Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
  • Contact

Compteur de visite

Rechercher Dans Ce Blog

Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

(suite cliquez)   POURQUOI CE BLOG ?

Pour nous contacter . alainbernardenthailande@gmail.com

Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

13 août 2018 1 13 /08 /août /2018 22:01

 

Nous avons parlé à diverses reprises de l’implantation des Hollandais au Siam, essentiellement pour des motifs mercantiles, dès le début du XVIe siècle (1). Par ailleurs, lors de notre étude sur les monarques du royaume d’Ayuthaya au vu des Chroniques compilées par Cushman, nous avons abordé  dans l’un de nos articles (2) le règne du sinistre Prasat Thong  (ปราสาททอง) que nous qualifiâmes non sans raisons de « Caligula aux petits pieds ».

 

 

Si les Chroniques sont indigentes sur ce règne, nous bénéficions de plusieurs mémoires d’Européens, en particulier l’ouvrage que nous a laissé un aventurier hollandais, Jean Struys (Jan Janszoon Struys) narrant en particulier un séjour au Siam où un pur hasard l’avait conduit pendant quelques mois au début de l’année 1650.

 

Nous savons peu de choses sur lui, tirées essentiellement du Wikipédia hollandais et de la notice que lui consacre Grand Larousse du XIXe (3).  Nous lui devons « Les Voyages de Jean Struys en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes et en plusieurs autres païs étrangers ».

 

 

Cet ouvrage que nous avons compulsé dans la première édition française de 1681, la partie siamoise n’en constituant que le début, a de toute évidence connu un immense retentissement en France, un incontestable « bestseller » : réédité en 1682 puis encore 1718, 1719, 1720, 1724, 1730,  1795, 1827, 1838, 1923  et  en 2003. Nous le trouvons par exemple cité par La Loubère, disponible en ses différentes éditions sur de multiples sites de vente de livres anciens ou de ventes aux enchères, dans les inventaires de nombreuses bibliothèques, en particulier dans celle du Duc de Saint-Simon, proche de la Cour, qui fut vendue à l’encan après sa mort.

 

 

Il fut traduit en plusieurs langues, anglais, allemand et russe. A cette époque, les érudits s’intéressent beaucoup aux récits de voyages dans les pays exotiques. Les gens « de qualité » ne voyagent pas, les plus hardis vont tout au plus voir les « antiques » en Italie. On se croit obligé de faire son testament pour se rendre de Paris à Lyon en diligence. Le tourisme » n’existe pas, mais ils sont fascinés par les récits de voyage dans les pays exotiques par des écrivains originaux qui ne sont pas des « touristes » mais des « voyageurs » le plus souvent aventureux sinon aventuriers mais toujours curieux.

 

La partie concernant le Siam a fait l’objet d’une publication de sa version anglaise en 2006 avec des commentaires assez critiques signés M.S. (Smithies probablement ?) sur lesquels nous reviendront car ils nous semblent immérités (4). 

 

 

Struys nous donne d’abord du Siam une vision très didactique et ensuite une vision anecdotique, le tout en quelques chapitres fort mal structurés mais rappelons qu’il s’agissait d’un aventurier et non d’un écrivain.

 

La vision didactique nous laisse à penser que, compte tenu de la  diffusion de l’ouvrage,  il ne fut pas étranger au choix que firent les Français de se lancer dans cette folle expédition « à la conquête du Siam » même s’il n’en fut qu’un paramètre parmi beaucoup d’autres.

 

La partie purement anecdotique et ponctuelle nous donne une vision assez terrifiante du monarque qui régnait alors à Ayuthaya et des massacres qu’il a planifiés en 1650.

 

Struys nous apprend qu’il est né à Durgerdam dans la banlieue d’Amsterdam et qu’en 1647, à l'âge de dix-sept ans, il a fui le régime strict d’un père d’une famille  austère et peu fortuné.

A 263 - JEAN STRUYS (JAN JANSZOON STRUYS), AVENTURIER HOLLANDAIS AU SIAM EN 1650 ET TÉMOIN DES MASSACRES DE LA MÊME ANNÉE.

Ayant toujours manifesté le désir de voyager, il fugue, se retrouve à Amsterdam où l’on équipe deux vaisseaux pour Gênes. Il s’embarque comme sous-voilier sans se soucier de la destination. Le départ a lieu le 16 décembre 1647. Parti sans savoir où il allait, il va se retrouver plus de deux ans plus tard, en janvier 1650 au Siam au terme d’un périple émaillé d’incidents (5).  

 

 

Le texte de Struys est effectivement présenté de façon assez décousue,  lui reproche M.S, mais ce n’était pas un littéraire (6). Il semble d’ailleurs que la publication en anglais (4) soit établie sur une édition comportant l’oubli d’un chapitre. Notre lecture fut celle de l’édition française de 1681 qui ne diffère pas des suivantes que nous avons feuilletées. Nous n’y trouvons rien de bien original par rapport aux descriptions du Siam antérieures aux ambassades et à la grande vogue de 1685 et 1688, celle du père Jacques de Bourges en 1666, le premier livre en français consacré au Siam

 

 

ou celle de Van Vliet traduite en français trois ans auparavant. C’est surtout sa diffusion exceptionnelle dans les bibliothèques ou les cabinets de lecture qui est remarquable. La Loubère par exemple qui s’est évidemment documenté avant son départ cite Struys et Van Vliet.

 

 

Vers un El Dorado ?

 

Les habitants sont doux, spirituels et industrieux, les artisans sont habiles, le pays est plein de ressources, les commerçants habiles.

 

Les étrangers ? Leur civilité (des habitants) s’étend jusqu’aux étrangers, de quelque nation qu’on soit, on y est reçu favorablement.  Il y a un grand nombre d’étrangers qui trafiquent au Siam dont les impôts enrichissent le trésor royal... En ce qui concerne les Hollandais ce sont les mieux reçus.

 

Les richesses ? La cour est d’une richesse inouïe : le roi siège sur un trône d’or massif. L’or est si commun à cette cour qu’on y sert point les bêtes en vaisselle d’autre métal. Le pays regorge de mines d’or, de plomb, d’étain et des bois précieux. Les idoles sont toutes d’or et d’argent…

 

Il y avait bien là de quoi susciter la convoitise sinon la cupidité des Français, dont tous n’étaient pas dépourvus, se disposant à partir à la conquête du Siam : beaucoup d’or, beaucoup d’argent et un accueil amical… Une des raisons qui incita le roi siamois à envoyer une ambassade en France fut sa stupéfaction devant la richesse de son architecture et de ses palais que lui décrivit Phaulkon ce qui était vrai. La réponse à l’envoi de cette ambassade, l’envoi de l’ambassade française, ne fut pas étrangère à la description des richesses du Siam que Phaulkon faisait auprès des plus ou moins crédules missionnaires ; ce qui était au moins partiellement travestir la vérité. (Nous l’avons-nous vu dans un précédent article) (7). Phauklon était Grec, à l’époque le mot est tout simplement synonyme de filou !  Nous avons vu aussi que ni La Loubère ni le chevalier de Forbin ne furent dupes comme le furent l’abbé de Choisy et le père Tachard qui pensaient que les statues de Bouddha qu’on y trouvait à profusion étaient d’or massif. Struys pas plus que ces deux-là n’a été assez perspicace pour faire la différence entre le plâtre doré et l’or massif d’autant qu’il est resté moins de quatre mois au Siam. Crédulité, manque de perspicacité ou manque d’information ? N’oublions pas qu’il a à peine 20 ans à l’époque de son premier voyage. Les Hollandais, mercantis dans l’âme, étaient moins sensibles à l’appât de l’or qu’à des richesses plus concrètes dont ils faisaient commerce et les enrichissaient, les peaux de cerfs ou le bois de santal, tout en étant aussi cupides que les Français. Tout ce qui brille n’est point d’or et il est une constante chez les Siamois toujours omniprésente dans la Thaïlande du XXIe siècle, « mieux vaut paraître qu’être ».

 

 

Vers la conversion du pays ?

 

Le souci des Hollandais dans leur conquête de l’Asie n’avait jamais été de la convertir  à la religion du Christ. Ils étaient acquis à la réforme, haïssaient les papistes et s’ils furent admis d’entrée dans de nombreux pays (Japon et Formose) c’est pour la seule raison qu’ils n’avaient aucun scrupule à fouler un crucifix catholique aux pieds comme il aurait été exigé. Struys ne mentionne pas une seconde tout au long de son ouvrage en la partie siamoise qu’il ait eu le moindre souci missionnaire. Mais ses constatations qui restent objectives ont également pu induire en totale erreur ses lecteurs français, tous bons catholiques romains sur la foi, toujours et encore, des affirmations de Phaulkon selon lesquelles le pays aurait été disposé à basculer en son entier derrière le roi dans la religion romaine. Il était difficile de ne pas tirer de ses constatations de trop hâtives conclusions :

 

« Quoique que les indiens et surtout les bonzes aient d’ordinaire une haine aveugle pour ceux qui sont de religion contraire à la leur, ceux-ci paraissent assez modérés à cet égard et bien loin de s’emporter lorsqu’on leur représente la vanité des dieux qu’ils adorent, ils répondent modestement qu’ils cherchent la vérité et que s’ils connaissaient une voie meilleure pour y parvenir, ils quitteraient tout pour la suivre. J’ai oui dire à l’un de ces bonzes que les chrétiens étaient les plis aimés de Dieu et les plus proches du salut.  Je les estime d’autant plus qu’ils semblent aimer la justice, la probité et la bonne foi parce qu’ils laissent les consciences libres et qu’ils ne nous dénigrent point au moins entre notre présence comme font les mahométans qui ne peuvent souffrir ceux qui ne sont pas de leur créance, orgueil que nous détestons ».

 

 

Pouvait-on déduire de ces constations qui ne sont pas contradictoires avec celles d’autres observateurs  (le Père de Bourges en particulier) que cette tolérance pourrait aller jusqu’à une conversion du roi et de ses sujets ? Il fallut la triste fin de l’expérience française sous le règne du successeur de Prasat Thong pour démontrer que non.

 

 

 

UNE BRÈVE VISION DE L’HISTOIRE DU SIAM

 

Struys ne s’est pas intéressé à l’histoire du Siam. Il ne fait qu’une brève allusion à la fameuse « guerre des éléphants » qui s’était déroulée un siècle auparavant mais uniquement pour souligner l’importance des éléphants blancs dans la région.

 

 

Il a par contre été selon toute apparence témoin direct d’un épisode qui atteste de la sauvagerie du roi dont nous savons par Van Vliet qu’il ne répugnait pas à tuer de sa propre main ceux qui se mettaient en travers de sa route. Cet épisode est d’ailleurs le seul qu’il agrémente, si l’on peut dire, de deux gravures (en dehors d’une vue cavalière d’Ayuthaya dont nous allons reparler). Il s’est déroulé à partir du mois de mars 1650. Struys semble avoir en été le seul occidental témoin au moins partiellement direct de ces massacres, le premier en tous cas à la rapporter, toutes les versions ultérieures ne faisant que reproduire la sienne.

 

Il surgit à l’occasion de la mort de la fille du roi. Elle survint le 24 septembre 1649. 6 mois plus tard, donc guère après l’arrivée de notre aventurier, le roi invite, ce qui était un honneur, Jan Van Muijden, principal commis de la Compagnie néerlandais des Indes orientales, la fameuse VOC, depuis 1646 (8) aux cérémonies funéraires et y convie aussi Struys en compagnie de quelques autres.

 

 

Après deux jours de cérémonies rituelles, le bûcher de bois de santal est enfin allumé. Quand on veut recueillir les cendres de la défunte pour les mettre dans une urne d’or, on trouve un morceau de chair de la grosseur de la tête d’un petit enfant si beau et si vermeil que le feu semblait l’avoir épargné par respect. Ce n’était pas par respect mais parce que la fille avait été empoisonnée. Une légende voudrait que certains poisons rendent le corps partiellement incombustible ? On s’assure alors de toutes les femmes qui avaient servi la défunte. Les jours suivants, on se saisit d’une quantité d’innocents auxquels les tortures ne font rien avouer. La fureur du roi ne s’apaise pas. N’ayant plus personne à torturer à la cour, il fait venir sous de fallacieux prétextes les plus grands du royaume avec leurs femmes et les emprisonne. Il fait alors creuser autour de la ville des excavations de 20 pieds carrés (4 ou 5 mètres carrés) où l’on alluma de grands feux attisés en permanence. Nul n’ayant rien avoué, on fait d’abord entrer les prisonniers dans une grande cuve d’eau chaude pour amollir leur peau et les rendre plus sensibles à l’impression du feu. Ensuite on leur racle les pieds avec des fers aussi aigus que des couteaux. On les mène ensuite devant des juges qui les interrogent. Ceux qui s’obstinent à nier leur culpabilité, on les fait marcher pieds nus sur les charbons ardents. S’ils s’en ressortent les pieds pénétrés du feu, ils sont considérés comme coupables. Ils le sont bien évidemment tous !

 

 

Ceux qui tombent en défaillance sur le feu y restent. Ceux qui en réchappent sont attachés à un poteau d’où un éléphant instruit à ce genre de mort les arrache avec sa trompe, les jette en l’air et ensuite les piétine faisant sortir les entrailles de leur corps.

 

 

On les jette ensuite dans la rivière. Un autre supplice consiste à enterrer vifs les présumés coupables jusqu’au menton sur le grand chemin de la ville. Les passants sont obligés de leur cracher dessus sans possibilité de rémission. Tout ceci dura quatre mois et frappa une multitude incalculable En un seul jour, dit Struys, j’en ai vu périr plus de 50. Après quelques mois de répit, les supplices recommencèrent dans une incroyable chasse aux sorcières. Lorsque toutefois on avait voulu faire périr les 300 servantes par le feu, certaines furent épargnées et dès lors considérées comme absoutes. Fut ensuite dénoncée une des toutes jeunes filles du feu roi qui avait ri pendant la crémation, probablement une fille du roi Songtham dont Prasat Thong avait assassiné ou fait assassiner les deux héritiers légitimes. Les soupçons furent étayés par le souvenir de plaintes qu’elle proférait contre le roi estimant ne pas être traitée avec les égards dus à son rang. Elle fut condamnée au feu avec presque toute sa suite mais en réchappa. On se contenta de l’enfermer dans un lieu obscur chargée, il est vrai, de chaines d’argent. Le roi, pris de compassion, probablement la seule fois de sa méchante vie à moins qu’elle n’ait été simulée, voulut la faire comparaître devant lui et son conseil pour qu’elle se disculpe. Elle prononça alors contre lui une féroce harangue qui était en réalité un aveu plus ou moins implicite que c’est lui qu’elle avait voulu empoisonner. Toujours pris de compassion, probablement feinte, le roi se contenta de couper un petit morceau de sa propre chair en lui ordonnant de le manger. Puis, retrouvant son naturel, se ravisant, il la fit mettre en pièce et jeter dans la rivière. Deux autres jeunes enfants du feu roi furent traités de la sorte.

 

 

Il est permis, avec du recul, de s’interroger sur les raisons de ces massacres ? Prasat Thong avait-il véritablement cru à l’empoisonnement de sa fille ? A-t-il imaginé ce prétexte pour égorger ceux qu’ils redoutaient ? Etait-il simplement un psychopathe ivre de sang et de carnage ? Aucun historien ne s’est posé la question et nous n’avons évidemment pas la réponse.

 

Que faut-il penser de la relation de ces événements dont Struys fut probablement et au moins en partie le témoin direct ? M.S (4), sans nier la légendaire cruauté du roi, insinue que ce texte aurait été écrit pour satisfaire le goût morbide des lecteurs occidentaux pour la lecture de toutes sortes de supplice ? L’argument nous semble sans portée sérieuse. Nous connaissons aussi par La Loubère, Van Vliet et d’autres la cruauté de ce monarque. Contentons-nous de citer Joost Schooten qui avait été responsable de la Compagnie de 1633 à 1636 et qui écrivit ses souvenirs en 1636 (9).

 

 

Prasat Thong n’a fait en 1650 que peaufiner, compte tenu de l’énormité du crime allégué, ce qui existait en 1636. Le lecteur français de l’époque (ou d’ailleurs) ne voyageait pas et devait donc lire les récits de voyage pour le faire en rêve. Mais avait-il nécessité de se plonger dans ces lectures morbides alors qu’il pouvait aller « au spectacle » sans difficultés, pourquoi aller chercher dans les livres ce qu’on a sous les yeux, il y a à Paris plus de exécutions 100 par an : à cette époque où la peine de mort était prononcée partout en permanence et exécutée en grand public, les parents tenant leurs enfants sur les épaules pour leur montrer ce qui pouvait arriver aux enfants désobéissants. Le spectacle d’un simple pendu qui se trémoussait au bout de sa corde souvent plusieurs minutes, d’une décollation qui nécessitait parfois plusieurs coups de hache, d’un malheureux qui les membres rompus à coups de barre de fer mettait des heures à expirer sur la roue, d’une sorcière brulée vive, ne suscitait le plus souvent que les quolibets et les applaudissements de la foule.

 

 

La vision de la mort n’était pas celle que nous avons aujourd’hui. Il fallut attendre 1939 en France pour que Daladier envoie la guillotine au secret et que la peine de mort ne soit plus exécutée en public pour échapper aux goûts morbides des spectateurs. Quant aux supplices issus de l’imagination de Prasat Thong, ils n’ont rien à envier à ceux qu’inventait la justice pénale de l’ancien régime qui fut sa honte : en dehors des tortures, question ordinaire et question extraordinaire pour interroger puis punir les coupables partant du principe que plus le crime était odieux plus la sanction devait être féroce. En 1757, Damien, accusé de régicide, après avoir été torturé pendant des heures mit encore des heures à souffrit le supplice de l’écartèlement  agrémenté de divers raffinements avant que les débris de son corps ayant encore un souffle de vie fussent jetés sur le bucher.

 

 

Le « spectacle » de déroula sous les applaudissements d’une foule immense. Ravaillac avant lui avait également fait salle comble.

 

 

Il aurait été intéressant au demeurant de savoir comment s’était déroulée l’exécution de Joost Schooten lui-même qui fut condamné être brulé vif à Battavia en 1644 pour s'être rendu coupable du crime de sodomie (« le vice grec » comme on disait alors) et si le spectacle avait fait recette ?

 

 

Il est une autre critique enfin de M.S. qui nous semble pouvoir être écarté. Struys reproduit très longuement la harangue de la fille du roi Songtham. Struys dit-il, après quelques semaines passées dans le pays aurait difficilement acquis assez de siamois pour comprendre et traduire cette diatribe contre le souverain. Certes, mais il accompagnait Jan Van Muijden, le principal commis de la Compagnie, en place depuis quatre ans, dont on peut supposer, en rapport permanent avec la Cour, qu’il connaissait parfaitement la langue et a pu servir d’interprète à son collaborateur.

 

 

Le 12 avril, Struys quitte le Siam sur un navire chargé de peau de cerfs, de bois de santal et d’amrac ( ?) probablement l’arbre dont les Japonais font leur laque. Notre propos n’est pas de conter la suite de ses longues aventures mais de venir sur un épisode qui a prêté à de vives critiques sur le sérieux de notre aventurier. En route vers le Japon, il fait escale à Formose. Il avait entendu parler d’hommes qui auraient de longues queues comme des bêtes mais sans trop y croire.

 

 

Il y rencontre pourtant un homme muni d’une queue longue d’un pied et couverte de poils roux. Les hommes à queue font partie de vieilles légendes tant en Afrique qu’en Asie. Le sujet a intéressé le grand Buffon qui voit dans la description de Struys, sans la nier, une possible exagération (10). S’agit-il d’un mensonge comme l’affirme M.S ? Est-ce le fruit de sa crédulité ? Il ne le semble pas. Des excroissances de la région du sacrum et du coccyx, « pseudo-queues » ont été médicalement constatées à diverses reprises. Ce ne sont que des anomalies. N’entrons pas dans un sujet médical qui nous dépasse. C’est probablement ce qu’a constaté Struys. A-t-il exagéré ? C’est possible. A-t-il menti ? Certes non d’autant qu’il n’a pas émis de généralisation intempestive sur l’existence d’une race formosane d’hommes à queue. Décrire un « homme à queue », caprice de la nature que l’on a rencontré n’est pas imaginer l’existence d’une population d’ « hommes à queue ». Pendant des siècles, les jumeaux dits « siamois » ont été considérés comme des monstres de la nature.

Inde: un garçon opéré pour se faire retirer une "queue" de 18 cm dans le dos

C'est l'appendice du genre le plus long que des chirurgiens ont retiré à ce jour. Certains des compatriotes voyaient dans cette excroissance un indice de la réincarnation du dieu Hanouman, le dieu-singe.Arshid, 13 ans, est vénéré dans son pays, l'Inde. Certains de ses compatriotes hindous voient en lui la réincarnation du dieu-singe, Hanouman. Signe particulier: l'adolescent est né avec une excroissance ressemblant à une queue d'animal dans le dos. L'appendice mesure 18 centimètres soit le plus long répertorié à ce jour. Le précédent record s'établissait à 15 centimètres rapporte le journal britannique The Mirror le 6 octobre 2016

Après un séjour au Japon dont Struys nous fait une longue description, et les affaires faites, le navire retourne à Batavia d’où il emprunte un navire pour le Siam où doit retourner Jan Van Muijden. Il n’y reste que 8 jours et repart pour la Hollande où il débarque le 1er septembre 1651 après près de quatre ans d’absence. La suite de ses voyages le conduira une dernière fois en « Moscovie » où il aurait joué un rôle important dans la réorganisation de la marine du Tzar. Ce n’est pas notre propos mais explique qu’en sus des traductions en Anglais et en Allemand l’ouvrage fut traduit et édité en Russe en 1877 et 1935.

 

Cette narration peut comporter des erreurs de détail, des erreurs de transcription des noms propres fantaisistes comme le souligne M.S à plaisir mais elles sont permanentes dans tous les textes de cette époque, des exagérations aussi, cela n’enlève rien à sa lecture qui est plaisante sinon prenante même s’il faut savoir le lire « au second degré » et surtout à l’incontestable impact qu’il eut dans les milieux « éclairés » de l’époque.

 

Il est un dernier point enfin sur lequel M.S. nous paraît chercher véritablement à Struys une autre « querelle d’Allemand » : Il a agrémenté avons-nous vu les différentes versions françaises  de deux gravures représentant la répression royale dont il nous dit qu’elles sont de son crayon ? Il nous dote également d’une gravure représentant la ville d’Ayuthaya en perspective cavalière.

 

 

Elle serait selon M.S « apparemment tirée d'une célèbre peinture hollandaise anonyme de la ville située au Rijksmuseum, Amsterdam, datée de 1650, en partie imaginative, et à laquelle ont été ajoutés dans cette édition une quantité de voiliers et quelques palmiers ». Vrai ou faux ? La seule reproduction de la ville se trouvant dans ce célèbre musée à laquelle nous avons eu accès via Internet est datée de 1665, elle n’est pas anonyme ni imaginative et a été commandée au peintre Johannes Vingboons sur commande de la Compagnie dont il était le cartographe et le peintre officiel. C’est de toute évidence celle dont parle M.S. Les deux représentations sont effectivement ressemblantes.

 

 

 

Laquelle a inspiré l’autre, celle de Struys colorée par le peintre ou celle du peintre gravée en noir et blanc ? Struys a-t-il inspira le peintre ?  Qui a fait l’œuf, qui a fait la poule ? Est-ce Johannes Vingboons que Struys a évidemment dû rencontrer qui est l’auteur des gravures de son ouvrage et du tableau d’Amsterdam ? C’est probable. Mais il est tout de même une constatation étonnante : nous bénéficions de plusieurs représentations de la ville d’Ayuthaya à cette époque, que ce soit en plan ou en perspective cavalière qui ne sont pas « imaginatives ». Nous connaissons, le plan de La Loubère

 

 

ou celui de l’Allemand Engelbert Kaempfer levé lors de son périple de 1690,

 

 

... et la Bibliothèque nationale numérise 8 cartes d’Ayuthaya de cette époque et toutes se ressemblent sans être imaginatives. La belle affaire ! Faut-il en déduire comme semble le faire M.S que tous se sont copiés entre eux ou plus simplement qu’ils ont reproduit ce qu’ils voyaient c’est-à-dire le même panorama ?

Struys fut-il le précurseur de Robinson Crusoé ?

 

Nous avons rencontré Robinson Crusoé lors de son passage au Siam oú il trafiquait l’opium (12). L’épisode des 28 années passées sur l’île déserte ne représente guère que le tiers des aventures qui le conduisirent  brièvement au Siam, en Chine, au Japon, en Russie, à Madagascar avant de retrouver son York natal. L’ouvrage de De Foé date de 1719 mais les voyages de son héros débutent à la même époque que ceux de Struys, en 1651. Comme lui, d’une famille d’austères protestants « juste au-dessus du médiocre », adolescent, il rêve de voyages sur mer pour échapper à la lourde tutelle de son père et prend la fuite pour s’embarquer.

 

 

Il y a de singulières similitudes au début puis au cours du périple. Ne citons que le passage de Crusoé à Madagascar où l’équipage de son navire – comme celui de Struys – viole quelques malheureuses sauvageonnes (5).  Est-ce à dire que De Foé s’est inspiré de Struys ?  Nous savons à tout le moins qu’il avait réuni une bibliothèque où les éditions de récits de navigateurs et de voyageurs ne manquaient pas parmi lesquelles figuraient des traductions d'ouvrages français ou hollandais. Nous n’en avons malheureusement pas trouvé l’inventaire, l’ouvrage de Struys devait s’y trouver, il était difficile de ne pas faire le rapprochement (13).

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles 81 « Les Hollandais et les Anglais au Siam au XVIIe siècle » et 82 « La première ambassade siamoise en Hollande en 1608 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-82-la-1ere-ambassade-siamoise-en-hollande-en-1608-117989604.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-81-les-hollandais-et-les-anglais-au-siam-au-xviie-siecle-117708175.html

 

(2) Voir notre article 72 « Les huit rois du début du XVIIème (1605-1656), (suite et fin) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-72-les-huit-rois-du-debut-du-xvii-eme-siecle-1605-1656-suite-et-fin-115599736.html

 

(3) Larousse : (3) « Voyageur hollandais dont le vrai nom était Jan Janszoon Strauss, mort dans le Ditmarsch en 1694. Parti de Hollande en 1467, il alla successivement en Italie, au Japon, à Formose, et revint en Hollande le 1er septembre 1651, se rendit à nouveau en Italie, parcourut les îles et les côtes de l’archipel et revint une seconde fois à Amsterdam en 1657. Le 1er septembre 1668, il s’embarque à nouveau pour Riga, traversa toute la Russie et fut fait prisonnier dans le Daghestan. Après avoir recouvré sa liberté, il fit encore plusieurs voyages, revint en Hollande en 1673 et quelques temps après se retira dans le Ditmarsch, pays danois au nord de Hambourg. Il avait publié en 1677 les mémoires de sa vie en hollandais. (Gedenkwürdige Reizen door ltalien Griekenland, Livland, Moscovien Tartary, Medien, Persien, Turkien, Japan en Oost-Indien, door Jans. Struys. Amsterdam). Ils furent traduits l’année suivante en allemand et en français par Glanius sous ce titre « les voyages de Jean Struys en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes et en plusieurs  autres pays étrangers traduit du flamand … »

Voir aussi (en flamand) https://nl.wikipedia.org/wiki/Jan_Janszoon_Struys

 

(4) Jan Struys, The Perillous and most Unhappy Voyages of John Struys, translated by John Morrison, London 1683 in Journal de la Siam Society, 2006, volume 94.

