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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 04:02

portrait.jpgPaul Ganier : Un voyou de Montmartre est commandant en chef des armées du Roi du Siam en 1869 ?


Le titre déjà annonce l’aventurier, mais vous ne pourrez pas deviner que ce Paul Ganier fut aussi cordonnier, soldat du pape, colonel en Pologne, commandant en chef des armées du Roi du Siam en 1869, colonel de la Commune de Paris, président de la République de St Domingue… et retraité à Bangkok .

 

Incroyable, non ? Vous voulez connaitre son histoire ?


De Montmartre à l’Italie, de l’Italie à la Pologne, de la Pologne à Bangkok, de Bangkok à l’Espagne, de l’Espagne à Saint-Domingue et de Saint Domingue à Bangkok, nous allons vous conter l’étrange parcours de ce gamin de Montmartre devenu général en chef des armées siamoises. Une existence fantastique et une odyssée, que celles de Paul Ganier d’ «Abin ».

Paul Ganier est de la trempe de ces aventuriers qui, selon  les hasards de la guerre finissent adulés ou fusillés. De quelque côté que ce soit, partout où il y a de la mitraille, on les rencontre, républicains ou royalistes, papistes ou garibaldiens, du côté des faibles ou de celui des forts, généraux ou adjudants.


Fils d’un modeste cordonnier, il est né aux environs de 1830, très certainement à Montmartre,  dans le 18ème arrondissement, quartier de la Chapelle. D’où vient le nom d’ « Albin » qu’il s’est attribué ? Certains l’ont fait naître au hameau d’Abin, dans la Vienne, dépendant de la commune de Saint Genest ? Ce qui expliquerait pourquoi il se fait appeler « Garnier d’Abin ». L’une de nos sources lui attribue même fort généreusement un bien fantaisiste titre de Vicomte. C’est assurément un enfant de Montmartre.


Soldat du Pape 

Après une enfance de vilain garnement, les sources convergent, il est d’abord ouvrier charpentier, après un bref passage à l’armée comme tambour-major, il jeta un jour ses outils pour prendre part à la guerre en Italie, sans que l’on sache trop – les sources sont contradictoires - s’il est chez les garibaldiens ou, beaucoup plus probablement dans les rangs des zouaves pontificaux où il aurait été décoré de l’ordre de Saint Grégoire le grand ? 


Zouave

 

Il était probablement en 1860 à Castelfidardo dans la petite armée du Pape aux côtés des volontaires nobles de l’ouest, probablement dans le bataillon franco-belge. Bataille héroïque où les piémontais surarmés et surentraînés se sont mis à 1 contre 6 pour défaire sans gloire l’armée pontificale. Il échappe à la tuerie et aurait ensuite visité – coq sur un paquebot - les Etats-unis, les Antilles et l’Amérique espagnole. Il y apprend toutes sortes de langues.


On le retrouve ensuite avec certitude en Pologne, le 11 février 1863. Il commande avec rang de colonel un corps d’armée insurgé et fait la campagne de 1863-1864 aux côtés de Dombrowski qu’il retrouvera plus tard à Paris. A la tête d’un groupe de « faucheurs », il se couvre de gloire. Les insurgés de 1863 avaient repris le nom de ceux de 1793 qui n’étaient armés que de faux contre les russes.


faucheurs

 

En 1864, la Butte est en deuil : Sa mort est annoncée. Non, il est prisonnier des russes. Ceux-ci lui donnent généreusement le choix, être fusillé ou être pendu. La veille de son exécution, il choisit une troisième mort et s’évade en sautant du haut d’une falaise de 40 mètres .... Il en réchappe miraculeusement après avoir échappé aux cosaques.

Mais il plane sur cette « mort » un mystère ! Le garnement de Montmartre a probablement joué aux Russes un tour à sa façon (c'est la seule version plausible), il se fait passer pour mort, tant et si bien que sa tombe, à Varsovie, a été fleurie par l'Ambassadeur de France lors des cérémonies célébrant le centenaire de l'insurection de 1863, fleurs qui ont tout simplement honoré un « soldat inconnu » !  Aucun doute possible sur cette fausse mort, les révolutionnaires polonais Christian  Ostrowski et Dombrowski

qui l'ont bien connu en Pologne, l’ont retrouvé en France lorsqu'ils s'y réfugièrent comme beaucoup de leurs compatriotes. Une fausse sortie digne de celle de Jack Beauregard dans « Mon nom est personne » :


Le Siam 

Après la déroute des polonais, il revient en France, s’attribue alors le nom de d’ « Abin », obtient une place d’employé des chemins de fer à Lyon et se marie.

Un beau jour, il abandonne son épouse et disparaît. Il est retourné sur la Butte ! Sur ces entrefaits, une ambassade du Roi de Siam vient à Paris, Ganier parvient à force d’instances et de démarches à se faire embaucher comme valet de chambre de l’un des ambassadeurs et débarque en cette qualité sur les rives de la Djaophraya


Comment, on n’en sait rien, mais il devint, avec le grade de général, commandant en chef de la garde royale. La presse française annonce en 1869 avec orgueil qu’un « colonel français » est devenu général en chef des armées royales siamoises.

Enorme bouffonnerie ? Que non pas ! Il avait été présenté au monarque par le Consul de France et aurait organisé l’armée siamoise à l’européenne et surtout son armement jusqu’à parvenir de grade en grade au rang de généralissime. Le Roi choisissait ses collaborateurs « farangs » avec soin. Ganier est chef de la garde qui veille sur sa royale personne. Mais, l’armée siamoise, à cette époque, ce sont essentiellement les quelques centaines de cavaliers de la garde royale, petite armée entrainé par Ganier ! Commandant en chef mais d’une armée d’operette.


operette

 

Seul, le « Figaro » qui déteste les anciens communards, affirmera qu’il n’était pas chez de la garde mais chef de cuisine et d’une armée de marmitons ? Toutefois, dans une lettre envoyée le 3 août 1871, « de l’ étranger » au « Figaro » qui a l’ élégance d’en taire la provenance (Il est alors « en cavale ») il conteste avoir été cuisinier mais « chasseur de tigre et d’éléphants ».

Il ne manque point de se marier, et épouse non pas une mais deux siamoises.

La Commune de Paris 

A la nouvelle du conflit franco prussien, il se souvient qu’il est français et vient mettre son épée au service de l’empire. A son arrivée, il n’y a plus d’empire mais la république. Qu’à cela ne tienne, il débarque à Bordeaux et offre son épée à la république. Gambetta lui donne un commandement avec grade de colonel par décret du 11 janvier 1871, compte tenu de ses qualités d’ « ancien commandant en chef des armées du roi du Siam ».


decret


Gambetta n’y voyait que d’un oeil ! La presse est enthousiaste face à ce grand patriote, généralissime des armées royales qui vient du fonds de l’Asie secourir sa patrie. Mais pouvait-on savoir que le siamois retournerait à Montmartre sans commander quelque régiment que ce soit face aux Prussiens ! Au bout de quatre mois de repos, fatigué, il envisage de retourner au Siam lorsqu’éclatent les premiers symptômes du mouvement qui devait avoir lieu le 18 mars. Notre aventurier flaire-t-il une bonne affaire ? Il va mettre son épée au service du Comité central qui l’accepte avec reconnaissance comme l’avaient fait successivement le Pape, les polonais, le Roi du Siam et Gambetta !


Il est alors nommé général commandant la place de Montmartre, au coeur de la Commune. Le comité central n’était point avare de titre et tout aussi borgne que Gambetta dans ses choix, il était le quatrième commandant la place. L’insurrection incube du 1er février jusqu’au 18 mars. Il ne semble toutefois pas qu’il ait pris une part bien active au soulèvement du 18 mars, mais il reste tout de même commandant de la place. Ses seules activités signalées sont des rapports envoyés au comité central d’un style très siamois : « Rien de nouveau, la nuit a été calme. A 10 h 05, deux sergents de ville déguisés en bourgeois sont amenés par des francs-tireurs et fusillés immédiatement. A midi 20, un gardien de la paix soupçonné d’avoir tiré un coup de revolver  est fusillé. A 7 heures, un gendarme amené par les gardes du 28ème a été fusillé » (rapport des 20-21 mars). Soupçonné, non sans raisons - les sources sont toujours convergentes - de complicité avec les versaillais, il est condamné à mort par le comité central le 27 mars mais « comme agent bonapartiste ». Le Comité avait décrété au mois de mai la saisie des biens meubles et collections de Thiers – qui n’était pas désintéressé – et il est probable que de concert avec deux autres généraux, du Buisson et Lullier, deux autres aventuriers sulfureux, il soit intervenu de façon non désintéressée pour éviter la perte des précieuses collections que Thiers avait accumulé dans sa demeure parisienne ? Jean Jaurès a des mots très durs pour ce « douteux condottiere ». Condamné à mort, oui, mais il a disparu. Louise Michel, pourtant égérie anarchiste du XVIIIème n’en parle pas dans ses « mémoires » mais en réalité elle n’y parle que d’elle et de son amour pour les Canaques. Est-il tombé sur une barricade les armes à la main comme Dombrowski,


dombrovski

 

est-il parti à Tombouctou ? Il a simplement pris la fille de l’air. Le troisième conseil de guerre de Versailles, chargé de juger les membres de la Commune et du comité (tout au moins ceux qui avaient eu la chance de ne pas être fusillés au coin d’une rue, « tirez dans le tas » avait ordonné Galliffet) est moins brutal, qui ne le condamne (par contumace évidemment) qu’à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée en septembre 1871. Il avait tout de même fait fusiller quelques gendarmes ! Ses complicités avec les versaillais ne lui ont pas été bien utiles.


Que penser de l’épisode communarde ? Figure originale parmi les grimaciers de la Commune qui est morte de ces trop nombreux grimaciers, il représente le type exact de l’aventurier qui se bat pour se battre sans se soucier aucunement de la couleur du drapeau qu’il défend ou qu’il attaque. Sa qualité de probable agent versaillais ne rajoute rien à sa gloire passée. Tout autant « nationaliste » que social ou socialiste, ce qui a complètement échappée à Marx mais pas à Jaurès, le mouvement communard n’était pas fait pour accueillir ce « soldat perdu ». Ce n’est pas grand titre de gloire d’avoir fait fusiller quelques gendarmes. Cet homme qui se battait pour se battre, qui n’avait pas de conviction mais une épée à vendre n’avait rien à faire chez les fédérés. Comme fugitif, il est exclu de l’amnistie votée par les chambres en 1880.


L’Espagne et la troisième guerre carliste

C’est ensuite que se situe le passage en Espagne, lors de la troisième guerre carliste, sans que l’on sache exactement s’il est trabucaire avec les républicains

trabucaire

 

ou dans les rangs royalistes ? Le 10 octobre 1873 toutefois, la presse française annonce sa mort à Carthagène à la tête d’un groupe de partisans. Pleurs à Montmartre.


Saint-Domingue

Et bien non, son histoire se corse. Il n’est pas mort ! Saint-Domingue, déjà détachée d’Haïti, puis retournée dans le giron espagnol, a obtenu son indépendance définitive en 1865.

Que s’est-il passé à Saint-Domingue ? La presse quotidienne française en liaison télégraphique avec l’Amérique, l’a décrit au jour le jour : Le 17 octobre 1873, un régiment se soulève contre le président en exercice, Baez. Le lendemain, celui-ci déclare la ville en état de siège. Les troupes gouvernementales sont consignées, la ville est divisée en deux camps. Ce même jour, le sang coule dans les rues, les trois mille insurgés sont dirigés par un « français nouvellement arrivé d’Espagne ». Les trois généraux vice-présidents sont assassinés. A 17 heures, un télégramme apprend à la France que le chef des insurgés est Ganier d’Abin. Le 20 octobre, ses troupes prennent le dessus, il a lui même  fait des prodiges de valeur et a été blessé. Le gouvernement et les ministres sont ses prisonniers. Les soldats gouvernementaux ont fait leur soumission.


Le lendemain, il réunit un « conseil des ministres ». Il est élu à l’unanimité moins une voix président à vie.


Son premier acte d’autorité – il est à son honneur -  est de décréter une amnistie générale sauf pour les anciens chefs de gouvernement, on ne les fusille pas mais on les embarque le jour même dans un navire à destination des Etats-unis. Un « te deum » est chanté à la cathédrale au milieu d’une foule immense. Le cri de « Vive Ganier d’Abin » retentit partout. Le nouveau président reçoit le jour même les représentants des puissances étrangères. Celui des Etats-unis fut le premier à lui apporter ses compliments. « Si notre compatriote est président de la république dominicaine, nous souhaitons que ce révolutionnaire, devenu chef d’état, s’instruise enfin dans le gouvernement de son peuple » écrit un journaliste malveillant. Il est en tous cas, en tant que chef d’Etat depuis le mois d’octobre 1873, inscrit en tant que tel dans le très sérieux « almanach de Gotha » pour l’année 1874 et a eu le temps de recevoir les lettres de créances des ambassadeurs des Etats-unis, de l’empire d’Allemagne et de l’Empire austro-hongrois.

