Lanna (nord-ouest) et l’Isan (nord-est) dont on ne sait si elles sont des mégalithes pré-bouddhistes. Nous leur avons consacré un article ignorant alors cette interprétation probablement fantaisiste (5). Restons-en là !

 

 

 

 

LA MIGRATION DU MYTHE CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

 

Cette légende par contre a été analysée par des érudits, le premier fut l’abbé Brasseur de Bourbourg en 1857 (6) 

 

 

et par le comte Hyacinthe de Charencey en 1871, ethnologue et linguiste   qui connaissait à peu près toutes les langues de la création (7).

 

 

L’abbé pour sa part connaissait parfaitement (ignorants que nous sommes !) le quiché, le cackchiquèle, le tzendalc, le maya, le nahualt et avait vécu pendant plus de 15 ans en Amérique centrale. Il put y découvrir, déchiffrer et traduire des manuscrits qui avaient échappé à la rage destructrice des Espagnols.

 

 

L’histoire primitive de l’Amérique centrale avant la découverte de Christophe Colomb est attachée au personnage légendaire de Votan (autre nom de Quetzalcoatl) sur lequel nous devons une étude à cet autre érudit que fut Léon de Rosny (8). Votan était le dieu-serpent des Aztèques. Personnage évidemment mythique et fils d’une serpente, il arriva en Amérique centrale venant on ne sait d’où, on ne sait quand (9).

 

Ne nous penchons par sur le mythe de Votan qui excède le cadre de ce blog. Nos érudits trouvent la trace du mythe de Phra Ruang en terre de Nouvelle Espagne par des coïncidences certes troublantes mais sans  en déterminer la filiation.

 

 

Il est au moins actuellement une certitude, c’est que ces civilisations amérindiennes  n’étaient pas d’origine autochtone mais incontestablement d’origine asiatique. Il suffit de regarder les portraits de ces amérindiens pour se convaincre que ce ne sont ni des Bantous ni des Caucasiens !

 

 

Venus d’Asie quand ? Nul ne le sait. Comment ? Probablement par voie de terre via le détroit de Béring (10).  Ce qui est devenu une certitude avec les analyses ADN effectuées par des généticiens américains au début de ce siècle n’était à l’époque de l’abbé Brasseur de Bourbourg et du comte Hyacinthe de Charencey qu’une hypothèse hardie mais séduisante. Elle valut au premier quelques sarcasmes (11).

 

Nous savons en tous cas que les Chinois avaient ou auraient découvert l’Amérique bien avant Christophe Colomb mais mille ans après l’existence de Phra Ruang , ce ne sont donc pas eux qui ont importé de mythe (12).

 

 

Y-a-t-il une communauté d’origine du mythe ? Votan et Phra Ruang sont tous deux considérés comme des sortes de demi-dieux bienfaisants, de véritables civilisateurs et des réformateurs. Tous deux sont donnés comme appartenant à la race des serpents et ce qui est plus significatif encore, c’est en cette qualité qu’ils peuvent pénétrer dans les entrailles de la terre même si nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles Votan se rattache à la race des reptiles. Ce culte du serpent n’a probablement pas été de toutes pièces, enseigné aux Américains par des colons d’origine Asiatique. Il faut évidemment faire sa part aux tendances naturelles de l’esprit humain.

 

Doit-on s’étonner de retrouver ainsi une légende égarée au fond du Siam ancien jusqu’en Amérique ?  Les découvertes utiles ont parfois bien de la peine à faire leur chemin, elles rencontrent souvent sur leur route d’insurmontables obstacles, mais rien en revanche n’est plus contagieux qu’un conte de nourrice qui finit toujours par se répandre au loin, en dépit des différences de langue, de race, de climat. Les symboles et les mythes voyagent plus vite que les inventions

 

Notons enfin que ce mythe du serpent, en dehors de son interprétation  freudienne se retrouve en d’autres lieux : pour ne parler que de l’Europe, le serpent souterrain des Celtes et des Gaulois

 

 

ou la Vouivre, selon les régions tantôt femme-serpent tantôt femme dragon.

 

 

NOTES

 

(1) « Histoire du royaume thaï ou Siam », volume 2, pages 58 s.

(2) « Exposé chronologique des relations du Cambodge avec le Siam, l’Annam et la France », 1879.

(3) « Sur les bords du Mékong », 1884.

(4) « THE ORIGINS OF THE SUKHODAYA DYNASTY » par Georges Coédès dans un article du Journal de la Siam Society de 1921, volume 14-1.

(5)  A 213- LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

(6) « Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale,, durant les siècles antérieurs à Christophe Colomb, écrite sur des documents originaux et entièrement inédits, puisés aux anciennes archives des indigènes  - Tome premier, comprenant les temps héroïques et l'histoire de l'empire des Toltèques ». L’ouvrage a été réédité en 2010

(7) « LE MYTHE DE VOTAN - ÉTUDE SUR LES ORIGINES ASIATIQUES DE LÀ CIVILISATION AMÉRICAINE ». L’ouvrage a été réédité en 2014.

(8)  « Le Mythe de Quetzalcoatl » 1888.

(9) Voir l’article de l’abbé Domenech (« L’Amérique avant sa découverte » dans la Revue de Léon de Rosny « Revue orientale et américaine » en 1860.

(10) En mars 2006, Karl Bushby et l'aventurier français Dimitri Kieffer ont franchi le détroit à pied. Ils ont traversé une section gelée de 90 kilomètres de long en 15 jours. Pendant la dernière ère glaciaire, le niveau de la mer était suffisamment bas pour permettre le passage à pied entre l'Asie et l'Amérique du Nord à l'emplacement de l'actuel détroit. Cette voie aurait été empruntée par les premiers hommes ayant peuplé  le continent américain. Il y a entre 12 000 et 30 000 ans ?

 

 

(11) Voir l’article de l’historien, géographe et ethnologue Ernest Desjardins  dans la « Revue de l'instruction publique en France et dans les pays étrangers » du 11 février 1858.

(12) L'hypothèse de la circumnavigation chinoise fut soutenue en 2002 par un auteur britannique Gavin Menzies, marin de formation mais non historien. Selon lui, en 1421 sous le règne de l'empereur chinois Ming Yongle, la flotte de l'amiral Zheng He, un eunuque musulman, aurait contourné le sud du continent africain pour remonter l'Atlantique jusqu'aux Antilles. Une autre partie de l'expédition aurait franchi le détroit de Magellan pour explorer la côte ouest de l'Amérique et une troisième aurait navigué dans les eaux froides de l'Antarctique. Son ouvrage « Who discovered America » a été traduit en français en 2007 sous le titre « 1421, l'année où la Chine a découvert l'Amérique ». Il fit l’objet de critiques virulentes. S’il ne semble pas y avoir de traces concrètes de cette découverte, il ne faut pas oublier – et c’est une certitude – que bien  avant lui les Vikings avaient mis les pieds en Amérique

 

 

 

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8 janvier 2020 3 08 /01 /janvier /2020 22:42
 Terror Antiquus, peint vers 1908 par le peintre russe Léon Bakst

Terror Antiquus, peint vers 1908 par le peintre russe Léon Bakst

La littérature sur l’Atlantide est un abîme aussi profond que celui dans lequel elle aurait été engloutie sous les eaux ou sous le sable. C’est le plus souvent un Inextricable fouillis, fatras philosophique et bric-à-brac pour occultistes de foire, ou merveilleux pandémonium ? L’érudit de la fin du XVIe, Loys le Roy qui fut le premier à traduire le Timée de Platon en français en 1551, fut aussi le premier à la considérer comme un mythe. Mais par la suite les savants, vrais ou faux, se mirent en quête de ce continent disparu et le situèrent pour les uns aux bouches occidentales de la Méditerranée au voisinage du Portugal ou du Maroc, les autres dans les eaux lointaines de l’Atlantique Nord-Ouest ou au coeur de la Méditerranée ...

 

 

... et autres encore dans les parages des Amériques ou dans les glaces du pôle. Bailly, le futur maire de Paris le situait dans le centre de l’Asie sur les plateaux de la Tartarie. Citons par simple curiosité la version de l’Encyclopédie de d’Alembert qui parle d’île atlantique et non d’Atlantide comme le fait d’ailleurs Larousse dans son dictionnaire du XIXe siècle qui ne mettent ni l’un ni l’autre son existence  en doute (1).

 

 

Ne parlons pas des romans,  un lieu secret, caché ou ignoré,  l’inoubliable Pierre Benoît le situe enfoui sous les sables du Sahara
 

 

Jules Verne avant lui dans une fantastique descente dans les abysses que le Capitaine Nemo fait découvrir à  Aronnax dans Vingt mille lieues sous les mers. Dans son roman posthume, l’éternel Adam, il devint plus philosophique : un archéologue du futur retrouve le journal d'un groupe de survivants à un cataclysme ayant entièrement submergé le globe et retombés dans la barbarie.

 

 

Platon est au centre du mythe de l’Atlantide.

 

Nous connaissons peu de choses sur le philosophe. Né en 428 ou 427 avant Jésus Christ et mort en 348 ou 347 ; il fut l’élève de Socrate. Ce que nous savons de sa vie provient d’écrivains qui lui sont postérieurs de  plusieurs centaines d’années après sa mort.

 

 

Aucun original de ses écrits n’a été conservé. Il ne subsiste que des fragments sur papyrus des IIIe - IVe siècles. Les originaux, aujourd'hui perdus, ont été recopiés sur parchemin par des moines à partir de la renaissance carolingienne, mais la grosse majorité des manuscrits datent des XII-XIII-XIV-XVe siècles. -

 

 

Les manuscrits ne s'accordent que rarement entre eux du fait que les copies antiques présentaient déjà des variantes et que les moines ont souvent fait des fautes. Il arrive parfois aussi qu'ils ajoutent du leur pour combler une lacune du texte qu'ils copient ou pour placer un commentaire (glose). Certains moines connaissent mal le grec ; ils déforment les mots, leur en substituent d'autres... D’autres l’ignorent et ajoutaient simplement la mention « grecum est, non legitur ». Les textes que nous utilisons sont des reconstitutions dont la fiabilité peut être douteuse. En outre, l’authenticité de certains textes est parfois contestée dans le monde érudit (2). Quoi qu’il en soit, les deux dialogues concernant l’Atlantide sont Le Timée et le Critias – ce dernier n’est connu que partiellement. Il se serait agi d’une trilogie, le troisième volet Hermocrate, est perdu. Ils sont le point de départ de la légende. Les exemplaires traduits en français dont nous disposons proviennent des Classiques Garnier qui font autorité. La traduction est celle du grand helléniste Emile Chambry.

 

 

Les premières pages du Timée ont une coloration politique. Nous apprenons que Socrate s’était entretenu la veille avec trois de ses invités : Timée, Critias, et Hermocrate. L’entretien avait porté sur la politique : Socrate leur avait exposé quelle était, d’après  lui, la constitution la plus parfaite. Il leur avait demandé ensuite si l’État qu’il avait décrit la veille correspondait à quelque chose ou si ce n’était qu’utopie. Chacun des trois interlocuteurs (Timée, Critias et Hermocrate) est invité à répondre à Socrate. Le premier est Critias. Cet état de rêve avait existé autrefois à Athènes. Il tenait l’information de l’un de ses ancêtres alors âgé de 90 ans, ami du grand Solon (3).

 

 

Celui-ci, revenu d’Égypte lui raconta qu’un vieux prêtre égyptien lui avait appris qu’Athènes avait eu neuf mille ans auparavant les plus belles institutions politiques. La cité avait produit des hommes héroïques qui défendirent l’Europe et l’Asie contre les rois de l’Atlantide, grande île qui émergeait au-delà des colonnes d’Héraclès (les montagnes qui bordent le détroit de Gibraltar ?). 

 

 

Ces rois entreprirent de soumettre à leur domination tous les peuples riverains de la Méditerranée. Ils furent battus par les seuls Athéniens, et leur défaite fut suivie d’un cataclysme qui engloutit subitement leur île, et avec elle l’armée des Athéniens (4).

 

 

Critias promet de compléter son récit, mais le lendemain, le dialogue prenant un tour philosophique. Il reviendra au mythe de l’Atlantide et dépeindra la civilisation des Atlantes et leur bonheur, tant qu’ils restèrent fidèles à la justice. Mais le jour vint où ils abandonnèrent la vertu de leurs ancêtres. Zeus, résolu de les châtier, assembla les dieux et leur dit : L’ouvrage finit à ces derniers mots. Le reste devait être le récit de la guerre, contre les Atlantes, dont Athènes sortit victorieuse. La trilogie n’est pas terminée, la suite étant perdue. Le texte est évocateur mais interrompu ce qui crée un immense sentiment de frustration, suspendu sur la parole de condamnation de Zeus, alors qu’il a encore la bouche ouverte pour prononcer sa sentence. Le Critias ne satisfait que très partiellement l’attente créée dans le Timée comme brisé dans son moment décisif, coupé exactement à l’instant du cataclysme.

 

 

 

La question de l’historicité de l’existence d’une civilisation avancée détruite par un  cataclysme géologique 9000 ans auparavant, 11000 ans aujourd’hui (mais s’agissait-il bien d’années solaires ?) reste bien évidemment posée. Les explications du Critias vont peut-être nous apporter une réponse en situant la localisation de ce continent perdu non pas à l’ouest de Gibraltar mais peut-être au cœur de l’Asie.

 

Dans une correspondance entre Voltaire et Bailly, faisant référence à Diodore de Sicile – historien du premier siècle avant Jésus-Christ – Bailly fait des Siamois qui adorent le ciel éternel sous le nom de Sommona Kodom les disciples des Atlantes et des adorateurs d’Uranus sous un autre nom.