 

5) A peine passé l’île de Texel, au large d’Amsterdam,  

 

 

il faut faire retour, les vaisseaux étant mal lestés. Nouveau départ le 4 janvier 1648 dans les glaces. Il faut s’arrêter à Dunkerque, ville alors anglaise, le 10. Des tempêtes immobilisent les deux navires jusqu’au 24 sur l’ile de Wight puis encore sur l’île de Portland, des îles anglo-normandes. Le 6 février, les navires peuvent appareiller pour arriver le 10 à Gibraltar. Il faut encore 15 jours pour atteindre Gênes. Le 29 la cargaison est vendue, l’équipage licencié et les navires vendus à la république.

 

 

Struys s’engage sur l’un d’entre eux avec un commandement et un équipage essentiellement génois. Le bateau une fois équipé et armé, il part le 12 avril pour Velez-Malga où l’équipage se voir accorder deux jours de repos et atteint Malaga le 24 mai. Le navire y charge du vin et part le 29 mai pour le Cap vert. Seuls les officiers savent où le navire doit ensuite se rendre. Le navire arrive à l’ile de Bonnevenue (Bonavista) en juin 1648, l’une des iles du cap vert. Ils font le tour des iles.

 

 

Il repart le 12 août, arrive deux jours plus tard en vue de Sierra Leone et le 13 octobre 1648 à Madagascar où ils y restent 5 mois.

 

 

Le navire quitte l’île le 16 mars et arrivée le 12 juin à Sumatra. De là il part le 28 en direction d’Indrapura, ancienne capitale du Champa puis vers les îles de la Sonde. Ils sont alors arraisonnés par une flottille de 14 navires de la Compagnie des Indes hollandaise qui s’emparent de la cargaison et conduisent l’équipage de force à Batavia.

 

 

Les quelques hollandais de l’équipage sont mis à part, rapidement relâchés après que le salaire que leur devait la république de Gênes leur eut été scrupuleusement payé. On leur propose de s’engager au service de la Compagnie ce que fait Struys. Le 15 janvier 1650 son navire part pour le Siam. Nous ne savons pas à quelle date il y parvient. Nous vous épargnons évidemment les incidents qui émaillent ce parcours, rencontre avec des pirates barbaresques, incidents créés par les marins italiens qui ont tendant à se soulager en violant à l’occasion tout ce qu’ils trouvent, attaque par des sauvages, etc… Chacun des pays traversé fait l’objet d’une méticuleuse et colorée description du mode de vie, des coutumes  et de la physique des régions traversées.

(6) La description du voyage fait l’objet des deux premiers chapitres. La « description exacte » du Siam débute chapitre III et se continue au chapitre IV qui contient quelques lignes sur l’histoire du pays. Le chapitre V est consacré aux revenus et aux mœurs des sujets et des moines sur lesquels, il n’est guère charitable (le père de Bourges à leur sujet cite L'Écclesiaste :  melior est pugillus cum requie quam plena utraque manus cum labore et adflictione animi - Mieux vaut une main pleine avec repos, que les deux mains pleines avec travail et trouble de l’esprit).  Le chapitre suivant s’intéresse aux bâtiments, encore aux mœurs des habitants et au sort des étrangers. Les chapitre VII, VIII et IX à la triste anecdote dont nous parlons. Le suivant est consacré à son voyage à Formose et au Japon et le dernier XI ne fait qu’une brève allusion à une escale au Siam avant son retour en Hollande.

 

(7) Voir notre article A 260 « L’ARCHITECTURE SIAMOISE À L’ÉPOQUE D’AYUTHAYA ».

 

(8) Avant lui, Van Vliet l’avait été entre 1636 et 1641 et avant encore Joost Schooten de 1633 à1636.

 

(9) « Dans les affaires criminelles, lorsque les délits ne sont pas bien prouvés, ils ont diverses manières d'en rechercher la vérité ; quelquefois on oblige le dénonciateur à se plonger dans l'eau et y demeurer quelque temps, on oblige les autres à marcher les pieds nus sur des charbons ardents, à se laver les mains dans de l'huile bouillante, ou à manger du riz charmé. L'on plante dans l'eau deux perches, les deux parties se plongent dedans, et celui qui demeure plus longtemps entre ces deux perches gagne son procès. Lorsqu'on les fait marcher sur des charbons ardents, un homme leur presse sur les épaules, afin qu'ils appuient davantage en marchant ; s'ils en sortent sans se brûler, on tient leur innocence bien prouvée. Pour le riz charmé (empoisonné), ce sont les docteurs de leur loi qui le préparent et qui le leur donnent, celui qui le peut avaler est déclaré innocent, et ses amis le ramènent comme victorieux et en triomphe chez lui, et l'on punit sévèrement son dénonciateur ; cette dernière preuve est la plus ordinaire de toutes ».

 

 

(10) « Chefs-d’œuvre littéraires de Buffon » avec une introduction par M. Flourens, 1864.

 

(11) Pour autant qu’il soit possible de faire un inventaire exhaustif des multiples éditions de l’ouvrage qui caractérisent son immense succès, nous avons relevé deux éditions premières en néerlandais en 1676 et 1677 suivies d’autres en 1686, 1705, 1718, 1720, 1742,  1746, 1760, un « abrégé rapide » en 1798 et une abrégée en 1974.

 

 

Il y eut au moins trois traductions en allemand en 1678, 1679 et 1832. Il y a eu au moins douze traductions en français. Les éditions françaises et anglaises sont traduites du flamand par W. Glanius. Nous ne savons pas grand-chose sur lui, peut-être le pseudonyme d’un ressortissant anglais qui avait une bonne maîtrise du français et du néerlandais et qui avait traduit plusieurs récits de voyage néerlandais en anglais et en français. Il y eut au moins trois éditions en anglais, 1682, 1683 et 1684 et deux en Russe suscitées, 1877 et 1935.

 

Nous inclinons à inclure dans les éditions françaises le récit que fait François-Henri Turpin des massacres consécutifs à la mort de la fille du roi et qui sont, au mot près la reproduction du récit de Struys. D’autres descriptions qu’il fait des cruautés de ce monarque proviennent directement de celles de Joost Schooten (9). François-Henri Turpin dans son « Histoire civile et naturelle du royaume de Siam » publiée en 1771 prétend qu’il a été écrit « sur des manuscrits qui lui ont été communiqués par M. l’évêque de Tabraca, vicaire apostolique du Siam et autres missionnaires de ce royaume ». Il s’agit de Monseigneur  Pierre Brigot dont le site des Missions étrangères nous dit : « Venu en France en 1769 ou 1770, il y apporta un manuscrit que Turpin publia sous le titre : Histoire civile et naturelle, etc., mais avec des changements contre lesquels l’évêque s’éleva » :

 

https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-necrologiques/brigot-1713-1791

 

Est-il l’initiateur du « copier-coller » ?

 

 

A l’inverse, dans le 52e volume (qui en compte 125) de sa monumentale « Histoire universelle depuis le commencement du monde jusqu’à présent » publié en 1783  (XII de la partie historique) et consacré à l’histoire du Siam, Georges Psalmanazar donne une relation similaire du massacre mais en citant honnêtement et explicitement Struys !

 

 

(12) Voir notre article A 210  « ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/02/a-210-robinson-crusoe-trafiquant-d-opium-au-siam.html

 

(13) Voir l’article de Jean Richard « Robinson Crusoé, voyageur imaginaire, témoin de la pénétration du christianisme en Chine et en Haute-Asie au début du dix-huitième siècle »  In: Revue de l'histoire des religions, tome 187, n°1, 1975. pp. 71-83;

 

 

 

Partager cet article
Repost0
8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 22:05

 

 

 

L’épopée des Français au Siam lors des deux ambassades de 1685 et 1687 a donné lieu à une (sur)abondante littérature, historique, érudite ou romanesque, cette dernière pas toujours de meilleur aloi (1). Les participants ont écrit leurs mémoires ou leurs souvenirs souvent des années plus tard, sans forcément les destiner à la postérité, tels l’abbé de Choisy ou le Chevalier de Forbin. Les mémorialistes de l’époque ont tendant à glorifier leur intervention, tel le chevalier de Chaumont qui écrit en 1686 (2). D’autres sont intéressants mais sont souvent témoignage de leur auto satisfaction et monuments de flagornerie, tel le père Tachard (3).

 

 

Nous avons, ne l’oublions pas, le chevalier de La Loubère que nous citons souvent, envoyé de la seconde ambassade qui donne sans forfanteries inutiles une remarquable description du royaume à l’époque de sa visite (4). Et puis il y a les oubliés qui ne furent pas forcément les plus obscurs. Nous devons à Michael Smithies, infatigable historien, d’avoir fait revivre l’un d’entre eux, le chevalier de Fretteville (ou Fréteville) à l’occasion de deux articles, le premier de 2000 intitulé (nous traduisons) « Les bijoux de Madame Constance » et le second de 2013 intitulé « Le Chevalier de Fretteville (vers 1665-1688), un innocent au Siam » (5). Ces deux articles sont fondés en partie sur des documents inexploités à ce jour.

 

 

Le premier article vise un compte rendu anonyme de la révolution de 1688 au Siam, manuscrit à la Bibliothèque Nationale à Paris (6). D’après Smithies, il est peut-être de la main de l’ingénieur Vollant des Verquains et son contenu est étrangement similaire à son ouvrage imprimé, œuvre d’un spectateur direct et non intéressé des événements de 1688 (7). Il est d’ailleurs possible, nous dit Smithies, que ce manuscrit soit sinon la reproduction du moins à la base d’une publication en série dans les numéros du « Cabinet Historique » de 1861. Ils ont l’avantage d’être écrit en français de France et rejoignent très largement l’article de Smithies (8). Cette longue série ne nous semble pas avoir été jusqu’à présent exploitée par quiconque ?

 

Le second article fait référence également à des documents anonymes ni publiés ni numérisés aux Archives nationales ou de la Bibliothèque nationale (9). Il utilise aussi un manuscrit du père Tachard qui n’a pas non plus été ni numérisé ni publié et c’est dommage (10).

 

 

Des bijoux, un innocent ? S’agit-il d’un innocent qui n’a pas volé les bijoux ? En quelque sorte. Mais qui était le chevalier de Fretteville et quel était ce trésor ?

 

 

Qui était le chevalier de Fretteville ?

 

Smithies va trop vite en besogne en nous disant « Malheureusement nous ne savons rien de la famille de  Fretteville, sauf que son père avait recommandé son fils à Céberet, directeur de la Compagnie des Indes Orientales et marié à une parente de Madame de Maintenon » (11). Sa famille normande nous est parfaitement connue. Nous sommes dans la bonne mais fraiche noblesse, proche à la fois du trône et de l’autel, ennoblie par charges – échevins de Rouen -  à la fin du XVIe siècle et devenue Hallé de Fretteville.

 

 

 

Proche du trône ?

 

Son oncle, frère aîné de son père, Guillaume, est gentilhomme de la chambre du roi. Son père, Barthélémy, est sous-lieutenant de la grande vénerie (12). Lui-même commence sa carrière comme page de la maison du Roi

 

 

... sous la direction successive du duc de Gesvres

 

 

et du duc de Saint Aignan, tous deux premiers gentilshommes de la chambre.

 

 

Sa mère, Marie-Charlotte Cureau est la fille de Marin Cureau dit « de la Chambre », auteur d’ouvrages de physique et de philosophie, médecin ordinaire du roi qu’il aurait intéressé par la lecture de ses ouvrages.

 

 

Que ce soit pour la chasse, passion des Bourbons (son père) ou la chambre du roi (son oncle et lui), ces fonctions entrainent un contact quotidien avec le Monarque dont tous les mémorialistes disent qu’il n’aimait pas les têtes nouvelles (13).

 

 

A quel âge est-il entré dans la maison du roi ? Probablement fort jeune ? Smithies le fait naître « aux environs » de 1665. C’est une approximation qui le rajeunit : Ses parents se sont mariés le 10 octobre 1657. Il avait un frère aîné, François, chanoine à Nantes, que l’on peut supposer né un an après le mariage de ses parents, et lui-même, le second – Louis-Armand Hallé de Fretteville -  dont nous pouvons situer la naissance un an plus tard à la fin de l’année 1659 (14).

 

Il est après sa sortie du corps des pages intégré dans le corps des gardes de la marine, gentilshommes choisis pour être élèves officiers de marine.

 

 

Comment ce jeune marin fut-il attaché à l’ambassade de 1685 alors qu’il avait environ 25 ans ? Décrivant la composition de la première ambassade, la presse de l’époque (15), directement informée par la cour, nous dit « … Mr de Fretteville, Garde de la Marine. Ce dernier, qui a été page de la Chambre du Roi, a mérité cet avantage, tant par les services de Mr de Fretteville son père, que par l'assiduité et la sagesse avec laquelle avec laquelle il a lui-même servi Sa Majesté  pendant les années d'exercice de Mr le duc de Gesvres et de Mr le duc de Saint Aignan, auquel il a l'honneur d'appartenir. Depuis sa sortie de page, il s'est trouvé à toutes les occasions de guerre qu’il y a eu sur la Méditerranée ». Quelles étaient les occasions de guerre navale sur la Méditerranée à cette époque ? Il n’en a aucune autre que la chasse perpétuelle aux barbaresques à laquelle se livra le chevalier de Forbin qui, né en 1656, était presque son contemporain. Nous n’en savons malheureusement pas plus.

 

 

Son autre frère cadet, Guillaume, entama lui aussi une carrière militaire sur laquelle nous savons peu de choses sinon qu’il aurait été fait chevalier de Saint-Louis et qu’il mourut en 1728 comme brigadier d’infanterie. Jean, le plus jeune, entra également au service où il entama une carrière prestigieuse dans l’infanterie qui le mit en rapports directs avec le roi dans toutes ses campagnes (16).

 

 

Ce voyage de notre jeune marin est en quelque sorte un apprentissage de la mer comme l’écrit Chaumont (17). En 1687, Fretteville est devenu officier-lieutenant de vaisseau.

 

 

Proche de l’autel ?

 

En dehors de sa piété - il aurait manifesté l’intention de se réfugier dans un monastère une fois retourné en France - il est des signes qui ne trompent guère : l’aîné de la famille, François est ordonné prêtre et devint chanoine d’abord à Nantes. Il fera plus tard acte d’allégeance officielle parmi d’autres théologiens à la bulle Unigenitus du Pape Clément IX contre le Jansénisme en 1718 comme membre du chapitre de l’église collégiale de Saint-Honoré à Paris.  

 

 

C’étaient en principe les cadets qui revêtaient la soutane. Pour que le chef de famille accepte que ce soit l’aîné qui entre en religion, il lui fallait une grande piété jointe à une solide vocation pour le fils. Une jeune sœur, Marie-Hyacinthe prit le voile dans la très élitiste abbaye royale de Chelles (18).

 

 

Le premier voyage

 

Il est complétement oublié des mémorialistes en dehors de Chaumont qui signale, avons-nous vu, sa présence et de l’abbé de Choisy qui signale aussi simplement sa présence à bord de la frégate L’Oiseau au 3 mars 1685 (19).

 

 

En dehors de ces références, aucun texte ne parle de lui dans les relations des activités de l'ambassade de 1685. Ni Forbin ni le père Tachard (qui aurait dû être admiratif devant sa piété) ne le mentionnent alors qu’il a dû prendre part à toutes les cérémonies, formelles comme la présentation à Ayutthaya de la lettre de Louis XIV au roi Narai le 18 octobre 1685

 

 

... ou informelles comme les divertissements destinés aux ambassadeurs, chasse aux éléphants ou dîners chinois.

 

 

La première ambassade quitta le Siam sur L’Oiseau le 22 décembre 1685 emportant le père Tachard, Fretteville et les trois ambassadeurs siamois.  Elle débarque à Brest le 18 juin 1686.

 

 

Nous ignorons ce que furent les occupations de notre marin jusqu’au départ de la seconde ambassade le 1er mars 1687 à laquelle il appartient. Il prit en tous cas du galon et repart sur L’Oiseau dont il est lieutenant. Ce poste est probablement prestigieux puisque c’est le navire qui transporte les deux ambassadeurs, La Loubère et Cerberet parmi les cinq navires de guerre transportant environ 1300 personnes.

 

 

Le second voyage et l’affaire des joyaux de Madame Constance

 

Notre propos n’est pas d’écrire ou de réécrire l’histoire de ce qu’il est convenu d’appeler « la révolution » de 1688 et qui n’était en réalité qu’un coup de force de l’ambitieux Petracha (20). De quoi s’agissait-il ? Phaulkon, « Monsieur Constance » pour les Français, durant sa brève période au pouvoir de 1683 à 1688, le temps de passer du Capitole à la Roche Tarpéienne, avait amassé une fortune personnelle considérable dont une partie était placée dans des bijoux appartenant nominalement à son épouse, Maria Guyomar de Pinha.

 

 

Il y avait là de quoi susciter les cupidités, celle de Petracha au premier chef, celle aussi des pères jésuites dont on dit volontiers qu’elle est légendaire

 

 

... et celle aussi des officiers français qui espéraient probablement tous revenir en France fortune faite. C’est un invraisemblable imbroglio que l’on peut au moins partiellement dénouer au vu des recherches de Smithies sur les manuscrits encore inédits et les éléments que nous connaissons déjà, Vollant des Verquains en particulier. Que savons-nous de précis ?

 

 

Avant d’être arrêté puis torturée, Madame Constance comme l’appelaient les Français avait fait trois paquets de ses bijoux qu’elle souhaitait utiliser pour financer sa fuite en France en compagnie de ses enfants : « Depuis le temps que M. Constance fut arrêté, sa femme, prévoyant les malheurs qui allaient accabler sa maison, songea de bonne heure à sauver quelques débris du naufrage. Elle crut que mettant à couvert pour environ trente mille écus de pierreries qu'elle avait, ce serait une ressource pour elle dans le besoin ; et se flattant que cela serait en assurance entre les mains des Français, elle en fit trois paquets, qu'elle enveloppa elle-même, et les ferma de son cachet » écrit Vollant des Verquains.

 

Elle en remit deux au supérieur des jésuites, le père Le Royer et le troisième au lieutenant de Fretteville. Le père Le Royer ne tenant pas à conserver ce précieux mais bien dangereux dépôt le remit à Beauchamp, commandant en second les troupes sous les ordres de Desfarges afin de les faire retourner à Mme Constance par l'intermédiaire du père Comilh. Selon Beauchamp, Desfarges dont la cupidité était légendaire fut informé de cette commission. Il aurait demandé que ces deux paquets ne soient pas restitués tant qu’il n’aurait pas récupéré une somme de 400 pistoles c’est-à-dire 4000 livres qu’il aurait prêté à Phaulkon ce qui est proprement invraisemblable (21).

 

 

Il aurait fait remettre les deux paquets à Phaulkon par l'intermédiaire de Véret tout aussi cupide que lui. La commission a-t-elle été faite ? Selon Beauchamp, il y avait effectivement de quoi faire tourner bien des têtes aussi bien siamoises que françaises : « quatre colliers, un chapelet, deux paires de bracelets et des pendants d'oreille de perles, quatre douzaines d'anneaux d'or de plusieurs façons, une très grosse et parfaitement belle émeraude, des agrafes, de petits rubis, quatre bagues de petits diamants, neuf ou dix chaînes d'or, onze lingots d'or pesant plus de trois marcs chacun, huit coupans d'or de dix écus pièce, une douzaine de boutons, demi-douzaine d'aiguilles de tête, et douze ducats d'or ».

 

 

Madame Constance pour sa part évaluait l’ensemble entre 25 et 30.000 écus. Nous avons repris le calcul donné par Smithies et arrivons, mutatis mutandis aux mêmes conclusions, la somme était énorme (22). Vollant des Verquains laisse à penser sans oser l’écrire formellement que les paquets restitués avaient subi de fortes ponctions. Nous ne savons non plus ce qu’il advint du paquet confié à Fretteville. Il fut arrêté à Louvo (Lopburi) lors de l'arrestation de Phaulkon, fouillé et sans aucun doute dépouillé d'une partie des trésors. Beauchamp donne sa propre version selon laquelle Saint-Vandrille et Desfarges prétendirent avoir sauvé les diamants que Madame Constance avait remis à Fretteville, que Desfarges les avait, qu'ils le priaient de recevoir leur part, puisqu'ayant tout perdu et ayant aidé à les sauver, il était bien juste qu'ils en profitassent. Devant le refus de Beauchamp indigné de voir des officiers français profiter du malheur de Madame Constance, Desfarges se ravisa en disant qu’il était infâme  de vouloir partager le bien d'une femme qui avait tout perdu. Il fit alors appeler le chevalier son fils en lui ordonnant de remettre  les diamants (ou ce qu’il en restait ?) entre les mains de Fretteville puisque c'était à lui que Mme Constance les avait confiés et à Fretteville de les lui rendre aussitôt qu'il le pourrait. Les protestations vertueuses des uns et des autres ou leur silence (Desfarges) sont suaves. La relation manuscrite de Saint-Vandrille (conservée aux Archives Nationales de Paris) ne parle pas de ce trésor. Desfarges est tout aussi discret. Pour Beauchamp après la signature du traité de capitulation,  Fretteville pu aller voir Madame Constance et lui remettre ce qu'il lui avait pu sauver. Deux jours plus tard, alors qu'il quittait l'un des vaisseaux où tous les officiers allaient et venaient en visite, tandis qu'il était sur la planche, le vaisseau se déplaça avec la marée, la planche tomba dans l'eau avec lui, disparition d’un témoin de leurs probables turpitudes ce qui fut évidemment une bénédiction pour Beauchamp et Desfarges. Son témoignage aurait pu leur valoir la corde.

 

 

Il ne faut pas s’étonner qu’un marin de cette époque ne sache pas nager (23).

 

Pour Smithie, l’hypothèse la plus probable est celle d’une altercation à bord à la suite de laquelle Beauchamps et (ou) Desfarges auraient poussé Fretteville à l’eau en sachant qu’il ne savait pas nager, avant de quitter le pays au plus vite en abandonnant honteusement Madame Constance à son triste sort. Desfarges mourut en mer sur le chemin du retour et n’emporta pas le fruit de ses turpitudes en enfer.

 

 

Le navire fut capturé par les Hollandais, de nouveau en guerre avec la France, qui considérèrent non sans raison que les joyaux en possession des survivants étaient butin de guerre.

 

Ce chevalier de Fretteville était peut-être le seul officier honnête au milieu de cette brochette crapuleuse, Desfarges, Beauchamp, Saint-Vandrille et Véret.

 

 

Nous faisons bénéficier les jésuites du bénéfice du doute.

 

 

Fretteville est mentionné comme suit dans le livre d’or des marins français morts à l’ennemi « Hallé de Fretteville, lieutenant de vaisseau, noyé à Bangkok, le 3 octobre 1688. Cet officier commandait les troupes envoyées au Siam » (24). Il n’avait pas trente ans.

 

 

Il en est de même de celui de Madame Claire-Keefe-Fox, plus synthétique mais remarquablement documenté :

A 190. « Constantin Phauklon in « le ministre des moussons » de Madame Claire Keffi-Fox »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a190-constantin-phaulcon-in-le-ministre-des-moussons-de-madame-claire-keefe-fox.html

 

 

Citons le roman de Sportés pour être complet. Il tourne autour des souvenirs d’un marin qui se gausse à longueur de pages de la maladie dont souffrait le Roi, une fistule anale. Si la France entière sut que le roi était souffrant, il fallut attendre la publication des mémoires de Saint-Simon en 1781, un siècle plus tard, pour savoir ce dont il souffrait. Ce fut l’un des secrets les mieux gardés sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV. Sa description de la vie quotidienne des marins sur les vaisseaux de S.M. Louis XIV démontre à suffisance qu’il n’a pas effectué beaucoup de recherches à ce sujet.  

 

 

(2) Alexandre de Chaumont : « Relation de l'ambassade de Mr. le Chevalier de Chaumont à la Cour du Roy de Siam, avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage » dont la première édition est de 1686.

 

 

 

(3) Nous lui devons un « Premier voyage de Siam des pères jésuites » en 1686 et un « second voyage du père Tachard et des jésuites envoyés par le roi au royaume de Siam » en 1689. Pour s’attirer par exemple les bonnes grâces du « Barcalon », le « petit grec » Phaulkon, il en fait le descendant d’une très noble famille vénitienne installée sur l’île de Céphalonie alors qu’il était incontestablement issu d’un gargotier de cette île ce dont d’ailleurs se gaussait le chevalier de Forbin.

 

 

(4) « Du royaume de Siam » publié en deux volumes en 1691.

 

 

 

(5) « Madame Constance's Jewels » in Journal de la Siam society, volume 88 de 2000 et « The Chevalier de Fretteville (c.1665-1688), an Innocent in Siam » in Journal de la Siam society, volume 101 de 2013.

 

(6) BN, Fr.6106 non numérisé à ce jour.

 

(7) « Histoire de la révolution de Siam arrivé en l’année 1688 » publié sans nom d’auteur en 1691. Le manuscrit nous dit Smithies est « écrit d'une main régulière, et bien espacé, le contenu ressemble beaucoup au texte publié de Vollant des Verquains, bien qu'il soit beaucoup plus concis et ne soit pas livré à des réflexions philosophiques ».

 

(8) L’auteur anonyme de l’article écrit « le récit que nous avons trouvé, et que nous allons publier, émane d'un des officiers français venu à Siam en 1687, à la suite de Desfarges; peut-être est-il  lieutenant même de celui-ci. Il est adressé comme compte rendu des événements au ministre de Louis XIV. C’est un mémoire justificatif qui .paraît empreint d'un grand caractère de véracité : il peint les embarras de la situation faite à la garnison de Bangkok et rectifie bien des erreurs et bien des préjugés…. »

 

(9) « Relation de ce qui s’est passé à Louvo, royaume de Siam, avec un abrégé de ce qui s’est passé à Bangkok pendant le siège en 1688 » (AN Col. C1 24ff. 140r-171v) - « Relation des principales circonstances qui sont arrivées dans la Révolution du Royaume de Siam en l’année 1687 » (BN MS.Fr. 6105 ff. 1r-70r). « Relation succincte du changement surprenant arrivé dans le Royaume de Siam en l’année 1688. A Siam de la ville de Judia le dernier de novembre 1688 ». (AN Col C1 24 ff. 130v-139v)

 

(10) « Voyage du père Tachard à Siam » (mss AN Colonies, C1 24 f.172-211).

 

(11) Claude Céberet du Boullay était de la seconde ambassade avec Simon de La Loubère. Il est l’auteur du  « Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet, Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688 ». Voir l’article de Jean Boisselier « A propos du Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet, Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688, Étude historique et critique par Michel Jacq-Hergoualc'h » In Arts asiatiques, tome 49, 1994. pp. 132-135.