 

gotha


On fit très tard la fête à Montmartre pour célébrer le plus célèbre de ses gamins.

L’aventure ne dura que quelques semaines, mais Ganier eut le temps d’être immortalisé dans le Gotha et de se faire gratifier du titre de « Sa Majesté Ganier d’Abin Ier » par la presse satirique française.

Buenaventura Baez reprit le pouvoir quelques semaines plus tard (elle est annoncée par la presse française le 4 décembre) avec probablement l’aide des Etats-unis auxquels il avait – au sens propre – honteusement proposé de vendre son pays. L’histoire convulsive d’Haïti et de Saint Domingue est riche en coups d’état, mais la folle parenthèse de Ganier est totalement effacée de l’histoire officielle de la république Dominicaine pas plus qu’il n’existe dans l’histoire de l’armée siamoise ! John V. Da Graca, un universitaire texan, auteur d’une remarquable « encyclopédie » de tous les chefs d’état du monde, ne l’a pas oublié, pour lui, il a été « déposé » sans autres précisions de date.

BAEZ était paraît-il, dit la presse de l’époque « quoique de teinte un peu foncée, parfaitement civilisé ». En un mot, c’était un « bon nègre » ! Il n’en voulut apparemment pas à Ganier qui pu probablement quitter Saint-Domingue sans difficultés et finir probablement ses jours à  Bangkok dont il a gardé la nostalgie ?


 Buenaventura Baez

 

Une fin sans gloire à Bangkok 

 

La dernière trace que nous retrouvons de lui est en effet un petite article (en anglais) dans le très précieux « Directory for Bangkok and Siam » de 1914 « An elephant hunt in Siam », il est âgé de plus de 80 ans et nous raconte avec beaucoup de verve une chasse à l’éléphant organisée par le Roi pour tout ce que la colonie « farang » connaissait de notablités.

 chasse

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Les sources :

 

A. Gréhan « nouvelles annales de voyage – notices sur le royaume de Siam » 1869

Benoît Malon «  la troisième défaite du prolétariat français » Neufchâtel 1871

Paul Delion, « les membres de la Commune et du comité central, Paris 1871

Maxime Du Camp « les convulsions de Paris », tome 4, Paris 1883

« Almanach de Gotha », 1874

De la Brugère « Histoire de la commune de Paris »

Conseils de guerre de Versailles, procès des chefs de la commune et du comité central, Paris, 1871

Louis Fiaux « histoire de la guerre civile de 1871 »

« Journal des commissaires de police » 1871 – 1872

« Histoire du corps des gardiens de la paix de Paris » 1896

Jean Jaurès « la guerre franco-allemande – la commune » 1901

John V. Da Graca « Head of state and government » Macmillan 1985.

Henri Augu « les zouaves de la mort – un épisode de l’insurrection polonaise de 1863 »

Louise Michel « mémoires de Louise Michel écrites par elle-même » Paris 1886

La Brugère « Histoire de la commune de 1871 » Paris 1871

Lissagaray « Histoire de la commune de 1871 » Paris 1929

Edouard Moriac « Paris sous la commune » Paris 1871

Comte de Montferrier « Histoire de la révolution du 18 mars 1871 dans Paris » Bruxelles 1871

Anonyme « La terreur en 1871 » Paris 1871

Edouard Rodrigues « Le carnaval rouge » Paris 1872

Pierre Vésinier « Comment a péri la Commune » Paris 1892

« Le Petit Journal » du 11 juillet 1864 - 15 mai 1869 - du 23 mars 1871 – du  30 mars 1871

« La presse » du 8 août 1871 – du 13 août 1873 – du 6 novembre 1873

« Le Gaulois » du 21 mai 1869 – 6 octobre 1873 - 10  octobre 1873 – du 6 novembre 1873 – du 8 novembre 1873 – du 16 mars 1877 - du 18 mars 1895

« Le Temps » du 8 août 1871 – du 6 novembre 1873 –

« Bulletin de l’association des anciens élèves de l’école polonaise » du 15 avril 1899 - du 15 août 1907 – du 15 septembre 1907 - du 15 mai 1912 – du 15 juillet 1914 -

« Journal militaire officiel », année 1871

« La feuille de Madame Angot », 30 novembre 1873

« Revue des deux mondes » 11.1904

« Le Figaro » des 29 juillet et 3 août 1871 et du 6 novembre 1873

Tous ouvrages numérisés par le Bibliothéque nationale "ou Googlebooks".


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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 04:01

Dupont Dupond-thumb-300x300-17022L' amiral Dupont, commandant la marine de guerre siamoise ?

 

Notre première rencontre avec l’amiral Dupont : 

 

Le hasard nous fit découvrir un livre de René de Pont-Jest, « Le Fire-fly - Souvenirs des Indes et de la Chine » 1861. Officier de marine, écrivain et journaliste, né en 1830, il était le grand père maternel de Sacha Guitry dont celui-ci a dit  (« Si j'ai bonne mémoire ») : « René de Pont-Jest, ancien officier de marine, romancier, chroniqueur, homme très distingué, esprit fin, fine lame, aimant les femmes, aimant le jeu - type disparu du parisien à guêtres blanches sous pantalons à carreaux ».

 

images


Notre auteur nous conte qu’il flanait alors à Saint-Denis de la Réunion lorsqu’une nuit, il a sauvé la vie d’un européen aux prises avec une demi douzaine de noirs par son intervention musclée. Il s’agit d’un marin anglais, le capitaine John Canon


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dont le navire, « le Fire fly » doit naviguer vers la Chine. Pour le remercier, il propose à notre journaliste de lui servir de cicerone dans ces régions qu’il connait bien, lequel accepte avec enthousisme.

On part sur le « Raimbow » retrouver le « Fire fly » au port de Calcutta. Après d’innombrables péripéties, en particulier une chasse au tigre à Ceylan et une attaque de pirates malais, nos amis se retrouvent en rade de Singapour. Laissons la parole à René de Pont-Jest :

« J’aperçus se dirigent vers le « Fire fly »  une longue pirogue dont l’équipage noir se servait de pagaies mais en les maniant comme des avirons. Un pavillon tricolore flottait à l’arrière enveloppant dans ses éclatants replis un personnage tout chamarré et les épaules couvertes de grosses épaulettes d’or. La brise déferlant complétement le pavillon, je reconnus qu’il était français et que de plus le blanc en était orné d’une étoile. Je fis immédiatement prévenir sir John et je donnai l’ordre de mettre quatre hommes sur le bord croyant à la visite d’un amiral de ma nation... Je me mis à examiner plus attentivement la pirogue. Le pavillon était bien français en effet mais ce n’était pas une étoile qui brillait dans la partie blanche, c’était un éléphant de la plus grotesque tournure... Je reconnaissais parfaitement dans les matelots des marins siamois. L’étranger fut bientôt à bord, il serra cordialement la main de sir John et tous deux se dirigèrent vers moi qui était resté à l’arrière. »

«  - L’amiral Dupont me dit mon gros ami en me présentant l’inconnu. »

« Je saluais respectueusement de la casquette, ne sachant trop quelle contenance prendre et me demandant quelle plaisanterrie me faisait là mon commandant ? »

Les présentations sont faites, René de Pont relève chez l’amiral un accent qui « sent les rives de la Garonne   tout cela lui semble par trop fantaisiste, et pourtant... « L’amiral siamois était pourtant bien le digne et véritable successeur du Chevalier de Forbin !  Seulement, il ne s’était pas dégouté au bout de deux ans, ainsi que le compagnon de Jean Bart. Il y avait déjà à cette époque plus de quinze années qu’il était au service de sa majesté siamoise ».

(Nous sommes en 1860).


Sans titre-1

« Sa vie d’aventure commença sur la rade de Bourbon  dans les premières années du règne de Louis-Philippe. Il était alors tout simplement matelot d’une frégate française d’où, une belle nuit, il s’esquiva à la nage pour échapper à une punition injuste et brutale qui devait lui être infligée le lendemain. Il chercha refuse sur un navire dont le commandant fut frappé de son courage et de son energie. Bientôt, il fut le premier marin du bord. Après dix campagnes dans les mers de Chine, campagnes qu’il employa à s’instruire et à faire par d’incroyables efforts de volonté, du matelot  un officier accompli, il passa au service du roi du Siam, qui recrutait alors sa marine partout où se trouvaient des hommes capables et de bonne volonté. Il eut rapidement un commandement important puis, lorsqu’il voulut se décider à adopter la religion du pays et à prendre plusieurs femmes, il vit la faveur le pousser aux plus hauts emplois et il fit de la marine siamoise la première marine de ces contrées. »

Le soir nous dit notre voyageur, ils sont invités sur le navire amiral « une fort belle frégate de cinquante canons et de quatre cent hommes d’équipage, dont les aménagements étaient fidélement copiés sur ceux d’un navire de guerre européen ».


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Et notre romancier conclut  « Nous fimes à bord un repas délicieux qui n’eut rien de siamois et, après une charmante soirée sur la frégate, nous quittames fort tard l’amiral Dupont dont le caractère est resté gravé dans ma mémoire comme un de ces types romanesques et merveilleux qu’aiment à créer les plus vagabondes imaginations. Il nous présenta son fils, grotesque bambino de 8 ans, jaune comme du safran, qui me sembla n’avoir que fort peu de sang français dans les veines. Il ne pouvait s’habituer au pantalon. A chaque instant, on le retrouvait à l’avant, nu comme un ver et mangeant à même la gamelle des matelots qui l’adoraient. ».

                                   ----------------------------------------------------------

Nous cherchâmes alors plus de détails sur cet amiral franco-siamois dont l’existence nous intriguait.

Mais il n’y avait rien dans les innombrables sources sur l’histoire des rapports entre la France et le Siam.


Nous avons alors consulté des sources moins romanesques :

•  Le Prince Damrong  tout d’abord, historien de talent, considéré comme le « père de l’histoire siamoise ».

 

220px-Prince Damrong Rajanubhab

Sa description de la marine de guerre siamoise est précise et exhaustive. Ecrite en 1931, elle reste une référence pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire la marine de guerre siamoise. Quel est donc l’état de la marine de guerre siamoise en 1860 ? Il en décrit jusqu’à la plus modeste barcasse armée du plus modeste tromblon.

 

canon


Nous sommes en 1860, sous le quatrième règne. Le Prince Damrong, le « père de l’histoire siamoise », distingue la marine de guerre fluviale de celle de la mer.

Le première comprend 8 embarcations d’une quarantaine de mètres chacune, aucune n’est motorisée. Ce sont tout simplement les galères royales.

La marine motorisée commence son histoire sous le troisième règne en 1848 avec une maquette prototype de 8 mètres de long propulsée par un moteur à vapeur d’une puissance de 2 chevaux mais plus sérieusement sous le quatrième.

Un premier navire à vapeur est construit sous maitrise d’oeuvre anglaise à Bangkok en 1855. De 23 mètres de long, il est propulsé par des roues à aube latérales. Six autres navires furent construits sous le même règne,

 

bateau à aube


en 1858, un bateau à hélices d’une soixantaine de mètres de long, armé de 4 canons,

en 1858 encore un autre de 36 mètres armé de 7 canons,

en 1859 un navire de 55 mètres de long armé de 9 canons,

en 1861 deux autres de 60 mètres de long armés de deux canons,

et le dernier en 1863, 42 mètres de long et 6 canons ... et quels canons !

Toutes ces embarcations sont naturellement en bois.

A titre de comparaison, les navires de guerre du temps de l’amiral de Forbin (de l’ambassade dite de Louis XIV) portaient une centaine de pièces de canons capables d’envoyer à plus de 3 kilomètres des boulets de 36 livres !


035 Marin2


Mais le Prince Damrong ne nous dit rien sur le commandant de cette puissante flotille. Pas un mot sur l’amiral Dupont alors qu’il mentionne la présence ultérieure de l’amiral danois « de Richelieu » (Cf. notre prochain article sur ce personnage). Pas un mot non plus sur cette « frégate de 50 canons » qui n’a pourtant pas pu échapper à sa perspicacité d’historien émérite ?

 

•  Alors chez Raoul de Balincourt :

1289651172 les-flottes-de-combat-en-1914

 

Le - toujours d’actualité -  encyclopédique « Annuaire des flottes de combat » du commandant de Balincourt (la première édition date de 1897), en 1914 encore, compare avec ironie les quelques navires de la marine de guerre siamoise à des yachts ou des thoniers, le plus redoutable étant le Mahachakri qui servait surtout au Roi Rama V à effectuer ses voyages en Europe.

 

mahachakkri 2

 

Une « frégate de 50 canons » n’aurait pas non plus échappé à ce brillant officier, attentif et scrupuleux observateur des flotilles de guerre de tous les pays du monde et en particulier de celles des pays qu’il surveillait plus spécialement compte tenu de contentieux passés ou potentiels : « Nos démélées avec le Siam et sa proximité de la Cochinchine nous obligent à nous occuper de sa marine d’une manière sérieuse ». Mais là encore, rien sur notre amiral.