 

 

Pour lui, l’Asie est le berceau du monde, le centre de l’antiquité, et c’est là que nous aurions d’abord cherché les Atlantes. Si l’on a nommé Atlantique la mer où font les Canaries, d’où l’on a voulu faire sortir les Atlantes, cette dénomination est moderne ; l’Asie nous offre aussi une mer atlantique revêtue de ce nom depuis un teins qui remonte à Hérodote, il y a près de 2.200 ans (5). Cette hypothèse asiatique  - non encore exactement située semble peu ou prou dans un article de l’anthropologue et paléontologue René Verneau (6). Pour des motifs tirés de constatations géologiques, celui-ci conclut à l’impossibilité de situer le continent perdu dans une zone dont les Canaries et les Açores seraient les restes non engloutis. Il est une question purement sémantique. Il faudrait encre savoir de quel Océan Atlantique parlait Platon, le grand Océan de la géographie de Ptolémée correspond-t-il à ce que nous appelons l’Océan Atlantique ce n’est pas certain puisqu’il correspondrait plutôt à l’Océan Indien ou à une grande mer située à l’Est, celle que chercha à atteindre Alexandre le macédonien. Pour les Grecs, l'océan atlantique était celui qui cernait les terres, ne faisant pas de distinction comme aujourd'hui entre l'océan atlantique, l'océan indien et l'océan pacifique.

 

 

Dans un contexte moderne, les « piliers d’Héraclès » correspondent au détroit de Gibraltar mais Ptolémée a vraisemblablement décrit d’autres détroits qui semblent être celui d’Ormuz

 

 

et le Bab-el-Mandeb, au sud de la mer rouge. Par ailleurs, comment faut-il comprendre « devant » ou « au-delà » qui peut tout simplement signifier « loin de »... Il nous faudrait pour cela avoir l’une ou l’autre des différentes versions du texte grec sous les yeux et des connaissances profondes de la langue ce qui n’est pas le cas. Toutes les hypothèses sont alors permises

 

 

Nous voilà donc conduits à nous poser la question de savoir si une localisation de l’Atlantide en Asie est possible. Y situer l’Atlantide relève d’une simple hypothèse, nous ne franchirons pas le pas. Y situer un continent englouti relève actuellement d’une certitude. fut-il l’Atlantide ?

 

 

 

La plaque de la Sonde

 

Ce que les scientifiques appellent le Sundaland est une région de l'Asie du Sud-Est qui englobe la plateforme de la Sonde et une partie du plateau continental asiatique. Il comprend la péninsule malaise, les îles de Kalimantan (Bornéo), Java et Sumatra.  Elle inclut la péninsule indochinoise et le sud de la Chine (le Hainan).

 

 

Il semble actuellement acquis que cette région qui constituait une vaste plaine a été submergée il y a environ 12.000 ans par une brutale montée des eaux de plus de 150 mètres consécutive à la fin de l’une des périodes glaciaires. Cette question a fait en 2019 l’objet d’une étude de Dhani Irwanto, un indonésien ingénieur civil spécialiste incontestable en hydrologie, en structures hydraulique, en barrages et en hydroélectricité. Cet ouvrage ne relève pas de la fantaisie mais de recherches approfondies. Le titre en est évocateur « Sundaland, tracing the cradle of civilizations » (Sundaland, traçant le berceau des civilisations ») (7).

 

 

Cette hypothèse avait été avancée avant lui mais à mettre au rang des affirmations douteuses et gratuites, celle de l’origine extraterrestre par exemple qui est pourtant répandue.

 

 

 

Elle fait toutefois  l’objet d’une simple allusion dans l’ouvrage de Sir Thomas Stramford Raffles, ancien gouverneur de Java, daté de 1817 (8).

 

 

L’intérêt de la thèse de Dhani Irwanto est qu’il étudie méticuleusement les coïncidences troublantes entre la grande île décrite dans le Critias et le riche pays tropical que devait être le Sundaland à cette époque.

 

Il situe le cataclysme entre les années 12800 et 11600 avant notre ère ce qui correspond peu ou prou aux dates indiquées par Platon (9000 ans + 200)

 

Il s’est agi d’un déluge comme on en trouve la trace dans de multiples traditions conservées dans la mémoire humaine, à commencer par celui de la bible, déluges dont l’historicité est  difficile à mettre en doute, sans qu’ils soient des mythes étiologiques causés par  une pluviométrie exceptionnelle et catastrophiques, fonte subite d’énormes glaciers due à un dérèglement climatique, agrémenté dans cette région par les risques sismiques comme ce fut le cas en 2004.

 

 

Faisons donc référence au Critias :

 

L’Atlantide aurait donc été plus grande que la Libye et l'Asie réunies, a été perdue en un seul jour et une nuit de malheur. A l’époque de Platon, l'Asie était simplement l'Asie Mineure (la Turquie actuelle), et la Libye la côte nord-méditerranéenne de l'Afrique. C’était évidemment une masse considérable susceptible de soutenir un continent antédiluvien perdu.

 

Cette île était un chemin vers les autres îles; et de celles-ci, vous pouviez passer au continent opposé, qui englobe le véritable océan. Faut-il y voir une référence à l’Australie la Tasmanie et la Nouvelle-Guinée  dans compter le chapelet d’îles polynésiennes et le continent opposé était-il une référence au continent américain ?

 

 

La date de l’effondrement selon Critias cadre avec les recherches de l’Indonésien qui situe en réalité trois cataclysmes, une première inondation il y a 14000 ans suivie d’une deuxième il y a environ 11000 ans et encore une troisième il y a environ 7 500 ans qui aurait marqué l'ouverture du détroit de Malacca entre la Malaisie et Sumatra. Plusieurs cataclysmes ? « Vous ne vous souvenez que d'un seul déluge, mais il y en a eu de nombreux précédents » dit encore Critias !

Le déluge de la Bible ;

 

 

Et il ajoute «… La mer dans ces parties est infranchissable et impénétrable, car il y a un banc de boue sur le chemin; et cela a été causé par l'affaissement de l'île ». Or, la mer de Chine méridionale actuelle à proximité du plateau de Sunda est peu profonde quoique d’une grande étendue, jamais plus de 50 à 60 mètres C’est un contraste avec les profondeurs de l'Atlantique ou du Pacifique.

 

Le déluge de l'épopée de Gilgamesh

 

 

 

« L'île elle-même fournissait tout ce qui est utile à la vie explique » dit encore le Critias. Un paradis, fruits, légumes et épices.

 

« Deux fois dans l'année, ils récoltaient les fruits de la terre - en hiver bénéficiant des pluies des cieux, et en été l'eau que la terre fournissait en construisant  des ruisseaux et des canaux ».

 

 

C’est évidemment là la description d’un climat marqué par une mousson saisonnière, comme c'est le cas dans une grande partie de l'Asie du Sud-Est et du Sud, une saison des pluies en « hiver »  et une saison des pluies en « été ». Les Atlantes avaient conçu des systèmes d'irrigation efficaces.

 

Apparemment, l'Atlantide était largement boisée :

 

« Il y avait en abondance des bois pour les charpentes .... et il y avait beaucoup de bois de toutes sortes, abondant pour chaque type de travail et même dans un bosquet» de la capitale ... il y avait toutes sortes d'arbres d'une hauteur et d'une beauté merveilleuses en raison de l'excellence du sol ».

 

 

Voilà bien l’image d’une forêt tropicale. Les forêts des îles indonésiennes et les forêts tropicales de Malaisie recouvrent encore malgré une surexploitation intensive des millions d’hectares. Qui sait ce qu’il en était avent le cataclysme ?

 

La faune est abondante : « Il y avait un grand nombre d'éléphants sur l'île; car il y avait suffisamment de nourriture pour toutes sortes d'animaux, à la fois pour ceux qui vivent dans les lacs, les marais et les rivières, et aussi ceux qui vivent dans les montagnes et dans les plaines, il y en avait donc pour l'animal qui est le plus grand et le plus vorace de tous».

 

 

La description géographique du pays est précise « Tout le pays était élevé et escarpé du côté de la mer, mais les terres qui l’entourait et entouraient immédiatement la ville étaient  une plaine plate».

 

Nous retrouvons probablement les montagnes qui subsistent le long de la côte sud, dans les îles actuelles de Sumatra et Java, et à l'est, à Bornéo. Ces trois régions auraient été délimitées par l'océan principal, mais la partie centrale, formant maintenant le plateau immergé de la Sunda, aurait en effet été une plaine plate.

 

« Près de la plaine à nouveau, au centre de l'île… .il y avait une montagne pas très élevée » 

 

Dhani Irwanto y voit une référence à l'île indonésienne actuelle de Natuna Besar, à mi-chemin entre l’ouest de la péninsule malaise et le nord de Bornéo. Le point le plus élevé de l'île se situe à 959 mètres au-dessus du niveau de la mer en fait une montagne d’environ 1100 mètres ?

 

 

 

Le Critias fait encore référence à un vaste réseau commercial dans la région:

 

« ... Car à cause de la grandeur de leur empire, beaucoup de choses leur ont été apportées de pays étrangers…. Pendant ce temps, ils ont continué à construire leurs ports et leurs quais». Existe-t-il des preuves que l'Asie du Sud-Est fut une plaque tournante du commerce océanique dans l'antiquité la plus profonde ?  Il devait donc exister le type de navires capables de traverser l'océan Indien puisque nous savons – à minima – que la population de Madagascar est intimement liée à celle de l’Asie  du sud Est (9).

 

 

 

Le pays connaît encore une métallurgie avancée : « Ils ont creusé de la terre tout ce qui s'y trouvait, solide et fusible ».

 

Les murs de la citadelle de la capitale relevant d’une architecture élabore étaient recouverts de divers types de métaux:

 

« L'ensemble des murs extérieurs étaient recouverts d'une couche de bronze, et le mur suivant, ils étaient recouverts d'étain, et le troisième, qui englobait la citadelle, brillait de la lumière rouge de l’orichalque ».

 

 

On a beaucoup discuté sur la nature de  l’orichalque, probablement  une sorte de laiton (un alliage de cuivre et de zinc ou de bronze (un alliage de cuivre et d'étain). Les Atlantes disposaient d'une quantité considérable de cuivre et d'étain puisqu’ils en  couvraient des murs entiers. L’Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande sont de grands producteurs d’étain, pays riches en cuivre et en d’autres métaux. D’après Dhani Irwanto de gigantesques réserves potentielles d’étain se trouvent au large, sur le plateau de la Sunda.

 

 

Nous en resterons là de ces explications pour évite de renter dans un ésotérisme de plus ou moins mauvais aloi.

 

Dhani Irwanto établit une liste impressionnante (plus de 60) de points de comparaison  tous justifiés entre ce que l'on peut savoir de cette région incontestable tropicale et celle du Critias. Si son ouvrage qui fait près de 400 pages n’avait été sérieusement argumenté, nous l’aurions lu qu’avec un certain sourire comme on peut lire Pierre Benoît ou Jules Verne. Il nous a intéressés car il place l’île mystérieuse dans un territoire qui inclut l’actuelle Thaïlande ainsi d’ailleurs que le Vietnam, le Cambodge et le Laos.

 

 

Quelques conclusions s’imposent.

 

Dhani Irwanto est indonésien. Situer la cité perdue – la plus vieille civilisation connue par les écrits d’un philosophe prestigieux - au cœur de la péninsule indonésienne est évidemment flatteur pour le prestige de l’histoire de son pays, mais il n’apparaît dans ses écrits aucun sentiment irrédentiste. Il est d’ailleurs permis de s’étonner que les Thaïs à la recherche de leurs racines historiques sans parler des Cambodgiens et des Viets aient laissé passer un tel sujet d’orgueil ?

 

L’historicité de l’Atlantide ?

 

La question reste évidemment posée et déchire toujours les hellénistes spécialistes de Platon. S’agit-il d’une parabole morale et  instructive pour décrire une cité idéale et imaginaire – un paradis perdu – détruite par la faute des hommes ou repose-t-elle sur une réalité historique transmise par une longue tradition orale pendant des millénaires ? La question de savoir si les 9000 ans dont parlait Solon et les sages de l’Égypte étaient des années solaires ou si elle signifie simplement « il était une fois, il y a très longtemps » ?

 

Si l'ethnographie et la préhistoire nous montrent l'efficacité de la tradition orale chez les peuples sans écritures – il n’y a aucune trace d’écriture chez les Atlantes - et l'aptitude à transmettre sur des millénaires le souvenir d'événements naturels catastrophiques, alors pourquoi refuserons-nous cette possibilité aux peuples antiques ?

 

La Bible écrite aux environs du VIIe siècle avant Jésus-Christ a transcrit des traditions orales, échos d’événements historiques vérifiables et probablement des faits géologiques très anciens comme le déluge. L’utilisation d’un style hyperbolique comme l’âge de Mathusalem mort à 969 ans signifie tout au plus que ce patriarche est mort très vieux pour autant qu’il s’agisse encore d’années solaires.

 

Platon fut un voyageur mais dans le pourtour Méditerranéen, Sicile et l’Égypte oú il a pu prendre connaissance de légendes et de faits historiques sur le bassin occidental et peut être sur les régions océanes. Pourquoi une tradition de ce type n'aurait-elle pas pu parvenir aux premiers scribes égyptiens pour être ensuite lui être transmise ? Peut-être faut-il croire le philosophe grec quand il affirme la véracité de son histoire !

 

Retenons en tous cas de ses écrits comme de la Bible que leur chronologie n'a aucune  intention historique au sens moderne.

 

La question se pose évidemment de savoir comme il a pu dans le Critias décrire un pays tropical, dans sa flore, dans sa faune et dans son climat – pays qu’il n’a jamais visité – sans en avoir eu connaissance par des descriptions directes ou indirectes ?