L’alliance de Céberet avec une parente de Madame de Maintenon relève de la prétention des gentillâtres de l’époque à se trouver des alliances ou des ascendances prestigieuses : « Je ne sais quel rang occupait dans le monde la maison où Claude Céberet prit sa femme ; mais il se maria à une « Catherine Pinel »… écrit insidieusement Auguste Jal qui consacre une très longue chronique à sa famille et à lui-même dans son monumental « Dictionnaire critique de biographie et d'histoire » (1867) basé sur des recherches rigoureuses et approfondies aux archives de Paris avant leur destruction en 1871.

 

 

(12) Voir Baron Dunoyer de Noirmont « Histoire de la chasse en France depuis les temps les plus reculés jusqu'à la Révolution », 1867.

 

 

(13) Ces fonctions, pages ou gentilshommes mettaient les intéressés, tous évidemment nobles, en contact permanent avec le roi, jour et nuit. Pour des raisons de stricte économie, Colbert en avait limité le nombre : voir Richard Vivien « La chambre du roi aux XVIIe et XVIIIe siècles : une institution et ses officiers au service quotidien de la majesté » In : Bibliothèque de l'école des chartes, 2012, tome 170, livraison 1.

 

(14) Tous les renseignements sur sa famille proviennent de Aubert de la Chesnaye des Bois « Dictionnaire de la noblesse : contenant les généalogies, l'histoire et la chronologie des familles nobles de France », tome VII de 1774.

 


D’azur à la fasce d’argent, chargée de deux coquilles de sable, et accompagnée de trois étoiles d’or :

 

 

(15) Il s’agit évidemment du Mercure Galant dans son numéro de mars 1685.

 

 

(16) Le duc de Saint-Simon en parle à de nombreuses reprises dans ses mémoires : «  Ancien page de la Dauphine, Jean de Fretteville avait servi très longtemps dans le régiment de Bourbonnaiset combattu à Friedlingue, Kehl, Hochstedt, etc., puis avait été donné au duc de la Feuillade comme aide-major général de l'infanterie (mars 1703), et faisait fonction de major général du corps expéditionnaire, ainsi qu'il le fit ensuite dans le corps du comte de la Motte en Flandre… » (année 1708, volume VI, édition de 1856).

Voir aussi Pinard (ancien archiviste du ministère de la Guerre) « Chronologie historique-militaire, contenant l'histoire de la création de toutes les charges, dignités et grades militaires supérieurs, de toutes les personnes qui les ont possédés », tome VIII de 1778.

 

 

(17) Chaumont écrit  (2) : « Le Roy m'avait fait l'honneur de me donner douze officiers et gardes-marines pour m'accompagner à l'ambassade, qui étaient messieurs ….de Freteville …Je dois rendre justice à tous ces messieurs qu'ils ont été très sages, et ont tout-à-fait répondu au choix que Sa Majesté en avait fait; ils ont bien appris la navigation et les mathématiques …ceux qui ne sont pas officiers sont capables de l'être ».

 

(18) Réservée aux filles de bonne noblesse, les Abbesses étaient toujours sinon des membres du moins des proches de la famille royale :  Voir Abbé Torchet : « Histoire de l’abbaye royale de Notre-Dame-de Chelles » : « Marie-Hyacinthe de Fretteville, dite de Saint-Augustin, vint à Chelles, où elle fit profession, le 18 octobre 1689. C'était une fille de mérite, de capacité et de beaucoup de talents … », 1889.

 

 

(19) « Journal ou suite du voyage de Siam » 1687.

 

 

(20) Voir nos articles à ce sujet :

 

13 « LES RELATIONS FRANCO-THAÏES : LA "REVOLUTION" DE PITRACHA DE 1688 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-13-les-relations-franco-thaies-la-revolution-de-pitracha-de-1688-64176423.html

et

99 « LA FIN DU REGNE DU ROI NARAÏ ET LA "REVOLUTION" DE 1688 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-99-la-fin-du-regne-du-roi-narai-et-la-revolution-de-1688-120200350.html

 

(21) Un officier subalterne, lieutenant, gagnait alors 1000 livres par an et un général 6000. On peut se demander pour quelle raison Desfarges aurait pu disposer d’une telle somme et la prêter à Phaulkon qui avait rang et fonctions de ministre des finances.

 

(22) A cette époque mais cela variait selon les régions en l’absence de système métrique, un écu vaut 3 livres et la livre 538 milligrammes d’or fin. 30.000 écus représentaient donc 30.000 x 3 = 90.000 livres donc encore 90.000 x 538 milligrammes soit encore 0.000538 x 90.000 = 43,4 kilos d’or fin. Au cours de ce jour (juillet 2018) un kilo d’or fin vaut environ 35.000 euros soit x 43,4 kilos = 1.519.000 euros. Ce calcul est purement fictif, une livre de cette époque procurait un pouvoir d’achat très certainement de beaucoup supérieur à son équivalent en euros 2018.

 

(23) « Un vrai marin ne sait pas nager », à quoi bon ?  On n’arrêtait pas une frégate qui file sous toute sa toile en claquant  des doigts. À supposer que quelqu’un ait vu tomber l’infortuné matelot – hypothèse résolument optimiste – il faut encore le temps d’ameuter les équipes de quart, modifier les réglages des voiles pour changer de route et revenir sur au point de chute estimé. Avec un peu de vent, cela tient du miracle si le bateau est capable de faire demi-tour en moins de vingt minutes. À une vitesse de 9 nœuds, le bateau aura couvert 3 milles, plus de cinq kilomètres ! Il faut ajouter l’inexorable travail du froid : Fretteville est né au bord de la Manche et non sur les rives de la Méditerranée comme Forbin où les gamins savent nager avant de savoir marcher. Dans de l’eau à dix degrés, le temps de survie d’un homme ne peut dépasser 10 ou 20 minutes. Savoir nager dans ces conditions ne faisait que prolonger une triste agonie.

 

(24) Maurice Delpeuch « Un Livre d'or de la marine française. Commandants d'escadres, de divisions et de bâtiments de guerre, morts à l'ennemi de 1217 à 1900 », à Paris, 1900.

 

 

Partager cet article
Repost0
25 juillet 2018 3 25 /07 /juillet /2018 22:01

 

Le 17 janvier 2004 les postes royales ont rendu un hommage marqué à l’artiste  Hem Vejakorn  (เหม เวชกร) pour le centenaire de sa naissance en émettant une très belle série de quatre timbres-poste.

 

 

Ils représentent des scènes du très célèbre poème épique dont tous les petits thaïs apprennent des passages, Khun Chang Khun Phaen (ขุนช้างขุนแผน) dans une édition qu’il avait illustrée dans les années 1950,

 

 

sur un texte mis en forme par le prince Prem Purachatra (เปรม บุรฉัตร) (1).  

 

 

Il nous a intéressés de faire sa connaissance car il tient ses talents des hommes de l’art italien aux côtés desquels il a travaillé -et que nous avions rencontrés-, comme essentiellement le grand Carlo Rigoli, peintre très néoclassique. (2) 

 

 

Il est né à Bangkok dans une famille décomposée par le divorce de ses parents et probablement désargentée. À l'âge de 11 ans, il travaille comme arpète chez un oncle architecte qui est chargé de superviser les artistes et architectes italiens employés à la construction de la salle du trône Ananda Samakom (พระที่นั่ง อนันต สมาคม).

 

Il rencontre ainsi l'artiste Carlo Rigoli, l'architecte Mario Tamagno

 

 

et l'ingénieur Emilio Giovanni Gollo.

 

 

Il est fasciné par leur travail, notamment les peintures sur le dôme dans la salle du trône

 

 

Rigoli, qui était l'architecte d'intérieur, l’autorise en effet à y pénétrer pour y porter les seaux de peinture. Il se prend d’affection pour lui, lui apprend les rudiments du dessin et de la peinture et l’invite à venir étudier en Italie, mais l’adolescent ne peut accepter probablement faute de moyens financiers. Nous allons le retrouver dans divers établissements scolaires, notamment le Collège de l’Assomption (Assumption College - มหาวิทยาลัย อัสสัมชัชั) et l'école Debsirin (โรงเรียนเทพศิรินทร์) où il court d’échec scolaire en échec scolaire, probablement en raison d’une absence de soins parentaux.

 

 

Hem Vejakorn toutefois  va poursuivre ses efforts artistiques. Il participe, non plus comme arpète, à la décoration d'un autre temple, le  Wat Rajaoros (วัดราชโอรส).

 

 

Il commence à écrire, apprendre la musique et jouer de l’alto. Il joue aussi de la musique dans les salles de cinéma alors muet (3).

 

 

Par ailleurs, pour assurer son casuel, il travaille pendant un certain temps pour le compte du département d'irrigation royale de la province de Saraburi (สระบุรี) où il conduit les machines à vapeur. Il travaille ensuite dans une imprimerie mais revient à la peinture et aux illustrations qu'il vend à des magazines.

 

 

En 1930 il est choisi pour participer à la rénovation des peintures murales du Wat Phrakaew (วัด พระแก้ว), le temple du Bouddha d'émeraude, pour les célébrations du 150e anniversaire de Bangkok en 1932. Il est chargé de la rénovation d’une partie des peintures représentant une scène du Ramakian.

 

 

Une fois cette tache terminée, avec quelques amis il fonde la maison d'édition Ploenchit (เพลินจิต) qui publie entre 1932 et 1935 une série de romans illustrés à bon marché vendus 10 satangs qui connurent un immense succès et font la joie des amateurs et collectionneurs.

 

 

En 1936, il ouvre sa propre maison d'édition, qui publie Phlaekao (แผลเก่า la vieille cicatrice)

 

 

écrite par Mai Muangderm (ไม้เมืองเดิม) qu’il illustre.

 

 

Le roman connaitra un immense succès et fit l’objet de plusieurs films et séries télévisées. Malgré cela, ses affaires ne sont pas florissantes.

 

Malgré cela, ses affaires ne sont pas florissantes. Il doit faire des piges pour divers quotidiens appartenant à un prince de sang royal, Pithayalongkorn  (พิทยาลงกรณ์) qui écrit sous le pseudonyme de « No Mo So » (น.ม.ส.).

 

 

Nous allons alors le retrouver illustrant une édition de la légende de Sri Thanonchai (ศรีธนญชัย) (4).

 

 

Pendant la seconde guerre mondiale, nécessité faisant loi, notre artiste  travaille pour le gouvernement en dessinant de nombreuses illustrations de propagande nationaliste pour les manuels scolaires.

Ces vignettes ne sont jamais signées. Si celles-ci sont du crayon de Vejakorn, elles n'ajoutent rien à sa gloire

 

 

À la fin de la guerre, il retourne à la pige et écrit une série illustrée d'histoires de fantômes – plus de 100 - dont les thaïs sont friands, qui ont inspiré de nombreux artistes thaïlandais.

 

 

Parmi ses élèves, nous retrouvons Payut Ngaokrachang (ปยุต เงากระจ่าง), probablement le maître de la bande dessinée en Thaïlande auquel il a enseigné son art par correspondance

 

 

ou encore le Thaï anglophone Pattana Chuenmana (5).

 

 

Pour tous il est Khun Kru (คุณ ครุMonsieur le professeur).

 

Il va encore illustrer en 1952 « An Introduction to Phra Aphai Mani », encore un vieux poème épique thaï traduit en anglais par le Prince Prem Purachatra (เปรม บุรฉัตร).

 

 

Son ancien élève, Payut, va être le réalisateur du premier long-métrage de dessin animé en Thaïlande, l'aventure de Sudsakorn (สุดสาคร), fondée sur une légende thaïe transcrite par Sunthorn Phu (สุนทรภู่) que nous avons rencontré (6).

 

 

Nous le retrouverons également illustrer un petit ouvrage écrit en 1906 par le roi Chulalongkorn sur la tribu des Négritos (7)

 

 

ou encore une vie de Bouddha.

 

 

Il a probablement eu des rapports avec la très célèbre école belge de bande dessinée qui a élevé cette discipline au rang d’un art puisqu’à partir de 1956, une revue catholique disparue en 1974, Wiratham hebdomadaire (Wiratham raisapda - วีรธรรม รายสัปดาห์),

 

 

diffusa la traduction de nombreux récits provenant du Journal de Tintin, les aventures de Tintin bien sûr ...

 

 

et du Journal de Spirou (8).

 

 

Peu de temps avant sa mort, survenue à Bangkok-Thonburi le 16 avril 1969, Hem Vejakorn avait été engagé par le roi Bhumibol Adulyadej pour créer des peintures à l'huile destinées à être distribuées comme cadeaux aux visiteurs royaux. Ce fut une consécration. Le roi, lui-même peintre autant que musicien aurait recueilli ses conseils (9). 

 

 

Bien après sa mort, le réalisateur Wisit Sasanatieng (วิศิษฏ์ ศาสนเที่ยง)

 

 

rendit un hommage marqué en 2006 à ses histoires de fantômes dont il dit qu’elles ont lourdement inspiré son film d’horreur Pen Chu Kap Phi (เปนชู้กับผี – littéralement commettre l’adultère avec un  fantôme).

 

 

Sa production est estimée à plus de 50.000 œuvres d'art, des dessins à la plume et au crayon, des aquarelles, des affiches et des peintures à l'huile. Il a décrit la vie rurale, l'histoire de son pays et les figures de la littérature classique thaïe que nous retrouvons dans les timbres-poste de 2004 qui nous ont permis de le découvrir.

 

 

L’œuvre a fait l’objet de multiples éditions en thaï et d’une traduction anglaise de Chris Baker en 2010. Une traduction très abrégée (elle fait 159 pages alors que celle de Baker en fait plus de 1000 et la version d’origine beaucoup plus) de Madame J. Kasem Sibunruang

 

 

... a été publiée en français en 1960 « La femme, le héros et le vilain. Poème populaire thai : Khun Chang, Khun Phen

 

 

(2) Voir nos articles

A 245 – « LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

A 244 – « LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI »

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-243-les-architectes-et-les-ingenieurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

 

(3) Dans une biographie de Hem publiée en 1992 « เหม เวชกร จิตรกรมือเทวดา ; และหลวงสารานุประพันธ์ ราชาเรื่องลึกลับ ผู้ประพันธ์เพลงชาติไทย » l’auteur nous apprend qu’il aurait été le responsable de l’hymne national, paroles et musique, utilisé après le coup d’état de 1932, qui n’a rien à voir avec celui que nous entendons tous les jours. Nous n’avons pu vérifier.

 

 

(4) Il s’agit encore d’une vieille légende issue du folklore thaï qui a fait l’objet de nombreuses éditions en langue thaïe. Sri Thanonchai est un personnage atypique de l’époque d’Ayutthaya.

 

 

(5)  Voir par  Pattana Chuenmana « After Hem Vejakorn » 2016.

 

(6) Voir notre article A 119 « SUNTHORN PHU (1786-1855). L'UN DES PLUS GRANDS POETES THAÏLANDAIS ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a118-sunthorn-phu-1786-1855-l-un-des-plus-grands-poetes-thailandais-118861232.html

(7) « บทละครเรื่องเงาะป่า » - histoire des Négritos. Voir notre article  INSOLITE 9 – « LES NÉGRITOS DE THAÏLANDE, DERNIERS REPRÉSENTANTS DES HOMMES DU PALÉOLITHIQUE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-9-les-negritos-de-thailande-derniers-representants-des-hommes-du-paleolithique.html

 

 

(8)  Le style réaliste de Hem Vejakorn évoque parfois celui du dessinateur belge Jijé  (alias Joseph Gillain) créateur du personnage de Jerry Spring ou celui de Jean-Michel Charlier, créateur de Buck Danny , rapports soulignés sur Radio grandpapier

http://radio.grandpapier.org/No12-Petite-histoire-de-la-Bande-Dessinee-independante-thailandaise-partie-1

 

 

(9) Voir l’article de  Phatarawadee Phataranawik « King Bhumibol : The Supreme Artist » dans  The Nation  du 20 octobre 2016.

 

(10) Il n’a pas eu d’enfants de son épouse Chaemchuen  Khomkham (แช่มชื่น คมขำ)

 

 

Partager cet article
Repost0
31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 22:14
A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Nous avons rencontré nombre de ces personnages hauts en couleur, historiens, chercheurs, linguistes, archéologues, explorateurs ou visiteurs curieux mais souvent intrépides, missionnaires aussi, qui ont, avant que les Siamois ne s’y intéressent, visité le pays, décrit ses monuments, déchiffré son épigraphie, traduit ses manuscrits, analysé la langue, écrit sa grammaire et rédigé le premier dictionnaire thaï-français-anglais et latin.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Nous avons aussi rencontré ces agents diplomatiques qui ont participé à la politique coloniale de la France – ne discutons pas du point de savoir si elle fut bonne ou mauvaise – choisis alors par la république le plus souvent sur le critère de solides études universitaires et de la connaissance de la langue du pays où ils étaient envoyés. Ils étaient le plus souvent d’une profonde érudition tel fut Camille Notton que nous avons côtoyé à diverses reprises. Mais le plus souvent, il ne nous reste d’eux, en dehors de leurs écrits, que ces photographies où ils posent de manière avantageuse, moustache, barbichette et bésicles, l’uniforme des notables de la troisième république, de préférence médailles pendantes, mais tout un aspect de leur existence siamoise nous échappe. Nous avons, il est vrai, rencontré Raphaël Réau qui exerça ses activités consulaires au Siam de 1894 à 1900, au travers de ses correspondances personnelles publiées par son petit-fils en 2013 (1). Ses courriers sont loin d’être sans intérêt, le personnage est intéressant, curieux et érudit lui aussi. Mais nous y trouvons deux aspects qui nous disconviennent : du haut de sa jeune mais incontestable suffisance, il arrive au Siam à 22 ans, il pérore volontiers à grand coups de « faut qu’on » et de « n’y a qu’à » sur la manière de conquérir le Siam sans verser une goutte de sang.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Par ailleurs quelques révélations sur les façons utilisées par les agences consulaires pour améliorer leur ordinaire qu’ils considèrent comme insuffisant nous laissent rêveurs. Qu’on le veuille ou non, recevoir des « cadeaux » des Chinois de Bangkok (sous-entendu des triades) pour inscrire massivement leurs compatriotes sur la liste de nos protégés, cela portait un nom dans le code pénal même en 1894. Laissons-le reposer en paix, tout cela bénéficie d’une très large prescription.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Tel ne vas pas apparaître Camille Notton dont nous avons découvert « la vie siamoise cachée » grâce à Madame Christine Peyraud. Celle-ci, née à Limoges, est titulaire du diplôme de l'Ecole nationale supérieure des bibliothèques et a exercé en bibliothèque universitaire et en bibliothèque départementale. Chevalier des arts et lettres, présentement à la retraite, elle a rédigé divers articles pour la revue des Amis du Vieux Confolens. Elle a aussi publié en 2017 « Adèle Barrucand : Une Savoyarde dans l'action sociale, 1939-1945 », ouvrage consacré à l'activité sociale de sa grand-mère savoyarde, pendant la deuxième guerre mondiale et dans le cadre de l'accueil des déportés et prisonniers rapatriés par la Suisse.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Notton était un ami de son grand-père. Après avoir découvert une volumineuse correspondance de Notton dans les archives familiales, elle a souhaité en savoir plus sur ce personnage et, de découvertes en découvertes, nous a livré cette étude publiée dans le n° 124/125, décembre 2014, de « Les amis du vieux Confolens; archéologie, ethnologie et histoire du Confolentais »,  p. 63 à 103. Nous la publions avec son autorisation et celle de Mr Louis Quériaud, président et directeur de publication de la revue, également Chevalier des arts et lettres et grand érudit limousin. « Il a donné ses lettres de noblesse au patois limousin » en publiant en 2012 une thèse de lettres sur le sujet « Littérature orale occitane: édition d'un corpus de contes de l'est du Confolentais».

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Nous allons découvrir en Notton un érudit, fils d’un instituteur de la république mais de souche incontestablement rurale qui conservera toujours des liens avec sa région natale où il reviendra finir ses jours, il y conserve ses amitiés, s’intéresse à la politique locale, à la vie de sa famille, en parle le patois : gageons si nous avions pu l’entendre parler qu’il avait conservé une pointe de son accent limousin qui est d’oc : Une pointe d'accent très légère, quelque chose d'un peu plus chantant dans le rythme de la phrase est agréable, de même qu'une pointe d'ail imperceptible qui ne se sent pas, mais seulement se devine est un attrait de plus dans certains plats, tels l’emblématique lièvre en cabessal

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

C’est d’ailleurs dans son Limousin qu’il reviendra finir ses jours après avoir laissé les cendres de son épouse siamoise à Bangkok.

De ses souches rurales, nous trouvons trace dans sa dilection marquées pour la chasse et le pèche. Il reçoit peut-être le Journal officiel, il ne nous en parle pas, mais La pèche illustrée qui est à l’époque la bible des disciples de Saint Pierre.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Chasseur aussi, il chasse le lièvre et aussi la bécassine, l’une des chasses les plus difficiles, il n’en a pas appris les secrets à l’Ecole des Hautes études. En tous cas, grand chasseur devant l’éternel, oui, Tartarin, jamais. Quel chasseur peut en dire autant ?

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

La grande guerre fut évidemment une triste parenthèse. Il participe en 1915 à la sanglante offensive de l’Artois. Sa participation lui valut la croix de guerre. Nous ne trouvons aucune trace de ce passage obligé autre que le souhait de voir la fin de ces épreuves.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Ses activités administratives consulaires ? Il n’en parle pas, voilà bien un motif d’étonnement : Ses tâches administratives à Chiang Maï devaient être lourdes ayant en charge non seulement nos nationaux, qui devaient se compter sur les doigts d’une main à Chiang Maï à cette époque, mais aussi des « protégés » (Laos, Viets, Cambodgiens) en nombre indéterminé, probablement quelques milliers ? Peut-être considérait-t-il, à l’inverse du jeune Réau que, même dans ses correspondances personnelles, il restait astreinte à l’obligation de réserve ? Nous ne trouvons toutefois pas trace dans la presse siamoise de l’époque de critique sur cette gestion, certains consulats français étaient devenus des usines à délivrer des certificats de protection de complaisance. Elles reposent dans les Archives consulaires de Nantes qui ne nous sont pas accessibles. Elles lui valurent en tous cas la Légion d’honneur en 1926 au titre du ministère des affaires étrangères.

 

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Ses activités consulaires qui sont son gagne-pain ne lui procurent pas la richesse d’autant qu’il ne se livre pas à ces activités plus ou moins parallèles auxquelles se livrait le jeune Réau. Bien au contraire, nous trouvons trace de quelques gènes financières, certaines dues à un change défavorable, d’autres pour trouver des fonds nécessaires à l’édition d’un « petit vocabulaire » (?) ou, plus prosaïquement, regret de ne pouvoir s’offrir une bécasse proposée par un « croquant » qui lui en demandait un prix excessif. Il s’excuse lorsqu’il utilise le papier à lettre du Consulat,  timbre lui-même ses correspondances sans passer par le circuit consulaire, envoie ses colis de thé par la poste locale sans bénéficier de la « valise », un consul scrupuleux qui ne devait pas avoir de compte à Singapour ?

 

La maison dans laquelle il mourut est une bien modeste maison de village dans un hameau limousin.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Son œuvre littéraire érudite est immense. Il a en particulier déniché dans des temples de vœux manuscrits sur feuilles de latanier, les a déchiffré et traduit. Il a appris le Chinois et le Siamois, connait le siamois archaïque mais traduit aussi ces textes écrits dans le langage traditionnel et archaïque du Lanna, le Yuon, qui ne ressemble que de très loin au Siamois classique. Elle fit sa gloire mais certainement pas sa richesse. Les articles publiés dans Toung Pao, le Journal de la Siam society ou le Bulletin de l’école français d’Extrême-Orient ne font pas la fortune de leurs auteurs.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Il en fut probablement de même de ses ouvrages imprimés entre 1909 et 1960 pour ceux déposés à la Bibliothèque Nationale dont le tirage ne dut probablement jamais dépasser quelques centaines d’exemplaires.

 

Remercions Madame Peyraud de nous avoir fait connaître un aspect méconnu de cet immense érudit, agent consulaire scrupuleux, linguiste de haut niveau, bon père de famille, grand chasseur et grand pécheur, buveur de cognac et amateur de bécasses.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Nous laissons la parole, ou plutôt la plume, à Madame Peyraud : Vous comprendrez rapidement le titre évocateur de son article :

 

 

« DU TILLEUL DE BRILLAC CONTRE DU THÉ DE CHIANG-MAÏ ».

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Bangkok, 27 décembre 1908.

 

« Cher monsieur,

 

Je vous engage vivement à venir chasser dans ce pays, où rien ne manque en fait de gibier, et des plus belles pièces ! Il y a du tigre partout, et aussi du lièvre. Je vous envoie mes souhaits de bonne année, pour vous et votre famille et mes hommages à Madame Peyraud.

 

Votre bien cordialement dévoué. » Camille Notton

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Cette carte postale fait partie d'un lot de correspondances reçues par mon grand-père, Marie Henry Joseph Edme Peyraud (1873-1939) dit Henry, entre 1908 et 1923.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Certains courriers portent l'en-tête du Consulat de France à Chiang-Maï. Cette ville portait à l'époque le nom de Xieng-Maï (Chiang-Mai est une ville située au nord-ouest du Siam (actuelle Thaïlande).C'est la capitale du Lanna, région où l'on parlait le Yuon, comme au Laos).

                                   

Camille Notton évoque parfois des  échanges de tilleul de Brillac contre du  thé de Chiang-Maï, des envois de cognac…de Cognac :

 

Bangkok, 22 décembre 1910,

 

« …vous seriez bien gentil de me donner l'adresse de M. Léger ou d'un cognassier (sic) qui puisse me faire l'envoi de bouteilles du cognac que je connais si bien, et au même prix que précédemment. Votre tout dévoué, Camille Notton.

Si vous pouvez me faire cet envoi, mille remerciements d'avance. »

 

Bangkok, 22 mai 1911,

 

« Cher ami,

J'ai bien reçu et en excellent état mon cognac. Merci encore une fois pour tout le dérangement que vous avez pris dans cette circonstance. »

 

 

Bangkok, 1911,

 

« Dites-moi quand il faudra vous envoyer du thé »

 

Bangkok, 13 septembre 1911,

 

« Mon cher ami,

Je vous ai envoyé dernièrement du thé. Il y en a pour mon frère, le vôtre et vous ».

 

Bangkok, 25 novembre 1911,

 

« Envoyez moi du tilleul, et merci d'avance, il est exquis »

(Ce tilleul donnait effectivement une tisane très parfumée jusqu'à il y a quelques années, malgré les ravages du temps).