L’almanach de Gotha, alors ? :

gotha

Il n’est pas seulement l’inventaire de ce que le monde compte de familles impériales, royales, princières ou ducales, il contient une troisième partie purement administrative, source de renseignements très précieux sur l’administration des pays considérés comme dignes d’intérêt. Dans l’édition de 1878 dans laquelle apparaît le Siam, il nous apprend que  la marine de guerre siamoise ne posséde que 8 navires avec 34 canons (en tout) et en tous cas aucune frégate. Le compte des pièces de cette peu redoutable artillerie marine correspond exactement à celui du Commandant de Balincourt, mais notre amiral n’est toujours pas là.

 

Il fallait se rendre à l’évidence : « la plus vagabonde des imaginations » avait écrit l’histoire ! Notre amiral Dupont n’existait pas.  

Mais c’est une belle histoire et le grand’père de Sacha Guitry, un peu oublié aujourd’hui, a dû faire réver bien des adolescents à la lecture de ces aventures tropicales.

1160-30Pardonnons à René de Pont cette supercherie romanesque, qui nous a narré l’histoire de ce  « super  – Dupont » et de cette frégate-sardine qui bouchait le port de Singapour ! L’esprit du grand père valait largement celui du petit fils !


Nous avons quand même failli tomber dans le panneau.

 

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Sources : 

Commandant Raoul de Balincourt, Annuaire des flottes de combat 1914

Prince Damrong, Histoire des bateaux de guerre siamois, 1931, Traduction française de Jean-Claude Brodbeck avec de précieuses notes in « Arts asiatiques – 1978, tome 34 ». Saluons au passage ce diplomate-traducteur qui a le mérite, une fois n’est pas coutume, de respecter la transcription officielle de l’académie royale pour les noms thaïs.

Almanach de Gotha années 1870 à 1878.

Sacha Guitry, Si j’ai bonne mémoire, 1934.

(Ouvrages numérisés par la Bibliothèque nationale)

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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 04:15

Mgr Pallegoix , un sage en pays de Siam 

 

ramakien-p1Alors que pendant deux cent ans, les missionnaires français au Siam vont se battre pour leur survie afin de maintenir une présence catholique, la situation va s’améliorer soudainement au XIXe siècle.

A l’époque la situation du Siam est quasi identique depuis deux siècles, mais la capitale est désormais à Bangkok. La situation des missions est toujours caractérisée par beaucoup de précarités. Les persécutions incessantes ont laissé des traces, quelques centaines de convertis seulement…

Grace à la rencontre de deux hommes, la situation entre le Siam et la France va évoluer dans un sens positif

 

 

Rama IV

King Mongkut du-SiamLe premier est le futur roi du Siam, le futur Rama IV. Il nait en 1804, il s’appelle Mongkut.

En 1824 à l’âge de 20 ans il devient un moine bouddhiste selon la tradition siamoise. Quand le problème de succession se présente, il préfère rester moine pour éviter les intrigues politiques et laisse le trône à son demi frère. Il est l’un des membres de la famille royale qui veut consacrer sa vie  à la religion. Il voyage beaucoup à travers le pays ce qui le stimule pour envisager des réformes religieuses et il adhère et participe à la création de la secte Thammayut en 1833. Il restera religieux pendant 27 ans.

Il va découvrir avec d’autres moines,  les connaissances occidentales, étudiant le latin, l’anglais qu’il maitrise très bien. En 1851, Mongkut quitte son habit de moine et monte sur le trône le 2 Avril 1851 à la mort de son demi frère. Il régnera sous le nom de Rama IV.


 

 

 

 

Mgr Pallegoix
mgr-jean-baptiste-pallegoixLe second personnage de cette époque et dont la rencontre avec Rama IV va modifier complètement le sort des missions, s’appelle Jean Baptiste Pallegoix. Il nait en 1805 à Combertault près de Beaune. Très tôt il a la foi (on l’appelle dans son village « le petit prêtre ») et ce sera tout naturellement qu’il intégrera les Missions étrangères de Paris. Son premier poste sera pour le Siam. Il y débarque comme simple prêtre à Bangkok en 1830. De suite il va consacrer ses premiers mois à apprendre la langue siamoise. Puis il va se consacrer  au fonctionnement de la mission. C’est un personnage qui a la passion des langues (il en parle quatre) mais aussi de l’histoire. En 1838, il sera consacré évêque de Mallos, vicaire apostolique du Siam. Excellent organisateur, très vite il va redresser toutes les structures catholiques. Il est servi dans son dessein par un pouvoir siamois redevenu tolérant avec les chrétiens et les missionnaires.

Il rencontrera à plusieurs reprises le roi Rama III et dès sa nomination en Avril 1851, le Roi Rama IV. Très habile diplomate il saura se concilier les esprits et en particulier  celui du roi du Siam. Ce roi « religieux » qui a passé près de 27 ans comme moine, partage la même passion que Mgr Pallegoix pour la linguistique et l’histoire. Le roi va donc se lier d’amitié avec deux étrangers, deux « falangs », l’un anglais, il s’agit de John Bowring (gouverneur de Hong Kong) et l’autre Mgr Pallegoix, évêque de Mallos. Dans son esprit ces deux hommes représentent les deux nations qui comptent : l’Angleterre et la France.


Un vicaire apostolique, sage et modéré.
La différence des situations, des religions, loin de tenir les deux hommes à distance, va au contraire les rapprocher. Rama IV est un roi plein de paternité qui manifeste une tolérance bienveillante et traditionnelle pour le christianisme. Mgr Pallegoix s’acquitte avec zèle de sa mission apostolique, mais sans excès.

A l’égard des autres il ne montre aucune ardeur inconsidérée de prosélytisme. Rien qui ne pouvait choquer  les gens du Siam, accessible aux cultes étrangers mais surtout fidèle au sien. Ces traits de caractère, intelligence, modération et appliqué à sa mission apostolique, entraineront le respect du roi Rama IV.


Ouverture sur l’Occident
rama-mongkutMongkut fera venir des professeurs occidentaux pour enseigner l’anglais à ses enfants et aux membres de la Cour (la fameuse gouvernante anglaise Anna Leonowens qui restera à la cour du Siam de 1862 à 1867 et dont sera tiré le film Anna et le roi). Mgr Pallegoix va  enseigner le latin au roi, qui se révélera également un astronome averti. C’est lui qui va déterminer et annoncer une éclipse totale du soleil le 8 Aout 1868…

Au lien religieux qu’il avait pu établir avec Mgr Pallegoix, Rama IV sut ajouter un lien politique. Il va juger de la France à travers ce Français qu’il côtoyait quotidiennement, Il pensera l’alliance avec la France comme sa relation avec Mgr Pallegoix.

L’affection et l’estime réciproque des deux hommes prirent des racines de plus en plus profondes. Pallegoix va aider le roi à devenir l’allié de la France et en échange le roi protégera les chrétiens et par extension tous les commerçants et voyageurs qui passaient par le Siam.

Mgr Pallegoix continue à se livrer à son travail d’érudit et de savant. Il prépare en fait un gros dictionnaire thaï, français, anglais et latin, les quatre langues qu’il maitrise parfaitement. Ses travaux de linguistique ne l’empêchent pas de continuer ses recherches minutieuses sur la société du Siam où il va vivre 24 ans. Véritable observateur des moindres détails de la vie au Siam, il publiera ce qu’il appelle un « petit livre « Description du royaume thaï ou de siam » ouvrage en deux tomes de près de 800 pages dont il nous donne la motivation profonde dans la préface du livre.

Pour comprendre le Siam et y exercer quelque activité, Pallegoix pense qu’il faut très bien connaître le pays et en maitriser la langue (d’où son dictionnaire). La langue est en effet un bon moyen de percevoir les vraies valeurs d’un pays et un instrument de communication irremplaçable.

Voici ce qu’il écrit dans la préface de son livre :


dico-Pallegoix« Il serait bien que chaque missionnaire entreprit un ouvrage de ce genre. En effet un missionnaire qui a séjourné longtemps dans une région lointaine dont il a fait sa seconde patrie, qui a étudié à fond la langue, la littérature, l’histoire, les moeurs et la religion du pays, qui en a parcouru les principaux endroits, qui a été en rapport continuels avec les grands, les bonzes et toutes les classes de la société est sans contredit plus à même qu’aucun autre de faire connaître à la France et à l’Europe tout ce qu’il y a de curieux et d’intéressant dans la vaste étendue de pays où il exerce son ministère apostolique (…) »  

 

Un véritable autoportrait !


Une œuvre de témoignage
Ses livres seront conformes à cette volonté de rendre compte. Rien ne lui échappe, de l’éléphant blanc dont il décrit les agissements, aux coquillages inconnus, aux insectes les plus rares, des paysans dans leurs villages aux talapoins dans leur couvent. Il s’intéresse au bouddhisme, au clergé,  à la topographie, au climat, au gouvernement, à l’histoire ancienne du Siam,  aux talapoins, aux superstitions…toujours dans le plus infime détail, mais toujours sans parti pris quelconque. Il est le premier à nous relater le pays et la vie des gens les plus simples. Par opposition aux autres témoignages qui s’était focalisés sur la vie de la Cour. De ce point de vue nous découvrons le véritable Siam.

Il s’efforce dans son œuvre d’oublier « sa culture » et ce qu’il est pour se consacrer à faire connaître avec  « réalisme » la situation du pays où il vit. Alors qu’avant lui les récits sur le Siam sont d’ordre subjectif (ainsi qu’on l’a très bien vu sur le bouddhisme) ou partial, avec Mgr Pallegoix on va connaître tous les détails de la vie et du pays, grâce à sa méthode basée sur l’observation et l’enquête. Il est respectueux de ce qu’il voit et ce n’est pas par hasard que son livre s’appelle : « Description »… c’est de cela qu’il s’agit : décrire. Et on comprend très bien que sa non ingérence plût tant au roi. Enfin un « falang » respectueux qui n’imposait rien et qui s’intéressait bien sincèrement aux Siamois.

En  1852, avec l’aide financière du roi du Siam, il va revenir en France et travaillera pendant trois ans à la rédaction de son dictionnaire. Considérant autant le prélat que le lexicographe, le gouvernement français tiendra à éditer l’ouvrage de Mgr Pallegoix. L’imprimerie nationale ira jusqu’à faire fondre des caractères spéciaux pour les signes siamois.
obseques-solennelles-de-mgrA peine de retour dans le royaume du Siam, il ressentit les premières atteintes du mal qui va le terrasser en 1862. Sa collaboration si fructueuse pour la mission avec ce roi « religieux » n’aura duré que huit années.

Le roi du Siam qui l’appelait « mon vieil ami » voulut que ses funérailles fussent célébrées avec la plus grande pompe et il y participa financièrement pour que cela fût. Un symbole pour tous ces missionnaires injustement persécutés.

Ainsi cet homme de religion, avait su rétablir avec modestie la confiance entre le Siam et la France. Sa rencontre avec Rama IV, souverain tout à fait exceptionnel permettra cette embellie sur les relations franco-thaïes. Quand Mgr Pallegoix meurt, il y a près de dix mille chrétiens au Siam et les échanges commerciaux entre les deux pays sont en pleine croissance.  

 

Voilà sa véritable œuvre au Siam.

 

Nous remercions Michel M. pour cet article

 

 

 

 

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 04:13

Encore le Père Tachard , nous direz-vous ?

Eh oui, ils nous a "inspirés"

 

Le père Guy TACHARD, le mal aimé.


paul-IIIQue le nom de « jésuite » est lourd à porter !

Pascal fut à leur égard d’une désolante mauvaise foi. Tachard est victime des railleries de Voltaire qui, dans son « dictionnaire philosophique », lui prète des propos qu’il n’a jamais tenus, mais Voltaire n’en était pas à un mensonge près !  Dans le roman de Sportés (« Pour la plus grande gloire de Dieu ») il est vilipendé, le talent de Voltaire en moins, avec une trivialité digne de la littérature anticléricale de 1905 ! Tachard le mal aimé ! 

Dès la fondation de l’Ordre de la « Compagnie de Jésus », sa mission est l’expansion de la foi chrétienne dans deux directions, l’éducation et les missions, dans un but unique « haec omnia ad majorem dei gloriam ».... « Tout cela, pour la plus grande gloire de Dieu ».

Les jésuites prononcent les trois vœux classiques de tout religieux régulier, pauvreté, chasteté et obéissance et le quatrième qui leur vaut encore et toujours bien des déboires, celui d’obéissance absolue au Pape.... perinde ac cadaver (comme un cadavre...). Le supérieur général, élu par ses pairs est communément appelé le « Pape noir ». Ce sont les « miliciens du Pape ».

