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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 15:56

 

Nous avons parlé des résistances opiniâtres des populations du Nord-est, dans ce que les Français appelaient alors le Laos siamois c’est en dire – en gros – les 20 provinces de l’actuelle région de l’Isan, menées par des personnages probablement charismatiques, les phumibun (1).  Cette résistance se retrouva aussi sur l’autre rive du Mékong, côté français, dans l’actuel Laos alors en cours de colonisation d’où il est probable qu’elle surgit avant de se répandre sur la rive droite.

 

 

Le contexte de cette rébellion s’explique par la situation du bas Mékong à la fin du XIXe siècle : Le territoire du Siam était divisé en trois catégories administratives. Les provinces intérieures d’abord, elles-mêmes divisées en quatre classes en fonction de leur distance de Bangkok ou de l'importance de leurs maisons dirigeantes locales. Venaient ensuite les provinces extérieures, situées entre les provinces intérieures et les États tributaires plus éloignés. Nous trouvions enfin les États tributaires qui se trouvaient à la périphérie du contrôle des Siamois. Les provinces intérieures étaient administrées depuis Bangkok; tandis que les provinces périphériques et les États tributaires étaient relativement indépendants dans leurs affaires intérieures. Leurs obligations étaient telles que les provinces périphériques envoyaient chaque année des tributs à Bangkok tandis que les États tributaires envoyaient des arbres d'or et d'argent tous les trois ans. Les deux devaient toutefois apporter une assistance militaire à Bangkok en temps de guerre.

 

 

Dans le Nord-est, les provinces intérieures siamoises atteignaient Nakhon Ratchasima, qui avait été fondée par le roi Narai au XVIIe siècle. Au-delà se trouvaient les provinces extérieures, y compris la région de Roi-et du Nord-est du Siam qui passa sous contrôle siamois dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les plus éloignés étaient Vientiane et Bassac, qui devinrent des États tributaires après l'avancée des armées siamoises en 1778  et passèrent sous un contrôle siamois croissant après la destruction de Vientiane en 1827.  Depuis lors, leur régime administratif n’avait jamais été modifié, jusqu'aux empiétements progressifs des Français à la fin des années 1880 et au début des années 1890. Le pouvoir siamois s'étendait alors sur toute la région du Bas Mékong. Dans les années 1880, des dignitaires siamois étaient installés à Attopeu, Bassac, Stung Treng et Ubon. Saravane était administrée par un Chao Muang  (เจ้าเมือง) sous contrôle siamois. Le roi Chulalongkorn revendiquait toute la région du Bas-Mékong jusqu'à l'escarpement montagneux sur le bord Est des hauts plateaux de Kontum au Viet-nam.

 

 

Les relations politiques, économiques et sociales entre les Siamois, les peuples Lao et Kha (ข้า) étaient complexes et marquées par l'instabilité politique. Dans la région des  provinces extérieures, c'est-à-dire la majeure partie du plateau de Khorat (Isan), les Siamois gouvernaient par l'intermédiaire des nobles maisons lao et de leurs structures politiques héréditaires.

 

 

La place des tribus Kha dans ces structures était à la fois importante et complexe.  Le terme de « Kha » était le terme utilisé souvent de façon péjorative pour désigner les populations tribales austro-asiatiques du Nord-est du Siam, du Laos et du Viet-nam. Utilisons-le, faute de mieux. La région de Bassac à l'est du Mékong, c'est-à-dire le plateau des Bolovens, Saravane, Attopeu, et le plateau de Kontum, était en grande partie peuplée de tribus Kha, dont les Sedang que nous avons rencontrés à l’occasion des vaines tentatives d’un aventurier français, Marie-David de Mayrena de devenir leur roi (2).