 

Oubone, le 16 février 1912,

 

« Merci de m'avoir envoyé le tilleul directement….avez-vous mis le tilleul dans une boîte zinguée et fermée ? Sinon les crocos du Mékong en auront goûté… »

 

Xieng Maï, 4 septembre 1912,

 

« Je vais recevoir sous peu votre colis de tilleul, mais je n'ai pas encore fini celui de 1911 que vous m'avez envoyé. Je regrette de ne pas avoir trouvé de bon thé à Xieng Maï où l'on ne consomme qu'un produit de tout à fait basse qualité. Ce sera pour mon retour en France, et je vous apporterai si possible du Nuoc Man ou de la saumure annamite. Je ne vous dis que cela de l'arôme et du goût de revenez-y ».

 

Bangkok, 6 novembre 1912,

 

« …je vous remercie vivement de m'avoir envoyé du tilleul si appréciable dans ce pays… »

 

Camp de la Courtine, 4 avril 1915,

 

« Cher ami, mille remerciements pour votre envoi de thé à Basile ».

 

Xieng Maï, 30 novembre 1918,

 

« …je n'ai pas encore reçu le colis de tilleul que vous avez eu la bonté de m'envoyer, mais je ne désespère pas, car les courriers vont maintenant devenir plus réguliers sans aucun doute, et nous n'allons plus être privés de colis postaux. »

 

Xieng Maï, 6 mars 1920,

 

« Je crois vous avoir dit dans ma précédente lettre que j'avais bien reçu l'excellent tilleul que vous avez pris soin de m'envoyer. Mille remerciements à vous et aussi à Madame Peyraud et je ne saurais vous dire tout le secours que m'apporte cette délicieuse boisson. J'ai fait une tournée en janvier et février derniers dans ma circonscription, et j'ai trouvé un grand réconfort d'avoir du tilleul chaque soir. J'avais emporté deux boîtes, et mon boy qui n'a pas de tête vient un soir me dire qu'il n'y en avait plus, que la boîte entamée était achevée. J'aurais mangé sa tête, vous auriez entendu ce vacarme!...Je regrette beaucoup que vous m'ayez pas reçu le thé que je vous ai envoyé… »

 

Xieng Maï, 2 novembre 1920,

 

« Si j'ai le bonheur de jouir d'un congé au printemps prochain je ne manquerai pas de vous apporter des masses de thé… »

 

Xieng Maï, le 22 avril 1922,

 

« Je mets aujourd'hui à la poste à votre adresse un colis renfermant trois sachets de thé, et j'espère bien que cet envoi vous parviendra, mettant pour cela, selon l'usage, deux mois et demi, ni guère plus, ni guère moins. Je ne saurais vous dire si ce thé est bon, et en tout cas c'est ce que nous trouvons de mieux à Xieng Maï…ne m'envoyez pas de tilleul je vous prie, il m'en reste beaucoup de votre précédent envoi. »

 

Les courriers sont envoyés de plusieurs villes du Siam (actuelle Thaïlande) mais aussi du front pendant la guerre de 1914-1918; outre le tilleul et le cognac, leur auteur apprécie la pêche et la chasse (défauts qu'il a en commun avec mon grand-père, qui les a transmis à sa descendance…), il a aussi de la famille et d'autres amis à Brillac (en particulier la famille Villéger, famille de sa mère). Il évoque les conditions dans lesquelles se passe son séjour au Siam, ainsi que le rôle qu'il joue dans la vie de ce pays.            

                          

Il semble être un ami sincère de mon grand-père, qui, entouré de son épouse Louise (Anne Louise Ladégaillerie, 1880-1967), de sa fille Anne-Marie (Marguerite Anne-Marie (1905-1980) puis de son fils, Jean-Marie (Joseph Jean-Marie 1918-1995), mon père, l’accueillait régulièrement à Brillac dans la maison de famille.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Vue aérienne de la maison de famille d'Henri Peyraud (collection privée)

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Cadastre 1825 (Archives départementales de la Charente) : Les Cartières, maison de famille de Henry Peyraud

Le patronyme « Notton » évoque des souvenirs d'enfance : Je me souviens en effet d’avoir souvent franchi la porte de l'épicerie  de Madame Notton, située dans l’ancienne rue de la Mairie, actuellement au 3 rue du Couvent, à Brillac. Nous, les enfants, y achetions des « Pochettes  Surprises» et surtout des caramels à un franc. J’entends encore le tintement qui résonnait lorsque nous poussions la porte…

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

3 rue du Couvent à Brillac

C’est ici qu’intervient la communauté des généalogistes dont je fais partie : je lance une recherche et voilà : J'ai pu prendre contact avec l'arrière-petite-fille de Camille Notton, qui vit en Grèce, et elle me donna de précieuses informations. Elle me transmit les photos d'identité de Camille Notton et de son épouse, prises vers 1940.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Elle m'apprit que les documents concernant son ancêtre sont conservés par son oncle que je contacte et avec qui commence un long échange d'informations par le biais d'Internet : nous échangeons les documents et les informations que nous possédons, ainsi que ceux que nous découvrons. Lors de notre rencontre, il me transmet une pleine valise de documents : tapuscrits, manuscrits, cahiers de notes, qui proviennent de son grand père. Ces documents sont essentiellement des traductions de textes siamois, activité dont nous parlerons plus loin. Après inventaire, il semble à plusieurs membres de l'Ecole Française d'Extrême Orient que ces documents soient inédits.

 

Camille Eugène Basile Notton dit Camille, est né le 18 juillet 1881 au Peyrat de Bellac, il est décédé le 25 janvier 1961 à Saint Sornin La Marche, en Haute Vienne. Il est le fils cadet de Jean Baptiste Notton, instituteur (8 novembre 1844 - avril 1909,) qui épousa Jeanne Villéger (20 octobre 1845-23 mai 1903) en 1872 à Brillac, commune de naissance de la mariée.

 

Jean-Baptiste Notton son père est décédé à Brillac où se trouve sa sépulture ainsi que celle de son épouse. Il est inhumé dans la concession acquise en 1909 par son fils ainé Basile.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

La sœur ainée de Camille Notton, Rose-Eugénie Notton, décédée à l'âge de 15 ans (27 décembre 1873-février 1889), est elle aussi inhumée à Brillac. Son frère ainé, Jean-Baptiste Jules Basile dit « Basile » Notton, est né à Brillac  le 16 avril 1876.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR
A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Il épousa  Anna Aline Blond, dite "Aline"(1889-1976), elle était veuve de guerre, son premier époux,  François Ravoir (1887-1915) étant mort de la typhoïde sur le  front. Elle avait une fille née de ce premier mariage : Suzanne Marie Ravoir. Elle eut un fils, Jean (1917-1982), de son mariage avec Basile Notton. Suzanne Marie Ravoir épousa Marcel "Albert" Gesson dont elle eut deux fils : Jean-Luc (l'ainé) et Alain. J'ai pu contacter ce dernier toujours par l'intermédiaire des généalogistes. Elle fut receveuse des postes à Brillac entre 1956 et 1967.

 

C'est chez Aline Notton que nous allions acheter de fameuses confiseries.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Basile Notton et son épouse Anna-Aline dite Aline

 

On trouve dans les correspondances reçues par mon grand-père quelques courriers émanant de Basile Notton et provenant de Turquie, de Syrie, de Russie….., ainsi que du front pendant la guerre de 1914-1918.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Après avoir été élève de l'Ecole industrielle de Saumur entre 1892 et 1895, il participa en tant que dessinateur à la construction de lignes de chemin de fer en Indochine, en Italie, en Espagne, en Grèce... (Journal officiel de Madagascar et dépendances -Imprimerie nationale (Tananarive)-1911 : Par arrêté du 24 août 1911, M. Notton (Jean-Baptiste-Jules-Basile) a été nommé conducteur de 4* classe du cadre auxiliaire, à la solde annuelle de 6.000 francs (solde d’Europe : 3.000 Fr.)

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Mobilisé en 1914, il fut affecté en 1915 aux Forges Nationales de La Chaussade à Guérigny (Nièvre)

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR
A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Le 5 février 1915,

 

« Mon cher Henri,

 

Reçu votre carte qui m'annonce la mort de votre Belle-mère (Marie Dupic (1860-1915) veuve de Jean Ladégaillerie (1860-1913), croyez à mon regret de n'avoir pu vous assister dans votre peine et ayez l'amabilité de présenter à Madame Peyraud l'expression de ma douleur au sujet du malheur qui la frappe. Je viens de voir Poiraton qui vous souhaite le bonjour, il dit que vous êtes un bien bon homme, il se plaint d'être fatigué. J'ai vu ce matin Alexandre Thibaud (Alexandre Thibaud, disparu) qui a reçu des nouvelles de votre frère il y a quelques jours…Il y a une dizaine de jours nous avons été canardés dans une ferme, il y a eu un tué, Faubert (Pierre Faubert, mort pour la France) briquetier à Lesterps et plusieurs blessés. Il fait un temps magnifique et les avions circulent. Plus de nouvelles de notre relève, je crois bien que nous y sommes pour longtemps. Je vous serre affectueusement la main ». Basile.

 

Basile Notton créa en 1920 un bureau de géomètre expert. Il obtint un diplôme du Concours Lépine en 1933 pour l'invention d'un tachéographe (Le Tachéographe est un appareil de visée utilisé dans la levée des cartes et plans). Il est décédé le 1° novembre 1969 à Roullet Saint Estèphe et fut inhumé à Brillac dans la concession acquise le 15 avril 1909, lors du décés de son père Jean-Baptiste.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Camille Notton, étudiant à Paris

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Camille Notton en 1911

Camille Notton a épousé à Bangkok Mae Louk in Mang Chan Lern (1891-1948)

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Madame Notton et sa fille ainée Rose By.

Camille et Mae Louk in Notton eurent trois enfants :

Rose By Notton (Bangkok 1912-Villeneuve la Garenne 2006), qui a eu deux enfants.

Jean-Baptiste Tavy Notton, artiste graveur renommé (Bangkok 1914- Tournai en Brie 1977), qui a eu un enfant.

Jeannette Notton, née à Xieng Maï en 1917, décédée vers 1998, qui a eu un fils.                                 

                               

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Madame Notton, sa fille Rose et son fils Tavy cette photo peut dater de 1914, compte tenu de la date de naissance de Tavy Notton)

 

 

Note au dos de cette photo : « Mes enfants et leur mère. (signé) Camille Notton. à remettre à Mr. Chabant Frédéric, Chancelier de la Légation de France. Bangkok. Siam. ».

 

 

En 1905, il faisait son service militaire à Nancy, à la 12° compagnie du 79 ° de ligne à Nancy, d’où il écrivit à son père  Jean-Baptiste au mois d'août.

 

Après avoir fait son droit à Paris puis étudié à l'Ecole pratique des hautes études (Annuaires de l'Ecole pratique des hautes études : Camille Notton y figure en 1905 et 1906) et avoir appris le chinois et le siamois (Cf. « Note sur Camille Notton », par François Lagirarde, à l’occasion de la réédition en 2002 de la Chronique de Suvanna Khamdaeng, traduite par Camille Notton), il est nommé en 1906 élève interprète à l’Ambassade de France à Bangkok(Annuaire diplomatique et consulaire de la République française, 1906). Nous pouvons suivre une partie de sa carrière de diplomate grace aux correspondances reçues par mon grand père, complétées par les différents répertoires qui recensent les représentants de la France à l'étranger.

 

Il n'oublie pas ses origines limousines :

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

« Ecole limousine félibréenne (Brive) 1905.

 

Il vient de se fonder à Paris une nouvelle société Amicale, La Limousine, qui doit grouper en son sein les originaires des départements de la Corrèze, de la Creuse, et de la Haute Vienne; elle se propose de resserrer davantage les liens qui unissent les limousins à Paris et d'organiser des réunions fréquentes et périodiques. Le Comité comprend MM Beissat, Gaston Berger, docteur Bernard, docteur Bertrand, E. Boileau, docteur Bissou, Flavien Bonnet, Brandeis, docteur Chaussat, A. Despaux, Louis Dumas, Fournier, Jaugeas, Pierre Jouhannaud, René Jouhanneaud, Henry de Jouvenel, G. Lacourière, Laffargue, Lamarguerite, Malaud, Mallet, docteur Manet, docteur Marquet, Murât, Camille Notton, docteur Pécharmant, Peyrusson, Pierre Plaignaud, docteur Poitevin, docteur Ribierre, docteur Rollin, Vaïsse, docteur Vignaud ».(Revue Limouzi, 1905, p.212. Bibliothèque numérique Gallica, Bibliothèque nationale de France.)

 

On trouve par ailleurs dans les manuscrits qui nous sont parvenus des listes d'expressions limousines ou de dictons transcrits par Camille Notton : pôtu : maladroit, gadrot : fille qui court après les garçons, le rat luron : le lérot, « Quand on voit un serpent, il ne faut jamais couper en travers mais suivre le sillon tout du long » (j'ai moi aussi souvent entendu ce conseil, s'appliquant au « sanguiar », grande couleuvre verte qui, sinon, s'enroulait autour des jambes et finissait par étrangler l'imprudent).

 

En 1909 et 1910, il figure parmi les sociétaires de la Société archéologique de Bellac, il est identifié comme élève-consul à Bangkok.

 

En 1911, il était aussi à Bangkok :

 

« Le dernier numéro du Journal of the Siam Society (Vol VII, Part.3) publié en mai 1911, à Bangkok, renferme la traduction par M. Camille Notton des Lettres du Roi de Siam à sa Fille, la princesse Nibbà Nabhatala, racontant le voyage de S.M. Chulalongkorn en France en 1907 » (Le journal des scavants, 1911)

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

La reine de Siam, portrait paru dans « Fémina » en 1907

 

 

J'ai par ailleurs trouvé dans les papiers de Henri Peyraud un tiré à part extrait de  la revue T'oung Pao relatant les fêtes du jubilée du roi de Siam, Chulalongkorn ou Rama V, qui décéda en 1910 après un règne long de plus de 42 ans (1868-1910).

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

On peut imaginer dans quel contexte il exerce ses fonctions en lisant les cartes postales qu’il adressa à Monsieur Victor Collin de Plancy : Victor Collin de Plancy (1853-1924) avait 28 ans de plus que Camille Notton,  comme lui il avait été élève à l'Ecole des Langues Orientales vivantes puis avait eu une longue carrière de diplomate en Extrême-Orient. Il enrichit le fonds d'œuvres d'art extrême oriental du Musée Guimet et Camille Notton contribua à ce travail, ainsi que le montre le courrier du 1° mars 1921  : « Monsieur le Ministre, j'ai fait une collection de céramiques peut-être importante, parmi, un Sawankhalok, pièce unique par ses dimensions, mais sans aucun caractères chinois » (Ces céramiques ont été produites dans le Royaume du Lanna (devenu Chaing Maï) à partir du XIV° siècle).

 

Ces cartes figurent dans le fonds numérisé de la Médiathèque de l’agglomération troyenne (fonds Collin de Plancy) et furent un temps accessibles sur le site « Gallica » de la Bibliothèque Nationale de France. On peut supposer que Camille Notton a fait la connaissance de Victor Collin de Plancy alors que celui-ci était ministre plénipotentiaire de France  en Corée (de 1901 à 1906) et que leurs relations ont perduré après que Collin de Plancy a pris sa retraite en 1907.

 

Les courriers adressés par Camille Notton à Victor Collin de Plancy ont parfois un ton désinvolte que seules peuvent expliquer des relations amicales établies entre 2 amoureux de l'Extrême Orient. C'est grâce à l'une de ces cartes postales que l'on sait que Camille Notton se trouvait déjà à Bangkok en 1908 :

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Cette carte a été envoyée de Bangkok le 24 juillet 1908 par Camille Notton, la photo est prise sur l'escalier de l'Ambassade de France, la légende écrite de sa main indique : « M. Laydecker (à la justice), M. Frayose, Sté Benaleneq., M. Pradère - Niquet (à la justice), M. Massol. (Monot C), 1: M. de Margerie, Ministre, 2: M. Osmin Laporte, Consul, 3: M. Petithuguenin, 1er Interprète, 4: M. Notton, Elève-interprète, 5: Dr. Pin, médecin de la Légation, 6: M. Miel, juge ».  Au verso : « Bangkok, le 24 Juillet 1908. Monsieur le Ministre, Si les protégés ont montré un peu moins d'empressement que l'année dernière, à la fête du 14 juillet, par contre, le Traité a eu cette conséquence heureuse que quelques Français sont venus grossir le nombre de notre colonie, comme le montre cette carte que je me fais un plaisir de vous adresser. Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'assurance de mes sentiments très respectueusement dévoués. Camille Notton ».

 

(Les personnes d'origine asiatique nées sur un territoire soumis à la domination directe de la France auront droit à la protection française : art. 11 de la convention du 13-02-1904. Par ailleurs, Victor Collin de Plancy est ministre plénipotentiaire du Siam, représentant le Président de la République lors de la signature du traité franco-siamois du 13 mars 1907 délimitant les nouvelles frontières du Siam à la suite d'un échange de territoires effectués entre la France et le Siam. Ce traité s'applique à tous les asiatiques, sujets et protégés français).

 

Les correspondances adressées à Victor Collin de Plancy ne manquent parfois pas d'humour, ainsi cette carte datée du 3 décembre 1908:  « Monsieur le Ministre, j'ai l'honneur de vous adresser à l'occasion du nouvel an, tous mes vœux les meilleurs de bonne santé. Comme j'habite au Siam, le pays des rêves, pardonnez-moi si je n'ai pas encore répondu à votre aimable lettre. Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, à l'assurance de mes sentiments les plus dévoués. Camille Notton. »

 

Dans le fonds de la médiathèque de l'agglomération troyenne figure aussi une carte envoyée de Brillac le 30 décembre 1909 : « Monsieur le Ministre, recevez mes meilleurs vœux de bonne année et de bonne santé. J'ai envoyé dernièrement ma traduction au Ministère. Votre très respectueusement dévoué, Camille Notton ». Ce courrier fait allusion au travail de traduction et d'édition de manuscrits anciens écrits sur des feuilles de latanier, une sorte de palmier. A noter que le fonds iconographique dont il est question n'est plus accessible actuellement.

 

C’est peu après l’envoi de ce courrier à Victor Collin de Plancy que Camille Notton adresse à mon grand-père Henri Peyraud, le 27 décembre 1908, une carte postale venant de Bangkok (citée en début d’article) et dont le ton témoigne d'une amitié débutante.

 

« Cher monsieur,

Je vous engage vivement à venir chasser dans ce pays, où rien ne manque en fait de gibier, et des plus belles pièces……. »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Les lettres envoyées par Camille Notton à Henri Peyraud jusqu'en 1923 permettent de suivre ses pérégrinations au Siam, sa participation à la première guerre mondiale, son travail de recherche, de traduction et de publication de manuscrits littéraires en langue Yuon (La langue du nord-ouest du Siam : le Lanna), etc….

 

Le 25 novembre 1911,

 

« J'ai reçu hier la nouvelle que j'étais nommé à la gérance du Consulat d'Oubone. Je partirai via Saigon et le Mékong fin janvier….les lettres mettent 6 semaines pour Oubone, venues de France ».

 

Le 17 octobre 1912 il est à Saigon et indique qu'il a « quitté Oubone le 28 septembre ».

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR
A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Le 4 septembre 1913 il était à Chiang  Maï d'où il envoie la carte postale ci-dessus.

 

 

Chiang Mai (Le nom actuel de la ville est bien « Chiang Mai ») ou Xieng Mai est située au Nord du Siam, proche de la frontière de la Birmanie.

 

Les Archives diplomatiques de 1913 signalent que : « par décret du 28 octobre, Camille Notton, interprète faisant fonctions d'élève interprète à Xieng Mai, a été inscrit dans le cadre des chanceliers (pour prendre rang du 25 avril 1913), et chargé des fonctions de son grade à la légation de Bangkok ». Il est alors nommé interprète de 3° classe.Au début de 1914, l'Annuaire général de l'Indochine française le signale comme gérant du vice-consulat de France à Chiang-Maï.                                                                                                                         

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Au centre, Camille Notton, photo prise en 1914 à Chiang Mai. Sa maison serait l' ancienne légation de France à Chiang Maï ou bien, selon les informations recueillies par M. Louis Gabaude à Chiang-Maï, la maison serait l'ancien presbytère de Chiang-Maï.

 

 

Mobilisé en 1914, Camille Notton était mitrailleur d'abord au 138° régiment d'infanterie, groupe B. puis  au 263° régiment, Compagnie de mitrailleurs de la 123° brigade. En 1915, ce régiment participa à l'offensive d'Artois.

 

Bellac, le 31 Décembre 1914,

 

« Mon cher ami,

 

Je pense que cette carte vous trouvera à Brillac où, plus heureux que moi, vous aurez sans doute pu vous trouver pour le 1° de l'an. Je la charge de vous apporter mes meilleurs vœux de bonne année, pour vous et les vôtres, et que cette horrible guerre se termine bientôt pour que vous puissiez retrouver vos occupations habituelles et surtout votre intimité de la famille.

 

Ayez l'amabilité de présenter mes meilleurs hommages à Madame Peyraud et mes amitiés à Mademoiselle Anne-Marie. Votre cordialement dévoué. Camille Notton, 25 ° Cie 138° de ligne. Bellac. »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Le même jour, Camille Notton envoie la même carte à son frère Basile, il y indique  : « la photo ci jointe est assez mal faite. Je suis au deuxième plan, assez méconnaissable grace à ma barbe que j'ai laissé pousser ».

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Carte adressée à « Monsieur Henri Peyraud, Caporal Infirmier, 90° territorial, Roumazières (Charente)  Camp de la Courtine :

                                                                                    

4 avril 1915,

 

« Cher ami, Mille remerciements pour votre envoi de thé à Basile, qui en a été si heureux. J'espère que vous êtes bien installé à Roumazières. Je suis arrivé ici hier et le paysage ne manque pas de pittoresque. Les genêts ne manquent pas non plus, ainsi que les soldats de toutes armes. Mon amitié à tous à Brillac quand vous irez en permission. Bien cordialement, Camille Notton. »

 

(Henry Peyraud fut « réintégré au foyer familial » début avril 1915, pour raisons de santé. Il demanda ensuite à être réintégré comme caporal infirmier, il exerça ces responsabilités à Roumazières, Bellac, Le Dorat,  Magnac-Laval, Confolens (cf lettre de l'abbé Pascail, curé de Chardat).

 

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

En haut à droite, Henri Peyraud, 90° RI.

 

 

Le 16 juin 1915,

 

Mon cher ami,

 

« J'ai reçu hier soir avec beaucoup de plaisir votre carte et j'ai été très touché du grand intérêt que vous continuez à me porter. J'ai été aussi heureux d'apprendre que tout allait bien au pays, (Camille Notton semble donc considérer Brillac comme son "Pays") et je souhaite vivement que vous soyez tous en bonne santé. Que vous dirais-je au sujet de ma situation?

 

Jusqu'ici, je n'ai eu qu'à me féliciter des conditions de mon existence. "Karl", le voisin d' en face, ne nous épargne pas ses munitions et il y a toujours malheureusement quelqu'un qui écope. Cette nuit, un pionnier a été tué et un autre blessé, devant la tranchée de 1° ligne où ils étaient allés poser des fils de fer et enfoncer des piquets. J'ai rencontré ce matin, étant au repos, le petit Sauvin (Marcel Sauvin a été tué sur le front de la Somme en 1916) du Teillou (Le Teillou est un hameau situé sur la commune de Brillac).

 

Il est en excellente santé. Je ne connais pas d'autre compatriote ici. Mes amitiés à votre famille et à votre frère. Soyez assez bon pour donner de mes nouvelles à mes tantes (Julie, Marie et Marguerite Villéger, de Brillac) et donnez-moi des vôtres le plus souvent possible. Bien cordialement vôtre.Camille Notton ».

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Fin 1915, Camille Notton était encore au front :

            

Courrier adressé le 31 décembre 1915 depuis le front à Monsieur Victor Collin, (provenant du Fonds numérisé de la Médiathèque de Troyes) Ministre plénipotentiaire, Bureau 15, boîte n° 10, Paris XV° - Expéditeur : Notton; régiment 263; Compagnie de mitrailleurs de la 123° brigade; secteur postal n° 86 :

 

Le 31 décembre 1915,

 

« Monsieur le Ministre, j'ai bien reçu ce mois-ci votre bonne lettre qui m'a apporté tant de réconfort et je vous garde une vive reconnaissance pour ne pas m'avoir oublié au milieu d'un pareil bouleversement. Aussi ne voudrais-je à aucun prix laisser se terminer cette triste année sans vous apporter mes vœux pour celle qui s'ouvre. Si ce que je désire ardemment se réalise, comme il arrive de nos vœux les plus chers, vous aurez bientôt le bonheur de voir survenir le pays, et avec lui la fin des souffrances que vous endurez. Enfin, vous jouirez encore pendant de longues, longues années d'un repos bien mérité avec une santé parfaite.

Votre respectueusement dévoué. Camille Notton. »

 

En 1916 il fut appelé à assurer la représentation de la France au Siam (… qui entra en guerre en 1917 aux côtés de la France et de ses alliés).

 

The Straits Times du 6 mars 1916, page 8, indique dans sa rubrique concernant les mouvements de personnes : « Mr. Camille Notton, Vice-consul de France à Chieng-Mai, Nord-Siam, qui arriva de France par « Le Polynésien », est reparti Samedi pour Bangkok par le vapeur Katong. Mr. Notton, qui a dû comme quelques autres reprendre ses fonctions au Siam, fut longtemps au front, dans la région de Roye et Lassigny ».

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

En 1918, il réside à Chiang Maï d'où il écrit à son frère : « Je travaille toujours ferme à mes chroniques de l'ancien temps…Ma maison est près d'être achevée, peut-être dans un ou deux mois ».

 

En 1919 et 1920, il est « gérant » du Vice-consulat de France à Chiang-Mai.

 

En 1921, il est « chargé des fonctions de premier interprète » à Bangkok puis en 1922 il y est nommé premier interprète (cf. le Journal Officiel).

 

On le retrouve gérant du consulat de Chiang-Mai dans l'Annuaire général de l'Indochine Française de 1923 à 1931, date à laquelle lui est adjoint un  commis, Waghtez Ky qui contribua à son travail de traducteur, puis entre 1935 et 1938 il est consul de France de 2° classe à Chiang Mai, de même qu'en 1940.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

La maison que Camille Notton habitait vers 1930, elle est située en face du consulat de l'époque et abrite l'Alliance Française.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Rose By et Jeannette Notton devant leur maison, en 1935

 

Il a été nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1926  (Annales coloniales du 30 août 1926, base Eléonore) : « …..M. Notton, premier interprète, chargé du consulat de France à Xieng-Mai (Siam) »….Il a aussi été décoré de la croix de guerre.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Camille Notton refusa tous les  postes qui lui furent proposés hors du Siam, pour ne pas être séparé de son épouse mais aussi pour poursuivre la mise en valeur des œuvres littéraires du Lanna, région située au Nord-Ouest de la Thaïlande, mise en valeur qu'il entreprit très tôt après sa nomination en traduisant, annotant et publiant les manuscrits sur feuilles de latanier (espèce de palmier) qu'il découvrit dans les bibliothèques et les couvents bouddhistes.