 

Ne parlons pas des merveilles hydrologiques, architecturales et commerciales qui par contre relèvent probablement d’une hyperbolique exagération.

 

 

La localisation dans le Sundaland ?

 

L’affirmation classique d’une localisation dans l’Océan Atlantique à l’ouest du détroit de Gibraltar ne peut, avons-nous dit, devenir une certitude. Dans la mesure où le Critias nous apporte la preuve par 9 que l’Atlantide – si elle a existé bien sûr - était un pays tropical, la localisation dans ce périmètre de l’Asie du Sud-est, dans un vaste « far east  » devient la plus plausible. Il n’y a pas de climat tropical ni aux Canaries ni dans les glaces du pôle. Il est tout de même singulier que les milliers ou les dizaines de milliers d’ouvrages qui se sont évertué à situer l’Atlantide ne se soient jamais soucié de ce paramètre fondamental : l’île était en pays tropical.

 

L’archéologie sous-marine pourrait-elle nous éclairer ? Les mers qui entourent les terres et îles de la plateforme de la Sonde ont peu de profondeur,  quelques dizaines de mètres, les fonds sont donc accessibles. Si les vestiges de la grande capitale gisent au fond des mers depuis quelques milliers d’années, ils ont depuis lors été noyés sous les sédiments. En outre, la région est soumise à des éruptions volcaniques fréquentes. Celle du  Samala en 1257 est considérée comme la plus importante de notre ère. Elle aurait déposé 10 kilomètres cubes de roches et de cendres au fond des mers aux alentours de Lombok. Celle du Tambora en 1815 sur l’île de Sumbawa est considérée comme la seconde plus importante. Elle aurait envoyé dans les airs 45 kilomètres  cubes de roches et cendres ?  Celle du Kratakoa de 1883 sur l’île du même nom fut la mieux connue même si elle fut moins importante que les précédentes.

 

 

Elles ont contribué à  accroître la couche de sédiments qui recouvrent les ruines de la grande cité pour autant qu’elle se trouve dans les environs.

 

 

Or, et à ce jour, en dehors de fuligineuses considérations dont nous faisons grâce,  l’hypothèse de la localisation dans le Sundaland au cœur duquel se trouve la Thaïlande nous a semblé à tout le moins troublante. C’est la raison pour laquelle nous vous avons livré ces observations cum grano salis. 

 

 

 

NOTES

 

(1) Ile atlantique : île célèbre dans l'antiquité dont Platon et d'autres écrivains ont parlé et dont ils ont dit des choses  extraordinaires. Cette île est fameuse aujourd'hui par la dispute qu'il y a entre les modernes sur son  existence ce fur le lieu où elle êtoit située : L’île Atlantique prit son nom d'Atlas, fils aîné de Neptune, qui succéda à fon père dans le gouvernement de cette île.  Platon est de tous les anciens auteurs qui nous restent, celui qui a parlé le plus clairement de cette île. Voici en substance ce qu on lit dans son Timée et dans son Critias. Certains la situent en Suède et en Norvège comme le scientifique suédois, Olaus Rudbeck, professeur à l’Université d’Upssala. Pour d’autres, ce serait une île située entre l’Europe et l’Amérique que connaissaient donc les anciens. Le père Kircher dans son Mundus subterraneus ...

 

 

...et Beckmann dans son Histoire des îles le situent sur une grande ile qui s’étendait des Canaries jusqu’aux Açores dont ces îles sont les vestiges non engloutis par les eaux. L’île atlantique êtoit une grande île dans l'Océan occidental  située vis-à-vis du détroit de Gades (Cadix). De cette île on pouvait aisément en gagner d'autres, qui étaient proche d’un grand continent plus vaste que l'Europe et l'Asie. Neptune régnait dans l'Atlantique, qu'il distribua à ses dix enfants. Le plus jeune eut en partage l'extrémité de cette île appelée Gades, qui en langue du pays signifie fertile  ou abondant en moutons. Les descendants de Neptune y régnèrent de père en fils durant l'espace de 9000 ans. Ils possédaient aussi différentes autres îles et ayant passé en Europe et en Afrique ils subjuguèrent toute la Lybie et l’Égypte, et toute l'Europe jusqu’à l'Asie mineure. Enfin l’ile Atlantique fut engloutie sous les eaux et longtemps après la mer était encore pleine de bas-fonds et de bancs de fable à l'endroit où cette île avait été.

 

(2) Voir de Ladevi-Roche, professeur de philosophie « LE VRAI ET LE FAUX PLATON OU LE TIMÉE DÉMONTRÉ APOCRYPHE » en 1867 et A. Vieira Pinto « Note sur la traduction de Platon, Timée 43 b ». In: Revue des Études Grecques, tome 65, fascicule 306-308, Juillet-décembre 1952. pp. 469-473;

 

(3)  Solon , le législateur, a vécu de 630 à 560 avant Jésus-Christ.

 

(4) Le géologue Pierre Termier avait  prouvé qu’un vaste effondrement s’était produit à la fin de l’âge quaternaire à l’ouest du détroit de Gibraltar. L’antiquité ne s’en était évidemment pas doutée et Platon lui-même n’aurait pu le deviner. Il se trouve qu’il y aurait jadis existé une terre là où Platon a placé son mythe et que son invention n’est pas dénuée de fondement, du moins en ce qui concerne l’existence d’un continent en face des côtes du Maroc et du Portugal. Mais Platon a pu tomber juste par un pur hasard ?

 

(5) « LETTRES  SUR L’ATLANTIDE DE PLATON ET SUR L’ANCIENNE  HISTOIRE DE L’ASIE. Pour servir de suites aux Lettres sur  l’origine des Sciences adressées à M. de Voltaire  par M. Bailly » de 1779.

 

 

(6) René Verneau «  A propos de l'Atlantide » In: Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, IV° Série. Tome 9, 1898. pp. 166-171;

 

(7) Le texte de plusieurs centaines de pages a été publié en 2019 en Indonésie par Indonesia hydro media

 

(8) « The History of Java » publié à Londres en deux volumes en 1817.

 

 

(9) Voir notre article INSOLITE 27 « LES « PEUPLES DE LA MER » D'ASIE DU SUD-EST SONT-ILS VENUS SUR L'ÎLE DE MADAGASCAR ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/08/insolite-27-les-peuples-de-la-mer-d-asie-du-sud-est-sont-ils-venus-sur-l-ile-de-madagascar.html

 

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2 décembre 2019 1 02 /12 /décembre /2019 22:03

 

Un amusant article publié il y a un peu plus d’un an sur le site isaanrecord sous le titre « Depuis quand le pla ra est-il une nourriture thaïe » sous la signature de Paul Bierman a attiré notre attention avec un certain sourire (1). Le pla ra est originairement un condiment spécifique à la cuisine isan mais il vient – nous allons le voir – de beaucoup plus loin, probablement du pourtour méditerranéen. Nous avons déjà dit quelques mots de ce que certains appellent « la gastronomie » en Isan sans méchanceté mais toujours au second degré (2). Le titre de l’article susvisé vient simplement du fait que, depuis l’Isan, le pla ra ou pla daek (ปลาร้า  - ปลา แดก) qui est, avant le kapi puant (กะปี) à base de chair de crevettes fermentées ...

 

 

ou le nam pla (นำปลา) moins puant, le roi des condiments de la cuisine isan, s’est répandu dans tout le pays.

 

 

Il en est probablement deux raisons, la première est que la capitale et le reste du pays abritent nombre d’habitants de notre région, venus y chercher fortune. La suivante est probablement née d’un certain snobisme des bourgeois de Bangkok qui viennent s’encanailler dans les échoppes des bords de rues, les Ranahan rimthang (ร้านอาหารริมทาง), souvent tenues pas des habitants de l’Isan et fréquentés par leurs compatriotes compte tenu de la modicité des prix pratiqués, au milieu des vapeurs méphitiques des gaz d’échappement des véhicules et en général réfractaires à toute hygiène. Ils sont ou prétendent être à la recherche de mets authentiques et exotiques, à la fois de nouvelles expériences gustatives et aussi de nouvelles façons de se faire valoir sur les réseaux sociaux !

 

 

 

L’importance du pla ra dans la cuisine isan - généralement relevée - est essentielle pour relever la fadeur de certains aliments comme le riz gluant ou les poissons de rivière. Un proverbe local dit (en dialecte local) « Si une femme sait bien cuisiner avec le pla daek, alors même si elle était esclave, elle doit être libérée »

 

(ญิงใด เฮ็ดกินพร้อมพอเกลือทั้งปลาแดกแมนเป็นข้อยเพิ่นฮ้อยชั้นควรให้ไถ่เอา

Yingdai hetkinphromphoklueathangpladaek  maenpenkhoiphoenhoichan  khuanhaithai-ao ).

 

 

 

Passons sur la trop sèche définition du Dictionnaire de l’Académie royale : « Nom d’un condiment à base de sel et de poisson fermenté » (ชื่ออาหารชนิดหนึ่งทำด้วยปลาหมักเกลือ)

 

Le pla ra qui devient pla daek au Laos est depuis longtemps – mais depuis quand ? – un condiment de base en Asie du sud-est et spécifiquement en Isan même s’il a fait son chemin au travers du pays. On le trouve le plus souvent agrémentant le somtam (ส้มตำ), cette salade de papaye verte chère au cœur des Isan-Laos.

 

 

 

L’article de Paul Bierman fait référence à une émission de télévision faisant intervenir un chef de cuisine de Bangkok, un paysan de Mahasarakham et divers consommateurs. Certains étaient dégoûtés puisque le pla ra a effectivement une odeur fétide plus encore que le kapi et n’est par ailleurs peut-être pas mauvais pour la santé Mais il ne s’agit pas là d’un argument gastronomique : il est permis de se régaler d’une bécasse fortement avancée, 


 

 

 

d’un camembert ou d’un munster aux senteurs persuasives ou tout simplement d’un malodorant durian. Pour d’autres, il s’agissait du meilleur aliment qu’ils n’avaient jamais goûté. Une odeur puissante n’est pas incompatible avec une saveur suave. 

 

 

D’autres intervenants ont fait référence au phatthaï (ผัดไทย) : Nous apprenons que le Maréchal Phibun Songkhram en avait promu la consommation pour en faire en quelque sorte le plat national du pays dans le cadre de ses efforts pour promouvoir la Thainess en marginalisant tout ce qui ne cadrait pas avec la vision de ce à quoi devait ressembler la Thaïlande. Ceux-là, fervents du pla ra reprochèrent au plat préféré du Maréchal d’être trop fade !

 

 

Mais Paul Bierman ne nous éclaire pas sur l’origine de ce condiment, peut-être venu avec les groupes Taïs du sud de la Chine mais l’origine des Taïs se perd dans les brumes des légendes. Si toutefois cette hypothèse est exacte, l’arrivée du pla ra se situerait aux environs de l’an 1000. Nous allons tenter de démontrer en plusieurs étapes qu’elle est beaucoup plus ancienne et surtout beaucoup plus lointaine.

 

 

 

LES RECETTES

 

Il est confectionné en faisant fermenter du poisson avec du son de riz ou de la poudre de riz grillé et du sel dans un récipient clos pendant au moins six mois.  Il en est plusieurs espèces que les amateurs distinguent fort bien : Le pla ra fermenté avec de la poudre de riz grillé devient jaune avec une texture molle et une odeur caractéristique (parait-il ?).

 

 

 

 

L’ingrédient principal en est des têtes de poisson-chat. Il se présente sous forme de pâte. Celui constitué de petits poissons fermentés avec du son de riz  est d'un noir franc et a une odeur plus volcanique. Celui confectionné à base de de poisson frais est appelé pla ra sot (ปลาร้าสด). L’autre, le pla ra lom (ปลาร้าลม) utilise des poissons morts ayant subi une réaction d'autolyse jusqu'à avoir une odeur pénétrante ou des poissons qui ont trempé dans l'eau pendant 12 à 24 heures jusqu'à devenir plus tendre. La préparation en est, en tous cas, longue et se fait en plusieurs étapes.

 

 

 

 

La première étape consiste à faire fermenter le poisson coupé en petits morceaux avec du sel jusqu'à ce qu'il soit ramolli. La suivante consiste à le faire fermenter avec du son de riz ou de la poudre de riz grillé pour le parfumer et lui donner de la saveur . Après 24 heures, le poisson est soigneusement rangé bien serré dans un récipient (généralement un bocal) qui est ensuite rempli avec de la saumure. Le récipient est scellé pendant trois mois. Après cela, le pla ra est mélangé avec du son de riz ou de la poudre de riz grillé. Puis, il sera replacé dans son contenant et conservé fermé pour deux mois ou plus encore. Si nous vous donnons les bases de cette recette, ce n’est pas pour vous suggérer de cuisiner du pla ra chez vous .

 

C’est tout simplement parce qu’elle est exactement similaire à celle du nuoc-mâm que nous ont fait découvrir les Vietnamiens ; ce qui va nous permettre de remonter aux sources.

 

 

 

 

Notons l’existence dans le commerce local l’existence d’un pla ra végétarien (pla ra  che -  ปลาร้า เจ) à base de pourriture non pas de poissons mais de soja, de champignons ou de haricots locaux fermentés avec les mêmes conséquences olfactives. La saveur  très salée est un peu acide est similaire au condiment traditionnel et n’a pas non plus l’agressivité du piment local qui est absent.