 

 

Ces peuples tribaux avaient été plus ou moins colonisés  par quelques familles lao de la noblesse au pouvoir. Ils étaient tenus de payer une taxe en or ainsi qu’offrir des cadeaux aux mandarins mineurs - tous collectés par les miliciens lao. Bassac était un centre économique important, c'était le débouché pour le commerce de la rive est du Mékong. Á Bassac était centralisé le commerce de la cardamome, du latex, de la cire, de la résine, des peaux de cerfs, des cornes d’ivoire  et surtout des esclaves, qui comme toutes ces denrées étaient conduits vers Ubon, Khorat et Bangkok. L’une des activités la plus importantes était la traite à laquelle le roi Chulalongorn chez lui et les Français, lorsque la rive gauche du Mékong devint française et avant par le canal des missionnaires, entendirent y mettre fin.

 

 

C’est alors qu’intervint ce que l’on qualifie du côté occidental d’ « insurrections des Khas » (3). Les Anglophones parlent plus volontiers de « Rébellion des Saints » (« THE 1901-1902 « HOLY MAN'S » REBELLION »)  (4). Pour les Thaïs et les Lao, il s’agit de la révolte  des Phibun (Prakotkan Phibun - ปรากฏการณ์ผีบุญ) ou encore de rébellion des Phumibun (Kabot Phumibun – กบฏผู้มีบุญ) ou encore de rébellion des Phuwiset (Kabot Phuwiset – กบฏผู้วิเศษ).

 

 

 

Ce fut le défi populaire le plus sérieux à l'autorité de la couronne au cours du siècle dernier, surgi dans le Nord-est du Siam à partir de 1902. Ses origines remontent à la fin du siècle précédent lorsqu'une grande partie de la population lao de la région ainsi que la population du centre et du sud du Laos ont découvert brutalement que les réformes se heurtaient à leurs croyances traditionnelles.

 

 

Une partie de la population lao tombait sous la domination française avec la perspective d’une encore plus grande expansion. L'autorité de leurs seigneurs traditionnels de type féodal se réduisait à mesure que les fonctionnaires siamois commençaient à s'impliquer plus directement dans l'administration locale. Ils virent leurs activités économiques traditionnelles - en particulier le commerce des esclaves si importants pour le nord-est – contrariées en raison de l'imposition par les fonctionnaires siamois des nouvelles réglementations fiscales en particulier.

 

 

Notre propos n’est pas de refaire l’histoire de ce mouvement qui enflamma les deux rives du Mékong au début du siècle dernier dans le Nord-est du Siam et à partir de l’arrivée des Français au Laos où d’ailleurs il perdura jusqu’à ce que se transformer jusque dans les années 30 en combat contre la colonisation. Il ne s’agissait pas d’un mouvement révolutionnaire, bien au contraire (5). La domination siamoise sur ces peuplades  réfractaires à toute autorité n'y avait jamais été plus effective que celle, purement nominale, des anciens rois de Vientiane.

 

 

L’abolition de l'esclavage par le roi Chulalongkorn et l'interdiction de se livrer à ce trafic prononcée par nos premiers administrateurs furent probablement la source la plus importante de cette fureur mystique. Elle souleva des populations privées de fructueuses tractations dans des régions arides, sans voies de transport, sous une administration qui n’avait rien de rigoureux. Ce fut une révolte contre le pouvoir centralisateur du roi Chulalongkorn et celui encore plus jacobin et centralisateur de la colonisation française.  Il faut encore ajouter à ce contexte, de mauvaises récoltes au cours des dernières années du dix-neuvième siècle et des deux premières années du vingtième. Dans ce monde profondément bouleversé, les paysans recherchèrent alors un nouvel ordre en s'attachant à des hommes qui prétendaient être phumibun.

 

 

Leur émergence s’étendit alors dans le Nord-est du Siam, dans le centre et le sud du Laos. L’importance du mouvement au sein de la population reste encore à déterminer. Les phumibun leur affirmaient que le gravier et le sable deviendraient de l'or et de l'argent tandis que l'or et l'argent deviendraient du gravier, que les courges et les citrouilles deviendraient des éléphants et des chevaux, tandis que les buffles et les cochons deviendraient des démons mangeurs d'hommes, que les vers à soie deviendraient des serpents, tandis qu'une racine trouvée le long des rives du Mékong deviendrait de la soie. Ils leur affirmèrent que les fonctionnaires siamois seraient mangés par les démons ou emportés par un vent puissant auquel eux-mêmes avaient échappé car ils savaient effectuer les rituels protecteurs. Se répandit la légende que l’un d’entre eux devait être la réincarnation du Seigneur Thammikarat (Dhammikaraja - ธรรมิกราช), un ancien roi d'Ayutthaya et du Laos qui viendrait dans sa droiture conduire ses disciples à la victoire sur les Siamois et les Français.