 

Malheureusement ces documents originaux disparurent lors du « feu de joie » qu'en firent des manifestants nationalistes au début de la Guerre de 1939-1945 : « Au début de la seconde guerre mondiale, alors que le gouvernement thaïlandais menait une campagne contre la France, un petit groupe envahit le consulat de France à Chiang Maï. Le consul n'était pas là. (En effet Camille Notton et sa famille quittèrent la Thaïlande en 1940 : les photos d'identité figurant au début de l'article sont celles de leurs passeports). Ils fouillèrent la maison et trouvèrent des liasses de manuscrits en feuilles de latanier. "Voici la preuve que le consul de France est un espion" s'écrièrent-ils. Ils s'emparèrent alors des liasses, en firent un tas devant la maison et y mirent le feu" (cité par François Lagirarde in « notes sur la fondation politique et religieuse de Lanna dans le mythe de Suvannah Khamdéeng », 2002, information donnée par Louis Gabaude, de L'Ecole Française d'Extrême Orient.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Le Consulat de Chiang Maï vers 1950

 

 

Son activité de traducteur est considérée comme exemplaire et il est reconnu à Chiang Maï comme celui qui tira de l'oubli nombre de manuscrits relatant l'histoire du Lanna. Certains courriers adressés à Henry Peyraud expriment  l'intérêt de Camille Notton pour Le Lanna. Il est préoccupé par l'édition de son travail de mise au jour des textes siamois :

 

Dans un courrier envoyé de Paris le 26 février 1910, il s'inquiète du sort d'une de ses œuvres : « Hier, je fus à la Chambre où je fus reçu par M. Babaud-Lacroze. Il a été très gentil pour moi, il ira probablement à Confolens mardi prochain…….j'espère qu'il viendra à mon aide  pour me faire obtenir quelque chose du prix de 1500 Fr. pour mon ouvrage. Je trouverai difficilement un imprimeur pour mon vocabulaire. Je vais tous les jours au théâtre et j'espère avoir beaucoup de choses à vous dire à mon retour. Mes hommages à Madame Peyraud. Un baiser à Anne-Marie. Une bonne poignée de main à vous. Camille. »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Antoine Pierre Alfred François Babaud-Lacroze (Confolens 1846-1930), député de la Charente

de 1890 à 1919.

 

 

 

Le 26 avril 1910, il écrit à son frère :

 

« Comme  conséquence de mes démarches à Paris, j'ai obtenu 400 francs pour imprimer mon petit vocabulaire qui, j'en ai bien peur, me revienne à 600 francs pour 300 exemplaires ».

 

Le 18 février 1916, il écrit depuis Chiang-Maï :

 

« Mon cher Basile, je te remercie vivement de m'avoir envoyé ma traduction qui paraîtra vers avril dans le Bulletin of the Siam Society ».

 

Le 30 novembre 1918 :

 

« Xieng-Maï, Je travaille toujours ferme à mes chroniques de l'ancien temps ».

 

Le 6 mars 1920, il écrit depuis Chiang-Maï à Henri Peyraud :

 

« Je suis toujours très occupé à traduire l'histoire locale, et j'espère avoir terminé mon ouvrage cette année ci, si tout va bien. C'est même la raison unique pour laquelle je n'écris pas souvent à la famille et à la parenté. Il faut que j'achève absolument cette entreprise si mes forces me le permettent. ».

Camille Notton a traduit un grand nombre de textes manuscrits sur des feuilles de latanier, il les a ainsi préservés de l'oubli et en a assuré la diffusion en Français et en Anglais.

              

Annales du Siam, Impr. C. Lavauzelle,  1936-1939; 1-3.

Chronique de La:p’un (ou Lamprun) : histoire de la dynastie Chamt’evi, 1930

Chronique de Xieng Mai, Paris, P. Geuther, 1932

Chronique du Bouddha d’émeraude, 1939

Chroniques de Savanna Khamdeng in Aséanie vol 9 n° 1, 2002

Chroniques de Sinhanavati

Cri (le) du fantôme, article in T'oung Pao vol 13 n°1

Fêtes Siamoises, 1909,  1926

Leçons d’un veuf à son fils; article in T'oung Pao vol 14

Légende d’Angkor et chronique du Bouddha de cristal, 1939, rééd. 1960

Légende sur le Siam et le Cambodge, Bangkok, imprimerie de l’Assomption, 1939

Légendes sur le Siam et le Cambodge, 1939

Lettres du roi de Siam (Rama V 1853-1910) à sa fille  la princesse Nibha.

Voyage de Chulalongkorn, roi de Siam, en France en 1907, Bangkok, 1910

P’ra Buddha Sihinga, Bangkok Time Press, 1933

P’ra Setamgamani, éd. Honk Kong 1936, 1939

The chronicle of the emerald Buddha 1933

T'oung Pao, tiré à part, pages 113-119; jubilé de Rama V( 1908), voyage de S.M. en France

(1907)

Vie (La)  du poète Southone-Bhou, Rougerie, 1959

 

Il existe aussi des documents manuscrits ou tapuscrits qui n'ont pas, semble-t-il, fait l'objet d'éditions.

Les Southeast Asian Studies, A journal of the southeast Asian Studies Student Association, vol.3 Fall 1999 précisent que : « La chronique du Bouddha d'Emeraude fut traduite pour la première fois en Français, puis en Anglais, en 1932, par Camille Notton. Notton traduisit un texte en dialecte de Chieng-Mai (yuon), (texte) qu'il trouva  au début sur un manuscrit sur feuille de palmier trouvé à Chieng-Mai. Ce manuscrit original est en langue Pali. Selon Notton, il n'y a aucune indication concernant l'auteur et la date de la composition de la Chronique du Bouddha d'Emeraude. On a aussi trouvé des manuscrits concernant le Bouddha d'Emeraude dans des pays voisins. Le Laos, le Cambodge, l'Etat Shan en Birmanie ont tous leurs propres manuscrits de la Chronique du Bouddha d' Emeraude. Le fait qu'il y a plus d'un manuscrit semble impliquer qu'il a existé un texte plus ancien. Notton signale que S.S. Reichnach, un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris soutient que les versions les plus tardives du manuscrit du Bouddha d'Emeraude ont quelques ressemblances avec la version originale de la chronique. Plus tard, Notton se rallia à l'idée de Reinach selon laquelle le manuscrit original doit avoir été l'objet d'une estime particulière. »

« Le manuscrit de Chieng-Mai attira l'attention d'un jeune Français dont l'intérêt pour le Siam l'amena à dépasser ses devoirs quotidiens de serviteur du gouvernement de la France. Camille Notton a eu une carrière de diplomate assez banale. Initié à la langue Thaï à l'Ecole des langues vivantes à Paris, Notton était rémunéré en août 1906 comme étudiant interprète à la légation de Bangkok. Il fut muté en 1916 (Il s'agit d'une erreur : C. Notton fut nommé gérant du Consulat de Xieng-Mai en 1914, et y fut réaffecté en 1916 pour assurer la présence de la France au Siam pendant la guerre de 14-18) à Chieng-Mai et se partagea entre Chieng-Mai et Bangkok pendant plusieurs années…Selon Kennon Breazale, il n'y eut pas de version en Thaï central des annales de Chieng-Mai à l'époque de Camille Notton. Notton doit avoir acquis une capacité à lire les écrits en Thaï du nord dans l'intention de traduire les annales. La traduction par Notton de la chronique du Bouddha d'Emeraude marque la première traduction du texte par un Occidental ». (Explorations in Southeast Asian Studies : A journal of the Southeast Asian Studies Student Association, vol.3, 1999. Traduit du texte anglais accessible par l'Internet. Il est nécessaire de distinguer le Lanna du Siam rappelle Jean de la Mainate.

 

On retrouve des allusions à son travail de traducteur  dans certains de ses courriers :

 

Xieng Maï, le 6 mars 1920,

 

« J'ai fait une réclamation, il y a quatre mois, au sujet d'envoi de deux traductions au ministère de Affaires étrangères, envoyées il y a un an. »

 

Xieng-Mai, le 1° mars 1921.

 

« Monsieur le Ministre (Victor Collin de Plancy, fut ministre plénipotentiaire de France en Corée), voilà bien longtemps que je ne vous ai pas donné signe de vie. Ma seule excuse est que j'ai été absorbé corps et âme par mes traductions, qui fort heureusement sont achevées. C'est un travail considérable, comme je l'espère, vous aurez l'occasion de le juger. J'espère partir bientôt en congé et avoir l'honneur de vous porter mes hommages. …Votre très respectueusement et entièrement dévoué, Camille Notton. »

 

On trouve aussi dans le numéro de « Le Mercure de France » du 1° juillet 1929 un commentaire de traductions parues dans les Annales du Siam : « Les Annales du Siam par M. Camille Notton, Consul de France, sont de la classe précieuse  des documents traduits. Il s'agit des anciennes chroniques Suvanna Khamdëng, Suvanna K'omKham et Sinhanavati, qui retracent les légendes du VII° avant  J.C. au VII° siècle de notre ère. On y retrouve une influence bouddhique considérable de style et même, parfois, de faits. Et cependant la race dite Traé (T'ai ou Laotienne), est censée avoir vécu en Chine, dans les régions du bas Yang-Tsé, et après avoir émigré peu à peu vers le sud devant l'avancée des agriculteurs Chinois, pénétrant au Siam actuel le 1° siècle de notre ère. On ne retrouve, dans ces récits, rien de précis à cet égard. On demeure confondu devant le labeur que représente une telle œuvre : labeur pour apprendre la langue, labeur pour déchiffrer les manuscrits, pour traduire le texte, pour trouver les équivalences de dates, pour expliquer en note ce que le texte sous-entend, labeur enfin pour surveiller l'impression, qui est excellente, et pour réunir et vérifier les illustrations, qui sont de valeur.  Hélas, dans notre République où les seuls qui soient servis sont ceux qui vont eux-mêmes au buffet et s'y battent quelle sera la récompense d'une telle œuvre ? De nos jours, les travailleurs n'ont pas le temps de travailler. Une marque publique d'intérêt envers ceux qui nous font connaître un pays serait pourtant une marque habile d'amitié pour ce pays, et la meilleure des propagandes française ». L’article est signé Georges Soulié de Morant (1878-1955), Sinologue, qui a écrit de très nombreux ouvrages sur l'histoire, la littérature, fut consul de France à Kunming, en Chine.

 

Camille Notton était un ami de Pridi Banyomong qui participa au coup d'état de juin 1932 à la suite duquel la monarchie absolue fut remplacée par une monarchie constitutionnelle. Pridi Banyomong anima par ailleurs la résistance siamoise contre les Japonais entre 1941 et 1945. Exilé en France, il y décéda en 1983.

 

Après 1940, le parcours de Camille Notton est difficile à reconstituer, les informations provenant tant de la famille que d'autres personnes qui s'intéressent à ce personnage qui marqua l'histoire de Chiang-Maï sont parfois peu précises. Il est certain qu'il revint en France avec son épouse pendant la guerre Franco-siamoise de 1940-1941, guerre qui fit suite à l'attaque de l'Indochine par le Siam. Il y resta probablement jusqu'en 1945, la Thaïlande s'étant alliée aux Japonais après leur entrée en guerre en 1941. Il se trouvait à Chiang-Maï en 1948, il y reçut en effet une invitation à assister avec son épouse à une réception qui avait lieu le 24 mai 1948 à la Légation.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Il mena à Chiang-Maï « une vie très active où s'alliaient le souci du rayonnement de la culture française et celui de faire profiter Xieng Maï et sa région des techniques agricoles française. Il favorisa les échanges culturels avec la France en permettant à de jeunes siamois d'y faire leurs études » (Maurice Bouchet : Bulletin de l'Alliance française de Bangkok, mai, juin, juillet août 1988).

Son épouse décéda peu après, et il rentra peut-être alors en France car il semble qu'il résidait à Saint-Sornin la Marche en 1950, date à laquelle son frère Basile lui rendit visite. Les cendres de son épouse sont conservées dans la Pagode du Bœuf, au sud de Bangkok.

Ses enfants, nous raconte son petit-fils, furent envoyés au Lycée Hoche de Versailles pour y étudier après avoir été scolarisés à la Convent Collège de Bangkok. Ils  fondèrent en France leur propre famille. Son fils Tavy y fit une carrière de graveur-illustrateur.

Résidant semble-t-il au Siam après 1950, il y consacra les dernières années de sa vie à améliorer ses traductions et à en assurer la publication aux éditions Rougerie à Mortemart ou aux éditions Geuthner (librairie orientaliste Paul Geuthner)

Il ne revint en France qu'en 1959 et décéda à Chez Peillaud, commune de Saint Sornin La Marche, en 1961.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Cimetière de Saint Sornin La Marche (87)

 

 

L'évolution des relations entre mon grand-père et Camille Notton est reflétée par la forme des courriers : des cartes postales de 1908 à 1915, puis jusqu'en 1923 (date de la dernière lettre retrouvée), ce sont de longues lettres que reçoit Henri Peyraud. Ces courriers permettent de suivre dans une certaine mesure la carrière de Camille Notton jusqu'en 1923. Ensuite il faut se contenter d'informations éparses et d'extraits d'annuaires administratifs ou diplomatiques.

 

Comme je l'ai indiqué précédemment, le contenu de ces lettres montre qu'existait entre mon grand-père et Camille Notton une certaine complicité. Il confie ainsi librement son sentiment quant à ses conditions de vie :

 

Saigon, 18 novembre 1910.

 

« Mon cher ami, c'est dans une charrette comme celle au premier plan que j'ai fait transporter mes bagages ici, du "Polynésien" au "Donaï" au milieu d'une poussière rouge extraordinaire. Je repars demain pour Bangkok. Mes hommages à Madame Henri. Un gros baiser à Melle. Anne-Marie. Cordiale poignée de main. Camille Notton. Je dîne ce soir chez M. Joyeux qui vous dit bonjour. »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Cochinchine-Saigon-Rue d'Adran, près du marché.

 

 

Saigon, 17 octobre 1912.

 

« ….mon voyage a été assez fatigant, et je ne serai pas fâché de quitter Saigon où il fait une température étouffante, bien qu'on s'y amuse plus que dans la brousse. »

 

]2 Décembre 1912 :

 

« ….j'ai été dernièrement à une fête qui a duré trois jours autour de cette montagne artificielle. Je ne me suis pas follement amusé. »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Légende inscrite de la main de Camille Notton : "La Montagne d'or"

 

 

25 juin 1914.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Carte adressée à Mademoiselle Anne-Marie Peyraud (ma tante, qui avait alors 9 ans)

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Xieng-Maï, 25 juin 1914,

 

« Voilà, chère Mademoiselle, comment on dresse un bébé éléphant, quand il a atteint l'âge de raison, à peu près le vôtre. On lui apprend à se laisser entraver les quatre pattes, et il faut lui taper constamment sur sa trompe. Un enfant lui monte sur le cou et frappe sur sa tête à coup de talon pour lui faire entrer la sagesse. C'est un spectacle bien pénible à voir, il y en a beaucoup qui préfèrent mourir que de renoncer ainsi à leur liberté. Je ne doute pas, Mademoiselle, que vous êtes toujours le contentement de vos parents et que vous vous portez bien. Je dépose mes humbles hommages à vos pieds. Camille. »

 

Xieng Maï, le 6 mars 1920 :

 

« Ma tournée a été très pénible à cause de la chaleur et de la grande sécheresse, et dans ma région où la récolte de riz a été désastreuse, les gens du pays émigrent en masse au nord, dans la région de Xieng-Rai, Xieng Sën, l'ancien habitat des Thaïs. C'est là que vous trouverez du gibier, des tigres ! J'ai visité Xieng Sën, sur les bords du Mékong, en 1917. C'est une ville complètement abandonnée depuis près de 400 ans. On n'y voit que les remparts et quelques pagodes en ruines, lorsqu'autrefois il devait y avoir une population d'au moins mille âmes…. Autrement mon voyage s'est passé sans incidents. J'ai failli cependant être encorné par un bœuf porteur, et je n'ai réussi à l'éviter qu'en passant derrière mon cheval. Mais mon boy s'est fait blesser à le main. J'ai dit qu'il n'avait pas de tête. Il s'appelle "Di", ce qui veut dire "bon", et il n'a je crois que cette qualité, d'être plein de bonté à en être bête… Je suis ruiné par le change actuel. Même situation ici qu'en France. Et il y a toutes sortes de difficultés pour changer au marché  l'argent siamois. »

 

Xieng Maï, le 19 septembre 1922.

 

« Il fait ces jours ci une température plutôt désagréable, en ce sens qu'il pleut à flots tous les jours. On se trouve réduit comme sport à s'enfermer entre 5 et 6 de l'après-midi dans une boîte en bois, et là, armé d'une petite raquette, à faire voltiger contre une cloison une toute petite balle en caoutchouc dur. Jeu assez dangereux où il faut faire preuve d'une grande agilité. J’ai reçu une balle sur le coin de l'oreille pour m'apprendre à ne pas tourner la tête. Ce soir même un autre partenaire l'a attrapé sur le nez, un autre s'est fait ouvrir l'arcade sourcilière d'un coup de raquette qui ne lui était pas destiné. Encore un mois et on pourra reprendre le tennis, qui offre moins d'aléas. »

 

Xieng Maï, le 11 décembre 1922.

 

« …Le ministre d'Angleterre doit arriver dans deux ou trois jours. Il faudra encore courir, aller à des cérémonies, des réceptions, enfin gagner les maigres émoluments que la République m'attribue pour la représenter ici. »

 

Xieng Maï, 2 mai 1923.

 

« Durant le mois de janvier et une partie du mois de février j'ai fait un voyage dans le nord, jusqu'à Xieng Raï où j'ai rencontré trois français installés dans cette localité avec quelques autres pour exploiter les forêts de teck de la région. »

 

Xieng Maï, 21 mai 1923.

« Brusquement comme toujours est survenue la saison chaude. Tout le courage que l'on peut avoir à cette époque ne logerait pas dans une coquille de noix. Ma santé n'a pas été des plus remarquables…Enfin je me suis maintenu à un degré suffisant de vie végétative. Mais ne soyez pas surpris outre mesure que je n'ai pu dans ces circonstances faire un effort suffisant de mes pauvres facultés intellectuelles pour vous donner de mes nouvelles. »

 

2 août 1923,

 

« Ici le pays se développe peu à peu grâce au chemin de fer. Les Chinois viennent s'installer en nombre, s'abattant comme des sauterelles là où il y a quelque profit à grignoter. Le Siam construit des chemins surtout dans la direction de l'Indo-Chine, et on a importé des Citroën à chenilles pour circuler sur les routes dans la circonscription d'Oubone où j'étais auparavant. Quand à Xieng Maï on y espère voir arriver l'an prochain des aéroplanes. »

 

Camille Notton est aussi attaché à Brillac et manifeste son intérêt pour la vie locale :

 

26 avril 1910 : (Lettre adressée à son frère Basile) :

 

« Dimanche dernier ont eu lieu ici les élections, et Mr. Babaud-Lacroze est malheureusement en ballotage…l'ami Henri est très désappointé, ainsi que Joubert » (Antoine Babaud-Lacroze, fut réélu au deuxième tour député radical de gauche de la Charente).

 

Bangkok, 1° mars 1911,

 

« …J'ai été très heureux d'apprendre le succès de votre frère et je partage avec vous le contentement que nous devons en avoir pour le bien du pays. Donnez-moi s'il vous plait des nouvelles de Brillac… »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Joseph Peyraud, frère de Henry Peyraud, élu conseiller général de Confolens Sud

 

 

Camp de La Courtine, le 16 juin 1915,

 

« …j'ai été heureux d'apprendre que tout allait bien au pays… »

 

Xieng Maï, le 6 mars 1920,

 

« …Je me languis à penser à nos délicieux coteaux, à la fraiche vallée de la dormante Issoire, à tous ces coins charmants où l'on goute une si reposante quiétude…Pourquoi ne me donnez-vous pas de nouvelles de votre héritier. J'ai été si heureux d'apprendre la venue au monde de ce petit bonhomme. Et j'espère bien qu'à mon retour à Brillac il m'aidera à croquer vos fruits….Dites-moi, s'il vous plait, dans votre prochaine lettre si ma cousine Marie Germaneau est mariée. J'ai entendu parler mais pas par vous d'un projet…tenez moi informé des évènements de la paroisse. Car je suis, comme disent les Anglais, très "parochial" ce qui se prononce parokieul, s'il vous plaît. »

 

C'est en lisant ce courrier que j'ai appris que ma grand-mère avait tenté d'élever des vers à soie, sans doute en utilisant les feuilles de l'énorme murier qui trônait derrière la maison jusque dans les années 1970 : « ….il fait très chaud, une température un peu tiède, qui serait excellente pour les vers à soie de Madame Peyraud, si elle continue à se livrer à cette charmante occupation. »

 

Xieng Maï, 2 novembre 1920,

 

« ...Madame Peyraud et votre fillette ainsi que le gars (Jean-Marie Peyraud, mon père, avait alors 2 ans) feront bien de me faire savoir si elles désirent quelque chose qui leur ferait plaisir. Je leur adresse, par votre intermédiaire, un plein wagon d'amitiés, tout en leur faisant reproche de faire économie d'encre et de papier à mon égard. Il est vrai que votre fils ne sait pas encore sans doute écrire, et qu'il ne me connaît pas encore. Mais je l'attends, ce gaillard, j'espère bien que nous ferons ensemble la meilleur paire d'amis. N'oubliez pas non plus de remettre une caresse de ma part à Sérum qui ne doit pas regretter la guerre. »

 

Xieng Maï, 19 septembre 1922,

 

« ..les nouvelles que vous m'avez données de ce vieux Brillac m'ont fort intéressé…on ne doit pas s'ennuyer un brin dans le pays. Je vous souhaite d'apprécier cette liberté qui vous permet de pécher et de chasser dans la plus charmante contrée que je connaisse…si vous avez quelque loisir, si l'auto ne crève pas trop souvent et que vous ne soyez pas trop pris par des réclamations, ou bien que vous ne pouvez pas sortir, soit que le vent soit de galerne et que le poisson ne morde pas, soit que votre chien soit fatigué, emparez-vous de votre joli papier bleu et donnez-moi des nouvelles des uns et des autres, ce qui me fera le plus grand plaisir, espérant qu'elles seront toujours bonnes, enfin des nouvelles de ce qui se passe au pays, dans ce petit monde d'une humanité si intéressante à observer… »

 

Xieng Maï, 11 décembre 1922,

 

« … Pour une fois que vous vous êtes décidé à me donner des nouvelles du pays, sachant d'ailleurs que mon âme est toujours là-bas suspendue à la pointe du clocher, vous n'y êtes pas allé de main morte, et je vous en suis bien reconnaissant… »

 

Xieng Maï, 2 mai 1923,

 

« Vous serez bien gentil de me dire comment le monde de Brillac se comporte. Aussi ayez l'obligeance de me rappeler auprès des aimables propriétaires du Fourgnioux, (Il s'agit de Joseph Peyraud et de sa famille) et de leur dire que je leur souhaite toutes sortes de prospérités, du grain plein la grange et du bonheur plein la maison….quand vous verrez ma chère tante Julie (Julie Villéger, la sœur de la mère de Camille Notton, Marie Villéger), dites-lui toutes mes tendresses, et ayez la bonté de me donner de ses nouvelles ainsi que de ma famille… »

 

Un certain nombre de courriers montrent que Camille Notton partageait avec Henri Peyraud son goût pour la chasse et la pêche :

 

Djibouti, 18 novembre 1910,

 

« Cher ami, nous avons pris hier dans la mer Rouge un superbe Marsouin. Pêche très intéressante. Un de mes collègues se propose de pêcher le requin à Colombo…

 »

Bangkok, 22 décembre 1910,

 

« Mon cher ami, j'apprends par "la Pêche illustrée" que nous recevons ici, que Mr. Raynaud, ministre de l'Agriculture, est patron d'honneur du Fisching Club de France. A propos de pêche, on a pris récemment dans le Mé Nam un poisson pesant plus de 40 pounds, ce poisson avait été abîmé par l'hélice d'un bateau à vapeur. ».

 

Au grand dam des défenseurs de la langue française, Camille Notton évalue le poids de ses prises en livres, usage encore en vigueur de nos jours dans le milieu halieutique.

 

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Mr. Maurice Raynaud, 1860-1927, député radical de la Charente, fut Ministre de l'agriculture du gouvernement Aristide Briand :

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Bangkok, 1° mars 1911,

 

« Mon cher ami,  …..je pense plus d'une fois à nos bonnes parties de pêche et de chasse, et ma pensée vous suit le long de la Marchadaine et de l'Issoire. »

 

Bangkok, 6 novembre 1912,

 

« ….Je vous suis très reconnaissant de tous les détails que vous me donnez sur l'état cynégétique du pays. Mais quand donc pourrais-je donc aller me rendre compte par moi-même ? »

 

Xieng Maï, 2 novembre 1920,

 

« Je regrette bien de ne pas m'être trouvé pour l'ouverture de la chasse avec vous. Ici, je vais quelquefois chasser aux bécassines, mais c'est un métier éreintant. Il faut faire quatre ou cinq kilomètres en voiture avant d'arriver sur le terrain. Puis parcourir des rizières et des rizières en faisant le chien, et patauger dans l'eau comme un canard. »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Xieng Maï, 22 avril 1922,

 

« Vous allez sans doute maintenant vous consacrer à la pêche à la truite. Vous êtes un veinard ! Je vous souhaite des pêches miraculeuses……avez-vous détruit quelques renards depuis ? Et les sangliers ? »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Les chiens de Henri Peyraud

 

 

Xieng Maï, 19 septembre 1922,

 

« Après les pluies, mais seulement à partir du 15 août dernier se sont annoncées les bécassines. J'ai fait l'ouverture en opérant un coup double et j'y suis retourné une dernière fois avec autant de succès, mais la chasse de ce gibier présente si ce n'est pas autant de difficultés, par contre une plus grande fatigue que celle éprouvée pour nous l'année dernière au ruisseau du Got. »

 

Xieng Maï, 11 décembre 1922,

 

« Je regrette d'apprendre que vous n'avez pas eu la saison de chasse que vous espériez. Mais il faudrait commencer par détruire les renards. Vous avez tous les éléments sous la main pour cela. Il ne s'agit plus que de fonder un syndicat, dont ne feront pas partie naturellement, et ce ne sont pas eux qui insisterons à ce sujet, les renards à deux pattes. Voilà un pays extrêmement avantagé pour avoir du gibier en abondance, et on n'en trouve point! A qui la faute sinon aux chasseurs de ne pas s'aider au lieu d'attendre l'aide du ciel. Enfin consolez-vous que de mon côté je n'ai pas été moi-même plus favorisé. La saison des bécassines n'a pas été ce qu'elle était les années précédentes. Je n'y suis allé que trois ou quatre fois, et comme il n'y avait pas d'eau, il n'y avait pas de bécassines. Mon plus beau trophée a été recueilli chez moi, en démolissant un oiseau de proie qui ne manquait pas de toupet, le rosse, en venant essayer d'enlever la nourriture de la main de ma fillette. (Peut-être sa fille Jeannette, née à Chiang Maï en 1917). J'ai mangé cependant plusieurs bécassines, mais prises au piège par les indigènes. Un croquant m'a apporté dernièrement une bécasse blessée, mais je n'ai pu l'acheter, le prix en étant trop élevé. Tout de même je pense à celle que j'ai mangé une fois chez vous. Ici, on ignore l'art de les accommoder comme à Brillac. Je pense partir en tournée le mois prochain et peut-être aurai-je plus de chance au point de vue gibier, à plume s'entend. Quant au poil, je vous le laisse, trois lièvre, un lapin, I say (je dis) comme disent les anglais. »

 

Xieng Maï, 2 aout 1923,

 

« J'attends le moment où les bécassines se décideront à arriver. Sans doute ont-elles déjà quitté le plateau du Yunnan où je suppose que se trouve leur habitat. Tout fait espérer qu'elles viendront nombreuses, et je me prépare en conséquence à aller patauger dans les rizières… »

 

Après 1923, il devient difficile de retracer tant la vie personnelle que la vie publique de Camille Notton, et ceci jusqu'à son décès en 1961, à Chez Peillaud, commune de Saint Sornin La Marche, Haute-Vienne.