L’ordre est élitiste ? Et alors ? Je ne prétend pas pouvoir adhérer à l’association des anciens d’HEC ! L’église catholique a besoin de curés de campagne pour lesquels point n’est besoin de savoir lire les pères de l’église dans le texte ! Elle a besoin aussi de « clercs », de savants, de philosophes et de théologiens, comme tout corps constitué. L’imbécile vice-président du tribunal révolutionnaire qui a osé dire au grand Lavoisier « la république n’a pas besoin de savants ni de chimistes » n’a pas été condamné à mort pour cela, il l’eut mérité.

L’ordre est soumis à une stricte discipline ? Et alors ? « La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants... » ? Celle la, on me l’a bien apprise dans le début des années 60 ! " Il n’y a pas de baïonnettes intelligentes " me martelait mon instructeur, et bien, les jésuites, ce sont des baïonnettes intelligentes.

L’ordre est une société secrète ? Il fut interdit par un premier arrêt du parlement de Paris du du 6 août 1761 et un second du 6 août 1762. Que le fonctionnement de l’ordre soit dans une certaine mesure confidentiel, il en est de même dans tout ordre, un ordre professionnel par exemple. Il est suave de constater  que le vaste mouvement d’idées qui conduisit à cette interdiction le fut essentiellement à l’instigation de la franc-maçonnerie qui connait alors son époque faste. Tout ce que la noblesse parlementaire, tout ce que la haute noblesse à laquelle Louis XIV n’a en définitive pas réussi à faire courber l’échine, compte de « lumières » comme ils se baptisaient en toute modestie, est imprégné de philosophie maçonique. Elle les conduira à mener la « révolte des parlements » d’abord, la révolution de 1789 ensuite qui finira par les dépasser, les écraser et les conduire tous sous le couperet de Samson !

Ce que l’on a appelé leur casuistique est à l’origine de la connotation méprisante qu’a pris le mot « jésuite ». Il faut bien dire quelques mots de cette fameuse et totalement incomprise casuistique, qui les a tellement fait critiquer car elle sous tend leur double projet éducatif et missionnaire : La casuistique naît du rapport entre la loi, l'idéal, la théorie, et les cas pratiques individuels et concrets. La loi, l'idéal, les principes sont faits pour être réclamés, reçus, approuvés. Leur application concrète, leur mise en pratique, sont d'un autre ordre, parce que forcément imparfaits, parfois impossibles. Il s'agit donc, dans la pratique, de considérer l'idéal et les principes comme des références, en s'efforçant de s'en rapprocher, mais en mesurant avec réalisme l'écart qui nous en sépare : de procéder donc à partir d'une situation donnée avec ses limites, en avançant pas à pas, au rythme de chacun, dans la direction indiquée.  

Elitistes par définition, ils ne le sont pas au niveau du recrutement qui reste socialement ouvert. Le « général » est élu par ses pairs sans que ses « qualités » familiales pèsent en quoique ce soit...... Depuis le premier « général », Ignace de Loyola, élu en 1541 jusqu’au trentième, Adolfo Nicolas, élu en 2008, on ne trouve trace que de jésuites brillants par leurs mérites et non par leur naissance.

 

alexandre de rhodesbA une époque où il était plus facile d’obtenir un chapeau de cardinal ou une juteuse prébende si l’on était prince du sang ou de noblesse immémoriale, nous trouvons en leur sein, pour ne citer que quelques uns parmi leurs héros, le Père Athanase Kircher le « Maître des cent savoirs », génie encyclopédique comparable à Leonard de Vinci, auquel Champolion doit beaucoup dans le déchiffrement des hiéroglyphes, issu d’une modeste famille allemande venue se réfugier à Avignon sous la protection du Pape.

Alexandre de Rhodes, évangélisateur du Vietnam et génial créateur de la romanisation de la langue qui est toujours en vigueur, est issu d’une modeste famille de juifs aragonais convertie de gré ou de force au catholicisme, venue se placer sous la protection du Pape à Avignon pour fuir les persécutions d’Isabelle la catholique... Un « juif du pape ». La liste de leurs hommes de talent ou de génie, de mathématiciens, de philosophes, de géographes, de musiciens,  est interminable, jusqu’au Père Theilhard de Chardin ou à cet anonyme génie de la poésie et de la musique que chantait Juliette Gréco !

 

Tachard donc.

Tachard est lui même, né en 1651, issu d’une modeste famille de la région d’Angoulême, son village natal, Marthon, ne l’honore pas même du nom d’une ruelle. Elève au collège d’abord puis enseignant, mathématicien, astronome et géographe de talent, savant linguiste, rédacteur d’un dictionnaire latin-français avant de devenir missionnaire, ambassadeur et mémorialiste. C’est un voyageur, en 1680, il est aux Antilles avec d’Estrée. Celui – la ? Voilà bien l’archétype du total incompétent dont le grand nom (il est de la famille de l’une des maitresses d’Henry IV) le conduira à être amiral puis maréchal de France.

 

Les écrits

 

Le « Voyage de Siam des pères jésuites envoyés par le roi aux Indes et à la Chine avec leurs observations astronomiques et leurs remarques de physique, de géographie et d’histoire » est une remarquable synthèse de ce qu’il a appris de son voyage (observations géographiques et astronomiques), de son séjour, depuis les mœurs, la religion, le gouvernement, les moeurs, jusqu’à des recettes de cuisine. SI le style n’a pas l’élégance de celui de Choisy ou de Forbin, le livre est en tous cas, de tous les mémoires relatifs à cette expédition, le seul qui soit œuvre d’historien, de sociologue et de géographe. Il est pourvu d'un esprit scientifique et d'un goût de l'investigation dont Choisy et Forbin sont largement dépourvus.


dico-franco-latin-tachardLe rêve louis-quatorzien est à l'origine de l'importante littérature consacrée au Siam dans les années 1660-1690. Chaumont et l'abbé de Choisy, Forbin, et trois pères jésuites, Guy Tachard, Joachim Bouvet et Jean-François Gerbillon, vont laisser une relation de leur voyage. Toutes ont en commun de consacrer quelques pages à l'escale du Cap et d'offrir un portrait répugnant des « nègres » des lieux : les fameux Hottentots. Tous vont, à l'exception de Tachard, tenir les Hottentots pour les plus infames sauvages qui puissent être sur le globe et les juger résolument inconvertibles. Choisy, le plus charitable à leur égard: « Ils paraissent bonnes gens, ont la taille belle, l'air dégagé, assez maigres, de belles jambes, les dents blanches, les yeux vifs et pleins d'esprit, le teint basané, toujours de bonne humeur, mais fort malpropres et puants ». Forbin ne l’est pas « Ils sont Cafres, un peu moins noirs que ceux de Guinée, bien faits de corps, très dispos, mais c'est aussi, le peuple le plus grossier et le plus abruti qu'il y ait dans le monde ». 


Une seule voix discordante, c'est celle de Tachard. Il est le premier à les avoir réhabilités.  Le second livre du Voyage de Siam, intitulé « Voyage du Cap de Bonne-Espérance à l'île de Java » est quasi exclusivement consacré au Cap et comporte un portrait circonstancié des Hottentots. « Ces peuples ignorent la création du monde, la rédemption des hommes et le Mystére de la tres-sainte Trinité. Ils adorent pourtant un Dieu, mais la connoissance qu'ils en ont est fort confuse. Ils égorgent en son honneur des vaches et des brebis, dont ils luy offrent la chair et le lait en sacrifice, pour marquer leur reconnoissance envers cette divinité, qui leur accorde, à ce qu'ils croyent, tantôt la pluye, tantôt le beau tems, selon leurs besoins. Ils n'attendent point d'autre vie après celle-cy. Avec tout cela ils ne laissent pas d'avoir quelques bonnes qualitez qui doivent nous empêcher de les mépriser. Car ils ont plus de charité & de fidélité, les uns envers les autres, qu'il ne s'en trouve ordinairement parmy les Chrêtiens. »


L’ambassade

audience-des-ambassadeurs-dSeignelay et le père de la Chaise (celui qui a laissé son au cimetière et que Madame de Maintenon qui le haïssait appelait tantôt « chaise percée » tantôt « chaise de commodité ») réussirent à convaincre le Roi que la grandeur de la France, le bien du commerce et l'intérêt de la religion exigeaient l’investissement d’une expédition. La décision est prise à l'automne 1684. Le chevalier de Chaumont, major de la marine, fut désigné comme ambassadeur et Choisy « ambassadeur en second ». Chaumont était un médiocre empêtré de protocole... En outre, protestant converti de fraiche date, il a le fanatisme propre à beaucoup de convertis... mais, noblesse oblige, il est héritier d’un beau nom. Louis XIV n’a pas une intelligence supérieure mais un extrême bon sens, en particulier dans le choix de ses collaborateurs. Guy Tachard sera donc le principal acteur, toujours en coulisses. L'abbé de Choisy le dit dans ses mémoires, Chaumont et moi nous sommes des personnages de théâtre ; le père Tachard a en mains le secret de la négociation. Les instructions secrètes de Louis XIV et probablement du Pape. A son tour, le « grec » en fera son ambassadeur auprès de Louix XIV. Homme de l’ombre doté de pouvoirs mystérieux et occultes, Tachard détenait l’autorité officieuse à l’ambassade. C’est lui qui remit les lettres d’accréditation et de créance du Pape et de Louis XIV à Phra Naraï. Il négocia avec Phaulkon le traité religieux. La diplomatie était également sa matière. La Loubère se sentit alors complètement dépossédé de ses titres et de ses missions. De là, naquit un profond ressentiment envers Tachard et les deux hommes se querellaient constamment.


harangue-kosipanIl retourne au Siam en 1687 avec l’ambassade Céberet – La Loubère, et suscite d’emblée la méfiance des ambassadeurs par ses mystères. Il semble que le jésuite s’octroie volontiers des missions diplomatiques que personne ne songe à lui confier, et se charge de négociations obscures contre l’avis même de Versailles ? Cette expédition n’est qu’une suite de malentendus et de frictions entre les ambassadeurs en titre et le père Tachard, investi de secrètes instructions, repart du Siam avec le titre d’ambassadeur extraordinaire du roi de Siam, titre dont il se montre fort imbu.

En 1690, après la révolution de Siam, Tachard accomplit son troisième voyage, - sans aucune mission officielle - mais reste aux portes du Siam, attendant vainement depuis Pondichéry l’autorisation de Pretatcha pour débarquer – autorisation que ce dernier n’a aucune envie de lui concédée.- Cette attente est de toute façon déçue suite à la prise de Pondichéry par les Hollandais et Tachard se voit contraint de revenir d’urgence en France. Ce n’est qu’en janvier 1699, lors de son 4ème voyage, qu’il peut revoir Ayutthaya et Bangkok, mais le charme est rompu ; peu de choses subsistent des splendeurs qu’il avait connues quatorze ans auparavant. Il peut tout de même rencontrer lors de ce séjour Mme Constance, toujours détenue en captivité. L’ambassade qu’il accomplit alors n’est guère qu’un échange de vœux pieux et de compliments convenus. Les relations entre la France et le Siam sont bel et bien rompues pour cent cinquante ans. Son 5ème voyage en Asie est également le dernier. Il meurt à Chandernagor en 1712.


pondicheryvue-generaleDouble échec de  cette mission ? Peut-on y trouver des raisons plausibles ?

La partie diplomatique échoue essentiellement parce que les Français n’ont pas vu venir ce que l’on a appelé pompeusement « la révolution de 1688 » qui n’était qu’une révolution de palais ou un putsch (le premier de l’histoire de la Thaïlande » ?) et aussi de par l’incompétence cumulée de Chaumont et de Desfarges. Roublardise du grec contre casuistique du jésuite ?  Le génie de Tachard n’a pas suffi.

La partie religieuse échoue aussi ...... Des causes internes évidemment, les permanentes querelles entre les jésuites et les pères des missions étrangères, difficultés des missionnaires à manier la langue (Il a manqué au Siam un Alexandre de Rhodes, malheureusement, le père Tachard n’a pas appris le siamois et le premier dictionnaire siamois-latin-français, fruit de 20 ans de travail de Monseigneur Pallegoix ne sera publié qu’en 1854).


chandernagor3Mais la raison fondamentale de la résistance au message chrétien tout autant que l’échec de la mission diplomatique, tient tout simplement à une méconnaissance des ressorts fondamentaux de la société siamoise. La trop grande imbrication du politique et du spirituel fait que les Siamois ne peuvent faire autrement que de considérer les missionnaires comme les agents de l’étranger. La bienveillance des Siamois à l’égard de la religion n’est pas le signe précurseur de la conversion du roi. Les Siamois (encore et toujours....) tolèrent l’autre s’il conserve ses différences mais refuse toute annexion culturelle qui saperait les fondements même de la société. L’usage de la langue siamoise fut alors très rapidement interdit dans les livres religieux chrétiens.

Il y a beaucoup de leçons à tirer des événements de 1688 pour comprendre la société thaïe contemporaine !