 

 

Une fois les guerres gagnées, de nouveaux royaumes lao avec des phumibun comme dirigeants seraient établis avec leur capitale centrale à Vientiane et localement à That Phanom, Ubon et Ayutthaya. Ces textes prophétiques circulaient sur des manuscrits en feuille de latanier que les habitants appelèrent Laithaeng (ลายแทง) annonçant que dans la sixième année du bœuf (1901) se produiraient ces événements merveilleux, ajoutant que les Phumibun étaient invulnérables.

 

 

Ce mouvement eut trois raisons majeures sans qu’il soit possible de leur donner un ordre prioritaire. La première était économique dans ces terres du Nord-est dont il ne faut pas oublier qu’elles sont arides et où les populations y vivaient dans une économie de subsistance, sans éducation, sans moyens de transport. Politiquement, ils se retrouvèrent brutalement soumis à la centralisation de Bangkok et à ses agents de l’administration fiscale qui vinrent les soumettre à l’impôt. Il ne faut pas non plus négliger enfin le mépris dans lequel les agents de Bangkok tenaient ces populations qu’ils considéraient comme des sauvages primitifs. Les documents officiels concernant le soulèvement font référence constante à la stupidité et à la sauvagerie des populations locales incapables d’apprécier les nouvelles réformes que leur présentaient les fonctionnaires siamois. Nous étions en présence de l’affrontement de deux mondes culturels séparés par un fossé.

 

 

Lorsque le mouvement, initialement pacifique, se fut armé, il ne résista pas aux canons de l’armée du roi et la révolte fut écrasée dans le sang. Les Phumibun furent décapités publiquement pour servir d’exemples et démonter qu’ils n’étaient pas invulnérables. Il échoua, tout comme la plupart des soulèvements millénaristes, après les manifestations de force des Siamois qui massacrèrent plus de 300 rebelles et en capturèrent 400 autres. L’utilisation des armes démontra leur faiblesse aux rebelles. La démonstration fut établie que les phumibun étaient incapables de provoquer la création du nouvel ordre promis puisque leurs méthodes surnaturelles utilisées pour balayer l'autorité siamoise ne se matérialisèrent pas, qu’ils n’étaient pas invulnérables et que les graviers restèrent des graviers.

 

 

Nous avons  cherché à savoir qui étaient ces Phibun, Phumibun ou Phuwiset, termes qu’il nous est bien difficile à traduire ! Les textes cirés en référence (5),  celui du professeur Sommart Pholkerd ne fait qu’incidemment référence à l’espace religieux et mystique du mouvement. Il en est de même pour l’article du site Isaan record par ailleurs très politisé qui en fait essentiellement un épisode de la lutte contre le pouvoir central.

 

Paul Le Boulanger parle incidemment de « Phou-Mi-Boun » et nous dit en parlant des Kha ce sont des « gens foncièrement superstitieux, enflammés par leurs sorciers « Phou-Mi-Boun », sortes de messies dans les dons surnaturels desquels ils avaient une foi inébranlable ».

 

 

Ce furent assurément des meneurs qui partirent en guerre contre l'ordre que l’on chercha à leur imposer.

 

Nous savons ce que sont les Phi au milieu desquels nous vivons (6). Ils étaient bien plus ou autres que des Phi.