 

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Maison de Camille Notton à Chez Peillaud, Saint Sornin La Marche

 

Remerciements :

 

Je remercie Jean-Pierre Bressoud, petit-fils de Camille Notton ainsi que Ganaelle Bressoud-Politis, son arrière petite nièce;  Alain Gesson, petit fils  d' Aline Notton; Marcel Villéger, "mémoire de Brillac";  François Lagirarde, Ecole française d'Extrême Orient; Louis Gabaude, Ecole française d'Extrême Orient; les rédacteurs du blog "MerveilleuseChiang-Mai" et du blog "Alainbernardenthailande.com"; Jean de la Mainate et Bernard de Guilhermier de leur contribution active à ce récit.

 

 

Christine Peyraud

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir nos trois articles

 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/12/a-200-quelques-commentaires-a-propos-de-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-144-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900-123941699.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-145-la-vision-du-siam-de-raphael-reau-jeune-diplomate-fran-ais-a-bangkok-1894-1900-123999177.html

Partager cet article
Repost0
6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 22:21
A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Le « Conseil de régence du royaume des Sédangs » recherche l’héritier légitime d’Auguste-Jean-Baptiste-Marie-Charles DAVID dit « de Mayrena » alias « Marie Ier, roi des Sédangs ».

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nous vous avons parlé de ce Français qui s’était autoproclamé « roi des Sédangs », roi éphémère de territoires sans maîtres. Rappelons rapidement qu’il fut « fantôme de gloire » selon André Malraux qu’il a fasciné (« Les Antimémoires » en 1967), et ce fut un aventurier que le gouvernement d’Indochine envoya de façon plus ou moins discrète fédérer des ethnies montagnardes dans un hinterland situé entre le Siam et la chaine annamitique dont on ne sait trop si elles étaient tributaires des Siamois ou des souverains annamites. Il réussit à se faire sinon élire, du moins accepter, comme roi par ces tribus aussi sauvages que primitives. Mais il ne put obtenir le soutien de la France qui préféra l’évincer de son royaume et de son trône en paille de riz pour l’intégrer à notre Indochine française. Elle aurait pu à tout le moins en faire un Gouverneur, elle en fit un paria (1).

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Désespérant du soutien français, il avait offert le 28 février 1890 au Roi du Siam, depuis Singapour (où les Anglais, qui le considéraient comme un dangereux trublion, le surveillaient comme le lait sur le feu), de placer son royaume sous suzeraineté siamoise. Ce courrier, adressé au prince Damrong, alors ministre des affaires étrangères, ne fut probablement jamais soumis à sa majesté siamoise mais directement à Hardouin, notre consul à Bangkok. Le Siam avait suffisamment à faire avec la France qui cherchait à accaparer toute la rive gauche du Mékong pour ne pas s’enfoncer une nouvelle épine dans le pied. Notre majesté ne reçut donc pas de réponse (2). Et elle mourut misérablement à 48 ans sur la petite île malaise de Tioman le 11 novembre 1890 dans des circonstances demeurées mystérieuses.

 

La mort en duel est une hypoyhèse :

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Constitutionnellement, la situation était la suivante :

La dévolution de la couronne avait été prévue dans la première constitution du 3 juin 1888 en son article 4 : « La royauté est héréditaire ; mais le Roi, s’il le veut, peut désigner un successeur en dehors de sa famille. Toutefois, les chefs des tribus exigent que ce roi  soit agréé par tous les chefs, à la majorité des voix ».

Dans sa deuxième constitution du 1er juillet 1888, il fit disparaitre ce deuxième alinéa quelque peu contraignant comme donnant la parole sinon à son peuple du moins aux chefs de tribus : article 4 « La royauté est héréditaire ; mais s’il n’y avait pas d’héritier direct le roi peut désigner un successeur parmi les membres de sa famille. Le fils aîné du roi prendra le nom de prince royal ; les autres membres de la famille seront princes suivant l’usage des autres nations ».

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

N’ayant pas désigné son successeur, laissa-t-il un ou une héritière ?

Il eut une première et légitime épouse française, Maria Francisca Avron, qui ne souhaita pas le suivre dans ses pérégrinations asiatiques, il s’en affranchit d’un trait de plume par ordonnance royale du 21 août 1888, ses royales qualités le dispensant évidemment de faire appel aux tribunaux de la république pour divorcer. Il en eut deux enfants légitimes connus, Albert et Marie-Louise tous deux morts prématurément sans postérité et dont sa Majesté ne s’est jamais soucié.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

En Indochine, il eut une première congaï qu’il avait épousée selon sa loi, nommée Anahïa Le Thi Ben,  appelée par lui la « Reine Marie », dont il prétendait qu’elle était princesse cham et ses ennemis qu’elle était fille d'un bûcheron. Elle mourut prématurément de maladie tropicale l’été 1888 sans lui avoir laissé de Dauphin.

 

Une congaï de cette époque :

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

La place était vacante, Sa Majesté qui avait le sang chaud y pourvut en élevant une dame Aimée Julie Lyeuté d’abord au rang de « marquise de Héring » et l’épousa ensuite en l’affublant du nom de « noble demoiselle Marie Julie Rose Lyeuté ». Nous ignorons tout de cette belle marquise devenue « la Reine Marie Rose ». Lors de son périple en Belgique où ils étaient partis chercher des commanditaires sinon des victimes, il l’abandonna à Ostende et retourna en Asie en 1890 pour réclamer en vain son royaume. Nous ignorons tout de cette personne.

 

Autre congaï de la même époque :

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Il nous semble difficile qu’elle soit la génitrice de l’aventurière dont nous avons longuement parlé, Yvonne, qui alimenta la chronique boulevardière (1) 

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Connue au début du siècle dernier à Paris comme demi mondaine sous le nom fantaisiste de « Comtesse de Moelly » elle était « très connue des habitués du bois de Boulogne » vivant probablement des subsides d’un ou plusieurs  généreux commanditaires dont un prince russe, en bon français, une gourgandine de la haute « bicherie ».

 

Les "biches" du bois de Boulogne à cette époque :

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nous la retrouverons au grand cirque russe Beketow reprenant son nom de « princesse de Mayréna » et prétendue fille de feu S. M. le roi des Sédangs comme « merveilleuse dresseuse d’éléphants ».

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nous la retrouverons au grand cirque russe Beketow reprenant son nom de « princesse de Mayréna » et prétendue fille de feu S. M. le roi des Sédangs comme « merveilleuse dresseuse d’éléphants ». Nous perdons ensuite sa trace. On a toutefois retrouvé notre princesse au début des années 40 à Bruxelles comme dresseuse d’éléphants selon un article de « Stamps magazine » du 7 septembre 1940 consacré aux activités philatéliques de son père putatif ? Elle ne prétendit jamais à ceindre la couronne de feu son père. Son activité de dresseuse d’éléphant laisse évidemment supposer une origine asiatique.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Mais, âgée d’environ 30 ans lors de ses démêlées judiciaires avec quelques joailliers parisiens en 1904, cela la ferait naître vers 1874 à une époque où son royal père était employé à la Compagnie des eaux de Paris et la Reine Marie-Rose, épousée en 1889, on ne sait où. Sa filiation tant paternelle que maternelle reste un mystère.

 

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

À Singapour, Marie Ier se convertit à l'Islam et, en mars 1890, il épousa une autre femme,  sa nouvelle religion le lui permettait, Aïsa, une Malaise. Il n'y a aucune trace d'enfants de ce mariage.

 

Sa Majesté déguisée en sultan malais :

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Signalons – au passage – l’irruption tardive de successeurs à la couronne, Marie-David III « roi de tous les Sédangs », un Australien né en 1972 – nul ne sait qui il est - qui aurait succédé à Marie-David-Jules II qu’un coup de poignard a fait passer de vie à trépas en 1992 et dont le père aurait repris à son compte les prétentions à la couronne dès 1912. Nous n’en savons malheureusement pas plus que ce que nous apprend l’amusant ouvrage de Fabrice O’Driscoll « Ils ne siègent pas à l’ONU », publié en 2000 (3). Il nous aurait intéressé de savoir dans quelle lignée ils se situaient. Ils ne semblent toutefois pas avoir un lien avec notre Conseil de régence ?

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Venons-en donc à ce Conseil de régence qui cherche toujours un titulaire à la couronne.

La mort d'un monarque sans héritiers ou successeur désigné ne provoque pas la cessation de jure de son Etat ni de sa noblesse. Et Marie Ier ne fut pas avare dans la collation de titres de noblesse prestigieux et de non moins prestigieuses décorations à ses amis et surtout à ses donateurs. Il paraitrait que de nombreux Belges s’affublent encore des douzaines de titres dont Marie Ier a doté leurs pères ou leurs grands-pères, il y a longtemps que le ridicule ne tue plus même en Belgique !

 

Les armoiries dont se dote le Conseil de régence  :

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Elles sont loin, sur le plan de l'héraldique d'avoir la qualité de celles dessinées par Marie Ier :

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

LA PANTALONNADE

 

Ainsi, quelques personnes se disant descendants de la noblesse de Sédang ont entendu le 2 novembre 1995 à Montréal au Canada fonder une « Assemblée pour la restauration de la noblesse de Sédang » rebaptisée ensuite « Assemblée royaliste de Sédang » et le plus sérieusement du monde adopté une nouvelle constitution en 1998. Il plane sur la composition de cette assemblée le plus grand mystère.

Ses objectifs ne sont pas en soi répréhensibles mais tout au plus risibles. Elle entend au premier chef restaurer et préserver les droits et privilèges de la noblesse du royaume de Sédang; et prétend ensuite promouvoir l'étude de Sa Majesté Marie Ier, roi de Sédang, et du royaume de Sédang. Jusque-là, pourquoi pas ? On peut considérer Marie Ier comme un chevalier d’industrie, un bonimenteur, un affabulateur, un escroc, un anarchiste, un mythomane ou un mégalomane…

Mais accordons lui tout de même quelque indulgence : il ne faut ne jamais oublier de se poser la question «…et s’il avait réussi ? ».

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Là où l’affaire prend une forte odeur de farce de potaches c’est que la dite Assemblée se propose « d'élire un régent, ci-après capitaine régent, pour assumer et exercer les devoirs et les prérogatives du chef de la noblesse des Sédang pendant l'absence de la dynastie Mayréna et ce jusqu'à ce qu'un héritier survivant de la dynastie Mayréna puisse être installé comme chef de la noblesse et de continuer la recherche d'éventuels survivants ou héritiers de la dynastie Mayréna ».

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Les 16 et 17 novembre 1995, l'Assemblée a élu un certain colonel Derwin J.K.W. Mak comme Régent du royaume avec le titre de Prince Régent et Duc de Sédang à moins qu’il ne se soit autoproclamé. Nous ne savons pas qui est ce Colonel qui serait eurasien ?

Fort sagement, la Régence et la noblesse de Sédang affirment ne pas avoir l'intention de restaurer la souveraineté du Royaume de Sédang. Ils reconnaissent la souveraineté du gouvernement du Vietnam sur leur territoire et renoncent à toute revendication de ce chef. Ils souhaitent tout simplement continuer à utiliser leurs titres et leurs privilèges en particulier leurs armoiries, le seul en réalité dont ils puissent se prévaloir.

Nous restons dans la farce mais nous allons passer au ridicule :

« La Régence a été active dans la poursuite des traditions de la monarchie de Sédang. Une marine et une armée de cérémonie ont été créés en juin 1996. Le Royal Sedang Post a été rétablie le 15 juillet 1996 et a émis les premiers timbres de Sédang depuis 1889 ».

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

La noblesse de Sédang en exil a même établi des « relations diplomatiques internationales ». Ainsi, « le  11 juin 1996, Sa Béatitude Maximos V Hakim, patriarche melkite-grec catholique d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem, depuis son quartier général à Beyrouth, félicita le Prince Régent pour son accession à la Régence et accepta de coopérer avec les nobles de Sédang dans leurs futurs projets humanitaires ». Nous n’avons évidemment pas pu vérifier cette affirmation puisque sa Béatitude a rejoint le paradis au début de ce siècle.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

La pantalonnade va continuer : « Un traité d'amitié avec l'Ordre du Saint-Empire occidental, un ordre belge de noblesse européenne, a été signé le 3 juillet 1996, rétablissant ainsi les liens entre la noblesse de Sédang et les descendants de leurs partisans belges et européens ». Cet ordre au titre ronflant est totalement inconnu de tous les ouvrages nobiliaires sérieux ou même fantaisistes. Les ordres de chevalerie de fantaisie – et il en existe des dizaines - servent souvent de couverture à des aigrefins en manque de légitimité.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Notre capitaine-régent va quitter son poste de régent le vendredi 13 juin 1997 « pour se donner plus de temps pour étudier l'histoire de Sédang et de Mayréna ». Il fut remplacé par la comtesse Capucine Plourde de Kasara, un joli prénom mais un titre de comtesse inconnu de tous les nobiliaires du monde ; Il s’agit probablement de l’un des titres de fantaisie vendus par S. M. lors de son séjour en Belgique ? Le régent conserva évidemment son titre de duc de Sédang et reçut en outre celui de Protecteur de la noblesse de Sédang.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

En 1999, les historiens de la Régence ont découvert – enfin - les descendants du frère aîné de Marie Ier, Romaric, par les soins d’un généalogiste français, Michel Grasseler (4). Un certain « vicomte Claude Chaussier dit de Neumoissac », prétendument historien belge qui n’est ni vicomte ni « de Neumoissac » ni probablement historien, aurait participé aux recherches. Ils ont découvert la descendance de Romaric, tous des David devenus dynastes. Pour récompenser le généalogiste Grasseler, il lui fut décerné par Capucine l'Ordre Royal de Sédang. Nous ne savons pas s’il se donne le ridicule de le porter ?

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nos fantaisistes, représentés par l’auto-vicomte, sont alors offrir à l’aîné des descendants mâles de Romaric – qui est avocat à Paris et a probablement des soucis plus sérieux (notamment celui de ne pas se trouver mêlé à une possible escroquerie ou de se couvrir de ridicule au sein de son Barreau ?) – de lui transférer les fonctions de Régent et les décorations de l'Ordre Royal de Sédang. Le cher maître les accueilli avec les égards dus à leur absence de rang et a décliné cette offre ainsi – parait-il - que tous les autres membres de la famille.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Aujourd’hui ?

Si un membre de la dynastie David veut reprendre sa place princière et royale, la régence lui transférera ses fonctions de régent et de chef de la noblesse de Sédang (5). En attendant, Capucine reste seule régente.

La régence a un site Internet (www.sedang.org) qui est toujours en activité mais dont le dernier mouvement date de 2006.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

DE LA FARCE A L’ESCROQUERIE

 

Nous en étions à la farce. C’est un journal vietnamien de 2009 que nous avons déniché qui nous a éclairés sur l’origine de cette régence (6). En collectionnant les timbres, certains collectionneurs ont trébuché sur ceux de Sédang et se sont rendu compte que David de Mayréna, considéré comme le roi de Sédang, n’avait pas désigné d’héritier. Ce seraient ces éminents philatélistes qui, réunis à Toronto, ont alors prétendu établir le Conseil de régence pour ressusciter à leur profit les errements philatéliques de Marie Ier : Son service postal a donné lieu à l’émission d’une première série de timbres-poste imprimés localement dont il est possible mais pas certain qu’elle ait servi à affranchir des correspondances descendues de la montagne par des messagers moïs vers Tourane et postées dans des boites à lettre vers d’autres destination. Plus tard sa Majesté commanda à Paris au milieu de 1889 une nouvelle série de timbres-poste.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Le tirage en aurait été de 350.000 séries qui n’étaient bien évidemment pas destinées aux services postaux des villages Sédang mais à allécher les collectionneurs à l’affut de nouveauté philatéliques.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Ce stock n’avait pas été payé à l’imprimeur, David était à cours de ressources. L’imprimeur a vendu ses stocks entre 1889 et 1903 à divers négociants qui, pour en faire de vrais timbres ayant circulé, en ont oblitéré une partie avec un cachet « Sédang » avant de le vendre aux collectionneurs-gogos. Ceux-là circulent encore sur le marché via Internet !  Ces deux séries ont fait l’objet en 1979 d’une très complète étude du Dr Grasset, membre correspondant de l’académie philatélique de Belgique publiée dans le bulletin de l’Association Internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos que nous a obligeamment communiqué son Président Monsieur Philippe Drillien (7).

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nos fondateurs philatélistes ont repris cette idée en commandant une série de timbres-poste et des enveloppes timbrées ayant prétendument circulé par la poste aérienne. Ces émissions n’ont bien évidemment pas reçu plus que les émissions précédentes l’onction de l’Union Postale Universelle. Restons charitable et qualifions cela de « sympathique plaisanterie » comme le fait Monsieur Thierry WIART dans un article de 2003 publié dans le bulletin de l’Association Internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos que nous a également obligeamment communiqué son Président Monsieur Philippe Drillien que nous tenons à remercier (8).

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Pour reste de besoin, ils y ont rajouté la vente de médailles et de badges, le tout pour quelques dollars, jusque-là, rien de bien méchant. Si la Loi est faite pour protéger les faibles, elle ne l’est pas pour protéger les imbéciles.

Mais le Conseil de régence s’est également arrogé le privilège de confédérer des titres de bonne noblesse ce qui aurait permis, en échange de lourdes contributions, à 200 vrais croquants imbéciles de devenir de faux barons et de non moins faux marquis. Le prix oscillerait entre 300 dollars US pour une simple couronne de baron...

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

à 1.500 dollars pour celle, plus prestigieuse, de marquis.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nous ne savons pas s’il réussit à vendre une ou plusieurs couronnes de Duc ?

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Notons, ce n’est qu’une précision que nous a donné un ami avocat franco-canadien, que la législation sur les fraudes dans ce pays ne réprime sérieusement que celles portant sur plus de 5.000 dollars canadiens (3.880 dollars US – 3.275 euros).

L’escroquerie était encore active en 2009.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

N’est-il pourtant pas plus simple pour un geai qui veut se parer des plumes du paon de se faire graver pour quelques dollars de véritables cartes de visite en s’attribuant quelque titre fantaisiste de comte ou de marquis si l’on ne peut s’offrir les services d’un laquais (« Paris abonde de ces marquis qui reçoivent l’investiture de leur laquais en s’en faisant donner par eux le titre » écrivait Primi Visconti en 1673 dans ses « lettres sur la cour de Louis XIV »)

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

L’affaire fut probablement rentable puisqu’il y eut un coup d’état interne au sein du Conseil, mené par un Finlandais qui conduisit la Régence à décréter l’état d’urgence qui est toujours en vigueur ce qui ne nous perturbe pas outre mesure. Capucine est toujours présente contre vents et marées.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Quant à la couronne, elle attend sagement d’être déposée à nouveau sur la tête du prochain aventurier qui voudra bien reprendre à son compte le rêve d’Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nous ne retiendrons au sujet de Marie Ier que les conclusions du journaliste et historien Philippe Franchini : « La part de rêve et de liberté qu’il a porté en lui n’a pas manqué de susciter l’intérêt de Malraux qui l’évoque dans ses ouvrages. Elle doit lui valoir aussi notre indulgence »….

Une indulgence que méritent moins les Pieds nickelés qui prétendent lui succéder !

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

NOTES

 

(1) Voir notre article « UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

 

(2) Ces péripéties nous sont longuement narrées par Jean Marquet dans son très bel article «  Un aventurier du XXe siècle : Marie Ier, roi des Sédangs (1888-1890) » in Bulletin des amis du vieux Hué, 1927.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

(3) Nous ne savons malheureusement pas où cet érudit a puisé ses sources. Bardé de diplômes et d’une phénoménale érudition, il bénéficiait de solides connexions à la fois dans les milieux monarchistes (il fut fondateur d’une ligue monarchiste très active sur la côte d’azur) et les milieux maçonniques (il fut grand maître d’une loge très ésotérique « le rite écossais primitif »). Lorsque celui d’entre nous qui l’avait bien connu voulut le contacter, il apprit son décès en 2008.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

(4) Ce généalogiste a effectivement pignon sur rue et auteur en particulier d’un ouvrage publié en 2000 « La communauté juive du Thillot », seul étude à ce jour consacrée à l’étude des communautés juives des Vosges. Curieusement, la famille de David alias Mayréna est d’ascendance juive et originaire des Vosges

 

(5) Les dynastes potentiels sont nombreux, il n’est point besoin de faire appel à un vrai généalogiste ou à un faux vicomte pour la trouver, les sites de généalogie (Généanet en particulier) nous ont permis de trouver leur trace, précision étant donné que ni les frères du monarque déchu et encore moins leur descendance ne se sont jamais affublé du patronyme de Mayréna se contentant de celui moins prestigieux de David :

ROMARIC, le frère aîné de notre « roi » a eu une nombreuse descendance masculine. L’avocat qui a décliné semble être son petit-fils.

JACQUES DAVID, puiné a également eu une nombreuse descendance masculine ou féminine.

CHARLES, autre frère qui remplissait les biens modestes fonctions de clerc d’avoué ne semble pas avoir eu de suite survivante.

JEAN-BAPTISTE et HENRY, autres frères, ont peut-être laissé une descendance dynaste.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

(6) Article de Nguyen Hong Lam « Vương quốc Sedang" - Trò bịp bợm của óc phiêu lưu thực dân » (« Le royaume des Sédang, une aventure coloniale ») dans Anninh (« La sécurité ») du 23 novembre 2009. Un grand merci au traducteur ami bénévole.

 

(7) « Philao – bulletin de l’association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos », n° 25-26 de décembre 1979, « Les timbres du royaume de Sédang », pages 401-404.

 

(8) « Philao – bulletin de l’association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos », n° 51 de 2003, « Quand Charles-Marie-David de Mayréna, roi des Sédangs sous le nom de Marie Ier fait des émules philatélistes à l’aube du XXIe siècle ou Des nouveautés des Sédangs, une sympathique plaisanterie ».

 

(9) « Philao – bulletin de l’association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos,  n° 33 d’août 1998,  Philippe Franchini : « Marie Ier ou le royaume des mirages ». Merci à Philippe Drillien qui nous a communiqué ce texte.

Partager cet article
Repost0
13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 22:05
A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Nous avons rencontré au hasard de nos précédentes recherches le Colonel Gerolamo Emilio Gerini, rédacteur d’une très érudite étude sur les proverbes et expressions idiomatiques siamoises, étude inégalée à ce jour quoique datant de plus de 110 ans (1).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Nous savons par ailleurs que, avant que les Siamois n’entreprissent eux-mêmes l’étude de l’archéologie de leur pays, plusieurs explorateurs avaient parcouru le Siam, dans le même but : Fournereau, Pavie et Aymonier, le Commandant Lunet de Lajonquière qui fit plusieurs voyages tantôt seul ou tantôt avec Finot, le Général de Beylié, le Prince Damrong et Coedès. L’œuvre accomplie au Siam fut presque exclusivement due à des explorateurs et savants français. Il faut bien sûr en excepter S.A.R. le prince Damrong et quelques voyageurs étrangers comme l’Allemand Adolf Barth, le père Schmitt né Alsacien mais devenu Allemand, le révérend Dan Beach Bradley, missionnaire américain, le Major danois Seidenfaden que nous avons souvent rencontré et enfin le Colonel Gerini, objet de notre étude (2).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Lui aussi appartient à cette « émigration italienne cultivée » dont nous avons parlé à propos des architectes, ingénieurs et artistes italiens venus en masse au Siam à l’initiative essentiellement du roi Rama V (3). Sa vie est également un roman d’autant plus remarquable que, comme le Major danois Seidenfaden, il cumula des activités militaires (policières pour Seidenfaden) avec de monumentales activités érudites. Le port d’un uniforme, fut-il de gendarme, n’est pas incompatible avec la culture !