 

 

 

 LE  NUOC NÂM

 

 

 

 

Les Français s’y sont intéressés dès leur installation en Indochine française. La similitude avec le pla ra est évidente et troublante :

 

Atelier  artisanal dans les années 30 :

 

 

 

 

Nous avons entre de multiples descriptions celle d’un missionnaire, le père Legrand-de-la-Liraye qui écrivait le 25 octobre 1869 en en vantant les vertus : « Le nuoc-mâm est pris généralement en horreur par tout Européen arrivant dans le pays. Au bout d'un certain temps d'existence au milieu de ce peuple pauvre et rustique, on s'aperçoit, si on n'y met pas d'entêtement, que le nuoc-mâm n'a au fond contre lui que  son odeur et qu'on peut se faire à cette odeur comme on se fait à celle du fromage et du dourian quand on y a pris goût. Il est facile d'apprécier que sa saveur proprement dite n'est pas désagréable, qu'elle rend certains mets excellents et qu'il faudrait peu d'industrie pour la rendre, en tous points, exquise. Cette liqueur, très forte et très substantielle, est parfaitement appropriée aux besoins d'un peuple qui n'a que riz pour nourriture « et qui n'use pas d'alcool ou de vin dans l'usage ordinaire de la vie. Le nuoc-mâm est précieux pour l'hygiène : on est très heureux de  le trouver souvent comme excitant de l'appétit dans les dégoûts de toute nature auxquels l'anémie nous expose, comme digestif dans certains embarras gastriques, comme sudorique très puissant dans les coliques et refroidissements ». Il est présenté comme la macération de poissons (Clupéidés et aussi Scombridés) liquéfiés  dans une saumure fermentée. Rien d’étonnant à cela à la différence que la recette indochinoise utilise des poissons de mer et la recette de chez nous des poissons de rivière. Mais ces mêmes observateurs coloniaux, tous pétris de culture classique, vont nous faire remonter dans le temps jusqu’à l’antiquité gréco-romaine ce qui nous permet d’y trouver l’origine du pla ra en constatant la parfaite similitude entre le nuoc-mâm et le garum des anciens !

 

Atelier contemporain : 

 

 

 

LE GARUM

 

 

 

 

Si la littérature siamoise ignore totalement la description au quotidien de la population et notamment de ses goûts culinaires, il n’en est pas de même chez les anciens oú elle est surabondante. Nous en connaissons l’existence depuis au moins Eschyle qui vivait au cinquième siècle avant Jésus-Christ, par Pline qui vécut au début de notre ère et un édit de Dioclétien qui régna de 284 à 305  pour en régler le négoce. Nombreux sont ceux qui nous en ont transmis la recette : on salait jusqu'à un certain point les intestins des poissons et même plusieurs petits poissons tels qu'athérines, anchois, mules, etc.. On les mettait dans un vase, on les exposait au soleil et on y favorisait une fermentation ; quand le moment convenable était venu, on faisait entrer dans le vase qui contenait ces matières à demi corrompues un panier long et d’un tissu serré, la portion liquide était la garum. Il y en avait de toutes sortes, Le garum préparé avec des scombres (essentiellement des maquereaux) était le plus réputé et atteignait des prix exorbitants. Apicius, le célèbre gastronome de l’antiquité et auteur de nombreux ouvrages de cuisine avait imaginé d’y noyer vivant les petits rougets de roche – le meilleur des poissons de la Méditerranée - pour les manger dans toute la perfection possible. On peut voir ici dans des restaurants locaux servir une coupe d’alevins de crevettes d’eau douce que l’on noie vivantes dans le pla ra avant de les déguster.

 

 

 

En dehors des goûts raffinés d’Apicius, nous savons que l'alimentation des anciens reposait essentiellement sur le pain, c'est-à-dire les  glucides, et même si la ration de pain que consommait l'esclave était suffisante pour un travailleur de force, elle entraînait des carences alimentaires si elle n'était pas accompagnée des protides qu'offrent les poissons. L'absorption de garum était nécessaire et générale : les maîtres, soucieux d'entretenir leur main-d’œuvre servile ou libre, prévoyaient un tel accompagnement salé.

 

Or, ce garum qui avait une longue conservation, était gardé dans des amphores scellées et pouvait donc accompagner les romains dans leurs pérégrinations.

 

On trouve à Pompéi une mosaïque représentant une amphore contenant du meilleur garum dans l'atrium dans la villa d'Aulus Umbricius Scaurus. Celui-ci vendait, du garum de maquereau. Elle est marquée : G(ari) F(los) SCOM(bri) SCAURI EX OFFICINA SCAUR. 

 

 

 

 

Le garum le plus réputé, dit garum des alliés (garum sociorum), était fabriqué en Bétique dans le sud de l'Espagne actuelle, à partir du thon rouge qui migre de l'Atlantique à la Méditerranée. Il s'en faisait une grande pêche, dont le produit était commercialisé salé. Le garum lui, était élaboré avec le sang, les œufs et le système digestif des poissons, mélangés à une grande quantité de sel (au moins 50 % du volume total). La présence de sel inhibant la décomposition naturelle, la macération se produisait probablement sous l'action des sucs digestifs du thon. Il ne s'agit donc pas d'une putréfaction.

 

 

Des garums de moindre qualité, préparés directement à partir de la chair du thon, ou d'un autre poisson (comme le maquereau) étaient fabriqués dans tout le bassin méditerranéen. Tous ces garums étaient commercialisés dans des amphores de petite taille, en raison du prix du contenu (4).

 

La Loubère qui savait certainement ce qu’était le garum ne fait toutefois pas le lien avec cette mixture (5). Il en a ramené un bocal en France mais ne nous dit pas l’avoir goûté.

 

Monseigneur Pallegoix nous en fait aussi la description mais ne fait pas non plus le lien avec le condiment romain. (6)

 

Cuves de macératiuon de garum à Pompéi  :

 

 

 

LE GARUM EST-IL PARVENU JUSQU’Á LA PÉNINSULE INDOCHINOISE ?

 

Les romains, nous le savons, voyageaient. Ils allèrent jusqu’en Chine par voie de terre probablement, chercher la soie pour les élégantes et les épices pour les gourmands. Ils voyagèrent aussi très probablement par mer au moins jusqu’à Ceylan et probablement jusqu’en Chine aussi en passant par le Siam (7). Ces voyages duraient plusieurs mois. De toute évidence par mer, ils emportaient leur eau potable et de la nourriture qui se conservait longtemps dans leurs amphores, très certainement leur garum. L’ont-ils fait découvrir aux populations qu’ils rencontrèrent ? C’est plausible. C’était peut-être inutile en Chine à cette époque oú elle plongeait déjà dans une civilisation multi séculaire mais ce n’était très certainement pas le cas de la péninsule indochinoise d’alors tout au moins sur le plan de la gastronomie.

 

 

 

 

AUJOURD’HUI ?

 

Sans parler de l’Asie-du sud-est, il s’est perpétué pendant des siècles en Europe   sous forme de ce que certains esprits délicats considéraient comme une pourriture répugnante, bonne tout au plus pour des palais barbares évoquant au mieux les sauces d'anchois chères aux marins provençaux, une perversion du goût, générale dans tout le monde méditerranéen et continuée sur des siècles. Cette opinion était purement et simplement rhétorique telle celle de Sénèque le stoïcien, qui considérait que l’utilisation de ce genre de condiment prouvait la corruption d’une époque qui ne savait pas se contenter des simples présents de la nature. Il subsiste toujours en Provence et en pays niçois sous le nom de pèis sala (poisson salé), peissala à Nice,  peissara dans le  Var ou peissarouet en Marseillais. Dans son « Lou Tresor dou Felibrige » qui date de 1878, Frédéric Mistral le décrit : « une conserve de petits poissons broyés et salés ; sauce piquante provenant de la macération du poisson salé ». Il subsiste incontestablement dans la gastronomie niçoise sous le nom actuel de pissalat.

 

 

 

Il est tout simplement le garum des Romains ! C’est une sauce obtenue par macération dans le sel de têtes et d’intestins de maquereauxsardinesanchois et plantes aromatiques. La sauce ainsi obtenue, passée au tamis fin, était récupérée à la louche et vendue au prix du parfum. Consommée pendant des siècles dans le Comté de Nice, elle semble avoir disparue depuis le début de ce siècle, remplacée par la purée d’anchois. Elle était élaborée à bas de sardines et d’anchois. Dans une grande terrine de terre, on disposait successivement une couche de poisson, du sel, du poivre, de la cannelle et des clous de girofle moulus ensemble en terminant par une couche de sel. Le mélange, conservé dans un endroit frais, devait être remué tous les jours et formait rapidement une pâte. Toutes les semaines, il fallait écumer l'huile qui remontait à la surface. Un mois après, le mélange était passé au tamis le plus fin de la moulinette, mis dans des bocaux en verre et recouvert d'huile. Il n’est pas certain que cette vieille recette traditionnelle soit strictement conforme aux normes drastiques des communautés européennes.

 

 

 

Notre ami et contributeur niçois Jean-Michel Strobino est responsable du patrimoine de la ville de Nice, ce qui inclut le patrimoine immatériel en ce compris les vieilles recettes de la gastronomie locale. Voilà ce qu’il nous dit : « L'authentique pissalat, fabriqué selon la recette traditionnelle qui consiste à faire macérer pendant des mois des anchois, sardines et viscères de poissons dans le sel, n'est malheureusement plus commercialisé à Nice pour des raisons évidentes de normes d'hygiène (l'Europe est passée par là...). Aujourd'hui le pissalat est donc très souvent remplacé par de la simple pâte d'anchois. Il y a encore quelques rares familles qui le fabriquent sous le manteau pour leur propre consommation, mais je n'ai pas la chance d'en connaître... Une antique et réputée poissonnerie de Nice commercialise un pissalat qui serait celui qui se rapprocherait le plus de l'antique recette. (8)

 

Il nous écrit ce 20 décembre :

 

En complément de mon message précédent, je vous envoie ces quelques photos (en plusieurs envois) prises ce matin au marché aux poissons de la place Saint-François, en plein coeur du vieux-Nice. Pour la petite histoire, la brave dame au bonnet blanc est la poissonnière la plus célèbre du marché, où elle officie depuis plus de 50 ans, connue et appréciée de tous les vrais Niçois. Elle fabrique un pissalat maison qu'elle vend dans de vieux pots de confitures ou sauces tomate recyclés. La conversation que j'ai eue avec elle, mi en français, mi en niçois, m'a appris que c'était le meilleur pissalat au monde ! Of course...

 

 

 

 

Garum, nuoc mân, pla ra, pissalat, une même recette, il nous était difficile de ne pas faire le lien.

NOTES

 

 

(1) https://isaanrecord.com/2018/04/28/since-when-is-pla-ra-thai-food/

 

(2) Voir notre article 27 «Gastronomie en Isan ? » http://www.alainbernardenthailande.com/article-27-notre-isan-gastronomie-en-isan-80673180.html

 

(3) J. Guillerm : « L'Industrie du Nuoc-Mam en Indochine » - Section scientifique. Instituts Pasteur d'Indochine. 1931.

 

(4) Voir en particulier :

P. Grimal  et Théodore  Monod  «  Sur la véritable nature du  garum ». In: Revue des Études Anciennes. Tome 54, 1952, n°1- 2. pp. 27-38;

Robert Etienne et Françoise Mayet : « Le garum à Pompéi. Production et commerce ». In: Revue des Études Anciennes, Tome 100, 1998, n°1-2. pp. 199-215.

 

(5) « Entre les poissons  d'eau-douce ils ont de petits de deux sortes, qui méritent que l’on en fasse mention. Ils les appellent pla cut  (?) et pla  cadi  (?). L'on m'a assuré, à ne me permettre pas d'en douter, qu'après qu'on les a salés  ensemble, comme les Siamois ont coutume de faire, si on les laisser dans une cruche de terre en leur saumure, où ils pourrissent bientôt, parce qu'on sale mal à Siam, alors,  c'est à dire quand ils sont pourri  et comme en pâte fort liquide , ils suivent exactement le flux et le reflux de la mer, haussant et baissant dans la cruche à mesure que la mer croît, ou décroît ». (« Du royaume de Siam », volume I, 1691, page 130).

 

(6 ) « Un mets qui est fort du goût des Siamois, c'est  du poisson à demi pourri qu'ils préparent de la manière  suivante ils attendent que le poisson sente mauvais, puis ils l'entassent dans une cruche de terre qu'ils finissent de remplir d'eau salée; quand on cuit ce poisson, il se résout en pâte liquide,  qu'ils mangent alors en y trempant des gousses de poivre-long, des sommités de menthe, des quartiers de melongène (aubergine) crus ou des pousses tendres de manguier, d'oranger et d'autres arbres ». (« Description du royaume thaï ou Siam », volume 1, 1854, page 214).

 

(7) Voir notre article « Des commerçants romains sont-ils venus au Siam au début de notre ère ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a189-des-commercants-romains-sont-ils-venus-au-siam-au-debut-de-notre-ere.html

 

(8) http://www.deloye-maree.com/pissalat-deloye-maree/ 

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21 octobre 2019 1 21 /10 /octobre /2019 22:21
A 333- LES VIETNAMIENS (« VIÊT  KIÊU »)  DE THAÏLANDE.

Les Vietnamiens appartiennent aux ethnies aujourd’hui officiellement reconnues en Thaïlande depuis 2017 aux côtés de 61 autres (1). Le terme « Viêt kiêu » est utilisé par le gouvernement vietnamien et les Vietnamiens de la métropole, pour désigner cette diaspora dont l'histoire dans notre pays est multiséculaire.

 

 

OÚ SONT-ILS  ÉTABLIS ?

 

Ils sont essentiellement répandus sur la rive droite du Mékong, dans les provinces de Nakonphanom – Sakonnakhon – Mukdahan – Nongkhai – Ubonrachathani – Loei – Uttaradit  - Chantaburi  - Sakaeo  et bien sûr à Bangkok.