 

 

Le terme que nous retrouvons le plus souvent en thaï est celui de phumibun – littéralement « personne ayant du mérite (ou des mérites). Comment la notion purement bouddhiste  d’«avoir du mérite » pouvait-elle conférer à une personne le pouvoir d’atteindre des objectifs manifestement laïques. Nous sommes au cœur du problème plus général de la relation entre la croyance bouddhiste et le pouvoir séculier. Nous sommes aussi au cœur d’un bouddhisme populaire dans un secteur rural aux antipodes du bouddhisme purement théologique, canonique et exégétique, dont les membres utilisent des idées qui dérivent de ce qu'ils considèrent comme des croyances bouddhistes. La croyance en des puissances ou des forces surnaturelles est omniprésente au moins dans le Nord-est.

 

 

 

Si nous devions nous contenter de supposer que la recherche du Nibbana (Nirvaṇa - นิพพาน) est l’essence du bouddhisme, il est évident que le bouddhisme ne saurait être utilisé pour atteindre des fins terrestres.

 

 

Cependant, pour la grande majorité des bouddhistes theravada pratiquants, la préoccupation religieuse prédominante n'est pas l'élimination totale de la souffrance - la réalisation du Nibbana - mais la réduction de la souffrance. La seule quête du Nibbana n’est le but que d’un très petit nombre d’éminents religieux, ascètes ou ermites en méditation. Pour la grande majorité des bouddhistes, y compris de nombreux moines (bhikkhus – ภิกขุ),

 

 

... le système religieux qui donne un sens à la vie quotidienne est la théorie du karma (กรรม). Comme dans toute religion, elle explique à la fois la société telle qu'elle est vécue par les hommes et fournit des guides pour l'action morale au quotidien. Il s'ensuit alors que le concept de phumibun qui en dérive sert également à la fois d'explication de certaines expériences et de source ou de légitimation à certains types d'action sociale.

 

 

Les conceptions du mérite (bun – บุญ) dans le bouddhisme populaire.

 

 

Les actions accomplies dans nos existences précédentes, si elles sont morales, ont produit des mérites et si elles sont immorales ou mauvaises, des « démérites » (บาป -  bap).

 

 

Nous savons que tuer un homme est un péché mais que tuer un communiste, au moins pour certains bouddhistes, n’en est pas un (7).  Si le mot est le plus souvent traduit par « péché » ; il ne correspond pas à la vision judéo-chrétienne du péché et ne peut être traduit que par « démérite ». C’est l’accumulation des « mérites » et des « démérites » dans nos vies antérieures qui détermine notre héritage karmique (มรดกกรรม moradok kam). C'est en référence à cet héritage que les bouddhistes qui ont la foi du  charbonnier  c’est-à-dire une foi inébranlable, et probablement pour beaucoup d’autres, qui expliquent les inégalités physiques ou sociales entre les hommes. Homme ou une femme, entier ou infirme, en bonne santé ou malade, aristocrate ou paysan, riche ou pauvre, ils le sont en raison de leur héritage karmique (8).

 

 

Aucun mortel ordinaire ne jouit d'un héritage karmique composé de seuls mérites mais subit les conséquences à la fois des mérites et des démérites engendrés dans ses existences antérieures. Pour un bouddhiste donc, on ne peut savoir ce que l'avenir nous réserve parce que nous ne savons pas quels furent nos péchés passés et nos bonnes actions antérieures. Tout peut arriver : des changements soudains ou des altérations de fortune car notre existence actuelle est déterminée par ce karma passé dont nous ne savons rien : Pauvre aujourd'hui, demain prince, aujourd'hui en parfaite santé, mais demain soudainement frappé par une maladie mortelle.

 

 