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Il naquit dans la petite ville ligure de Cisano sul Neva le 1er mars 1860. Son père, Carlo, est professeur d'agronomie et d’œnologie à l'Université de Turin, et sa mère Veronica Rosso est comme lui issue d’une vieille famille cisanaise.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Une carrière militaire

 

Après avoir terminé ses études primaires, il obtint une bourse au mérite pour l'Académie militaire de Modène,

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

d'où il en sortit diplômé en août 1879 avec le grade de sous-lieutenant et fut affecté au 13e régiment d'infanterie de Pinerolo à Pérouse.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Il avait également obtenu un diplôme de génie civil à Turin. Il se produit alors un épisode plus ou moins mystérieux dans sa vie militaire dont il prétendra qu’il était inexplicable : Au cours de l'été de 1881, il ne rentre pas de permission et sera condamné le 26 janvier 1882 par le Tribunal militaire spécial de Florence à l’exclusion et à une peine d'emprisonnement (4). La condamnation fut probablement prononcée par défaut.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Pour éviter des suites désagréables, il avait pris la décision de rejoindre (fuir à ?) Bangkok en septembre 1881, nous ignorons dans quelles conditions. Il réussit alors à se faire recruter dans l’armée siamoise avec le grade de lieutenant - instructeur en raison de son « expérience militaire », il est permis de sa demander laquelle puisqu’il est alors âgé de 23 ans. Son éloge funèbre écrit par Louis Finot dira pudiquement – ou charitablement – qu’il se « démit de ses fonctions militaires poussé par un esprit d’aventure » (5).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

En 1883, il a quitté l'armée siamoise et assumé le poste de secrétaire du ministre des provinces du Nord, le prince Maha Mala, oncle du roi Rama V. Ces fonctions lui donneront l’immense avantage de pouvoir voyager dans une grande partie du pays, d’acquérir une parfaite connaissance du thaï ainsi que d'autres langues, le malais, le birman, le môn et le khmer, ainsi que de nombreux dialectes locaux. Il acquiert également une connaissance approfondie du sanskrit et du pali, les langues des textes sacrés bouddhistes. En ce qui concerne les langues européennes, indépendamment – évidemment – du latin et du grec et de sa langue maternelle, nous lui devons des articles en français et en anglais. Il aurait également possédé quelques connaissances en allemand, en portugais et en espagnol ? On peut être déserteur et remarquable linguiste.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

En 1887, il est réintègre l'armée siamoise, avec le grade de major (commandant), le titre noble de Luang et le poste de directeur général de l'éducation militaire. Il est désormais connu des Siamois comme Phra Sarasasana Palakhandh’s (พระสารสาสน์พลขันธ์ - Phra Sansatphonlakhan en transcription académique).  Il devient le premier directeur de l'école royale des cadets d’où sont directement issus le Royal Army Training Command, l'université Chulachomklao et l'académie militaire thaïlandaise.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Il y restera jusqu’en 1906, date à laquelle il quitte le service avec une retraite royale fastueuse, le grade de colonel, de nombreuses décorations et le titre de Phra. Sur le plan militaire, en 1893, durant les semaines qui ont suivi l'incident de Paknam, il fut placé avec grade de colonel à la tête d'un régiment chargé d’assurer la défense de Bangkok mais il n’eut pas le loisir d’y démontrer ses capacités guerrières.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Il dirigea également la revue « Yutthakot », (ou Yuddhakosa) aujourd'hui encore le magazine officiel de l'Armée royale thaïlandaise pendant plus de vingt ans, et fut auteur de 2.000 articles en thaï portant essentiellement sur des sujets militaires et écrivit encore divers ouvrages sur l’art militaire, tous en thaï (6).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Des activités lucratives

 

 

Il aura d’autres activités, probablement lucratives, tout en restant dans l'armée. En 1889, il fut chargé par le gouvernement d’assister l’ingénieur Luzzatti et nommé directeur technique de la mine d'or de Bangtapan qu'il avait lui-même découverte dans ses premières années au Siam et signalée à Luzzatti. Après de nombreuses vicissitudes, Luzatti avait fondé la « Gold Field of Siam Ltd » et obtenu la concession de l'exploitation de la mine (7).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Les deux premiers retours en Italie avant le retour définitif

 

 

Il retournera deux fois en Italie, en 1890 et 1897, la première fois à la mort de son père, la seconde lors du voyage du roi Rama V. Il était alors difficile aux autorités italiennes de mettre à exécution la condamnation pour désertion concernant un officier supérieure de l’armée siamoise et de surcroît compagnon de voyage du roi ! Le retour définitif de 1906 fut essentiellement dicté pour des raisons de santé devenue précaire à la suite de crises de malaria et de fièvre jaune.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Les activités érudites

 

C’est dans ce domaine que notre (présumé) déserteur et chercheur d’or va se révéler un personnage hors du commun. Il est à l’origine, de concert avec d’autres érudits, essentiellement l’Allemand Oskar Frankfurter, l’Anglais Cecil Carter et le prince Damrong sous le patronage de S.A.R. le prince Vajiravudh (futur Rama VI) de la fondation en 1904 de la Siam Society, très vite devenue et restée une institution érudite d'importance internationale pour la diffusion de la culture siamoise. Il en sera le premier vice-président. Dans le premier numéro de la revue, il donne aux futurs contributeurs le détail des sujets en rapport avec le Siam qu’ils sont invités à traiter…des amulettes à la zoologie. Il y donnera d’ailleurs l’article sur les proverbes et expressions siamoises dont nous avons parlé (1).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Il était déjà membre depuis 1901 de l’Ecole française d’extrême orient dont il importe de préciser qu’il ne s’agit pas d’une association de pécheurs à la ligne au sein de laquelle on est admis en payant une cotisation annuelle mais sur décret ministériel suivi d’une décision du gouverneur de l’Indochine française (8).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Nous le retrouverons encore membre actif et apprécié de la Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, et la Royal Geographical Society et de l'Associazione Italiana degli Orientalisti. Au cours de cette vie d'étude, il avait réuni une bibliothèque de plus de 3.000 volumes, la plupart en siamois, dont beaucoup étaient rarissimes. Cette bibliothèque a été donnée par ses héritiers à l'Institut Oriental de Naples (Istituto Orientale di Napoli), une partie intégrante de l'Université de Naples qui est actuellement détentrice de l’une des plus belles collections d’ouvrages siamois anciens et de manuscrits orientaux au monde (9).

 

Traité d'astrologie du XVIIIe ou XIXe siècle :

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Numismate à ses heures, lui-même collectionneur avisé, il fut à l’origine de l’acquisition et de l’inventaire de la collection de l’Ecole française d’extrême orient. Il fut chargé par le gouvernement siamois de rédiger le catalogue d’une exposition de monnaies et de médailles organisée à Hanoï en 1902 (10).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Nous allons enfin le retrouver périodiquement comme représentant du Siam aux diverses sessions du Congrès International des orientalistes en particulier à Hanoï en 1902, où il  prononça le discours inaugural en anglais (11), à Paris en 1907, à Copenhague en 1908 et à Athènes en 1912 (12).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Ses écrits

 

Gerini a beaucoup écrit, ses ouvrages ne nous sont malheureusement pas d’un accès facile, la plupart écrit en siamois, d’autres sur des sujets qui passent très largement au-dessus de nos compétences d’amateurs. Nous avons évidemment lu avec intérêt et analysé son article sur les proverbes et expressions siamoises publié dans le premier numéro de la revue de la Siam society. Il démontre une connaissance profonde de la langue. Il est également l’auteur d’un très long et très difficile (pour nous, pourquoi le taire ?) article sur l’histoire de l’île de Phuket étayé de nombreuses justifications sur d’anciens textes siamois (13) mais de « haute valeur » écrit Louis Finot (5).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Il est en particulier l’auteur de deux manuscrits Tamniap nakian (ทำเนียบนักเขียน) ou Liste des écrivains siamois et Raïchuewannakadee Siam (รายชื่อวรรณคดีสยาม) ou inventaire de la littérature siamoise. Nous n’y avons pas eu accès mais bénéficions de l’analyse (presque totalement en thaï) qu’en ont faite des érudits thaïs (14). Selon eux, ces manuscrits compilent des informations sur la littérature siamoise du 13e au 19e siècle après J.-C., ce qui laisse à penser que Gerini avait l’intention d’écrire un ouvrage sur ce sujet. Ils sont le résultat de recherches provenant de sources primaires et secondaires : tradition orale, documents imprimés et autobiographies d’écrivains contemporains. Il y enregistre des dates, des noms d'auteurs, des titres d’ouvrages de littérature avec des notes sur des points précis. Il est le premier savant occidental à avoir tenté de  faire une anthologie systématique de l'histoire de la littérature siamoise depuis le XIIIe siècle. Il y a inventorié des titres jamais trouvés ailleurs et a pour la première fois utilisé une méthodologie moderne dans les recherches sur la littérature siamoise. Les extraits que nous donnent ces auteurs de ce manuscrit laissent à penser que l’ouvrage était loin de sa mise en forme !

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Une autre œuvre fut inachevée, elle aurait dû être celle de sa vie : Etudiant les antiquités des royaumes thaï et collectionnant les matériaux d'une histoire du Siam qu’il devait publier sous l’égide de la Royal Asiatic Society, il n'a pas eu le temps de l'écrire (15).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Son œuvre majeure est ses « Researches on Ptolemy's Geography of Eastern Asia (Further India and Indo-malay peninsula) », un gros volume de près de 1.000 pages publié à Londres en 1909 sous l’égide de la Royal Asiatic Society et plusieurs fois réédité notamment en 1994. Il s’agissait au vu de ses recherches sur la géographie historique de l'Asie orientale d’une tentative d'identifier les toponymes de ces régions énumérés dans les listes de Ptolémée.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

L’ouvrage suscita évidemment des discussions d’experts, nous n’osons parler de « querelles d’Allemands ». Nous n’avons pas pu le consulter mais avons une analyse très critique de l’orientaliste Edouard Chavannes qui semblait ne pas porter Gerini dans son cœur lorsqu’il écrit en introduction « II est difficile de porter un jugement impartial sur l'ouvrage du Colonel Gerini. L'auteur est si persuadé de sa supériorité sur tous ses devanciers et il présente avec tant d'assurance ses hypothèses personnelles qu'on se sent disposé à prendre à son égard une attitude aussi agressive que la sienne l'est à l'égard d'autrui… Je tâcherai de ne pas succomber à cette tentation et de mêler à la critique la part d'éloge à laquelle je crois que M. Gerini a droit ». La suite est moins venimeuse, nous la donnons en note (16).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

En dehors de ces querelles que nous ne sommes pas aptes à juger, nous pouvons citer au moins deux ouvrages qui font du texte de Gerini une référence fondamentale, un article du grand orientaliste Sylvain Levi et un autre de l’également orientaliste Antoine-Joseph Charignon.

 

Nous nous contenterons de l’analyse flatteuse qui en est faite dans les Annales de Géographie : « Le colonel GERINI pousse très loin dans le détail son travail de localisation en s’autorisant de sa connaissance du pays et de la bibliographie antérieure ainsi que de la terminologie géographique hindoue arabe et chinoise de chacun des noms de lieu que cite Ptolémée, il donne un équivalent précis. Grâce à la masse énorme des faits et textes de toutes langues qu’il utilise son livre est un instrument de travail du plus haut prix pour étude de la géographie historique de l’Extrême-Orient » (17).

 

Cet ouvrage peut-être sujet à des critiques, il reste considéré comme un des textes classiques, fondamentaux pour les études orientalistes.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Gerini avait-il la dent dure ? C’était un militaire et non un diplomate. Il fut étrillé de façon tout juste courtoise par Aymonier en 1901 au sujet d’une complexe traduction épigraphique en khmer archaïque (18). Il eut également des difficultés érudites (nous ne savons lesquelles, probablement sur des traductions de vocables archaïques ?) avec l’orientaliste allemand Gustaaf Schlegel. Toujours est-il qu’à l’assemblée générale de la Siam Society en 1905 il a « lu une critique sévère des « Siamese Studies » de l’allemand Gustaaf Schlegel, plus sévère encore du « Cambodge » d'Aymonier » (19). Les interprétations linguistiques de Schlegel y sont traitées d’extravagantes et Aymonier accusé de n’avoir pas recueilli les informations nécessaires malgré ses longs séjours au Cambodge et d’avoir des théories ethnographiques de fantaisie (20).

 

La liste de ses écrits est longue portant sur de multiples sujets, mais la plupart de ses travaux sont écrits et publiés exclusivement en thaï. Nous n’en citerons que quelques-uns, celles qui ont été publiées dans une langue facilement accessible (21).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

De retour en Italie, Gerini va garder des liens étroits avec le Siam.

 

Il va commencer la construction de la « Villa Gerini » à Cisano sul Neva, qui sera terminée en 1910, où l’on reconnait la griffe de l’un des architectes italiens de la salle du trône Ananta Samakhom. Cette villa qui est en réalité un palais est devenue un hôtel de luxe qui fut une étape favorite du producteur Carlo Poni. Ce luxe laisse à penser que Gerin était revenu en Italie fortune faite.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Lors de la visite privée du roi Chulalongkorn en Europe en 1907, il l’accompagne dans sa visite du pays  en particulier pendant le mois du séjour du roi à San Remo.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Celui-ci lui confie des missions de représentation pour représenter le Siam dans des congrès officiels et des conférences des orientalistes et des archéologues. Dès son arrivée en Italie en 1906, il assista à un congrès orientaliste à Rome. En 1908, il représenta le Siam au Congrès international des orientalistes à Copenhague comme nous l’avons vu. Il fut encore mandaté par le ministère de la guerre pour négocier des achats d’armes chez le trop célèbre Krupp.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

En 1909, le roi Chulalongkorn le nomme responsable de la construction et de la direction  du pavillon siamois à l'Exposition internationale de Turin en 1911. Il en confie la conception et la construction à ses compatriotes architectes Tamagno et Rigotti.

 

Pavillons du Siam et de la Serbie :

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Le Catalogue du Pavillon, écrit presque entièrement par lui, est considéré comme un texte fondamental pour la connaissance du Siam au début du XXe siècle (22).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Sa prestation lui vaut la croix de grand officier de la couronne des mains du roi Victor Emmanuel III.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Tant pour la construction de son palais que pour celle du pavillon, il fit appel à son jeune compatriote ingénieur Emilio Giovanni Gollo, également de Cisano, né en 1873 et arrivé au Siam en 1899. Tous deux originaires d’un village de 2.000 habitants se sont évidemment connus dans le microcosme italien de Bangkok (23).

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Gerini mourut trop tôt le 11 octobre 1913 à Turin d'un coup de cœur et fut  enterré à Cisano sul Neva dans la chapelle familiale.

 

En 2010, le Commandement de l'instruction militaire de Bangkok (กรมยุทธศึกษาทหารบก) au cours d’une cérémonie solennelle, a inauguré le buste de Gerini à l'entrée de son siège. Il fut le deuxième Italien à être ainsi honoré en Thaïlande après Corrado Feroci alias Silpa Bhirasri, fondateur de l'Université Silpakorn de Bangkok.

 

C'est une figure originale et sympathique qui disparut prématurément dans un cercle d’érudits peu nombreux où les pertes se font, par suite, doublement sentir.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

NOTES

 

 

(1) « On Siamese Proverbs and Idiomatic Expressions » in Journal de la Siam society, numéro 1 de 1904, pp 1-158.

Voir notre article H4 - « SUPHASIT PHRA RUANG » OU LES PRÉCEPTES DU ROI RUANG (LITHAÏ) (1347-1368 ENV.) » in  

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/h4-suphasit-phra-ruang-ou-les-preceptes-du-roi-ruang-lithai-1347-1368-env.html

 

(2) L’histoire de l’archéologie au Siam avant qu’elle ne devienne affaire siamoise a fait l’objet d’une longue  étude de Jean-Yves Claeys «  L'archéologie du Siam ». In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 31, 1931. pp. 361-448.

 

(3) Voir nos articles A 243 « LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI » et A 244 « LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI ».

 

(4) Nous n’en avons trouvé trace que dans la page Wikipedia en italien qui lui est consacrée (https://it.wikipedia.org/wiki/Gerolamo_Emilio_Gerini) qui donne des sources italiennes que nous n’avons pu vérifier notamment un courrier du Ministre de la guerre au Ministre des affaires étrangères du 30 avril 1902.

 

(5) L. Finot  « G.-E. Gerini (1860-1913) » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 14, 1914. pp. 97-98.

 

(6) Nous avons trace de (en siamois)  « L'art de la guerre, l'organisation militaire, les armes et les maximes politiques des anciens hindous » à Bangkok, 1894.

 

(7) Le contrat de concession de 1889 – 1890 se trouve pour des raisons mystérieuses dans les documents sur la Siam conservés aux archives de Paris (voir « INVENTAIRE DES DOCUMENTS SUR LE SIAM CONSERVÉS AUX ARCHIVES DE PARIS » par Kennon Breazeale in Journal of the Siam society, 1980.

 

(8) Décret du 26 février 1901, in Annuaire officiel de l’Indochine française et divers Bulletins officiels de l’Indochine française.

 

(9) Nous ignorons tout de sa vie privée donc de ces héritiers dont nous n’avons pas trouvé trace et des raisons pour lesquelles ses collections ont été transférées à Naples et non à Turin ?

 

(10) « Catalogue d'une collection de monnaies anciennes et modernes et de médailles du Siam et de quelques anciens États tributaires du même Royaume, exposée par Madame da Costa. Hanoi. 1902 » Notice par G. E. Gerini. Bangkok, Imp. « Siam Free Press », 1902, 30 p. Publié à 6 exemplaires seulement, nous ne l’avons évidemment pas consulté, nous en avons trace dans l’article de François Joyaux « À l'origine de la collection numismatique nationale du Vietnam ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 95-96, 2008, pp. 507-515.

 

(11)  « Compte rendu analytique des séances / premier Congrès international des études d'Extrême-Orient, Hanoi, 1902 » à Hanoï, 1903.

 

(12) Nous avons trouvé trace de sa présence comme représentant officiel du gouvernement siamois dans diverses livraisons de la revue T’Oung Pao de ces années-là.

 

(13) « HISTORICAL RETROSPECT OF JUNKCEYLON ISLAND » in Journal of the Siam society, volume II- 2 de 1905.

 

(14) คุณค่าของทำเนียบนักเขียนและรายชื่อวรรณคดีสยาม ของพระสารสาสน์พลขันธ์ต่อการศึกษาวรรณคดีไทย (The Value of Phra Sarasasana Palakhandh’s Directory of Siamese Authors And List of Siamese Literature to the Study of Thai Literature) par เสาวณิต วิงวอน1, วรรณา นาวิกมูล, กุลวดี มกราภิรมย์, สรณัฐ ไตลังคะ (Sauvanit Vingvorn, Wanna Navigamune, Kulwadee Makarabhirom, Soranat Tailanga) accessible sur le site http://lit.human.ku.ac.th/web_52/article_17_1.pdf

 

(15) II a traité seulement, nous apprend Finot (5) des relations entre le Siam et la Chine dans une série d'articles de la londonienne Imperial and Asiatic Quarterly Review réunis ensuite en un tirage à part : Siam's Intercourse with China (1906,).

 

(16) In T’oung Pao de 1910, volume 11… « L'idée directrice de M. Gerini est que, parmi les localités qui sont marquées sur les cartes de Ptolémée, il y a un certain nombre de stations fondamentales pour lesquelles le grand géographe alexandrin possédait des indications précises de longitude et de latitude, les places intermédiaires étant déterminées seulement par les jours de route ou de navigation que les voyageurs devaient employer pour aller de l'une à l'antre. Si on peut reconnaître quelles sont les stations fondamentales et si on parvient à établir que leurs coordonnées s'accordent mathématiquement entre elles, on aura donné à la géographie de Ptolémée un cadre scientifique dans lequel tout doit venir se classer avec une approximation suffisante. M. Gerini croit avoir découvert ces repères sûrs aussi bien pour l'Asie centrale que pour l'Inde transgangétique. Quelque ingénieux que soient ses raisonnements, ils ne me paraissent pas forcer la conviction du lecteur…. Ces réserves étant faites, je puis maintenant signaler les mérites de M. Gerini. Tout d'abord il possède une connaissance approfondie des régions dont il parle; pour lui, la géographie n'est pas une science morte; il a parcouru l'Indo-Chine entière et a vécu pendant de longues années au Siam; il sait quelles voies suivent les trafiquants, quelles rivières sont navigables, quels produits se trouvent dans chaque contrée; il est familier avec tous les détails de la toponymie; ce sont là des conditions singulièrement favorables pour  qui se propose d'étudier comment se faisait autrefois le commerce dans les mêmes régions. Souvent l'inspection des lieux a révélé à M. Gerini des faits entièrement nouveaux; ainsi, il a pu établir qu'une branche du Mékong occidental devait dans l'antiquité se détacher un peu au-dessous de Chaudoc pour aller se déverser dans le golfe de Siam; il a montré l'importance du portage qui se faisait à travers l’isthme de Kra afin d'éviter aux navigateurs le contour de la presqu'île malaise. D'autre part, M. Gerini a bien marqué les étapes de la colonisation hindoue en Indo-Chine. Enfin il a expliqué avec ingéniosité la tracé de la carte de Ptolémée raccourcissant la péninsule malaise et exagérant l'importance de la côte du Tonkin et de la côte de Birmanie; il a fait voir comment, en vertu de l'idée préconçue que l'océan Indien était une méditerranée et que la côte des Sinai devait rejoindre l'Afrique, Ptotémée a été amené à faire pivoter toute la côte de Chine autour de la presqu'île de Lei tcheou, de manière à lui donner une direction méridionale au lieu de la direction septentrionale qu'elle devrait avoir. Enfin les discussions étendues que M. Gerini institue à propos de chacune des identifications qu'il suggère, si elles n'ont pas toujours la force probante qu'il leur attribue, devront être consultées avec soin par tous ceux qui aborderont à nouveau ces difficiles problèmes ».

 

(17) Sylvain Levi « Ptolémée, le Nidessa et la Brhatkatha » publié dans Etudes asiatiques, 1925

« A propos des voyages aventureux de Fernand Mendez Pinto , notes de A. J. H. Charignon, recueillies et complétées par Mlle M. Médard » publié à Pékin en 1936.

« Histoire de la géographie et Géographie historique ». In: Annales de Géographie, t. 19, n°107, XIX° Bibliographie Géographique annuelle, 1909. 1910. pp. 7-25;

 

(18) Aymonier « Le Cambodge – les provinces siamoises » de 1901.

 

(19) In T’oung Pao de 1906.

 

(20) le Journal of the Siam society, volume II-1 de 1905, publie le texte intégral de son allocution, il n’y utilise effectivement pas le langage diplomatique. Finot (5) écrit de lui : « Il apportait dans la discussion des problèmes d'histoire une verve qui en faisait oublier l'aridité et une abondance d'arguments qu'il croyait trop facilement décisifs ».

 

(21) Sa production littéraire fut remarquable dans des genres différents. Il a écrit pour des journaux et magazines siamois, anglais, américains et évidemment italiens, pour le Siam Free Press sous le pseudonyme de Hesper, pour le Bangkok Post sous celui d'Ausonius, il a également écrit à Londres pour la Quarterly Asian Review, en Italie pour il Secolo d'Italia et pour Italia Illustrata et pour le  Journal of the American Oriental Society. Retenons son article A retrospective View and Account of the Origin of the Thet Maha Chat Cerimony (acquisition des mérites) de 1892, son Chuḷakantamangala or the Tonsure Ceremony as Performed in Siam de l’année suivante écrit à l’occasion de la tonsure du Prince Varijavudh, une étude sur les ordalies dans l’ancien droit siamois Trial by Ordeal in Siam and the Siamese Laws of Ordeals en 1896, Catalogue d'une collection de monnaies et médailles du Siam. Bangkok, 1902,  et un Archaeology, a sinoptical Sketch  en 1904.

 

(22) « Catalogo Descrittivo della Mostra Siamese alla Esposizione Internazionale delle Industrie e del Lavoro in Torino, 1911 - Siam and Its Productions, Arts and Manufactures » publié en 1911 en italien et en anglais.

 

(23) Du 22 février au 22 mars 2000, à Bangkok au centre d’anthropologie Princess Maha Chakri Sirindorn s’est tenue une exposition « Cisanesi alla corte del Siam » illustrant l'histoire de ces deux Cisanais illustres : Jerome Gerini et Emilio Giovanni Gollo faisant suite à une autre exposition tenue en août 1998 à Cisano, plus modeste.

 

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.
Partager cet article
Repost0
9 décembre 2017 6 09 /12 /décembre /2017 22:09
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Les premiers italiens installés définitivement au Siam furent les missionnaires jésuites arrivés en 1700 après l’épopée française sous Louis XIV ; leur succès fut mitigé. Nous savons que la présence italienne fut atypique par rapport à celle de l'émigration italienne à l'étranger. Contrairement aux flux migratoires habituels dans le monde, il faut parler ici d'une « intelligence italienne » ou encore d’une « immigration cultivée » composée majoritairement de personnalités artistiques, architectes, peintres et sculpteurs ou ingénieurs d’une haute technicité qui ont lié leur présence à la modernisation du Royaume essentiellement sous le règne du roi Chulalongkorn.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Les invitations royales portaient sur des Italiens de préférence à d’autres européens, pour des raisons d’évidence : L’Italie n’avait pas d'appétits coloniaux en Asie. Les militaires ont d’ailleurs précédé les artistes : Nous reparlerons bientôt du colonel Gerolamo Emilio Gerini qui avait entre 1881 et 1906 réorganisée l'armée et créé l'académie militaire siamoise.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Pour la même raison, les Danois, vierges de toutes ambitions coloniales eurent en mains la marine en la personne de l’Amiral qui se faisait appeler « de Richelieu » dont nous avons déjà parlé (1).

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Il est ensuite certain que le Roi, que lors de ses deux périples, le voyage officiel de 1897 et le voyage privé de 1907, au cours desquels il avait visité l’Italie avait conçu une passion pour l’art de ce pays. Pouvait-il en être autrement pour qui connait Florence, fleuron de la Toscane, considérée par beaucoup comme la plus belle ville du monde et la capitale mondiale de l’architecture, de la peinture et de la sculpture ?

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

La contribution italienne se manifestera dans les domaines architecturaux dont nous vous avons parlé il y a peu Nous connaissons les principales de ces personnalités célèbres de « l'âge d'or » : les architectes Mario Tamagno,

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Annibale Rigotti 

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

et Ercole Manfredi

... ainsi que les ingénieurs Carlo Allegri et Emilio Gollo aux côtés d'un grand nombre de techniciens hautement spécialisés qui resteront 35 ans au service du Siam (2). Les conséquences de la première guerre mondiale ont eu pour effet de réduire la communauté italienne en termes de nombre, car n’oublions pas que l’Italie est entré en guerre en 1915, que ses ressortissants ont été mobilisés et durent retourner au pays souvent pour y mourir (3).

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

N’ayons toutefois garde d’oublier une haute figure artistique avec l’arrivée plus tardive de Corrado Feroci en 1923 responsable du « monument de la démocratie » dont nous avons également parlé (4). Il devint plus siamois que les siamois sous le nom de Silpa Bhirasri et toujours considéré comme le père de l’art thaï contemporain (5).

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Nos architectes et nos ingénieurs étaient accompagnés des artistes, Ercole Manfredi, également peintre et sculpteur, les peintres Alfredo Rigazzi, Cesare Ferro, Galileo Chini, Carlo Rigoli et le sculpteur Vittorio Novi.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Nous connaissons d’Ercole Manfredi autant architecte qu’artiste la sculpture en marbre de Carrare des deux lions

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

situés à l’entrée du Wat benjamabophit (วัดเบญจมบพิตรดุสิตวนาราม) au cœur de la vieille ville

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

et les portes de bronze du Palais Chittralada (พระตำหนักจิตรลดารโหฐาน). Nombre de ses œuvres qui n’ont pas été inventoriées se trouve probablement dans des domaines privés.

Vittorio Novi (1866 - 1955)

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Sa vie errante de sculpteur est un roman entre son Italie natale, Zurich, Paris et Bangkok, il l’a en quelque sorte résumée dans un courrier adressé à son épouse « Je sais m'habituer à tout pour donner à ma famille bien-aimée les choses que j'ai aimées et pouvoir donner à mes enfants l'éducation nécessaire pour qu'ils n'aient pas besoin de quitter leur patrie et leur famille pour gagner leur vie ».

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Elle résume le sort de beaucoup de ces immigrants italiens. Originaire de Lanzo d’Intelvi, petit village de montagne du Piémont, frontalier de la Suisse et proche du lac de Come.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Il arrive tardivement au Siam à 44 ans, embarqué le 29 juillet 1910 à la demande du Roi Chulalongkorn au bénéfice d’un contrat de 3 ans, portant sur les sculptures de marbre de la fameuse salle du trône.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Compte tenu de la qualité de ses prestations, le Roi lui commanda sa statue ainsi que plusieurs de ses ministres. Il reste trois ans de plus, retourne en Italie en 1916, reçoit en 1921 l’honneur suprême pour un étranger, l’ordre de l’éléphant blanc. Il meurt dans son village à 89 ans (6). 