 

 

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 04:47

PereTachardLe Pére Tachard au Siam, une  sacrée épopée.

Né en 1651 à Marthon, près d’Angoulême, le Père Tachard outre un excellent mathé-maticien (discipline qu’il enseigne dans la Compagnie de Jésus), s’avère être un grand voyageur. Dès 1680, on le trouve aux Antilles avec d’Estrée, (tout comme le Chevalier de Forbin.) Lorsqu’il s’embarque avec le Chevalier de Chaumont en 1685, il accomplit son premier voyage en Orient, voyage qui sera suivi de quatre autres.


Il  Il est donc de la 1ère Ambassade de Monsieur de Chaumont et de M. l’abbé de Choisy, avec cinq jésuites mathématiciens qui doivent continuer sur la Chine, auprès de l’empereur Khang Xi (après un départ en juillet 1986 du Siam et un naufrage au large du Cambodge, ils  reviendront au Siam pour repartir en juin 1687 et arrivés enfin en Chine en février 1688). Les remarques du Comte de Forbin dans ses Mémoires présentent bien le caractère, l’ambition, la détermination du Père Tachard pour la Compagnie de Jésus et la France accessoirement : 

 

« Monsieur de Chaumont et M. l’Abbé de Choisy, à qui cette affaire avait été communiquée, ne la jugeant pas faisable, ne voulurent pas s’en charger. Le Père Tachard n’y fit pas tant de difficulté. Ebloui d’abord par les avantages qu’il crut que le roi retirerait de cette alliance,  (…) avantages... qu’une garnison française à Bangkok assurerait aux missionnaires pour l’exercice de leur ministère, flatté enfin par les promesses de M. Constance qui s’engagea à faire un établissement considérable aux Jésuites, à qui il devait faire bâtir un collège et un observatoire à Louvo […]

Innocent-IIIDe retour à Paris, le Père Tachard joue à merveille le rôle que Phaulkon attendait de lui ».

On peut se douter que les jugements portés par les différents acteurs seront alors très divergents. Il croit aux propositions de Phaulkon (Cf. portrait traité dans ce blog). Et il  n’hésitera pas à accuser le Chevalier de Chaumont  d’avoir failli dans son ambassade.


De retour à Paris, le Père Tachard joue à merveille le rôle que Phaulkon attendait de lui.  Il devient même l’interlocuteur privilégié du marquis de Seignelay, ministre de la marine, pour tout ce qui touche aux affaires de Siam. Il est le principal artisan de l’ambassade suivante.


Il retourne donc au Siam en 1687 avec la 2ème ambassade, l’ambassade Céberet – La Loubère. Mais là encore, il suscite « malentendus et frictions » de la part des ambassadeurs tant il semble vouloir mener des « négociations  secrètes ». Mais nul n’est dupe : « Il semble que le jésuite s’octroie volontiers des missions diplomatiques que personne ne songe à lui confier, et se charge de négociations obscures contre l’avis même de Versailles. Cette expédition n’est qu’une suite de malentendus et de frictions entre les ambassadeurs en titre et le Père Tachard, investi de secrètes instructions. »

Mais ses rapports privilégiés avec Phaulcon lui permettent de repartir du Siam avec le titre d’ambassadeur extraordinaire du roi de Siam, avec sa suite de mandarins et une lettre du roi Naraî pour Louis XIV. Même jésuite, il pouvait en tirer une légitime fierté.

 

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Raphaël Vonsuravatana in Guy Tachard ou la Marine Française dans les Indes orientales (1684-1701) raconte cette épopée dont nous donnons ici les principaux éléménts :


tachardBIl arrive donc le 26 juillet 1688 en France avec la délicate mission de faire accepter sa version des faits. Le ministre de la Marine avait été ébranlé par les critiques de Laloubère et surtout celle du chevalier de Forbin, qui on s’en souvient, n’avait pas hésité devant le roi Louis XIV lui-même à déclarer : « Sire, le Royaume ne produit rien et ne consomme rien ».

 

Il obtient néanmoins, grâce à ses appuis, l’autorisation de se rendre à Rome et de rencontrer le général des Jésuites. Il reçoit du Pape Innocent III  l’autorisation pour les Jésuites de se rendre dans les Indes.

 

Fort de cet « appui », il contribue à obtenir la ratification par Louis XIV, le 1er mars 1689, d’un traité militaire avec le Siam, l’envoi d’une escadre commandée par Duquesne-Guitton et des instructions pour que François Martin installe la capitale de la Cie des Indes de Pondichery à Mergui (Bangkok). En un an, Tachard avait  donc encore montré une opiniâtreté hors du commun et accomplit un véritable exploit « diplomatique ».

 

(Beaucoup estiment que ce troisième voyage au Siam du Père Tachard était accompli à son initiative personnelle et tout à fait officieux. Il est fort peu problable qu’il ait été porteur d’une lettre de Louis XIV).

 

Malheureusement, les débuts de la guerre d’Augsbourg et les nouvelles velléités anglaises retardèrent le départ de l’escadre. Pire, on apprit en novembre 1689 la Révolution du Siam (Cf. 13 : récit dans ce blog), la mort de M. Constance et la répression des missionnaires et des  chrétiens.


eclipse1688En 1690, malgré la révolution, le Père Tachard ose son troisième voyage, - sans aucune mission officielle - mais reste aux portes du Siam, attendant vainement depuis Pondichéry une autorisation de Pretatcha pour débarquer - autorisation que ce dernier n’est pas pressé de lui accorder - . Cette attente est de toute façon déçue suite à la prise de Pondichéry par les Hollandais et le Père Tachard se voit contraint de revenir d’urgence en France

Tous les efforts de  Tachard étaient réduits à néant, mais c’était sans compter sur son obstination. Il  arracha l’accord du Ministre de la marine  qui donnait néanmoins comme nouvel objectif à l’escadre de Duquesne-Guitton de faire « la course » aux navires ennemis anglais et hollandais. L’escadre leva l’ancre le 24 février 1690.


Tachard ne pouvait pas soupçonner qu’il lui faudrait 9 ans, oui, j’ai bien dit 9 ans pour arriver au Siam.


magasin-pondichery-cie-indeOn peut se douter que nous ne pouvons rendre compte de tous les épisodes de cette aventure extraordinaire.

Il faudrait raconter le fiasco de cette escadre qui arrivée le 11 août 1690 à Pondichéry retourna en France le 21 janvier 1691 sans aucune victoire, une prise sans marchandises, en ayant échoué un navire, endommagé gravement un autre et perdu plus de 100 hommes de maladies tropicales… et bien sûr sans avoir approché le Siam et donc y amené Tachard.


Celui-ci se retrouvait donc en janvier 1691 à Pondichéry et la Cie des Indes  ne pouvait lui assurer un passage sur le Siam. Tachard renvoya alors sur un bateau indien les mandarins siamois de sa suite avec une lettre pour Kosa Pan, le nouveau 1er ministre, qu’il avait connu comme 1er ambassadeur siamois en France. (Ces mandarins étaient à l’origine trois. Il s’agissait de Okhun Pipit, Okhun Chamnan et Okhun Vicet, que l’expédition Céberet – La Loubère avait ramenés comme ambassadeurs en France. Okhun Pipit était mort pendant le voyage de retour au Siam qu’il avait accompagnés en France et à Rome).

La réponse arriva en janvier 1692 avec un accord de Kosa Pan. Encore fallait-il trouver un navire français. Il attendit toute l’année en vain; Pire, Pondichéry subit un blocus hollandais en août 1683 et capitula le 7 septembre 1693. Tachard est prisonnier et est ramené en Europe et libéré en août 1694.


Loin de renoncer, Tachard repart en mars 1695 avec une  escadre commandée par Serquigny. Malheureusement, il tombe sur des pilotes médiocres qui sont en vue des  côtes arabes au lieu de la côte occidentale indienne… Goa, le 21 décembre, Surate au mois de janvier… Laissons là cette escadre qui ne brilla guère. Le Père Tachard dut se débrouiller pour, par petites étapes parvenir à Calicut… Chandernagor…. arriver  ENFIN à Bangkok… en février 1697 !!! (il était parti de France le 24 février 1690 !!!).


Il écrivit à la Cour du Siam qui refusa de le recevoir, prétextant qu’il était arrivé sur un bateau étranger et qu’il ne pouvait prétendre être reçu comme un ambassadeur. Il dut repartir sur Pondichéry !!!

Au mois de septembre 1698 arrive une nouvelle escadre commandée par Desaugiers au bord  de l’embouchure du Gange. Tachard toujours aussi entêté obtient un navire, le Castricum, qui le conduit à Bangkok en novembre 1698.

C’était son 4ème voyage

Kosanpan-1L’ accueil est très différent. Les Siamois craignant une attaque future préfèrent envoyer une escorte et des éléphants pour conduire  le Père Tachard (en 2 mois) à la Cour à Mergui.  Mais arrivé en décembre, il fut très mal accueilli. Entretemps les Siamois avaient appris l’échec de l’escadre Desaugiers et obtenu l’appui des Hollandais. Le Père Tachard, arrive quand même, à force de ténacité  à obtenir après un mois de démarches, une audience royale le 29 janvier 1699 !!! Tachard remet alors au Roi la lettre de Louis XIV, vieille de... 10 ans !!!

Il reçut des mains du 1er ministre,  une lettre « de pure politesse » du roi de Siam pour Louis XIV, sans avoir pu discuter des affaires politiques et encore moins des futures relations franco-siamoises. Il semble que malgré l’échec, il  avait pu forcer le respect. Est-ce ainsi qu’il faut peut–être comprendre l’audience de congé accordé par le Roi. Mais le charme est rompu ; peu de choses subsistent des splendeurs qu’il avait connues quatorze ans auparavant (il peut tout de même rencontrer lors de ce séjour Mme Constance, toujours détenue en captivité).


Il est à Pondichéry en avril 1699 et en France en mai 1700.  On revoit le Père Tachard à Versailles en juin 1700. A-t-il remis la lettre du Roi de Siam à Louis XIV ? Nous n’avons pas lu de témoignages qui le confirment. Connaissant le personnage, je n’en doute pas, surtout, qu’il s’obstina encore et usa de toutes ses forces pour un nouveau PROJET prévoyant de reprendre Bangkok et détaillant même les forces et les moyens  nécessaires. Mais faute d’interlocuteur influent à la Cour il dut renoncer à son projet en décembre 1700 dans l’indifférence générale.

Il ne pouvait prévoir que les relations entre la France et le Siam seraient rompues pour cent cinquante ans.

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Le Père Tachard repartit pour les Indes en avril 1701. C’était son 5 ème voyage ( !!!). Une nouvelle aventure commençait … Il  mourut à Chandernagor en 1712.

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Sources :

. Un site remarquable sur cette période : Mémoires de Siam

  Chevalier Alexandre de Chaumont, Relation de l'ambassade de Monsieur le chevalier de Chaumont à la Cour du Roy de Siam, 1686.

  Abbé François-Timoléon de Choisy, Journal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686, Paris, S. Mabre-Cramoisy.

  Claude de Forbin, Voyage du comte de Forbin à Siam, suivi de quelques détails extraits des Mémoires de l'Abbé De Choisy (1685-1688), Bibliothèque des chemins de fer, deuxième série Histoire et voyages, Paris, Librairie de L. Hachette & Cie, 1853

  Guy Tachard, Voyage de Siam, des Pères Jésuites, Envoyez par le Roy aux Indes & à la Chine. Avec leurs Observations Astronomiques, Et leurs Remarques de Physique, de Géographie, d’Hydrographie, & d’Histoire et Second Voyage du Père Tachard et des Jésuites envoyez par le Roy au Royaume de Siam, contenant diverses remarques d'histoire, de physique, de géographie, et d'astronomie, 2 vol., Paris, Arnoult Seneuze & Daniel Horthemels, 1686. Cette relation donne de précieux renseignements sur les mœurs, les coutumes, la politique et l'histoire naturelle du royaume de Siam.

 

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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 04:01

Jean Marcel (Jean-Marcel Paquette) est né à Montréal (Québec) en 1941.

Après une prolifique carrière universitaire à l'université Laval où il a enseigné la littérature médiévale, la littérature québécoise et la création littéraire, Jean Marcel vit désormais en Thaïlande, son pays d’adoption  où il continue son œuvre.

À la fois riche et captivant, son style parvient à esquisser sans imposer, à faire sourire sans simplifier, à questionner sans embrouiller et à toucher sans jamais forcer le mot ou la phrase. Son trait est bref, pertinent, ses textes sont réfléchis et approfondis. De Bouddha à Jésus-Christ en passant par la réécriture du Ramakian, rien ne lui échappe. Bref, sa plume est de celles qui font les grands écrivains. C’est sans doute pourquoi ses écrits ont souvent été salués par la critique : Fractions 2 lui a valu le prix Victor-Barbeau (2000), son roman Hypathie ou la fin des dieux, le prix Molson de l’Académie des lettres du Québec (1989), et Le joual de Troie, le prix France-Québec (1973).