Compte tenu de cette incertitude, l'homme n'est pas condamné à une vie de résignation face à son destin actuel. Il lui importe de traverser son existence et d’acquérir des mérites pour s'assurer d'un meilleur état dans sa prochaine vie. Ne pouvant savoir s’il tombe dans l’une ou l’autre des catégories des « saints » ou des « pécheurs », le bouddhiste s’efforce d’acquérir les signes extérieurs et visibles d’une grâce intérieure et spirituelle. Par exemple, l'homme qui passe toute une vie sinon plusieurs années comme bhikkhu est évidemment une personne qui a acquis des mérites et donc un bon héritage karmique en ayant trouvé la force intérieure de se soumettre à la discipline du sangha. Ainsi encore celui qui consacre une partie importante de sa richesse à la construction d'édifices religieux accumule non seulement des mérites qui amélioreront son futur état karmique, mais démontre aussi que sa richesse a été acquise grâce aux mérites acquis dans le passé. Nul ne peut échapper aux considérations primordiales du karma. Le mérite n’est donc pas seulement un héritage des vies antérieures, c’est aussi la récompense des actions morales entreprise dans la vie présente. Dans le bouddhisme populaire, on pense que le mérite acquis par l'accomplissement d'actes moraux profite non seulement au créateur du mérite, mais aussi à toute autre personne avec laquelle le créateur du mérite souhaite partager le produit de son action. En d'autres termes, on pense que les résultats bénéfiques du mérite peuvent bénéficier à d'autres que ceux qui ont produit ce mérite.

 

 

Certes, la capacité de partager ou de transférer les bénéfices du mérite à une autre personne est limitée à certains contextes. Par exemple, les cérémonies des mérites  (งานบุญ - ngan bun  ou พิธีทำบุญ phithi thambun)

 

 

...se terminent par un versement d’eau » (song namสรงน้ำ) par lequel le créateur du mérite transfère le mérite acquis en tout ou en partie à tous les êtres sensibles ou à des personnes spécifiquement nommées, généralement récemment décédées.

 

 

La recherche des mérites au bénéfice des morts est ainsi entreprise dans le rituel du kinkuaisalak (ก๋ินก๋วยสลาก) spécifique au Nord. Le transfert du mérite au bénéfice des personnes vivantes est un élément majeur de l'ordination des moines  dans tout le pays. Le mérite de celui qui est ordonné est partagé avec les organisateurs de la cérémonie qui sont le plus souvent ses parents.

 

 

La croyance de ce bouddhisme selon laquelle les mérites hérités d'une existence antérieure peuvent être partagés avec d'autres sont à la base du culte pour les phumibun. Ceux qui sont reconnus comme phumibun ont un héritage exceptionnel de mérites acquis dans des existences précédentes dont le bénéfice peut être partagé avec ceux qui deviennent leurs disciples. Cette capacité exceptionnelle des phumibun  ne peut être réalisée que s'ils sont reconnus (ou autoproclamés ???) comme tels Ils  doivent donc présenter certaines caractéristiques qui les distinguent des hommes ordinaires.

 

 

Les pouvoirs de ceux qui ont les mérites

 

Alors que chaque homme ordinaire a un héritage karmique et s'efforce de joindre aux conséquences des mérites passés le bénéfice des actions qui produiront plus de mérite, seuls des hommes exceptionnels ont des mérites (mibun) et il n’existe que des hommes exceptionnels qui sont capables d'utiliser le réservoir des mérites accumulés dans leurs vies passées pour améliorer les conditions de ceux qui leur sont liés dans le monde présent.

 

 

Cette conception du phumibun est évidemment étroitement liée à l'idée du  Bodhisattva (พระโพธิสัตว์), celui qui, bien qu'ayant atteint l'illumination, a choisi dans sa grande compassion de reporter son entrée dans le Nibbana afin d'alléger la souffrance des autres hommes.

 

 

Cette croyance ne résulte probablement pas de sources textuelles concernant le Bodhisattva mais plus probablement et sociologiquement d’une croyance des bouddhistes des deux rives du Mékong et peut-être encore de beaucoup de bouddhistes thaïs.

 

 

Ainsi dans le Siam traditionnel, la royauté était conçue comme le rang suprême devant être rempli par la personne ayant acquis les plus grands mérites dans le passé. Les signes extérieurs de l'homme méritant sont ceux de la royauté : accession au trône, cérémonie du couronnement, port des regalia ou insignes royaux, exécution de rituels auxquels seul le monarque pouvait officier.