 

 

COMBIEN SONT-ILS ?

 

Il est bien évident que, de par leur assimilation progressive pour certains depuis des siècles au sein de la population locale et les mariages mixtes, les chiffres restent aléatoires.  La carte ethnolinguistique du pays nous donne une estimation de 20.000 en 2004 mais il s’agit des locuteurs alors que tous n’ont pas conservé la pratique de la langue de leurs aïeux. Une estimation plus récente (2011) donne le chiffre de 50.000 (3).

UNE QUESTION DE TERMINOLOGIE

 

L’utilisation du terme « Vietnam » est récente, tant chez les Thaïs (Wiatnam – เวียดนาม) que chez les Français. Les Thaïs utilisaient et utilisent encore deux termes : Yuan (ญวน) et Kaeo (แกว) que dans son dictionnaire de 1854, Monseigneur Pallegoix traduit l’un et l’autre par « Annam, Annamite » et lorsqu’il en parle – beaucoup sont catholiques et lui sont chers - c’est toujours sous le terme d’ « Annamites ».

 

 

Ho Chi Minh lui-même, lorsqu’il se lança dans la lutte anti colonialiste écrivit divers articles dans le journal l’Humanité – le 6 juillet 1924 par exemple – et parle des « revendications du Peuple annamite » et de « l’exploitation de l’Indochine par l’impérialisme » signé de son nom de Nguyen Ai Quâc se disant représentant « le groupe des patriotes annamites ».

 

 

C’est en réalité le terme générique qui recouvre les trois parties du Vietnam national, le Tonkin au nord, l’Annam au centre et la Cochinchine au sud.

 

 

Si les deux termes de Tonkin et d’Annam sont issus du langage local, celui de Cochinchine aurait été utilisé par les Portugais pour désigner une région du Vietnam  pour la distinguer de la ville de Cochin en Inde  (4).

 

Carte d'Ortellius de la fin du XVI°

 

 

Dans son « Grand Larousse Universel du XIXe siècle », Pierre Larousse nous apprend que l’Empire d’Annam est appelé dans beaucoup de géographie « Cochinchine » mais que la première désignation prévaut.

 

Plus précisément le nom officiel du pays avait été Viêt Nam  de 1804 à 1838, en remplacement de l'ancien nom  Đại Việt. En 1838, le pays a été rebaptisé  Đại Nam. L'appellation Annam, du nom de l'ancien protectorat chinois, continuait d'être utilisée par la Chine pour désigner le Viêt Nam : l'usage a été repris par les Occidentaux, et notamment par les Français, pour désigner le pays dans son ensemble, puis à partir de 1884 pour désigner le seul  Protectorat d'Annam.

 

C’est qu’à partir des années 1900, que l’on observa une résurgence du mot « Viet Nam » qui devient un cri de ralliement national et l’emblème commun à tous les partis révolutionnaires et nationalistes à travers tout le pays avant 1945. Hô Chi Minh inclut l’appellation « Viet Nam » dans sa déclaration d’indépendance en août 1945, puisque la révolution en proclamant l’indépendance nationale décida de rejeter le nom d’Annam considéré comme péjoratif.

 

Le choix des mots a un sens, celui de Viet Nam au lieu d’Annam est éminemment politique.

 

 

LES DIFFÉRENTES VAGUES D’IMMIGRATION

 

Nous pourrions avec un certain sourire parler de l’arrivée légendaire de populations venues du nord du Tonkin qui seraient alors les premiers représentants d’une immigration vietnamienne à l’époque protohistorique (5).

 

 

Ces vagues d’immigration successives se sont déroulées sur plusieurs siècles en fonction des  situations géopolitiques de leur époque.

 

Époque de Sukhotai

 

Peut-être déjà des Vietnamiens vivaient-ils au Siam depuis la création de l'État de Sukhothai au XIIIe siècle. N’oublions pas que le territoire siamois était vaste et sous-peuplé et qu’il put voir arriver des familles à la recherche de meilleures opportunités économiques transfrontalières ou des déplacements forcés suivant la vieille tradition. Ce n’est qu’une hypothèse abordée par Walsh (3)

 

 

Époque d’Ayutthaya

 

Si les chroniques royales d’Ayutthaya sont muettes à ce sujet, les annales vietnamiennes relatives au royaume Dai Viêt nous apprennent qu’il existait à cette époque entre les deux pays des relations commerciales et diplomatiques. Si nous  n’en avons pas accès, elles ont fait l’étude d’une universitaire de Chulalongkorn, Madame Thanyathip Sripana  (6).

 

 

Il y est fait mention de la présence de Vietnamiens sur la terre de Siam. Le roi Narai  les avait autorisé à s'établir dans un quartier situé hors de la ville. Certains étaient sans doute venus s'installer dans le royaume pour commercer, d'autres pour échapper à la répression des empereurs annamites contre les catholiques. La terre d’Annam a été plus accueillante pour les catholiques que le Siam et les conversions y furent nombreuses. Principalement originaires du Sud du Viêt-Nam, paysans et non commerçants, possédant un savoir-faire dans les domaines de la navigation, que n’avaient pas les Siamois, de la pêche et du travail d'artisanat utiles au développement de ces activités dans le royaume. C'est à ces catholiques chers à Monseigneur Pallegoix que l’on doit la construction de la cathédrale de Chantaburi. Cet apport eut son prix lorsque le Siam se trouva confronté à la guerre contre les Birmans dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Ils furent  à cette époque bien accueillis mais toujours soumis à un statut d'étranger.

 

 

Époque Rattanakosin

 

En 1783, sous le règne de Rama Ier,

 

 

 

Nguyên Ành, fuyant la rébellion Tây Son, se réfugia au Siam avec sa famille.  Le général Châu Vàn Tiê'p, proches de Nguyên Ânh avait de bonnes relations avec Rama Ier, ce qui a permis à l'entourage vietnamien de Nguyên Ành de s'installer dans de bonnes conditions.  Après une deuxième défaite face à la rébellion Tây Son en février 1784,  Nguyên Ành se réfugia à nouveau au Siam, emmenant avec lui un grand nombre de compatriotes.  Rama Ier l’a alors autorisé à s'installer avec ses troupes dans un quartier limitrophe de la capitale appelé « Sam Sen » (สามเสน)  d'où le nom de « Vietnamiens de Sam Sen » (yuan Sam sen - ญวนสามเสน) qui leur fut donné.

 

 

Leur descendance se trouve toujours dans le quartier. Cette deuxième vague de réfugiés fut bien accueillie, car nombre d'entre eux étaient de la famille de Nguyên Ânh ou de son entourage et parce que leur savoir-faire dans tous les domaines pouvait contribuer à la reconstruction du pays.

 

 

Dans les luttes contre les Birmans, un certain nombre d'officiers vietnamiens servirent dans les armées siamoises en gardant leur ancien grade ou furent promus à des postes de commandement dans les forces royales tandis que d'autres furent  nommés chefs de village. Lorsque Nguyën Ânh décida de quitter Bangkok en 1786 pour aller demander secours à la France, certains Vietnamiens obtinrent de Rama Ier l’autorisation de  rester au Siam et s’installèrent à Bangkok.

 

Ils résidèrent dans le quartier de Bang Pho (บางโพ) d'où leur nom de « Vietnamiens de Bang Pho » (yuan bang pho - ญวน บางโพ). Il y ont d’ailleurs toujours leur temple appelé Wat Anam Nikayaram (วัดอนัมนิกายาราม)  ce qui signifie « temple annamite du bouddhisme Hinayana » ou plus simplement  Wat Bang Pho (วัดบางโพ).

 

 

De nombreux temples sont disséminés dans tout le pays témoignant de ces afflux incessants (7).

 

Après sa victoire sur la rébellion Tây Son et son couronnement en 1802 à Hué, Nguyên Ânh devint l'empereur Gia Long et régna jusqu’en 1820.

 

 

Il continua d'entretenir de bonnes relations avec Rama Ier et son successeur Rama II qui lui-même régna de 1809 à 1824. 

 

 

Minh Mang succéda à son père Gia Long. Le Siam de Rama III et l’empire annamite entèrent alors en conflit ouvert à propos du Cambodge, l’un et l’autre ayant ou prétendant y avoir des droits de suzeraineté. Les prétentions de Minh Mang se portait également sur le Laos.

 

 

Rama III engagea contre les Vietnamiens les hostilités sur le territoire cambodgien.

 

 

De nombreux Vietnamiens fuirent la guerre via le Laos et s’établirent  sur les rives du Mékong en particulier à Sakon Nakhon ou Nakhon Phanom. La cathédrale catholique du village de Ban Tha Rae (บ้านท่าแร่) ...

 

 

 

... dans la province de Sakon Nakhon – haut lieu du catholicisme thaï -  est le signe tangible de cette migration accélérée du fait de Minh Mang qui avait engagé des persécutions sanglantes contre les catholiques. 

 

 

Par ailleurs, pendant les quinze années que dura cette guerre, un grand nombre des Vietnamiens résidant dans les provinces cambodgiennes de Battambang et Siem Riep, furent faits prisonniers et déportés en terre de Siam essentiellement à Aranyaprathet et Surin et employés à des travaux de construction. Les persécutions contre les catholiques se poursuivirent sous le règne de l'empereur Tu Duc et l'immigration vietnamienne se poursuivit  de façon sporadique sous le règne du Rama IV.

 

Celui-ci avait adopté une politique étrangère ouverte accueillant tous les réfugiés vietnamiens quelle que soit la façon dont ils étaient entrés dans le pays et quelles que soient les raisons pour lesquelles ils venaient s'y établir. C'est ainsi qu'à la suite de ces dernières persécutions, 4000 Vietnamiens arrivèrent au Siam via le Laos et s’installèrent sur les rives du Mékong.

 

La plupart des Vietnamiens de ces premières vagues nous apprend Madame Thanyathip Sripana (6), ont obtenu la nationalité siamoise et ont abandonné leurs prénom et nom de famille vietnamiens au profit d'un patronyme siamois.

Époque coloniale (fin du XIXe et début du XXe siècle).

 

La colonisation française de la péninsule commença en 1858  sous le Second Empire à l’instigation de l’Impératrice, confite en dévotions et indignée contre les persécutions dont les catholiques faisaient l’objet. Elle débuta par l'invasion de la Cochinchine annexée en 1862, suivie de l'instauration d'un protectorat sur le Cambodge en 1863 .

 

 

Elle reprit à partir de 1883 sous la Troisième République avec l'expédition du Tonkin, corollaire de la guerre franco-chinoise, qui conduit la même année à l'instauration de deux protectorats distincts sur le reste du Viêt Nam.

 

 

En 1887, l'administration de ces territoires est centralisée avec la création de l'Union indochinoise. Deux autres entités lui sont rattachées par la suite : en 1899  le protectorat laotien, instauré six ans auparavant, et en 1900 Kouang-Tchéou-Wan, que la France avait commencé d'occuper deux ans plus tôt.

 

 

La colonisation suscita rapidement la naissance de mouvements nationalistes en Indochine, certains fidèles à la monarchie, d’autres ouvertement républicains.

 

La victoire éclatante des Japonais sur les Russes en 1905 leur démontra que les puissances colonisatrices n’étaient pas invincibles.

 


 

La répression de ces mouvements  fut féroce et les désintégra. Nombre de militants cherchèrent refuge au Siam.

 

Cette nouvelle vague s’installa dans le Nord-Est, toujours dans les provinces riveraines du Laos où elle reçut bon accueil des familles vietnamiennes déjà installées dans la région et de la population siamoise qui leur apportèrent aide et soutien, sans hostilités des autorités qui n’avaient pas oublié l’humiliation du traité de 1893 avec la France.  C’est dans cette région que naquit le noyau du mouvement nationaliste révolutionnaire vietnamien. Le traité de 1893 fut confirmé en 1925 par un accord franco-siamois confirmant que tout au long de la rive droite du Mékong et à l’intérieur de la zone démilitarisée de 25 kilomètres, les populations des deux rives pouvaient se déplacer et commercer librement moyennant une taxe d'immigration de 4 bahts. Beaucoup de réfugiés vietnamiens sont encore venus s'installer dans cette région en passant par le Laos et y vécurent en bonne entente avec la population locale.

 

 

La création de la République démocratique du Viêt-nam en août 1945.

 

 

 

Le gouvernement Pridi Banomyong après la deuxième guerre mondiale soutint ouvertement les mouvements de libération nationale en Asie du Sud-Est, y compris le mouvement vietnamien et établit des liens avec le gouvernement dès la déclaration d'indépendance. Après la défaite japonaise, la France entreprit la reconquête du Laos.  L’offensive culmina le 21 mars à la bataille de Tha Khaek (ท่าแขก - face à Nakhon Phanom contre les forces laotiennes et vietnamiennes du prince « rouge » Souphanuvong.

 

 

Après leur victoire, les Français, furent accusés à tort ou à raison d’avoir à titre de représailles rasé le quartier vietnamien de Tha Khaek. Dans les mois qui suivirent, 60 ou 70.000 Vietnamiens installés parfois de longue date sur la rive gauche du Mékong, franchirent le fleuve pour chercher refuge dans les provinces thaïlandaises du Nord-Est, Nongkhai, Nakhon Phanom, Loei ou Mukdahan. Le gouvernement de Pridi et  les autorités provinciales leur prodiguèrent une aide active, soins médicaux, logement, emploi, voire même des terres cultivables. Mais, venus chercher seulement un refuge temporaire, ils n’eurent droit qu’au statut d’immigrants, phu opphayop (ผู้อพยพ). Eux et leurs descendants devaient le conserver jusqu'à la fin des années 80. Beaucoup retournèrent dans leur pays natal bien avant

 

 

Une politique siamoise sinusoïdale à l’égard des Viêt kiêu.