Allez donc flaner sur son site, vous ne le regretterez pas :

http://www.decourberon.com/jeanmarcel/articles.htm

Nous vous livrons cette passionnante étude à sa courtoise et aimable autorisation, les responsables de ce blog l’en remercient.

 

 

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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 04:05


Portrait de Constantin Phaulkon, Grec et premier ministre du roi Naraï (1647-1688)

 

Constantin PhaulkonUn personnage très controversé dans l’histoire de la Thaïlande, mais qui joua un rôle clé dans l’établissement des relations franco-thaïes au XVIIe siècle.

 

Les jeunes années 

Constantin Phaulkon est né en 1647 en Grèce (de père vénitien et de mère grecque) dans une famille noble mais désargentée. Très jeune, il a alors douze ans, il s’embarque comme  mousse sur un navire anglais pour quitter La Grèce. Il vivra en Angleterre jusqu’en 1670. Puis il partira sur des navires de la Compagnie anglaise des Indes orientales. On le retrouve en 1672 dans le commerce en Asie, avec la Chine et le Japon. Il se fixe à Bantam, où il apprend le malais. Deux naufrages à l’embouchure de la rivière de Siam et un troisième sur la côte de Malabar mettent fin à sa vocation maritime. Doué pour les langues il apprendra le siamois en peu de temps et cela lui fournira l’occasion d’aller au Siam avec l’anglais Richard Burnaby, un marchand de Java nommé à la direction du comptoir anglais d’Ayutthaya.


Ses débuts la cour du roi Narai

C’est ainsi qu’il s’introduisit à la cour du Siam auprès du roi Phra Narai. Il allait employer tous ses talents à gravir les échelons du pouvoir. Il va tout d’abord s’attacher au Barcalon (le premier ministre) de Siam comme interprète. Ce dernier lui trouvant de l’esprit et de la capacité pour les affaires le fit connaître au roi qui s’attacha à lui et à la justesse de ses propos et de ses conseils.

cour-des-audiences-ayutthayaQuand le Phra Klang (le Barcalon) mourut, c’est presque naturellement que sans en prendre le titre, Phaulkon prit sa place. Il refusa tous les titres que lui proposa le roi, car il savait qu’un titre officiel le mettrait infailliblement en butte à l’hostilité et à la jalousie des mandarins, qui n’avaient pour lui qu’un respect de façade. On décèle déjà son habileté.

 

Sa conversion au catholicisme

Néanmoins sa prospérité en cours sera interrompue par une grave maladie. Il en triompha et c’est à ce moment là qu’il va se convertir au catholicisme. La date de sa conversion nous est connue comme étant le 2 mai 1682, au moment de l’arrivée de la mission apostolique française. Il promit de se rendre utile à la religion dans le royaume du Siam : « j’emploierai dorénavant tous mes soins à réparer ce que j’ai passé de ma vie dans l’erreur et à amplifier l’Eglise catholique ». Il va s’employer à faciliter la vie des missionnaires qui cependant se méfieront toujours de lui.

Certains pensent que Phaulkon s’est converti au catholicisme par intérêt, afin d’entrer en faveur auprès de Louis XIV (ce qui lui aurait été impossible s’il était resté protestant. On se souvient que  la révocation de l’Edit de Nantes, mit les protestants à l’index du royaume de France).

 

Pour confirmer sa foi nouvelle, il se maria avec une jeune japonaise (de sang portugais) catholique, issue d’une famille de martyrs.

A l’époque les Anglais et les Hollandais sont en position de force à la cour du roi. Phaulkon va s’employer à diminuer leur pouvoir, en utilisant les missionnaires catholiques français et en incitant le roi Narai à établir des liens avec le roi Louis XIV, qu’ il estimait le prince chrétien le plus puissant. C’est le sens de l’envoi des ambassadeurs siamois envoyés en France.

Phaulkon-recoitC’est aussi de cette époque (1682) que viennent ses démêlés avec les Anglais. Les sources anglaises ne sont pas tendres : « Le grec Phaulkon n’a d’autre but que d’exclure et chasser l’Honorable compagnie du commerce (anglaise).(…) « Ce porc a l’ambition de se faire appeler Excellence (…) Ce monstre de la nature a eu l’impudence de diffamer notre roi en le qualifiant de roi des démons (…) il est train de mettre à exécution la menace qu’il a brandie de faire ramper les anglais comme des chiens devant lui ».

 

Phaulkon vu par De Choisy

Constantin Phaulkon va donc recevoir le premier ambassadeur, le chevalier de Chaumont en 1685 (à Louvo) et sa suite parmi laquelle il se fera un interlocuteur privilégié en la personne du père Tachard, jésuite et un allié de circonstance en la personne de l’abbé de Choisy. Nous sommes renseignés sur sa personnalité par l’abbé de Choisy qui dans son « journal » tombe sous son charme et en parle sans arrêt dans les termes les plus élogieux : « Vous voyez que M constance sert bien la religion, il mérite que le pape et le roi lui en témoignent leur reconnaissance. Il ne lui faut que des honneurs, il se soucie peu d’argent ».

 

Dans le même temps, Phaulkon qui a très bien saisi à qui il avait affaire va couvrir de cadeaux l’abbé de Choisy qui nous donne de nouveaux aspects de sa personnalité : « M Constance vient de donner deux cents cinquante écus au collège Masprend et tous les ans il en donnera autant et traitera tous les écoliers trois fois l’année. En vérité cet homme là a du grand (…) et plus loin (…) M Constance a répondu au mémoire de M Véret et lui a accordé quelques articles et lui en a refusé d’autres. Il est bien difficile de contenter tout le monde ; pour moi je suis peut être prévenu en faveur de M Constance mais il me parait fort honnête, homme fort et raisonnable ; et jusqu’à ce qu’il m’ait trompé, je ne changerai point de sentiments (…)

 

Lopburimaison-phaulkonDiviser, opposer pour mieux régner

Pendant que  Phaulkon négocie avec les Français (surtout avec Tachard quant à la conversion du roi qu’il croit possible), discute un traité avec les uns (Véret), couvre d’honneurs les autres (l’ambassadeur De Chaumont et de Choisy), il n’en continue pas moins à flatter les Portugais : « M Constance est venu prier M  l’ambassadeur d’aller demain chez lui. Il fait une grande fête pour l’exaltation du roi du Portugal ; mais il n’a prié que les Portugais qui sont venus voir M l’ambassadeur ».  Habile subterfuge d’autant que de Choisy dit quelques semaines plus tard : « M Constanc , qui ne nous a point quittés de toute la journée, a fait tirer ce soir un feu devant sa maison pour l’exaltation du roi d’Angleterre ». On peut voir par ces exemples que Constance se saisit de toutes les opportunités. Les Français sont prévenus qu’ une place de choix leur est réservée à la cour du roi, mais il y a de la concurrence. Par le témoignage de Tachard il est sûr que Constance croit, sans doute sincèrement à la conversion possible du roi Narai, qui lui donnerait alors plus de pouvoir contre les mandarins et les talapoins. Le pèreTachard en usera et en abusera à son retour en France.

 

Ruse de Phaulkon

La ruse apparaitra dans le traité du 10 décembre 1685, durement discuté sur le plan commercial par Phaulkon (signé à Louvo). Contrairement à celui de 1680 qui était exclusivement commercial (le traité du poivre) celui-çi sera purement religieux. Le traité ne comprend que cinq articles, ils sont tous relatifs au libre exercice de la religion chrétienne et à la protection des missionnaires et de leurs ouailles. Aucune clause politique ou commerciale. « beaucoup de bruit pour peu de choses » nous dit le père Gerbillon qui en fait la narration en 1686. Le traité de 1680 est simplement, reconduit et Constance n’a rien lâché.

le-roi-Narai-le-grandAu moment de son départ le roi Phra Narai avait demandé au chevalier de Chaumont de garder le chevalier De Forbin au Siam. Cet officier avait appris très consciencieusement la langue siamoise. Ses manières de vivre et sa conduite sans reproche, son intégrité furent telles que le roi Phra Narai le prit en estime. On pense avec ce qui va suivre que Phaulkon en ressenti une grande jalousie et vit là un danger pour son pouvoir. Les évènements à venir allaient le prouver.

 

La révolte des Macassars

A ce moment là les « Macassars » issus des Célèbes (actuelle Indonésie) et musulmans de religion s’étaient réfugiés au Siam. Phaulkon qui avait de nombreux espions partout appris que ces Macassars préparaient une conspiration pour renverser le roi. C’était une menace à prendre au sérieux, car les Maures et les Persans musulmans étaient déjà très implantés au Siam et concurrents directs des Français, des Portugais et des Hollandais. Mr constance décida donc d’attaquer le camp des Macassars (le sieur Véret chef du comptoir français s’y joignit avec une quinzaine de français et ainsi que des Anglais). Cette troupe hétéroclite  fut mise en déroute face à la résistance de farouches combattants. Des morts en nombre. Mr Constance tirant les enseignements de cet échec réattaqua cette fois avec une meilleure préparation et une troupe plus conséquente. Le prince des Macassars fut tué, deux de ses fils furent faits prisonniers. Pour s’en débarrasser et éviter d’autres problèmes avec eux, Phaulkon les enverra en France. Une partie des Macassars s’enfuirent comme ils le purent, dont une cinquantaine par bateaux.

 

Les fuyards devaient passer devant la forteresse de Bangkok commandée par le gouverneur, le comte de Forbin. Constance lui demanda d’arrêter les conjurés en épargnant le sang (probablement avait -il une arrière pensée, connaissant les Macassars). Mais ce qui aurait pu être une simple interception allait tourner au carnage du fait de l’attitude guerrière des Macassars et à l’avantage de Forbin qui en sortit vainqueur.

 

 

Phaulkon contre De Forbin

Constance se plaignit beaucoup de l’attitude « guerrière » du chevalier de Forbin, qui injustement mis en cause décida de quitter le Siam. Probablement était-ce une attitude feinte de Phaulkon pour éliminer quelqu’un qui le gênait. Il alla même jusqu’à écrire une lettre au ministre de la marine français, le marquis de Seignelay le 1er novembre 1686 dans laquelle il cherchait à expliquer le brusque départ de Forbin. Il y disait que (…) » le chevalier n’avait pu s’accorder avec personne à Bangkok , et que pour des bruits particuliers qu’il devait mépriser, il  lui a demandé son congé ce dont Sa majesté siamoise, qui l’avait en affection s’était trouvée offensée (…).Une belle attitude de sa mauvaise foi !

La réussite de M Constance lui avait aussi attiré l’animosité de beaucoup de mandarins, les Anglais et les Hollandais n’étaient pas satisfaits non plus de tous ces avantages accordés à la France. Quant au clergé bouddhiste il ne voyait pas favorablement l’arrivée des catholiques « étrangers – les Falangsei) Phaulkon savait cela bien entendu. Il attendait donc la seconde ambassade française avec impatience car il avait obtenu que le roi Louis XIV lui envoie des bataillons (500 soldats) qui dans son esprit devait renforcer son pouvoir militaire. Il avait su aussi convaincre Tachard (la conversion du roi oblige) de permettre au roi de France de lui envoyer douze savants jésuites qui renforceraient son pouvoir sur le roi, « car ils avaient l’habilité d’introduire l’évangile au moyen des sciences »…

42-ramakienPhaulkon, comte de France

C’est l’époque où Phaulkon fut nommé comte de France et chevalier de l’ordre de Saint Michel avec l’autorisation de mettre trois fleurs de lys dans ses armes. Une belle reconnaissance qu’il devait autant au père Tachard qu’au père de Lachaise confesseur jésuite de Louis XIV.

 

Le début des problèmes

L’étoile du favori grec devenait pâlissante au Siam et son protecteur, le roi Narai, était tombé malade. Il fut lâché par les uns et les autres. Mais comme les intérêts français dépendaient en grande partie de son sort, sa chute allait prendre les allures d’une révolution nationaliste anti- française.

« les ennemis mêmes de M. Constance conviennent tous qu’il était un très habile homme, d’un esprit étendu, capable de grandes choses, ferme, libéral, mais son ambition, une vanité insupportable portée à vouloir que tout ployât sous lui, ternissaient beaucoup toutes ces belles qualités… »

 

Le 3 Janvier 1688, après une dernière audience du roi Narai, Claude Céberet qui avait dirigé la deuxième ambassade française (avec de la Loubère) quittait le Siam malgré l’opposition de Phaulkon qui avait tout fait pour le retenir. Céberet repartait avec un traité qui ne faisait que renouveler les précédents mais qui était favorable à la Compagnie des Indes Orientales. Avant son départ M Constance jugea à propos de donner encore une marque exceptionnelle de confiance à la France en souscrivant pour une somme de 300 000 livres de ses actions. Cette mesure qui semblait favorable à la CIO fut interprétée comme un habile moyen pour Phaulkon de s’immiscer plus directement dans les affaires de l’administration de la compagnie. Car contrairement à ce qu’en dit De Choisy, Phaulkon qui menait grand train avait besoin de beaucoup d’argent et sa villa de Louvo était en fêtes permanentes.