 

 

Non seulement le droit d'un homme à occuper le trône repose sur l'idée que seule une personne ayant un héritage karmique pouvait occuper le trône, mais repose aussi sur la croyance que le règne de cet homme repose  sur le degré auquel il avait acquis des mérites qui pouvaient être partagé avec ses sujets. Le bien-être du royaume était lié aux mérites du roi. Des événements tels qu’une l’épidémie de choléra ou d’autres phénomènes naturels pouvait être considérés comme des signes indiquant que la force méritoire du roi s’était affaiblie. Pour remédier à ces désastres, un bon roi devait faire valoir ses mérites et devait se comporter selon les normes bouddhistes, accumulant continuellement des mérites afin d'assurer la prospérité de son royaume. C’est en quelque sorte un mandat du  ciel qui légitimait ses pouvoirs. Peut-on alors se hasarder à considérer que ces rébellions furent le résultat du manque de mérites  du monarque régnant.

 

 

Mais dans notre contexte purement local,  comment reconnaître ces phumibun ? Ils avaient en général été ordonnés, connaissait des incantations magiques et aspergeaient d’eau lustrale sur ceux qui les respectaient. Ils leur distribuaient des amulettes devant les rendre invulnérables. Il suivait les préceptes bouddhistes, pratiquait la méditation et portait des vêtements blancs. Partout où ils allaient, ils annonçaient des événements calamiteux mais prêchaient les prophéties dont nous venons de parler.

 

 

Mais au vu de ce que nous savons des personnes méritantes, que savons-nous de ceux qui provoquèrent  ces mouvements qui suscitèrent l’inquiétude du gouvernement central et le conduisit à une répression féroce.

 

 

QUI ÉTAIENT-ILS ?

 

Nous avons que le bouddhisme dans nos régions du Nord-est se mélange à de vieux reste d’animisme et de chamanisme venus des époques antérieures à l’émergence du bouddhisme (9).

 

 

Le bouddhisme orthodoxe est réfractaire à l’existence des prophéties et à l’accomplissement de miracles par Bouddha et ses disciples : La question  de la réalité des prophéties de Bouddha résultant de textes composés au Cambodge au XIX siècle, reste aléatoire et plus encore (10) et tout autant celle des miracles attribués à Bouddha et à ses disciples.

 

 

La référence à la légende de la réincarnation du mythique roi d'Ayutthaya Thammikarat, fils du Dieu Phrachao Sainamphueng (พระเจ้าสายน้ำผึ้ง) qui reviendra rétablir le royaume ancien et aux miracles qui les Phumibun pourrons réaliser nous conduit immanquablement à faire référence à d’autres croyances millénaristes dans d’autres religions, en particulier chez les chrétiens et les mahométans.

 

 

Les chrétiens croit en la Parousie, la seconde vue du Christ sur terre,

 

 

... qui ressort de nombreux passages de la bible, des évangiles et est l’objet principal de l’Apocalypse de Saint-Jean. Immanquablement sont intervenu de « faux Christ et de faux prophètes ». Doit-on y assimiler les Phumibun ? (11).

 

 

Les musulmans attendent la venue future du Mahdi dont le personnage « al-Mahdi » a toujours occupé une place prépondérante dans la pensée apocalyptique musulmane. Sans entrer dans les détails,  la nature du Mahdi ne résulte pas du Coran mais dans les  hadiths, les écrits sacrés postérieurs : il apparaîtra durant les derniers jours de l'existence du monde et serait un signe majeur de la fin des temps. Sa venue précéderait la seconde venue de Jésus sur terre qui est aussi pour les musulmans le Messie. L’histoire a connu de nombreux Mahdi. Ici aussi, doit-on y assimiler les Phumibun ? (12). 

 

 

Escrocs ou imposteurs ? Certainement pas, car il n’y a aucun exemple d’une manifestation de cupidité et tous y laissèrent leur vie, décapités devant les populations pour servie d’exemples.

 

 

Personnages religieux ayant suscité le respect des populations par leur vie méritante, c’est une certitude mais de là à croire que cette vie de sainteté leur procurait des pouvoirs surnaturels, il y a évidemment un gouffre, mais dans cette région, on croit aux miracles. Ils étaient animés d’un talent charismatique susceptible d’entraîner les foules, c’est aussi une évidence.