 

En dehors de l’intermède guerrier sous Rama III, ces premières vagues de migration n’avaient pas été mal accueillies. Pridi, farouche anticolonialiste, soutenait la subversion indochinoise installée au Siam. 

 

 

Lorsque la résistance dans les trois pays indochinois éclata au milieu des années 40, des milliers de jeunes Vietnamiens  rejoignirent l'armée au Laos et au Cambodge. Le territoire thaïlandais constitua alors une véritable base arrière du mouvement de libération nationale vietnamien. Les provinces thaïes frontalières avec le Laos et le Cambodge devinrent pour l'armée de libération un lieu d'entraînement, de réparation du matériel, voire de refuge et de repos après les opérations militaires. La République démocratique du Viêt-Nam créa un bureau de représentation à Bangkok en 1946. Le Viêt-Nam marqua par la suite sa reconnaissance en donnant à l’une de ses divisions le nom de « Division Siam » et par la suite en remettant une décoration à la famille de Pridi.

 

Ainsi, dans un premier temps, avec Pridi au pouvoir, les Viêt kiêu - qu'ils aient ou non appartenu au mouvement de résistance  - jouirent d’une grande liberté.

 

Mais cette situation devait radicalement changer avec le coup d'État de 1947 qui allait réinstaller le maréchal Phibunsongkram à la tête du pays.

 

 

Résolument anticommuniste, ce gouvernement adopta dès la fin de 1947 une politique très restrictive vis-à-vis des Viêt kiêu : droit de résidence et de déplacement limité à un nombre restreint de provinces du Nord-Est, surveillance stricte de la part des autorités, interdiction de toute activité culturelle, interdiction de l'enseignement du vietnamien et fermeture des écoles vietnamiennes, incarcération sans procès et rapatriement forcé. Il fut interdit aux femmes de s'habiller à la vietnamienne avec le pantalon aux jambes larges et de porter le chignon. La fermeture des écoles et l'interdiction de l'enseignement du vietnamien - mesure similaire aux mesures qui touchaient la communauté chinoise - obligèrent les familles à enseigner leur langue en secret à leurs enfants. La photo de Hô Chi Minh, symbole du communisme, était interdite même à l’intérieur des maisons.

 

 

 

Toute famille en possession de cette photo s'exposait à être interrogée voire mise en prison car soupçonnée d'appartenir aux services secrets du Viêt-nam du Nord ou de coopérer avec eux dans leur entreprise de diffusion de l'idéologie communiste et de nuire ainsi à la sécurité nationale. Originellement fixé à 12, le nombre de provinces dans lesquelles les réfugiés étaient autorisés à résider et à se déplacer fut réduit à 8 dès 1950, à savoir les provinces de Nongkhai, Udonthani, Sakonnakhon, Nakhonphanom, Khonkaen, Ubonrachathani, Sisakhet et Prachinburi. De même une procédure d'immatriculation obligatoire des Viêt kiêu fut instaurée dans le but de surveiller de près leurs activités. Certains d'entre eux, soupçonnés de complicité avec le Viêt-Nam du Nord furent arrêtés et incarcérés sans procès. En juin 1951, le gouvernement de Phibunsongkram, ayant reconnu la légitimité du gouvernement de Bào Dai, ordonna au représentant spécial de la République démocratique du Viêt-Nam de quitter le territoire thaïlandais et le bureau de représentation fut fermé.

 

 

Cette politique fut poursuivie par les gouvernements militaires suivants.  Il pesa sur les Viêt kiéu une suspicion de subversion mettant en danger le régime thaï. Après la chute de Saigon et la réunification du Viet Nam cette politique s’accrut sous le gouvernement Thanin Kraivichien qui visait à éradiquer l'influence communiste.

 

 

La situation des Viêt kiêu en devint d'autant plus précaire et la propagande à leur encontre virulente jusqu’à l’arrivée de la normalisation.

 

La Thaïlande opéra une révolution en matière de politique étrangère en prenant ses distances vis à vis des Etats-Unis. En prenant le pouvoir en avril 1975, Kukrit Pramoj avait reconnu la légitimité du gouvernement de la République populaire de Chine et enclenché le processus de retrait des forces militaires américaines du territoire thaï.

 

 

Cette politique étrangère indépendante devait aboutir à la normalisation des relations diplomatiques avec le Viêt-Nam en août 1976 sous le gouvernement de Seni Pramoj, ...

 

 

...dans lequel Bhichai Rattakul, partisan de la politique du rapprochement avec les pays communistes indochinois, était ministre des Affaires étrangères.

 

Cette politique de rapprochement fut toutefois brutalement interrompue par le gouvernement militaire de Thanin Kraivichien.

 

 

Mais la faction militaire qui l’avait mis en place choisit de le déposer  en novembre 1977, et le général Kriangsak Chomanand devint Premier ministre.

 

 

Or celui-ci appartenait à la faction de l'armée qui avait soutenu le gouvernement Kukrit et était favorable au rapprochement avec les pays de l'ex-Indochine française. Les relations prirent alors un tour presque chaleureux concrétisé par la signature d'un accord de coopération technique et économique entre les deux pays le 1er janvier 1978.

 

L’invasion du Cambodge par l'armée vietnamienne fin 1978 changea une fois de plus la donne.

 

 

De 1980 à 1988, sous les trois gouvernements du général Prem Tinnasulanonda, les militaires maitres de la politique arguaient d’accrochages les opposant aux forces militaires vietnamiennes le long de la frontière cambodgienne et considéraient l'occupation vietnamienne du Cambodge comme une menace pour la sécurité nationale. Il fut fait état à tort ou à raison de possibles opérations de sabotage avec la complicité des Viêt kiêu du Nord-Est du pays.

 

 

Nouveau tournant, le processus de normalisation reprend à la suite des élections de 1988  et l'arrivée au pouvoir du général Chatchai Choonhawanque. La politique de « transformation du champ de bataille en zone de commerce » fut alors adoptée conduisant à la résolution du problème des Viêt kiêu.

 

 

Les efforts pour améliorer les relations entre la Thaïlande et Viêt-Nam commencèrent par des envois de délégations. Ce changement d'attitude fut  consécutif à l’annonce par le Viêt-Nam du retrait de ses troupes du Cambodge au plus tard en septembre 1989. Cette politique d’entente cordiale persista sous le gouvernement d'Anand Panyarachun.

 

 

Celui-ci prit la décision d'accorder la nationalité thaïe aux Viêt kiêu de troisième et deuxième générations, à savoir les petits-enfants et enfants des Vietnamiens arrivés sur le territoire thaïlandais au milieu des années 40.  La situation de ceux de la première génération devait être régularisée le 26 août 1997.

 

Ces (probablement) 50000 Vietnamiens implantés en Isan et environ 2.000 à Bangkok sont pour l’essentiel plus ou moins intégrés à la communauté thaïe bien qu’il existe des groupes qui maintiennent leur identité et l’usage de leur langue,  tendant à rester fermés sur eux-mêmes probablement beaucoup plus que dans les autres ethnies dont nous avons parlé par ailleurs. Ceci s'explique facilement par l'ostracisme dont ils firent l'objet pendant un demi siècle.

Nous trouvons un rappel de ce souci à ne pas oublier leurs racines dans un discours prononcé le 20 juillet 2019 par le président de l’Association générale des Vietnamiens en Thaïlande, lors du congrès tenu (comme il se devait) à Nakhon Phanom où vivent un grand nombre de Viêt kiêu (8).

 

 

Il est permis de penser que ce congrès s’est terminé par un pèlerinage à la maison toute proche de Ho-Chi-Min , le site lui consacre un culte le rapprochant de la déification, ce qui peut prêter à sourire(9).

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article INSOLITE 25 «  LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

(2) « Ethnolinguistic Maps of Thailand » 2004 – ISBN 974-710365863

 

(3) « The Vietnamese in Thailand: a History of Work, Struggle and Acceptance » par

John Christopher Walsh de luniversité Shinawatra.

(4) Voir  « Sur le nom de Cochinchine » par Léonard Aurousseau in : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient,  tome 24, 1924, pp. 563s.

 

(5) Voir notre article 11 « Origines des Thaïs ? Une courge de Dien-Bien-Phu ? » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-11-origines-des-thais-une-courge-de-dien-bien-phu-97767868.html

 

(6) « Les « Việt kiểu » du Nord-Est de la Thaïlande dans le contexte des relations entre la Thaïlande et le Viêt-nam au cours de la seconde moitié du XXe siècle » in Aséanie 9, 2002. pp. 61-73)

 

(7) Le site  https://th.wikipedia.org/wiki/คณะสงฆ์อนัมนิกายแห่งประเทศไทย

Inventorie 22 temples annamites dont 7 à Bangkok, un seul en Isan (Udonthani), les autres éparpillés dans tout le pays ce qui laisse à penser que les Viets, implantés essentiellement en Isan, fréquentent plus assidûment les églises catholiques que les temples bouddhistes.

 

(8)  « Le  courrier du Viet Nam » du 5 octobre 2019.

 

(9) Voir notre article H 10 « LA « MAISON D’HO-CHI-MINH » PRÈS DE NAKHON PHANOM, MYTHE OU RÉALITÉ ? DU CULTE DE LA PERSONNALITE À LA DÉIFICATION ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/06/h-10-la-maison-d-ho-chi-minh-pres-de-nakhon-phanom-mythe-ou-realite-du-culte-de-la-personnalite-a-la-deification.html

 

 

 

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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 22:06

 

 

En feuilletant par pure nostalgie un ancien catalogue de « Manufrance », l’un de nous a eu la surprise d’y découvrir avec émotion une trace de l’implantation de cette société à Bangkok. Sans conter l’histoire de ce fleuron de l’arquebuserie française, on pouvait s'interroger sur cette présence depuis Saint -Étienne jusqu’à l’autre bout du monde.

 

 

 

LA FONDATION ET LA CHUTE

 

 

Le 10 novembre 1887, Étienne Mimard  ...

 

 

 

 

....   et Pierre Blanchon qui avaient déposé le 27 octobre 1887 plusieurs brevets concernant le fusil Idéal, achètent la « Manufacture Française d’Armes et de Tir » à un certain Martinier-Collin pour 50.000 pièces-or. Deux ans auparavant, en 1885, ils avaient créé le mensuel « Le Chasseur français »,  un périodique sur le monde rural.

 

 

En 1892, ils ouvrent leur premier magasin de vente à Paris au 42 rue du Louvre. Peu de temps après le développement de la bicyclette, l'entreprise lance sa marque sous le nom d'Hirondelle et devient en 1901 Manufacture française d'armes et de cycles de Saint-Étienne.

 

 

Elle sera la première entreprise française de vente par correspondance sur catalogue. Des années de gloire vont suivre, en particulier avec la multiplication de la création d’armes nouvelles, l'attribution du marché pour la construction du revolver réglementaire de 8mm pour nos officiers et encore de cycles d’avant-garde pour l’époque. En 1900, elle a déjà ouvert 80 succursales dans nos colonies, 367 agences ou points de vente à l’étranger, bientôt au Siam et de nombreux points de vente en France (1),

 

 

Survient la crise du début des années 30 qui rendit les affaires difficiles. L’un des fondateurs transfère la moitié des actions à la ville de Saint-Étienne après des grèves sauvages en 1937 alors qu’il voulait les transférer à ses ouvriers. La guerre de 1939 a un lourd impact, les dirigeants refusent de collaborer et sont privés de matières premières. Le durcissement de la législation sur les armes par Daladier en 1939 lui avait déjà causé un choc.

 

 

 

Elle atteint toutefois son apogée en 1970. A cette date elle fabrique plus de 70 % des armes de chasse françaises. Elle dispose de 125.000 m2 d'usines à Saint-Étienne et expédie chaque année 20.000 tonnes de marchandises en France et dans le monde entier. 48 puis 64 magasins sont répartis dans toute la France. 1.500.000 foyers reçoivent le catalogue. Le Chasseur Français est vendu à plus de 815.000 exemplaires. Manufrance a une dimension internationale produisant plus de 80.000 fusils par an, avec plus de 4.000 salariés. De lourdes difficultés la conduisent toutefois à la liquidation judiciaire en 1979. La municipalité communiste de Saint-Étienne a hérité d’un cadeau devenu empoisonné et ne réussit pas à créer une Coopérative ouvrière. Si elle a bénéficié de reprises partielles, elle n’est plus qu’une modeste PME de Province. Elle a au moins échappé à la cupidité de Bernard Tapie mais disparut par la totale incurie de deux ministres de l’époque, Barre et Durafour dans le seul but de mettre en difficulté le Maire de la Commune qui avait TOUT fait pour sauver 4.000 emplois.

 

 

 

Tout Saint-Étienne se souvient probablement encore du mot inopportun de Raymond Barre « Manufrance, c’est fini ».

 

 

LE MYTHIQUE CATALOGUE

 

 

 

Dans notre France rurale et au moins jusque dans les années 50, il était le livre de chevet dans nos campagnes, le seul de la maison et la seule littérature, tiré à 700.000 exemplaires. Comme le fait Fernandel devenu Jules, modeste berger des collines des Basses-Alpes, on le feuilletait le soir devant la cheminée.

 

 

 

 

Certaines familles se regroupaient pour s’abonner collectivement au Chasseur Français. Il faisait évidemment rêver car beaucoup de choses était hors de portée des paysans mais leur donnait souvent des idées pour fabriquer les choses soit même. Plus modestement et après avoir rêvé devant des chefs d’œuvre d’armurerie, les agriculteurs, les vignerons, apiculteurs, chasseurs, campeurs, pécheurs, jardiniers, couturières, coiffeurs, trouvaient tout le matériel nécessaire à leurs besoins. Les achats se faisaient soit sur commande, soit en se présentant au moins de vente le plus proche pour y trouver ce qui était en stock et commander ce qui ne l’était pas.