 

La fin de M. Constance (Phaulkon )

On est au début de 1688, M. Constance est à Louvo (Lop Buri). Il est conscient de ce qui se trame (il est étonnant qu’il n’est pas songé à fuir, sa fidélité  au roi peut-être). C’est alors qu’il demande au commandant des forces françaises établi à Bangkok, le général Desfarges, de venir protéger Louvo de soit disant pillages. Desfarges (un personnage timoré dont nous publions les non-faits d’armes) veut s’exécuter mais le sieur Véret chef du comptoir français, et surtout les évêques et l’abbé de Lionne en tête arrivent à le  disuader. Il ne se le fera pas dire deux fois.

les-balons-de-NaraiPhaulkon seul sera saisi par les hommes de main de Pitracha, mis à mort et coupé en morceaux !!! Petracha se proclama roi après la mort le 11 Juillet 1688 du roi Narai avec le soutien des mandarins, du clergé bouddhiste, et de toute la cour qui s’était opposée au pouvoir de Constance.

 

Une plaidoirie anti Constance

On a vu qu’il avait trouvé en l’abbé de Choisy, et avec du père Tachard des thuriféraires convaincus. Mais ce n’était pas le cas de tous les religieux français en particulier des apostoliques. Qu’on en juge plutôt par ces lignes de l’abbé de Lionne qui rééquilbre le jugement sur le personnage :

« Un esprit qui veut dominer sur tout, hardi, entreprenant, généreux à dépenser pour paraître, fier, emporté, inégal, sur qui on ne peut faire aucun fond ; inventant mille choses et les donnant comme véritables avec mille circonstances superbes ; vindicatif, vain, promettant tout et ne tenant rien, qui ne se soucie que de lui, éclairé pour connaître le faible des gens et les prendre par là ; d’une humeur hautaine et insupportable à tout le monde et par là ne s’étant  pas pu conserver un ami; qui a été souple quand il était peu de choses mais qui présentement prend un air de hauteur qui révolte tout le monde contre lui ; détesté de toutes les nations qui sont au Siam (…)

qui est détesté de tout le peuple de Siam pour les impositions qu’il fait mettre sur les habitants ;  qui si le roy venait à mourir serait déchiré en mille pièces par les siamois, avec qui on ne gagnera jamais rien par amitié mais selon qu’il espérera ou craindra, si on lui remet les choses ; qui fera échouer le voyage à venir comme les autres et trouvera moyen de se conserver toute l’autorité (…) »

 

faucon-du-siam-livreIl faut mettre ce jugement en perspective de la querelle (voire de la concurrence) entre les missionnaires (comme l’abbé de Lionne) et les jésuites (comme le père Tachard) qui vont s’opposer notamment sur les relations et la politique de Constantin Phaulkon. Les deux avaient en commun de maitriser la langue siamoise et d’avoir souvent servi d’interprètes aux principales étapes de ces premières relations franco-thaïes.

Constantin Phaulkon restera dans l’histoire comme  un aventurier au destin exceptionnel, qui aura écrit un bout de l’histoire du Siam et participé à la gloire du grand roi Narai. Il aura également été mêlé à un épisode important de l’histoire de France et du règne du roi soleil.

Malgré une fin tragique, il est devenu pour les Européens une figure de légende, et sous le nom du « faucon siamois » le romancier Axel Aylen lui consacra trois gros livres.

En 1689 (après sa mort donc), la France lui signait des lettres de naturalité et octroyait à sa famille 3000 livres de rente !

 

 

           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 04:05

9. Les relations franco-thaïes : 

L’abbé François-Timoléon de Choisy ? Ange ou démon ?

 


abbe-choisy-en-femmebLa vision de Pierre Larousse qui lui consacre dans son Grand Larousse du XIXème une longue notice est très éloquente sur le personnage :

« Il reçut une éducation tout à fait efféminée qui devait nécessairement le rendre impropre aux grandes choses et développer en lui ces idées de galanterie et d’élégant libertinage qui nous ont valu tant de madrigaux et de fleurette. Choisy fut donc un abbé de Cour, et même autre chose, une coquette qui avait mille fois plus de goût pour les mouches et les rubans, mille fois plus de désir de plaire que les coquettes de profession... »

Travesti, dévoré par la passion du jeu, croqueur d’héritages, voyageur au long cours, prêtre dévot, académicien tout à la fois.

 

Il nait à Paris le 16 août 1644  où il meurt le 2 octobre 1724.Sa famille est de récente noblesse de robe. Il est dernier fils de Jean de Choisy, un conseiller d’État, intendant du Languedoc, chancelier de Gaston d'Orléans, et de Jeanne-Olympe Hurault de L'Hospital (qui  est une petite-fille de Michel de L'Hospital et surtout une intime de Marie de Gonzague, reine de Pologne). 

Le petit Timoléon, très vite orphelin de père, reçoit une éducation singulière. Sa mère joua son rôle chez les « précieuses » du XVIIème. Elle est mondaine, élégante, spirituelle, légère et frivole, elle l'habille en fille, poudre, fards, mouches et diamants... et ce jusqu’à l’âge de dix-huit ans, pour faire sa cour à la reine Anne d'Autriche et l’introduire dans l'entourage du jeune frère de Louis XIV.

Le ciel l’a pourvu d’une jolie figure, il joue le jeu. Il s’initie aux joies troubles du travesti que partage « Monsieur ». Il étudie avec plus ou moins de passion la théologie en Sorbonne de 18 à 22 ans, étude, au terme desquels il obtient le titre d'abbé et les revenus temporels liés à l'abbaye de Saint-Seine en Bourgogne. Sa mère lui disait : « Écoutez, mon fils ; ne soyez point glorieux, et songez que vous n'êtes qu'un bourgeois. Je sais bien que vos pères, que vos grands-pères ont été maîtres des requêtes, conseillers d'État; mais apprenez de moi qu'en France on ne reconnaît de noblesse que celle d'épée. La nation, toute guerrière, a mis la gloire dans les armes: or, mon fils, pour n'être point glorieux, ne voyez jamais que des gens de qualité »

Abbé de cour, abbé mondain, il se pare de splendides robes, de diamants et de mouches pour séduire des jeunes personnes délurées qu'il habille en garçons. Se faisant appeler la « Comtesse de Barre », il est protégé du scandale et des poursuites par son amitié avec le frère du roi. Jusqu’à quel point ? Il ne craint pas de dire « j’avais des amants à qui j’accordais de petites faveurs, fort réservé sur les grandes ». Libre à chacun d’interpréter à sa façon ! Il est fort probable en tous cas que d‘une liaison avec une actrice, il ait eu une progéniture. Il est en outre pris par le démon du jeu.

 

 

Dès la mort de sa mère, en 1669, le jeune abbé (mais il n’a pas encore reçu les ordres) aggrave ses habitudes et transforme sa soutane en toilette de femme à la mode. Il règle rapidement la question d’héritage avec ses trois frères en se contentant de ses bijoux. Si Louis XIV ne fait pas encore profession d’une dévotion rigide, il lui fait tout de même savoir son mécontentement. Il part alors en Italie où il continue ses turpitudes de plus belle ce qui ne l’empêche pas d’être à Rome le conclaviste du Cardinal de Bouillon quand le Pape Innocent IX fut élu ! A Venise, il se ruine au jeu. En 1683, il trouve son chemin de Damas. A l'approche de la quarantaine, il tombe soudain malade et frôle la mort. Une fois guéri, décidé à changer de vie, il se retire un an au séminaire des Missions étrangères, rue du Bac sur les instances de l’abbé de Dangeau. Il publie alors en 1684 en collaboration avec celui-ci son premier ouvrage : Quatre dialogues sur l’immortalité de l’âme, l’existence de Dieu, la providence, la religion.

L’ abbé de Choisy au Siam

ab-de-choisy-2La publication de ces pieux ouvrages ne lui suffit pas ! Il veut se montrer ardent propagateur du catholicisme. Il demande alors au Roi de faire partie de l’ambassade de Siam, l’ambassade est pourvue, on crée donc pour lui le titre de coadjuteur. Fuyait-il ses créanciers de jeu ? Possible. Possible aussi que dans l’hypothèse de la conversion du Roi Naraï, Louis XIV ait voulu adjoindre à Chaumont une personne ayant quelques connaissances théologiques ?

L’ambassade de Siam a été organisée dans la foulée de la révocation de l’Edit de Nantes et l’abolition du code noir sur l’abolition de l’esclavage en 1685 ce qui explique que ni lui ni Chaumont ne relatent leurs acquisitions d’esclaves que raconte Nicolas Gervaise qui n’avait pas de motifs d’avoir ces pudeurs (Histoire de Macassar). Bien que le code noir n’ait pas eu beaucoup de diffusion et ait été publié après le départ de l’ambassade, il est peu vraisemblable que l’ambassadeur et son « coadjuteur » l’aient ignoré aussi ont- ils préféré omettre cet achat dans leurs écrits !

Parti pour d’autres aventures au sein de la fastueuse ambassade du très Chrétien Louis XIV, il est ébloui par l'exotisme de ce lointain royaume, et toujours pris de ferveur religieuse, s'y fait ordonner prêtre par Louis Laneau, évêque de Métellopolis, le 10 décembre 1685.

De tous les mémoires des participants à cette expédition, seul le pétillant texte de Choisy sera un succès de librairie : de 1686 à 1690, de nombreuses éditions à Paris et Amsterdam et une après sa mort en 1741, et toujours encore aujourd’hui. On admire dans son texte l’ironie et le naturel, jamais il ne prend la position d’un membre de l’ambassade où son rôle fut modeste mais où il a su se créer la fonction de coadjuteur qui n’a jamais existé que pour lui.

Le succès lui ouvre une nouvelle carrière, littéraire celle-là. Dans son cabinet, toujours habillé en femme, il découvre alors le bonheur d'écrire : livres d'histoire, ouvrages édifiants.


Il a connu une période voluptueuse, une parenthèse missionnaire, le voilà homme de lettre.

elephants-ayutthayaIl rédige, toujours habillé en femme jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, un certain nombre de travaux historiques et religieux, nous lui devons ainsi une Interprétation des Psaumes avec la Vie de David, en 1687, un Recueil de plusieurs pièces d'éloquence et de poësie présentées à l'Académie française pour les prix de 1687, donnés jour de S. Louis de la mesme année, avec les discours prononcés le mesme jour (par MM. l'abbé de Choisy et de Bergeret) à la réception de M. l'abbé de Choisy en la place de M. le duc de Saint-Aignan, toujours en 1687, La Vie de Salomon, la même année, une Les Pensées chrétiennes sur divers sujets de piété, en 1688, une volumineuse Histoire de France sous les règnes de Saint Louis… de Charles V et Charles VI, publiée entre 1688 et 1695 etc... sans compter une gigantesque histoire de l'Église publiée entre 1703 et 1723 en 11 volumes. La somme en la matière était – et reste – l’ « Histoire ecclésiastique » de Fleury. Comparant les deux ouvrages, une langue de vipère en a dit « l’histoire de Choisy est fleurie, celle de Fleury est choisie. » Lui même n’est pas dupe, il sait l’art des bons mots  et  écrit à propos de ce pavé : « Grace à Dieu,  j’ai terminé mon histoire de l’église, je vais maintenant pouvoir l’étudier ! » Une autre langue de vipère en a dit « le dernier tome se ressent de l’âge avancé dans lequel il l’a écrit ! ». Il a un sens de l’humour au second degré qui fait ma joie : débiteur à l’égard d’une marquise d’une somme de 50 louis d’or perdue au pharaon ou au tric trac, il lui envoie les 11 volumes de son histoire « pour la faire patienter ».

 

  La littérature ne retiendra guère de lui que sonJournal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686 !

Il est élu à l’académie française en 1687 au 17ème siège où l’on retrouvera Émile Littré, Louis Pasteur et Jacques-Yves Cousteau. Son discours de réception ne mérite pas d’être rapporté, il n’est qu’un panégyrique de la politique de Louis XIV à l’égard des protestants et un monument de flagornerie. Pas mieux au demeurant que son éloge prononcé par son successeur, un austère magistrat du nom d’Antoine Portail qui n’a laissé aucune trace dans la littérature.

scene-de-siamIl y eut de son vivant un « mini » scandale à l’académie : La Bruyère fut candidat dès 1691, appuyé par le parti des « Anciens » contre les «  modernes ». Elu en 1693, il prononça son discours de réception un mois plus tard et se singularisa en louant, comme le veut la tradition, le Cardinal de Richelieu et le corps qui le recevait mais aussi sous forme de portraits des membres qui l’avaient soutenu. Certains académiciens qui n’avaient pas été cités dans le panégyrique prirent ombrage de ce traitement inégalitaire. La maladresse de La Bruyère fut aggravée  par la  publication d’une longue Préface à son discours, qui entretenait la polémique, à la suite de quoi l'Académie décida qu'un nouvel article serait ajouté aux statuts, obligeant le récipiendaire à soumettre son discours à une commission d'académiciens, avant de le prononcer. 