 

 

Le reste demeure un mystère faute d’études scientifiques, probablement impossibles à ce jour, sur ce que furent ces personnages. Il y a au moins une certitude ; en faire les précurseurs des militants du Nord-est revendiquant depuis le début du siècle justice sociale et démocratie est une farce ! La revendication par les Phumibun du maintien des « anciennes coutumes », esclavage compris ne va pas dans ce sens et s’ils promettent la lune à leurs électeurs, ils n’ont pas à notre connaissance promis que le gravier se changerait en or et ne distribuent pas des amulettes d’invulnérabilité !

 

Du côté des Français, la révolte des Bolovens a suscité une abondante littérature (13).

 

 

Commencée formellement en 1901, elle ne fut vaincue qu’en 1907 mais l’ordre ne fut complètement rétabli qu’en 1910. Le chef de l’insurrection, Kommadan, lui aussi  Phumibun n’en conserva pas moins des fidèles jusqu’en 1936, au point de justifier, à cette  époque, de nouvelles opérations de pacification au cours desquelles ils furent exterminés. L’histoire officielle de la république démocratique du Laos fait de ces messies aux dons surnaturels annonçant le retour du grand roi sur terre, les lointains ancêtres de la lutte anti coloniale et du Pathet Lao communiste, de quoi faire retourner Lénine dans son mausolée ! (14).

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La résistance à la réforme administrative du roi Chulalongkorn. La révolte des « Saints ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Voir nos articles

A 321 - ANDRÉ MALRAUX FASCINÉ PAR DAVID DE MAYRENA, « MARIE 1er » ROI DES SÉDANGS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/07/a-321-andre-malraux-fascine-par-david-de-mayrena-marie-1er-roi-des-sedangs.html

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

A 247 - LA COURONNE DU ROI DES SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/12/a-247-la-couronne-du-roi-des-sedangs-cherche-une-tete-sur-laquelle-se-poser.html

(3) Paul Le Boulanger leur consacre un chapitre qui fait toujours autorité dans son « Histoire du Laos français - Essai d'une étude chronologique des principautés laotiennes », 1930. Le titre est un peu réducteur puisque cette histoire concerne celle de ce qui fut le « Grand Laos » ce qui inclut le Nord-est actuel de la Thaïlande.

 

(4) Voir le très bel article de John B. Murdoch sous ce titre dans le Journal de la Siam Society, 1974-1. Il fait de constantes références à l’ouvrage précédent.

 

(5) Voir en ce sens l’article (en thaï) du professeur Sommart Pholkerd, Professeur agrégé de la Faculté des sciences humaines et sociales de l'Université Buriram Rajabhat : « Rébellion des Phibun : un miroir à l'image de la société thaïlandaise » in Journal académique de l’Université Buriram Rajabhat, numéro 21 (กบฏผีบุญ : กระจกสะท้อนสังคมไทย - รศ.ดร.สมมาตร์ ผลเกิด วารสารวิชาการ มหาวิทยาลัยราชภัฏบุรีรัมย์  – 21) numérisé sur le site de l’Université

(https://so02.tci-thaijo.org/index.php/bruj/index). Il donne une très longue description du mouvement. Ou encore sur le site Isan Record : « Rébellion des Phibun et séparatisme »  (กบฏผีบุญและการแบ่งแยกดินแดน) toujours en thaï, numérisé :

https://theisaanrecord.co/2017/07/23/op-ed-phiboon-chan-sirichantho/

 

(6) Voir notre article A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHI"

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

 

(7) Voir notre article A 418 - ฆ่าคอมมิวนิสต์ ไม่บาป.- UNE FRANGE DU BOUDDHISME EN THAÏLANDE JUSTIFIE LA VIOLENCE EXTRÊME : « TUER UN COMMUNISTE N'EST PAS UN PÉCHÉ ».

 

(8) La notion est difficile à admettre dans notre héritage judéo-chrétien. Notre seul héritage est celui du péché originel transmis par les premiers hommes qui ne nous ont par contre pas transmis le bénéfice de leurs bonnes actions.