 

 

 

LA VENUE DE MANUFRANCE AU SIAM

 

 

Nous sources sont malheureusement restreintes, provenant essentiellement des catalogues actuellement numérisés par la Bibliothèque nationale (2). Le premier point de vente se situe en 1901 à Bangkok. En 1909, il se crée un autre à Korat jusqu’en 1914, avec temporairement un point de vente à Lakhon en 1911. Vient la guerre, les concessionnaires sont probablement partis au front. Un  point de vente revient en 1922 à Bangkok jusqu’en 1925 avec une création temporaire à Ubon en 1924. Nous n’en savons malheureusement pas plus. Ce fut probablement les vente de ses armes qui constituèrent le gros du chiffre d’affaire de Manufrance au Siam. On peut penser que le chapitre des vêtements coloniaux était marginal !

 

 

 

 

La première législation siamoise sur les armes résulte d’une loi tardive dite RS 131 du 15 juillet 1913, certes contraignante mais applicable seulement à Bangkok. L’importation est soumise à autorisation et la détention accordée sans difficultés aux personnes honorables sans restrictions à l’égard des étrangers soit pour le sport, c’est-à-dire la chasse soit pour assurer leur défense. Elle resta sauf erreur en vigueur jusqu’en 1947

 

 

 

Les armes de chasse.

 

 

Voici donc bien évidemment une double raison de la présence de Manufrance au Siam. Le sport, c’est évidemment la chasse. Nous avons rencontré Camille Notton, le très érudit vice-consul de Chiangmaï qui occupait ses loisirs à chasser le lièvre et la bécasse,  chasse difficile qui nécessite une arme parfaite (3). Manufrance tient sur le marché des armes de chasse une position exceptionnelle avec ses armes « Hammerless » (sans chiens extérieurs). A partir de 450 francs en 1925 pour son Robust « Hammerless » le moins onéreux et à partir de 1.000 pour le fameux Idéal, jusqu’à 6.000 pour le plus luxueusement décoré et damasquiné ce qui n’a jamais aidé personne à plomber une grive.

 

 

 

 

Si l’on en  croit les statistiques de l’INSEE, un franc de cette époque  (1925) correspond à 0,873 euros 2018, faites donc le compte. Manufrance n’était pas à cette époque la seule entreprise européenne à fabriquer des fusils hammerless, loin de là, les Anglais étaient aussi réputés mais le premier créateur du fusil sans chiens « Hammerless » Anson et Deeley avait des difficultés avec la sécurité et leur pérennité. Le fin du fin était la possession d’un célèbre Purdey  qui atteint, comme l’Idéal  la perfection, mais elle se paye au prix exorbitant d’une signature, elle est l’arme des têtes couronnées et de l‘élite de la chambre des Lords. (On roule aussi bien en Mercédès qu’en Rolls et l’on joue aussi bien du piano sur un Yamaha  que sur un Steinway !)  En outre Manufrance avait coiffé les Anglais au poteau sur un certain nombre de perfectionnements. Nos compatriotes étaient donc en excellent position au Siam pour les armes de chasse du petit et du moyen gibier. Pour la chasse au gros gibier et aux grands fauves, elle avait aussi créé une carabine Rival tirant des munitions de gros calibre, comme celle du fusil militaire Lebel  susceptible d’arrêter la charge d’un éléphant, le tout pour 630 francs.

 

 

 

Les armes de défense

 

 

Pour la défense, Manufrance diffusait un certain nombre d’armes de poing. Si son pistolet à répétition automatique Le Français, créé en 1913 ne passa pas le cap de l’homologation pour être l’arme réglementaire de nos officiers, le calibre étant jugé insuffisant (6,35 mm) son modèle dit Policeman fut en tous cas choisi pour ses remarquables qualités et sa fiabilité qui firent l’objet de nombreux brevets, par l’Office national des forêts pour équiper les gardes forestiers et les gardes fédéraux et par de nombreuses municipalités à destination des gardes champêtres pour un prix variant de 120 francs à 265.

 

 

 

Le fleuron de la production d’armes de poing reste le revolver  « 8 réglementaire » (« 8 réglo » pour les amateurs) arme réglementaire des officiers de l’armée française depuis 1892 jusqu’en 1935, d’autant plus séduisante que son prix catalogue n’était que de 220 francs de l’époque ! Elle  commercialise également une version civile de cette belle arme sous le nom de « revolver le municipal » qui n’en diffère que par les marques gravées et le prix qui n’est de de 150 francs !

 

 

 

Arme de poing favorite des révolutionnaires indochinois, il est possible qu’un grand nombre soient passé par le Siam puisqu’il leur était difficile d’en fait l’emplette dans les points de vente Manufrance du Laos ou de l’Indochine. On la retrouvera tout au long de la première guerre du Vietnam et encore de celle des Américains !

 

Extrait de "Voyage au bout de l'enfer"

 

 

Dans son bel ouvrage, le bollénois spécialiste incontesté, Raymond Carenta, signale la présence de contrefaçons (ou reproductions ?) de fabrication « locale » sans autres précisions.  Contrefaçons siamoises ou Viets ?  Connaissant l’incontestable talent des Thaïs pour la reproduction, la question doit être posée. Il se pose encore une dernière question, in cauda venenum, sur la présence à Ubon d’une agence de Manufrance pour la seule année de 1924. A cette date il est une coïncidence au moins troublante : le docteur Raymond Vergès, le père de l’avocat Jacques et du politicien Paul, était à la fois médecin à Savannakhet au Laos et vice-consul de France à Ubon. Nous savons qu’il a très probablement falsifié – comme vice-consul - les actes de naissance de ses deux garçons au détriment de son épouse légitime et au profit de sa maîtresse en exercice (5). Il fut un militant communiste et anti colonialiste de la première heure. A-t-il profité de ses qualités consulaires pour faire franchir le Mékong à quelques caisses de ce bijou de l’armurerie française ?

 

 

 

Bien que nos informations sont évidemment parcellaires,  on peut s'interroger sur  l’importance  réelle de la présence de Manufrance au Siam ? La réponse dort encore dans les Archives de la Loire qui ont récupéré 150 mètres cubes d’archives représentant 2 kilomètres linéaires de cartons. Le tout est en cours d’investigations, de classement et plus tard de numérisation. (Mais pour quand ?) Dans l’immédiat, elle est responsable d’une analyse très complète « Manufrance, histoire et archives » qui insiste sur l’importance des exportations de la société stéphanoise dans le monde et les colonies.  Mais que nous apprendra-t-elle sur son implantation au Siam ? (6).

 

 

 

NOTES

 

(1)  à  Paris, un très grand magasin 42 rue du Louvre,  à Aix-en-Provence, Avignon, Bordeaux, Cannes, Clermont-Ferrand, Dijon, Grenoble, Lille, Lyon, Marseille, Nancy, Nantes, Nice, Rouen, Saint-Étienne, Toulon, Toulouse, Tours, Troyes, Valence pour ne citer que les plus importants.

 

 

 

 

(2)  26 seulement sont numérisés entre 1890 et 1925.

 

(3) Voir notre article A 249  « LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/01/a-249-la-vie-de-camille-notton-l-erudit-consul-de-france-au-siam-il-y-a-100-ans-vue-de-l-autre-cote-du-miroir.html

 

(4)  Raymond Caranta et  Yves Cadiou « Le guide du collectionneur d’armes de poing », 1971.

 

 

 

(5) Voir notre article A126 « Jacques Vergés et l’état civil siamois ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a126-jacques-verges-et-l-etat-civil-siamois-119724616.html

 

(6) https://www.loire.fr/jcms/c_819765/manufrance-nous-devoile-ses-archives

 

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16 septembre 2019 1 16 /09 /septembre /2019 22:40

 

 

Nous avons parlé de la possibilité certes singulière  mais cependant plausible de la venue des Vikings au Siam, un singulier rapprochement entre l’Asie du sud-est et le nord extrême de notre Europe. (1). Il en est un autre non moins singulier qui n’est plus une hypothèse même appuyée sur des éléments sérieux mais une presque certitude, le peuplement au moins partiel de la grande île de Madagascar par nos « peuples de la mer » et peut-être les Négritos de la péninsule.

 

 

 

LES PEUPLES DE LA MER

 

 

 

Nous avons consacré deux articles à ces singuliers « peuples de la mer » vivant traditionnellement sur leurs embarcations (2). Ils vivent sur environ 3000 kilomètre le long de la côte ouest de la péninsule, dans les îles de l’archipel des Mergui, la côte occidentale de la Thaïlande et de la Malaisie et jusqu’aux Célèbes dans la péninsule indonésienne. Les Birmans les appellent des Selungs avec de nombreuses variantes orthographiques, pour les Thaïs, ce sont des Chaolé ou Chaothalé (peuples de la mer), encore Chaoko (habitants des îles) ou Chaonam (habitants de l’eau), Orang-Laut (habitants de la mer) ou Semang pour les Malais, Bajaus (Bouginais) aux Célèbes. Eux-mêmes en Thaïlande se baptisent – et se différencient- en trois groupes : Moken , Moklen et Urak-Lawoï. On peut supposer que s’ils ne sont pas tous frères, ils sont très proches cousins comme ils le sont avec les Selungs de Birmanie et peut-être les Bajaus des Célèbes. La question de leur origine commune est un sujet de discussion entre experts anthropologues et ethnologues. Craintifs, ils ont toujours fui le contact, martyrisés par les commerçants chinois qui les pillaient, les pirates malais et les Siamois qui les réduisaient en esclavage qui n’a toutefois pas atteint en profondeur les centaines d’îles du golfe dont la souveraineté est partagée en la Birmanie, la Thaïlande et la Malaisie. Ils le sont aujourd’hui par le tourisme de masse. Peuples de la mer, leurs embarcations, fruit d’une longue expérience, sont parfaitement adaptées à leurs nécessités. Celles de leurs « cousins » des Célèbes leur permettaient d’aller jusque sur les côtes australiennes – 1000 kilomètres – troquer les produits de la mer, ne craignant pas d’affronter la haute mer.  

 

 

 

Nous avons cité (2)  l’un  des premiers ethnologues à les avoir visités, tout est dit ou presque : « Chez les peuples même les plus sauvages, ce qui a trait à la navigation dénote un degré d’intelligence que souvent on chercherait en vain dans la manière dont ils bâtissent leurs habitations ou subviennent à leurs propres besoins : cela se conçoit aisément car de misérables aliments et de pauvres cabanes leur suffisent tandis que, pour affronter les dangers de la mer d’où ils tirent leur subsistance, il leur faut des embarcations solides et capables de résister au mauvais temps ».

 

Ces peuples de la mer sont-ils donc allés au-delà vers l’ouest ? C’est une question sur laquelle nous allons revenir.

 

 

 

 

LES NÉGRITOS

 

 

 

 

Nous avons consacré un  premier article aux Négritos du continent qui furent probablement les premiers occupants du sol de la péninsule indochinoise il y a plusieurs dizaines de milliers d’années. Sans industrie, et vivant dans des conditions frustes, fuyant les contacts, ils furent pourchassés comme des animaux sauvages et menèrent et mènent peut être encore pour ceux qui subsisteraient sur la péninsule  dans les jungles du sud de la Thaïlande et du nord de la Malaisie une existence de bêtes traquées (3).

 

D’autres fuirent vers les îles longeant la côte birmane, faciles d’accès et d’autres encore s’éloignèrent plus avant vers l’ouest jusqu’à l’archipel des Andaman. Dans quelles conditions purent-ils naviguer sur 700 kilomètres dans des embarcations primitives ?  Une actualité récente nous a fait trouver probablement leur dernier refuge sur l‘île de Nord-Sentinelle située à 700 kilomètres à l’ouest de la côte. Il appartient à l’Union Indienne et  l’accès en est strictement interdit et militairement  protégé. Un missionnaire américain voulut y débarquer bible en mains et fut tué par les indigènes, ce qui fit surgir cette petite île dans l’actualité. Nous savons simplement par des ethnologues qui ont pu y accéder au temps de la colonisation anglaise qu’ils appartiennent à la même ethnie que les Négritos du continent (4). Comment ont-ils atteint cette île autrement que par la mer ? D’autres sont-ils allés plus loin vers l’ouest ?

 

 

 

 

MADAGASCAR

 

 

Cette double question nous a conduits à nous intéresser à la grande île sans en écrire l’histoire. Le peu que l’on en sait est qu’elle ne fut occupée que très tardivement dans l’histoire,  aux environs probablement du VIIe ou IXe siècle après Jésus-Christ, mais par qui ? Dès avant la colonisation française, les visiteurs furent intrigués du fait qu’une partie au moins de la population n’avait pas le type négroïde africain.