Choisy meurt octogénaire, doyen de l'Académie française, en 1724. Au soir de sa vie, il gardait sa bonne humeur et, bravant les tabous, confiait à sa plume alerte Les Aventures de l'abbé de Choisy habillé en femme. L’ouvrage posthume lui est attribué à tort ou à raison.

Il a vécu plusieurs vies, homme, femme, toujours dans les extrémités, plongé ou dans la bagatelle ou dans le jeu ou dans les études. Estimable par un courage qui l’a conduit au bout du monde et méprisable par des coquetteries de petite fille. Dans tous ces états, il s’est toujours laissé guider par le plaisir. Aimé et estimé de tous, il aurait pu parvenir, né aux marches du trône, à une brillante fortune s’il avait eu meilleure conduite. « Dieu ne me l’a pas permis, je me serais perdu dans les grandes élévations et d’ailleurs à la mort, j’aurais eu à en rendre un plus grand compte. Je n’aurai qu’à répondre de moi» 

 

 

 

 




 

 

 

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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 04:27

Le Comte de Forbin


armoiriesforbinParmi les personnages ayant participé à cette folle épopée, Forbin n’est pas l’un des moins attachants. Une vie hors du commun, même pour un hobereau du règne de Louis XIV. A 30 ans, commandant en chef des armées du Roi de Siam ! Des mémoires écrites avec le recul et la sagesse de la vieillesse et une vision négative (ou réaliste ?)

 

« Bon sang ne peut mentir » ..........

Ou l’incroyable histoire d’un corsaire provençal.

 

D’or à un chevron d’azur accompagné de trois têtes de léopard de sable, posées deux en chef et une en pointe

Etrange dans ce monde que l’on croit généralement réservé aux malouins et aux bretons, un corsaire et plus encore.


I - Les origines

Les origines de la famille sont incertaines :

Les généalogies complaisantes donnent à toutes les branches une origine commune, les seigneurs de Forbes, premiers barons d'Ecosse.

Plus vraisemblablement, un ancêtre commun, Guillaume, simple peaussier « descendu » de Langres à Marseille, conduira la famille, au terme d’une lente ascension sociale, fréquente sous l’ancien régime, de l’artisan au commerçant puis à l’armateur, de l’achat d’une « savonnette à vilain » (charge vénale anoblissante) à l’achat d’un régiment, de mariages flatteurs en mariages flatteurs et voilà en quelques générations la famille, enrichie dans le négoce, fut-ce celui des esclaves, agrégée à la noblesse immémoriale. Un détail singulier, on ne trouve point chez eux ce fat orgueil qui conduisait souvent les aristocrates d’ancien régime à s’inventer des ascendances prestigieuses : Dans leurs jours de modestie, tous les princes italiens descendent de Jules César, les Lévis sont les cousins de la Sainte Vierge et les Mortemart furent les seigneurs de la mer morte. Antoine, dernier marquis de Forbin-La Barben, mort dans les années 60 disait volontiers que l’origine de son patronyme était tout simplement  « forban » ce qui en tous cas correspond fort bien à notre personnage !

 

II - Le grand Palamède

 

Première entrée d’un Forbin dans l’histoire de France, Palamède.  Dûment

chapitré par Louis XI, l’ « universelle aragne », à son instigation, le Comte du


Maine, Charles IV d’Anjou, comte de Provence et de Forcalquier institua la couronne de France pour son héritière. A la mort de Charles, en 1508 Palamède pris possession de la Provence au nom de Louis XI qui lui laissa le gouvernement comme Gouverneur et grand sénéchal de Provence, ses nouveaux domaines, avec un pouvoir presque absolu (qu’il lui reprendra six mois plus tard) en lui disant « tu m’as fait comte, je te fais roi », parole dont la famille a fait sa fière devise « Comite ego regem, me comes regem ». Les inlassables services rendus par la famille à leurs rois valurent à ses différentes branches l’érection de trois terres en marquisat, Marquisat de Janson, Marquisat d’Oppède et Marquisat de La Barben. Elle eut droit aux « honneurs de la cour » ce qui n’était pas une mince affaire à une époque où Louis XIV et Louis XV eurent toutes les difficultés du monde à y faire admettre leurs gourgandines. Mais les Forbin ne sont pas à la cour ! Sur chaque champs de bataille, un Forbin, sur l’échafaud révolutionnaires, encore des Forbin, dans la grande boucherie de 1914, toujours des Forbin, dans les armées de l’ombre, encore et toujours des Forbin, il est des familles où l’on savait payer le prix de l’ « impôt du sang ».

 

III – « La » femme de la famille

 

N’oublions pas les femmes héroïques de la famille. Sous le second empire la marquise de Forbin d'Oppède, issue elle aussi d’une vielle famille provençale occupe une place bien oubliée. Appartenant au groupe des « catholiques libéraux », elle lutte desespérément aux côtés de Montalembert, Léopold de Gaillard et Victor de Laprade, lors du concile «  Vatican I » relatif à l’infallibilité pontificale en affrontant directement le Vatican tout en défendant avec non moins de courage le pouvoir temporel menacé par les unitaires italiens. Peu de temps avant l'ouverture du Concile, les catholiques libéraux exprimèrent leurs sentiments dans un grand article du Correspondant paru le 10 octobre 1870. Après le long silence où s'étaient maintenus Mgr Dupanloup et tous ses amis, ce manifeste, qui déclarait « faire confiance à l'assemblée conciliaire », tout en montrant les obstacles qui s'opposaient à une définition de l'infaillibilité et en affirmant la nécessité de la liberté, fit véritablement sensation.

Las ! Ils échouèrent. Au lendemain du concile, Victor de Laprade rapproche la défaite des libéraux de celle de la France en 70 .......

... L'issue du concile complique encore le désastre moral de la France. Voilà le catholicisme qui s'identifie officiellement avec le jésuitisme et pour corollaire voilà le dernier peuple catholique qui fût encore debout, écrasé par une race protestante.

   

 IV - Claude

Une enfance agitée

Claude, de la branche de Gardanne, a du sang bleu dans les veines mais plus encore du sang bouillonnant. Il est né en 1656 à Gardanne dans la maison de familles, 27-29 grand rue actuelle rue Puget. Son sang bouillonne ? Il a 10 ans : Un chien enragé qui effrayait tout le voisinage, vint sur moi la gueule écumante. Je l’attendis de pied ferme et, lui présentant d’abord mon chapeau, je le saisis par une jambe de derrière et je l’éventrai d’un coup de couteau en présence d’une foule de gens qui étaient venus pour me secourir.

Il n’a pas laissé de bons souvenirs à Gardanne !  Il part « au service » sans y remettre jamais les pieds et surtout parce qu’il va, avec ses frères, lui faire des misères. Les Gardannais veulent racheter les droits seigneuriaux. En 1666, les frères Forbin les punissent en détruisant les aménagements publics : Les habitants envoient à Paris deux représentants porteurs de la lettre suivante au roi : Il y a deux ou trois mois, par violence et voies de fait des seigneurs contre les habitants, leur démolissant leurs viviers, écluses, fosses, les privant des eaux pour l’arrosage de leurs terres, de laquelle ils avaient joui de tout temps, les réduisant à quitter leurs maisons… Claude a une haine farouche contre sa ville natale. Le rachat est fixé à 134.492 livres, somme énorme, malgré ce Gardanne rachète et devient Communauté en 1673.

 

L’appel de la mer

 

bustefontaineRoiRené


Il est très jeune orphelin de père, Il n'est pas l'aîné, il est noble, cadet, il n’est pas riche, il est donc destiné à la robe derrière une juteuse prébende. Il préfère « le service » comme on disait alors. Mais le choix de la marine n’est pas innocent, il fut celui de beaucoup de gentilhommes provençaux, cadets désargentés. En 1670 en effet Colbert créa pour les marins de la « Royale » le premier système de retraite par répartition. En pleine période d’absolutisme royal, les riches payaient pour les pauvres ! Le système était financé par une cotisation prélevée sur la solde des officiers de marine qui en profitaient à leur tour s’ils revenaient indemnes de leurs campagnes lointaines. Un chef d’œuvre aujourd’hui en péril.

Il rejoint donc un oncle Louis qui sert aux galères et avec lequel il fait à 20 ans la campagne de Sicile et combat avec fougue au Stromboli, à Agosta et à Messine.

Il fait ensuite comme mousquetaire sous les ordres d’un autre oncle Forbin, les campagnes de Franche-Comté et d'Artois (1676). Rentré à Paris mais resté mousquetaire, il passe un an à se morfondre, notamment en prison où ses « vivacités »  le conduisent souvent de temps à autre.

Il rejoint ensuite la Marine comme enseigne de vaisseau  à Brest. De retour à Marseille il se prend de querelle avec un autre enseigne, le chevalier de Gourdon. Il le provoque en duel et le laisse raide mort.

Louis XIV, lors de son sacre, avait fait serment de ne jamais faire grâce aux duellistes, la condamnation à mort était inévitable. Les édits de Richelieu sont toujours en vigueur. Le Bailli de Forbin, oncle de Claude, saisit Colbert pour obtenir que le procès se tienne à Aix sous forme de procédure criminelle ce qui ouvrait la voie de la grâce royale que Forbin obtint.

Toujours sous les  ordres du comte d'Estrées, il fait la campagne des Antilles en 1680et sous Abraham Duquesne, comme lieutenant de vaisseau, il fait la campagne d'Afrique et participe au bombardement d'Alger en 1682.

L’aventure siamoise

L’aventure siamoise va alors commencer : Lieutenant de vaisseau en janvier 1684, il fut, sur ordre de Louis XIV, attaché à l’ambassade envoyée au Siam.

N’épiloguons pas sur le rôle de Claude au Siam, il fait par ailleurs l’objet d’une relation circonstanciée sur notre blog. Son audace et son franc parler - il ne s’est pas assagi - séduisirent le Roi Naraï. Malgré la haine farouche que lui voue Phaulkon il devint Grand Amiral - Général des armées du Siam.

Il n’a qu'une idée en tête : retourner en France, il déteste le Siam et les siamois, il se méfie comme de la peste des manœuvres de Phaulkon. Rien ne lui plaît : ni la population ni l'habitat ni la nourriture ni les habits dont il doit s'affubler.

 

Il est autorisé à retourner au pays en juillet 1688. Son rapport au Roi Louis XIV achève de décourager ce dernier de ses velléités de commerce avec cette partie de l'Asie et encore plus de convertir la population et son roi à la religion du Christ !

Forbin


Le corsaire

Débute alors la période de corsaire sinon de forban. Commandant la frégate « Les Jeux » il escorte un convoi en Manche sous les ordres de  Jean Bart sur « La Railleuse ». Ils sont attaqués par des forces supérieures et alors qu'ils prennent le dessus, Jean Bart rate une manœuvre ce qui permet à deux vaisseaux anglais de le prendre en tenaille. 
Forbin décide alors de le rejoindre, leurs deux vaisseaux se sacrifient et le convoi s’échappe. Ils sont faits prisonniers et conduits à Plymouth. Quelques jours plus tard, ils s’évadent sur un simple canot à rames. Il entre rapidement en querelle avec Jean Bart qui n’a pas meilleur caractère que lui et chacun suit sa voie.

Capitaine en 1689, chef d’escadre en 1707, il a sillonné toutes les mers du monde jusqu’au cercle polaire remportant partout succès sur succès, victoire de Lagos, siège de Barcelone, Venise et Mer blanche.

En 1708, il est chargé d’un projet de débarquement en Ecosse pour y reconduire Jacques Stuart, héritier des droits des Stuart aux trônes anglais, écossais et irlandais. Querelles avec ses supérieurs sur le plan qu’il juge insuffisant, l'opération échoue. Il décide alors de quitter le « service » en 1710 et se retire en sa bastide de Saint Marcel près de Marseille où il meurt  en 1733.

La retraite

Dans sa bastide de Saint-Marcel, au sud de Marseille, une pierre gravée résume sa pensée : « Lassé d'espérer et de feindre éloigné du monde et du sort, je viens attendre ici la mort, sans la désirer ni la craindre ».

Les honneurs rendus par la marine « royale »

La marine nationale l’a honoré en donnant son nom à six de ses navires :

Un aviso mis en service en 1859.

Un croiseur lancé en 1888

Un patrouilleur auxiliaire qui servit au Forces Navales Françaises Libres.

Un torpilleur mis à l'eau en 1928

Un escorteur d'escadre mis à l'eau en 1955.

Dernier en date, une frégate de la nouvelle génération mise en service en octobre 2010.

bustemuseemarine

 

Le buste de Forbin au Musée de la marine à Paris

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