 

 

(9) Voir en particulier nos articles :

INSOLITE 4. THAÏLANDE : BOUDDHISME, HINDOUISME ET … ANIMISME AVEC LE CULTE DES ESPRITS ET AUTRES CROYANCES MYTHIQUES ET LÉGENDAIRES.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-4-thailande-bouddhisme-hindouisme-et-animisme-avec-le-culte-des-esprits-et-autres-croyances-mythiques-et-legendaires.html

A 331- LE CHAMANISME TOUJOURS PRÉSENT DANS LE BOUDDHISME DE L’ISAN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-331-le-chamanisme-toujours-present-dans-le-bouddhime-de-l-isan.html

 

(10) Voir Olivier de Bernon « La Prédiction du Bouddha » In: Aséanie 1, 1998. pp. 43-66.

 

(11) On peut la résumer en cette phrase du Credo de Nicée qui date de 325 : « Et iterum venturus est cum gloria iudicare vivos et mortuos, cuius regni non erit finis » (Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts et son règne n'aura pas de fin). Ce retour interviendra après la destruction de l’antéchrist. L’existence de faux Christ et de faux prophètes se retrouve à la fois dans la Bible et les Évangiles.  Ne citons que Saint Mathieu « … Car il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes; ils feront de grands prodiges et des miracles, au point de séduire, s'il était possible, même les élus ». Les faux Christ ont sévi depuis Mani qui vivait au Proche-Orient au III siècle, successeur du Christ et fondateur du manichéisme qui semble avoir encore des adeptes.

 

 

Imposteur ou illuminé ? Il surgit régulièrement de faux Christ en particulier dans des régions ou les populations passent pour être plus  crédules, l’Afrique ou les États-Unis. Ne citons qu’un exemple bien français, celui de Georges Roux comme sous le nom de « Christ de Montfavet ». Initialement guérisseur, doué d’un certain charisme,  il devint guide religieux et fondateur de l’Église Chrétienne Universelle. Il avait annoncé pour le 1er janvier 1980 d’épouvantables cataclysmes si d’ici cette date, les hommes ne reconnaissaient pas la vérité qu’il proclamait. En 1980, au jour prévu, ce qu’avait cru la plupart des nombreux adeptes ne se réalisant pas comme ils l’avaient imaginé, il perdit toute crédibilité.

 

(12)  Le plus connu est celui qui fur à l’origine de la sanglante guerre du Soudan. Dans les années 1870, un religieux appelé Muhammad Ahmad promit le renouveau de l'Islam et la libération du Soudan. Il se proclama le mahdi, rédempteur de l'islam. La guerre sanglante qui en résulta aboutit d’abord à des succès significatifs, lui permettant de soulever de nombreuses tribus pour le suivre dans son jihad. Ses troupes furent néanmoins anéanties par les mitrailleuses britanniques de Kitchener en 1898.

 

 

Il y avait eu bien d’autres Mahdi avant, il y en eut aussi après, notamment le djihadiste Juhayman al-Otaibi qui s'était proclamé Mahdi dans l'enceinte sacrée de la Kaaba à La Mecque durant le grand pèlerinage du hadj. Auteur d’une sanglante prise d’otages, il fut capturé et exécuté par les autorités saoudiennes sur la voie publique à La Mecque le 9 janvier 1980.

 

 

 

(13) Voir dans « Histoire de l'Asie du Sud-Est: Révoltes, Réformes, Révolutions », ouvrage collectif, l’article de François Moppert « la révolte des Bolovens » pp. 47-62

 

(14) Voir l’article de Charles F. Keyes « THE POWER OF MERIT » publié en 1973 dans le bulletin annuel de The Buddhist Association of Thailand.

Voir l’article du Dr. Siriporn Dabphet « THE BELIEF OF HOLY MAN AND ITS INFLUENCE IN THAT SOCIETY: PAST AND THE PRESENT » in The 2018 International Academic Research Conference in Vienna.

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