 

 

Un missionnaire évangéliste, James Sibree y passa quatre ans entre 1863 et 1867. Ses souvenirs, une description méticuleuse de l’île, ont été traduits en français en 1873 (5). Citons-le :

 

 

 

 

« Bien que Madagascar ne soit qu'à une faible distance  de l'Afrique, dont elle est séparée ou plutôt rapprochée par le canal de Mozambique, il n'y a point d'analogie entre l'île et le continent, sauf toutefois pour la conformation du sol. (6) .... La question de l'origine des habitants de Madagascar attend encore une solution définitive.  Mais nous savons déjà que les Malgaches, pris dans leur ensemble, semblent plutôt provenir de l'Asie que de l'Afrique, bien qu'ils se trouvent à 720 lieues de Ceylan et à 1200 lieues de l'extrémité sud-est de l'Asie, alors qu'ils sont proches voisins du continent africain. D'après bien des observations, ils paraissent appartenir à cette grande famille humaine qui, de la presqu'île de Malacca, s'étend, en passant par Sumatra, Bornéo et l'archipel Asiatique, jusque dans les îles du Pacifique, et peut-être même jusqu'à certaines parties de la côte de l'Amérique du Sud. On peut alléguer  à l'appui de cette conclusion, l'aspect physique et les capacités intellectuelle des habitants, leurs mœurs et coutumes sociales, leur industrie et enfin leur langue, qui est peut-être le témoignage le plus décisif en faveur de notre hypothèse. Non-seulement elle contient plusieurs mots absolument identiques à ceux qu'on trouve dans la presqu'île de Malacca ; mais, ce qui est bien plus important, la construction de la langue, et spécialement le mode de formation des mots, sont les mêmes dans l'un et l'autre pays. Par suite de l'absence de toute littérature, et de la pauvreté des traditions orales sur l'état primitif de l'île, il est difficile d'obtenir des Malgaches quelque renseignement digne de confiance sur leur origine. On ne possède à cet égard que des données vagues et incertaines; mais elles confirment, dans la limite de leur étendue, celles qui résultent de l'étude de la langue. Les habitants disent que leurs ancêtres sont venus du sud-est dans les provinces du centre ; or, d'après toutes les particularités physiques et morales qui les rapprochent des tribus du sud-est de l' Asie, on est porté à croire qu'en effet une immigration doit avoir eu lieu  depuis les îles malaisiennes par la côte orientale de Madagascar. Les vents alizés du sud-est soufflent une moitié de l'année, sans variation sensible, sur une grande partie de Madagascar et de l'océan Indien; et si l'on songe aux immenses distances qu'ont traversées sur l'océan Pacifique des groupes d'insulaires de la mer du Sud, on admettra sans difficultés que les ancêtres de la race malgache ont dû venir de la presqu'île de Malacca. Les tribus malaiso-polynésiennes ont toujours compté des navigateurs experts et audacieux; leur habileté dans la construction de grands bateaux doit remonter à une date très ancienne.... Il y a lieu de croire que l'île a reçu deux ou trois immigrations distinctes à des époques peut-être fort éloignées l'une de l'autre; mais aucune tradition ne donne d'indices sur la date de ces arrivées, et il n'existe ni livres ni monuments qui puissent fournir des renseignements à cet égard.

 

 

 

Le missionnaire brise alors deux idées reçues :

 

 

A l’époque où il écrivait, l'opinion qui attribuait à l'Afrique l'origine de la population de Madagascar n'avait pas trouvé de contradicteur.

 

 

 

La question de ce long périple par voie de mer fit sourire à l’époque, comment pouvait-on naviguer sur 6000 kilomètres dans des embarcations primitives ?  Il fallut pourtant attendre 1947 pour en avoir la démonstration éclatante avec l’expédition du Kon Tiki con duite par Thor Heyerdahl.  Sur son primitif radeau en balsa, il parcourut pendant 103 jours non pas 6000 kilomètres mais 4300 miles nautiques c’est-à-dire près de 8000 kilomètres.

 

 

 

 

En 2006, une autre expédition confirma cette démonstration. Conduite par son petit-fils Olav, au  bout de 83 jours elle atteint la Polynésie.

 

 

 

L’explorateur et naturaliste français, Alfred Grandidier, découvrit Madagascar en 1865. Il y consacra sa vie.

 

 

 

 

Il réalisa le vaste projet, de 30 volumes, sur Madagascar : L'Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar dont son fils assuma la fin de la parution.  Il partit de la constatation  que l’origine  malayo-polynésienne de la langue commune n’était pas douteuse. « Ce fait ne s'explique que par une communauté d'origine des populations malgaches. Les témoignages anthropologiques et ethnographiques s'ajoutent à celui de la langue. Ces Malgaches, à volumineuse chevelure, ressemblent par ce signe et plusieurs autres bien moins aux nègres d'Afrique qu'aux nègres orientaux, que nous  appelons Negritos ou Mélanésiens. Ces Negritos, autrefois très répandus dans le Sud du continent asiatique, ne s'y montrent plus qu'à, l'état de débris dans les montagnes ou sur les plateaux reculés; mais ils composant l'élément essentiel de  la population dans les Andaman et autres archipels d'Asie et d'Océanie  » (7)

 

 

 

Relevons simplement une assimilation trop hâtive entre les peuples de la mer d’Andaman qui ne sont pas de type négroïde et les Négritos qui le sont. S’il y a eu plusieurs vagues d’immigration, des peuples de la mer d’une part, des Négritos d’autre part, elles ne furent probablement pas simultanées.

 

 

Cette opinion sur une origine asiatique fut reprise par le grand géographe Paul Vidal de la Blache  l’année suivante (8) qui souligne toutefois l’existence d’un métissage à peu près généralisé dû à des vagues de population venues d’Afrique dont on ne sait d’ailleurs si elles furent antérieures ou postérieures à la venue des asiatiques et ensuite des Européens (10).

 

 

 

 

Ce qui est certain, c'est que la population actuelle de la Grande-Ile présente un tel mélange d'éléments ethniques différents que, dans un clan, socialement et politiquement homogène, on rencontre des caractères somatologiques nettement distincts. Un examen superficiel des caractères physiques des indigènes démontre la présence à Madagascar de deux principaux éléments  de population bien tranchés : un élément africain et un élément asiatique. Le premier est importé d’Afrique.  Le second élément est bien caractérisé et asiatique. Le problème se complique car tous ces habitants parlent une même langue qui appartient sans conteste à la famille des langues malayo-polynésiennes (11).

 

 

 

LA LANGUE EST ASIATIQUE

 

 

Le langage en effet vient précisément de la péninsule malaise. En dehors de James Sibree qui la connaissait parfaitement, l’existence d’une langue unique favorisant naturellement l’évangélisation dans les différents groupes ethniques bien qu’il existe des dialectes locaux.

 

 

Nous bénéficions d’une très intéressante étude comparative de Gabriel Ferrand,  qui fut longtemps en poste sur l’île, publiée en 1909 et qui relève des analogies frappantes entre le malais et la langue malgache. Il ne s’agit pas d’un ouvrage de fantaisie mais d’une volumineuse thèse de doctorat (12).

 

 

 

LES ÉRUDITS MALGACHES

 

 

Depuis que Madagascar a trouvé son indépendance...

 

 

 

... des érudits locaux de plus en plus nombreux d’intéressant à son histoire à la recherche de leurs racines. Ils font en général remonter leurs origines à des émigrants venus l’empire du Srivijaya aux environs de 830 après Jésus-Christ. Cet empire recouvrait toute l’actuelle fédération de Malaisie et la partie du Siam située au sud de l’isthme de kra, l’île de Java et une partie de l’île de Bornéo entre le 7e et le 13e siècle après Jésus Christ. Ils disposent évidemment de moyens scientifiques dont ne disposaient pas nos érudits du temps de la colonisation notamment des études génétiques.

 

 

L'empire du Srivijaya en sa plus grande extension :

 

 

 

 

Chantal Radimilahy est la directrice de l’Institut des civilisations et du Musée d’art et d’archéologie de l’Université d’Antananarivo, supervise les recherches en cours. Les recherches génétiques qui ont été réalisées l’ont été uniquement à Borné et nulle part ailleurs alors qu’il eut été intéressant de les réaliser auprès des populations de la mer depuis les îles indiennes de la mer d’Andaman, les îles birmanes, la côte ouest de la Thaïlande et de la Malaisie.  Des études comparatives entre les langages des peuples de la mer et le malgache seraient évidemment à faire.  Ne parlons pas des derniers Négritos de l’île nord-sentinelle qui n’ont probablement pas été métissés mais l’interdiction d’accès à l’île ne le permettra pas et nul à cette heure ne connaît leur langue.

 

 

 

 

Le mystère de ces origines n’est pas encore résolu. Manquant de moyens, les chercheurs sont aussi confrontés  aux mythes, aux traditions et tabous de la société malgache. Des farfelus sont allés jusqu’à trouver des liens entre les juifs du temps du Roi Salomon et les premiers individus qui ont peuplé la grande île. Si éliminer les légendes et autres histoires incongrues semble facile aux premiers abords, il devient plus difficile d’appuyer ses théories avec des faits et des preuves matérielles. Les scientifiques – elle est elle-même archéologue - ont relevé des traces d’activités humaines datant du 15ème siècle dans le sud du pays.

 

Elégantes de Tananarive au temps de la colonisation :
 

 

 

 

Les recherches n’en sont qu’au début. De plus, selon la culture malgache, certains sites sont inviolables par respect des ancêtres, empêchant toute fouille archéologique. Elle explique que l’origine du peuple malgache est compliquée à définir, étant donné que l’île se trouvait sur la route des Indes. Ainsi, africains, malais, indiens, arabes,

 

 

Famille musulmane (photo Gallica 1909)

 

 

 

 

...européens ont participé au métissage de l’île pour constituer une population à part : les malgaches. Des recherches génétiques ont été menées qui confirment et confirment que les malgaches sont à demi africains et à demi malais. Si l’origine africaine ne fait pas de doute vu la proximité géographique, elle l’attribue au moins pour partie non pas à des migrations volontaires mais aux razzias effectuées par les Malgaches aux Comores et au Mozambique pour capturer des esclaves dont certains ont fini par se mêler à la population (13).

 

Groupe de Comoriens (photo Gallica 1909)

 

 

 

 

Comme sur beaucoup de sites malgaches que nous avons consultés, elle écrit en bon français, ce qui n’est évidemment pas pour nous déplaire, le français est langue officielle autant que le malgache. Mais cela irrite aussi une partie plus irrédentiste de la population qui se plaint non sans raison que beaucoup maintenant ignorent jusqu’à leur langue et plus encore ses origines asiatiques.  Effet pervers de la mondialisation : la plupart des Malgaches ne  maîtrisent même plus la langue malgache alors pourtant qu’ils devraient être fiers d’avoir leur propre langue car elle représente la spécificité d’un pays. Malheureusement, beaucoup d’entre eux choisissent d’apprendre d’autres langue  sans maîtriser la leur  (14).

 

 

 

 

Nous pourrions leur rétorquer que les sites locaux sont écrits en meilleur et plus pur français que ce que nous pouvons constater au quotidien dans la presse francophone et plus encore sur Internet.

 

 

NOTES

 

 

(1)  Voir notre article A.53 « Histoire Mystérieuse de la Thaïlande : Les Vikings au Siam ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-53-histoire-mysterieuse-de-la-thaialnde-les-vikings-au-siam-97571778.html

 

(2) Voir  nos deux articles :

INSOLITE 16 « LES PEUPLES DE LA MER DE LA CȎTE OUEST DE LA THAÏLANDE : MYTHES ET RÉALITÉS » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/02/insolite-16-les-peuples-de-la-mer-de-la-c-te-ouest-de-la-thailande-mythes-et-realites.html

INSOLITE 17 « LES PEUPLES DE LA MER DE LA CȎTE OUEST DE LA THAÏLANDE : MYTHES ET RÉALITÉS » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/02/insolite-17.les-peuples-de-la-mer-de-la-c-te-ouest-de-la-thailande-mythes-et-realites.html

 

(3) Voir notre article  INSOLITE 9 « LES NÉGRITOS DE THAÏLANDE, DERNIERS REPRÉSENTANTS DES HOMMES DU PALÉOLITHIQUE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-9-les-negritos-de-thailande-derniers-representants-des-hommes-du-paleolithique.html

 

(4) INSOLITE 26 « L’ÎLE DE NORD-SENTINEL, DERNIER REFUGE DES NÉGRITOS DE LA PÉNINSULE DANS L'ARCHIPEL DES ANDAMAN »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/insolite-26-l-ile-de-nord-sentinel-dernier-refuge-des-negritos-de-la-peninsule-dans-l-archipel-des-andaman.html

 

 

 

 

(5) James Sibree « Madagascar et ses habitants, journal d'un séjour de quatre ans dans l'île », traduit de l'anglais, 1873.

 

 

(5)  Le canal a une largeur qui varie entre 400 et 800 kilomètres. La navigation y est dans des flots souvent tumultueux.

 

 

 

 

(6) IL y a environ 6000 kilomètres entre Madagascar et les îles de la mer d’Andaman et autant entre l’île et la côte de la péninsule.

 

 (7)  Alfred Grandidier « Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar. Ethnographie. Livre 1, L'origine des Malgaches »  Paris, 1901.

 

 

 

 

(8) Paul Vidal de la Blache « L’origine des Malgaches » in Annales de Géographie, 1902.

 

 

(9) Pour  Henry  D’Escamps«  les premiers hommes qui peuplèrent Madagascar vinrent naturellement de l'Afrique dont elle est voisine » in  « Histoire et géographie de Madagascar ».

 

 

 

 

(10) Voir l’article de J. Moret « Les indigènes de Madagascar » in : La dépêche coloniale illustrée du 28 février 1911.

 

 

 

 

(11) Voir l’article de Jacques Dez « La linguistique malgache, bref aperçu historique » in  Archives et documents de la Société d'histoire et d'épistémologie des sciences du langage, Seconde série, n°5, 1991.

 

(12) « Essai de phonétique  comparée du malais et des dialectes malgaches » : thèse pour le doctorat d'université, présentée à la Faculté des lettres de l'Université de Paris en 1909.

 

(13) Voir son article sur le site  https://madahoax.com/dou-viennent-les-malgaches/

 

(14) Voir en particulier le site https://stileex.xyz/origine-langue-malgache/

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