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Galileo Chini (1873-1956)

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

La vie de Galileo Andrea Maria Chini est encore un roman. Né le 2 décembre 1873 à Florence de Elio Chini, modeste tailleur et d’Aristea Bastianie, il mourut le 23 août 1956 dans la même ville. Resté au Siam de 1911 à 1913, il fut à la fois peintre, sculpteur et céramiste. Durant son séjour de trente mois, il décorera somptueusement la Salle du Trône Anantasamakon

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

et de nombreuses fresques consacrées à la dynastie des Chakri.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Sa famille était modeste, il quitte le domicile à 13 ans à la fin de ses études primaires et s’inscrit à des cours de décoration de l'École d'Art de Santa Croce à Florence. Il doit la quitter pour des raisons financières. Nous allons le trouver ouvrier à l’usine de produits chimiques Pegna puis apprenti cuisinier dans l’établissement d’un Oncle. Il se retrouve dans l’atelier de peinture d’Amedeo Buontempo et Augusto Burchi où il s’initie aux techniques de restauration des peintures anciennes. Le premier l’instruit des techniques de décoration. Il commence alors une brillante carrière de peintre en Italie.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Il se lance également dans la céramique et y acquiert une renommée au travers de multiples expositions. 

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

En 1910, le roi Siam, Rama V fasciné par son travail l'invite à travailler à Bangkok souhaitant rafraîchir le palais royal de fresques relatant les épisodes les plus saillants de sa dynastie, Chini était alors le fresquiste le plus connu de l'époque. En juin 1911, il s'embarque à Gênes. Il est accueilli par Rama VI. Ses fresques situées dans la grande salle du trône sous le dôme qui culmine à plus de cinquante mètres, évoquent des moments importants des derniers rois du Siam les immortalisant dans l'histoire, y compris Rama V qui avait conçu l'idée du palais. Chini a également réalisé une série de portraits officiels de la famille royale et des dignitaires de la cour. Il revient en Italie en 1913 avec de nombreux tableaux de paysage réalisés au Siam. N’entrons pas dans le détail d’une carrière artistique qui fut exceptionnelle en dehors du Siam.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Ne citons qu’une anecdote française qui le mit au centre d’une vaste polémique artistique à la fin de 1913 : déjà célèbre, il fut appelé par le Musée du Louvre pour examiner la Joconde retrouvée après avoir été volée. Sans mettre explicitement en doute son authenticité, il y constata de nombreuses retouches modernes (7).

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

A l’occasion de la biennale de Venise de 1930, un critique d’art français écrit de lui « Dans des genres si variés, l'artiste fait preuve d'un tempérament vibrant, d'un remarquable sentiment de la couleur et des valeurs de tons; sa technique est sûre: il a ce respect de la forme et cependant une orientation très moderne dans sa facture » (8). Il meurt le 23 août 1956 dans son atelier de Via del Ghirlandaio à Florence. Il est enterré dans le cimetière monumental d'Antella.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Carlo Rigoli  (1883-1962)

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

C’est encore un Florentin sur lequel nous savons peu de choses. Destiné à la prêtrise, il diverge en manifestant dès l’enfance son amour de l’art. Il est chaperonné par Galileo Chini son aîné de 10 ans qui l’invite à l’accompagner au Siam pour l’assister dans la peinture des fresques de la salle du trône. Parallèlement, ils participent tous deux à la confection de fresques dans le palais du prince Paribatra, Bang Khunphrom (วังบางขุนพรหม), aujourd’hui siège de la banque de Thaïlande.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Rigoli pour sa part effectue de nombreuses aquarelles pour les membres de la famille royale.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Rappelons si besoin était que pour les artistes, fresques et aquarelles sont d’un maniement fort délicat puisque ne permettant aucun droit à l’erreur. Il s’était lié d’amitié avec le prince Narit qui lui confie la décoration intérieure à laquelle il aurait participé du wat Rachatiwat (วัดราชาธิวาส).

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Cesare Ferro (1880  - 1934)

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

C’est encore un Turinois issu de l’Académie Albertine. Fils d’un banquier et de Scolastica Pia, il est né à Turin le 18 mars 1880. Il suit d’abord des études techniques au collège Chivasso dont il est  diplômé en juillet 1894 avant de s’inscrire à l’Académie Albertine où il termine son cursus en octobre 1899. Il y est pris en amitié par le peintre portraitiste Giacomo Grosso. Il y est nommé professeur l'année scolaire 1909-1910 avant d’en devenir Président à son retour du Siam. Il acquiert une incontestable renommée de peintre remarqué dans de multiples expositions internationales. Il rejoint le Siam en 1904 bien avant Grassi, où il est chargé de décorer  de scènes mythologiques locales, des chambres de la villa Ambara au sein du palais royal.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Il va également réaliser le dessin de pièces de monnaie

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

et de timbres-poste.

 

Emission de 1905 :

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Emission de 1908 :

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Il reste au Siam jusqu’en 1907. Il va réaliser la décoration du pavillon du Siam à l’exposition internationale de Turin en 1911 dont l’architecture incombait à Annibale Rigotti et Mario Tamagno.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Il avait ramené du Siam de nombreux dessins et aquarelles qui firent la joie des collectionneurs et dont de nombreux se trouvent aujourd’hui au Musée d’art moderne de Turin. Il continue sa carrière de peintre à Turin mais revient au Siam en 1925 où il participe à la décoration du palais Norashing et réalise encore de nombreux portraits pour le compte de riches particuliers. De retour à Turin, il continue sa carrière de peintre et de graveur. Il mourut à Turin le 15 mars 1934 et fut enterré à Usseglio.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Alfredo Rigazzi

 

Nous savons peu de choses sur lui. Il participa en 1910 à la fin de la décoration du wat Rachatiwat à la demande du prince Narit, à la décoration et l’architecture intérieure de la gare de Hua Lamphong entre 1910 et 1916, à la décoration de la chapelle de l’école du couvent Saint Joseph à Bangkok et

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.
 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

et enfin à celle du très luxueux Hua Hin railway hotel.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Les œuvres de ces artistes sont évidemment moins apparentes que celles des architectes qui ne peuvent échapper à un œil curieux. Les fresques peuvent se situer dans des intérieurs inaccessibles au public et les tableaux se retrouver dans des collections privées. Les œuvres de Chini, grand parmi les grands, sont pour les toiles parfois offertes dans les ventes aux enchères, essentiellement en Europe. Ses céramiques se retrouvent plus souvent dans les ventes de Bangkok, ne nous attardons pas sur leur authenticité, elle est aussi assurée que celle de la Joconde qu’il a expertisée

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

Cette liste d’artistes n’est évidemment pas exhaustive. Il y en eut bien d’autres sur lesquels les renseignements nous font défaut, par exemple le sculpteur Antonio Tonarelli, le musicien Alberto Nazzari (1883-1919) qui accompagna le colonel Gerini, le joaillier Luigi Riganti, devenu bijoutier de la cour dont les créations ne peuvent se trouver que dans des collections privées. Nombre d’entre eux n’ont pu regagner l’Europe et y gagner la notoriété. Tous souffrirent du paludisme, de la fièvre jaune et du choléra, toujours endémique à cette époque. Pour ceux qui ne sont pas revenus, l'ancien cimetière catholique de Silom Road fut le dernier logement

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

aux côtés de la famille Coedès ou de Lingat.

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 138 « Qui était le Commodore du Plessis de Richelieu, commandant en chef de la marine siamoise en 1893 »

 

(2) Nous ne connaissons d’eux guère plus que des noms : Giuseppe Canova, détaché auprès des Chemins de fer de l'État; les ingénieurs provinciaux étaient Edmondo Roberti, A. Spigno et M. Sala, et leurs assistants G. Levi, A. Facchinetti, L. Giacone, P. Coletti, G. Guasco et L. Baghini. Il est permis de penser que le nom de nombre d’entre eux figure sur les monuments aux 650.000 morts italiens de la guerre.

 

Monument aux morts de Turin :

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

(3) Voir sur les architectes et les ingénieurs notre article A 243 « LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI ».

 

(4) Voir notre article A 205 « LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE MAL NOMMÉ ».

 

(5) Voir notre article A 241 « CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962) ».

 

(6) Le courrier de Come lui a consacré le 18 octobre 2017 un très bel article : http://www.corrieredicomo.it/vittorio-novi-un-maestro-intelvese-a-bangkok-la-thailandia-restaura-le-sue-opere-monumentali/

 

(7) Rappelons que le tableau avait été volé en 1911 et retrouvé en décembre 1913. La question s’était évidemment posée de savoir si c’était la bonne. Voir l’article « Est-ce bien elle » in Le journal de Paris du 16 décembre 1913. 

 A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

(8) Voir « Arts-sciences-lettres. Revue illustrée. Organe officiel de l'Union internationale des arts décoratifs » du 10 octobre 1930.

Partager cet article
Repost0
6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 22:05
A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

En visitant Bangkok, en particulier les quartiers Rattanakosin et Dusit, on découvre un nombre remarquable de bâtiments et monuments de l'architecture italienne. Une inspection plus détaillée révèle que la plupart de ces bâtiments comportent également du marbre italien importé sur les planchers et les escaliers. La visite de ces bâtiments révèle souvent de très belles peintures intérieures sur les murs et les plafonds.

La plupart de ces constructions ont été édifiées sous le règne du Roi Mongkut et plus tard sous celui du Roi Chulalongkorn à la suite en particulier de son premier voyage en Europe en 1897.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Entre le début du XXe et le coup d’état  de 1932, des architectes et des ingénieurs italiens ont joué un rôle crucial dans l'introduction des compétences et des techniques de construction européennes au Siam. Comme pour la plupart des occidentaux qui viennent s’y expatrier, il s’agit d’une « émigration cultivée » à l’inverse par exemple de celle des coolies venus de Chine ou des Italiens du nord qui furent  les maçons de l’Europe au XIXe siècle. 

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Nous savons qu’à partir du milieu du XIXe siècle, le Siam s'est ouvert à la pénétration des professionnels et des entreprises de construction de l'Ouest. Nous avons déjà rencontré Joachim Grassi qui a marqué de son empreinte une partie de l’architecture de Bangkok pendant près d’un quart de siècle Rangeons-le parmi les Italiens même s’il est né Autrichien, devint Français par choix  mais mourut italien (1). 

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Pourquoi des Italiens ?

 

Si la présence italienne fut initialement celle d’initiatives individuelles, elle s'est progressivement renforcée par la signature des accords commerciaux de 1868. Par ailleurs, les relations personnelles entre les membres des familles royales du Siam et de Savoie l’ont utilement favorisée. Seuls les professionnels dont la métropole reste neutre dans la course à l'expansion coloniale vont alors être susceptibles de réussir. En 1892, le belge Rolin-Jaequemyns, conseiller général du Royaume, entreprend de recruter un nouvel ingénieur des systèmes ferroviaires en Europe mais exige qu’il appartienne à un État neutre. La présence de tous ces expatriés dépendait en grande partie de l'équilibre entre le Siam et les pays coloniaux européens opérant en Asie du Sud-Est, ce que ne fut jamais l’Italie qui ne joua qu’un rôle marginal dans la colonisation. Après « l'incident de Paknam » de 1893 le nombre de professionnels français a considérablement diminué et Grassi lui-même dut s’expatrier.  

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

À partir des années 1850, la politique royale visait à donner au royaume un niveau élevé de civilisation en promouvant un plan de modernisation mis en œuvre pendant près de 80 ans, de 1855 à 1932. Le roi Rama V, de 1853 à 1910, a en quelque sorte « collationné » des références culturelles et des modèles occidentaux au cours de plusieurs voyages dans diverses colonies asiatiques (Java, Inde, Singapour) et dans les capitales européennes en 1897 puis en 1907 et, par l’intermédiaire de ses représentants à l’étranger, dans les expositions internationales : Ne citons que Paris en 1889,  Chicago en 1893, Bruxelles en 1897, Paris en 1900, Saint-Louis en 1904, Milan en 1906, Bruxelles en 1910, Turin en 1911, etc…). Il envoie par ailleurs sa progéniture, ses ministres ou ses fonctionnaires de premier plan se former dans les écoles ou universités européennes. La rhétorique utilisée pour célébrer l'image du roi et de la dynastie Chakri fait en particulier référence à des constructions modernes de haute technologie. La transformation du territoire siamois a été précédée et accompagnée par le renouvellement de Bangkok. Entre 1800 et 1900, Bangkok était une petite ville cantonnée à la vieiIle cité Rattakosin. La circulation se faisait en barque sur les klongs, et Il n’y avait pas d’avenues jusqu’au percement de Charoen krung et Rajdammoen sous Rama V.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Les conditions sanitaires étaient épouvantables. Bangkok pue la merde. Les klongs servent d’égouts, les habitants ont la  triste habitude de pisser et de déféquer jusque sur les marches des temples et du palais royal. Les abords de la Légation de France sont un fétide cloaque.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Le choléra sévit à l’état endémique, La description qu’en fait M. L. Chittawadi Chitrabongs dans un article au titre significatif est hallucinante (2).

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

La construction du réseau routier est indispensable à la construction de nouveaux bâtiments, et elle  commencera en 1863. Rama va déplacer l'ancien palais royal de la citadelle, au cœur de la capitale, vers la nouvelle salle du trône, construite sur la zone du Dusit Suan (le jardin céleste).

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Il va aussi, et c’est un aspect totalement méconnu de sa politique sanitaire, faire construire des dizaines de toilettes publiques et imposer de lourdes amendes à ceux qui s’oublieraient sur la voie publique.

 

Plan des toilettes publiques de M. L. Chittawadi Chitrabongs :

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Les travaux de voirie vont s’accélérer à partir de 1896 par une politique cohérente d'investissement dans la construction ferroviaire permettant au pays de devenir un acteur clé dans les des relations commerciales entre les marchés britanniques en Malaisie et les marchés français en Indochine. De 1874 à 1907, les revenus du trésor du roi passent de de 1,6 million à 57 millions de baths, preuve éclatante du succès de la politique de Rama V, centralisation de l'administration et de la fiscalité. Ces revenus vont financer une véritable frénésie dans la construction à la fin du XIXe siècle.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Les architectes

 

Trois de ces architectes sont omni présents, tous trois issus de la prestigieuse Académie royale Albertine de Turin (Accademia albertina). N’oublions pas que Turin, capitale du royaume de Savoie devint capitale du Royaume d’Italie lors de la réunification de 1861 avant que ce rôle ne soit dévolu à Florence puis enfin à Rome.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Mario Tamagno (19 juin 1877 - ? 1941)

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

fut un élève de l’Académie Albertine dont il sortit diplômé en 1895. Il y enseigna pendant 5 ans avant de rejoindre le Siam. Il y bénéficia d’un contrat de 25 ans sous l’égide du Prince Narisara Nuvativongs (นริศรานุวัดติวงศ์), demi-frère du Roi, lui-même artiste et architecte.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Il y épousa une camarade d’Académie, Marianna Zuccaro, elle-même arrivée à Bangkok en 1901. Il resta encore un an à Bangkok à la fin de son contrat pour terminer le chantier de la « Villa Norasing » et retourna ensuite dans son pays natal bénéficiant d’une retraite à vie du gouvernement siamois. Ses réalisation principales sont le pont Makkhawan Rangsan, l’hôtel Oriental,

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

les premiers bâtiments la banque commerciale du Siam, le Manoir Phitsanulok devenu la résidence officielle des premiers ministres, le Palais Bang Khun Phrom, le Hall résidentiel Suan Kularb et salle du trône d'Abhisek Dusit dans le palais Dusit, la Gare de Hua Lamphong,  et la Bibliothèque Neilson Hays.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Il a souvent travaillé en collaboration avec un confrère italien, Annibale Rigotti.

Annibale Rigotti (30 octobre 1870 – 8 mars 1968)

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

avait également étudié l'architecture à l'Académie Albertine et a obtenu son diplôme en 1890. Après un passage en Turquie et en Bulgarie en 1893, il revient en Italie où il épouse Maria Calvi et réalise de nombreuses constructions architecturales dont la Villa Falconi de Domodossola considérée comme l'une de ses plus belles œuvres.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Il se rend au Siam en 1907, où il a collabore avec Mario Tamagno et l'ingénieur Carlo Allegri, un autre italien pour concevoir la salle du trône Ananta Samakhom. Nous le retrouvons aux côtés de Mario Tamagno dans la réalisation du Wat Benchamabophitm supervisée par le Prince Narisara Nuvadtivongs, du Nongkhran Samoson Hall dans le Palais Suan Sunanda Palace, du pavillon du Siam à l’exposition universelle de Turin en 1911, et du Thewarat Sapharom Throne Hall dans le palais Phaya Thai Palace et de de l’église de la Saint-croix à Bangkok

 

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Ercole Manfredi (2 juillet 1883 - 9 juin 1973) 

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

fut également un élève de l'Académie Albertine avant de se rendre à Bangkok en 1909 où sa carrière se déroula sous le règne du roi Vajiravudh. Il est pour ses confrères et de par ses goûts « l’homme de la Renaissance ». Il collabora avec Mario Tamagno pour la construction de la salle du trône d'Ananta Samakhom (Ananta Samakhom Throne Hall – พระที่นั่งอนันตสมาคม) qui fut une incroyable prouesse technique comme nous allons le voir.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

En 1912 il est intégré au sein du Ministère de la Maison Royale, où il travaille en étroite collaboration avec le Roi Vajiravudh et le Prince Narisara Nuvadtivongs. Il devient architecte en chef et troisième officier de la Cour en 1917 et premier officier de la Cour en 1921. En 1920, il est nommé architecte naval avec le grade de lieutenant-commandant du Royal Royal Scout Corps, bataillon privé du mouvement paramilitaire des « Tigres sauvages ». Il devint plus tard architecte en chef de la section archéologique de l'Institut royal en 1926 et fut honoré de nombreuses décorations siamoises. Après les troubles de 1932, il quitte le service gouvernemental et s’intéresse à l’archéologie aux côtés de George Coédès. Ses activités d’architecte se déroulent alors dans le secteur privé. Il fut ensuite chargé de cours à la faculté d'architecture de l'université de Chulalongkorn pendant huit ans avant de se retirer de la vie publique. Parfaitement intégré à la vie locale, il épousa une siamoise. On ne connait malheureusement pas d’inventaire de ses réalisations privées.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Les ingénieurs : d’habiles techniciens…et des procédés français

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Si l’on s’émerveille devant des réalisations architecturales, on en attribue le mérite essentiel, lorsqu’on le connait, au maître d’œuvre. On connait souvent le nom du maître d’œuvre d’une cathédrale romane ou gothique gravé dans la pierre (« X me  fecit »).

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

On oublie trop que probablement plus de la moitié de la pierre employée dans une cathédrale se trouve cachée sous les dalles, dans les fondations. Elles sont l’œuvre d’un « maître maçon », on ne parle pas encore d’ingénieur, sans les connaissances desquelles la cathédrale n’aurait pas pu être édifiée. Il est complétement oublié.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Ainsi par exemple si on connait le nom des architectes responsables des merveilleux palais de Venise (La ville est construite non pas sur l’eau mais sur une forêt pilotis, plus d’un million pour la cathédrale Santa Maria della salute, douze mille pour le pont du Rialto), on ne connait pas  le nom des ingénieurs qui ont conçu et supervisé la réalisation de ces soubassements invisibles.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Nos architectes italiens ont exporté leurs talents architecturaux artistiques et importé aussi des techniques de construction alors totalement inconnues au Siam, fruit de la  compétence des ingénieurs italiens. Citons en deux :

 

Carlo Allegri


Carlo Allegri (1862-1938) est ingénieur et non architecte. Il ne bénéficiait pas d’une formation universitaire mais s’était formé sur le terrain dans l’entreprise familiale de son père Eusébio spécialiste de la construction de ponts.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Il arriva au Siam en 1890 et servit sous le gouvernement du roi Chulalongkorn pendant plus de vingt ans comme ingénieur en chef du département des travaux publics. Il supervisa la construction de nombreuses routes et de ponts dans le pays et participa à la conception et la réalisation de la salle du trône d'Ananta Samakhom.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Emilio Giovanni Gollo

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Emilio Giovanni Gollo (1873 – 1925) était diplômé en génie industriel de l'École d'application des ingénieurs de Turin devenue plus tard Polytechnique où il acquit la maitrise des techniques innovantes dont nous allons parler, encore un turinois.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Avant de débuter sa carrière siamoise, il avait déjà acquis une longue expérience à Turin dans la technique du béton armé, responsable de la construction de plus de 1.000 structures et représentant de la maison Hennebique dont nous allons parler pour tout le nord de l’Italie.

 

Pendant près de 40 ans, 1894 – 1932, les Italiens seront les maîtres de la construction de ponts en béton armé ou de ponts métalliques, des charpentes métalliques et des fondations de bâtiments en terrains difficiles en y introduisant des  procédés modernes d’origine française :

 

Tout d’abord le procédé Hennebique pour le béton armé alors inconnu au Siam (3).

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Nous retrouverons ensuite les procédés de Gustave Eiffel dont les premiers brevets déposés à partir de 1864 portent sur les constructions métalliques, charpentes et ponts, concrètement beaucoup plus fécondes que la tour qui porte son nom (4).

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Enfin, question essentielle à Bangkok, Gollo va y introduire le système Dulac pour la construction de fondations utilisant des caissons pressurisés, plus tard connu sous le nom de système Compressol (5), c’est une innovation Hennebique : la société Compressol qui le diffuse est en réalité une filiale de Hennebique.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Le royaume manquait d'entreprises locales pour la production de matériaux de construction non traditionnels (béton) ainsi que d'entreprises équipées de matériel lourd adapté à la construction de travaux utilisant ces techniques innovantes (6). Cette politique va créer d’immenses possibilités d’emploi, dans la construction tout autant que dans la fonction publique, mais la politique internationale va interférer dans les décisions royales. Quelques chiffres sont significatifs : En 1902, sur 190 étrangers employés par le gouvernement, il n'y avait que 7 Italiens, contre 90 Britanniques, 41 Allemands, 35 Danois, 8 Belges et 2 Français. En 1905, il y avait 30 Italiens, dont 11 employés le ministère des Travaux publics. On notera une arrivée massive lors de la construction de la salle du Trône de 1907 à 1916 (7). Ce site vit par ailleurs la première utilisation au Siam de structure en béton armé du système Hennebique. Toutefois, ne nous méprenons pas : Si Hennebique est français, il n’y a pas d’entorse au choix des Italiens : C’est un turinois – encore un  -  Giovanni Antonio Porcheddu qui travaille au département des travaux publics siamois qui a acquis l’exclusivité des brevets  pour l’Italie.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

La salle du trône, prouesse technique

 

Ce sont nos deux architectes italiens Mario Tamagno et Annibale Rigotti, qui ont la maîtrise d’œuvre et la conception de la salle du trône. Les études purement techniques sont l’œuvre d’Emilio Giovanni Gollo. Les compétences en génie civil sont particulièrement importantes à Bangkok construite sur des terres marécageuses et instables à 1,50 mètre sous le niveau de la mer, et sujettes à des inondations permanentes.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

À partir de 1907, l'architecte Mario Tamagno étudie à plusieurs reprises les plans de la salle du Trône avant de définir la version classique inspirée de la renaissance italienne et de l'architecture baroque en collaboration avec l'architecte Annibale Rigotti, venu spécialement d'Italie pour travailler sur le projet. Le bâtiment, développé selon un plan rectangulaire de 100 x 46 mètres, est entièrement revêtu de marbre de Carrare surmonté de sept dômes et demi-dômes recouverts de cuivre et de bronze doré. Le dôme au-dessus de la salle du trône atteint une hauteur de plus de 40 mètres et pèse un total d'environ 1.500 tonnes.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

La structure principale, conçue par les ingénieurs du Ministère, est mixte, avec des fondations en béton armé et des dômes et des murs de briques. En raison du site choisi dans le parc Dusit, sur des sols particulièrement fragiles jadis occupés par une rizière et du poids énorme de la halle et de son revêtement en marbre, la construction des fondations s'est révélée extrêmement complexe et difficile. Une première tentative de construction de fondations en briques fut un échec et il fallut aux ingénieurs Carlo Allegri et Emilio Giovanni Gollo contacter le bureau central de la société française Hennebique pour trouver une solution technique. Les deux ingénieurs, heurtés aux problèmes liés à la construction de fondations sur des terrains instables considérèrent que les solutions de construction en béton armé du système Hennebique seraient les plus fiables.

 

Photographies extraites de l'article de Vilma Fasoli et Francesca BFilippi (voir nos sources) : 

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Allegri avait participé à la construction du pont Umberto Ier à Turin de 1903 à 1910 dont  les fondations plongent 6 mètres dans le lit du Po.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Il fallut toutefois faire appel à la société parisienne et non italienne Compressol (« Société anonyme de Fondations par compression mécanique du sol ») qui était alors la spécialiste européenne des fondations en terrains difficiles. Ses ingénieurs arrivèrent à Bangkok en mars 1908 pour commencer la construction des 500 poteaux de fondation creusés à environ 12 mètres de profondeur. Ces travaux furent effectués par une équipe française, mais ce furent les ingénieurs italiens arrivés de Turin en mai qui supervisèrent le travail des Français. La première pierre de fondation posée porte  gravée le nom de « Compressol ».

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Ces techniques alors d’avant-garde, béton armé et compression du sol, furent également appliquées à la construction de routes et de ponts, symbole de la modernisation du pays entre les années 1890 et 1920. Dans son « livre d’or » italien, Carlo Allegri se flattait de la construction de 120 km de routes dans la capitale, 500 dans le pays, 100 ponts à Bangkok, en bois, en maçonnerie, en fer et en béton armé, de 8 à 16 mètres de large et de 5 à 24 mètres de portée et 200 ponts à travers le pays en bois ou en béton armé, de 3 à 8 mètres de large et de 5 à 180 mètres de portée.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Le succès des Italiens au Siam était indiscutablement lié aux compétences dont ils ont fait preuve en tant que stylistes tout autant que de leurs spécialistes du génie civil. De nombreux ponts construits sur des dessins italiens sont toujours debout. Beaucoup sont en fer forgé selon le procédé Eiffel. Dans le parc Dusit, il y a encore des passerelles en fer rouge marquées de la griffe « Larini Nathan & C. », une société de pontonniers qui par exception n’est pas turinoise mais milanaise.

 

Photographies extraites de l'article de Vilma Fasoli et Francesca BFilippi (voir nos sources) : 

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Les ponts italiens les plus spectaculaires à Bangkok restent le Makkhawan Rangsan

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

et le Phan Fa Lilat. Conçus par Mario Tamagno l’architecte en collaboration avec Carlo Allegri et Emilio Giovanni Gollo les deux ingénieurs, ils ont été minutieusement décorés de pylônes en marbre, de balustrades en fer forgé et de lampadaires.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Arrivée timide des Français.

 

Les procédés préconisés par les ingénieurs italiens rendent la présence française sous-jacente puisqu’ils sont, Hennebique, Eiffel, Compressol, protégés par des brevets que bien évidement les Italiens respectent.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

L’année 1907 va toutefois marquer un tournant : Les incontestables compétences du système Commpressol affichées en particulier dans l’établissement des fondations du Trône Hall et la signature en 1907 du traité entre la France et le Siam définissant des frontières longtemps contestées vont permettre aux entreprises françaises de béton armé d’aborder plus sereinement le marché siamois. Le commerce entre le Siam et la Cochinchine va permettre aux « cimentiers » de l'Indochine de fournir la plus grande partie du ciment importé au Siam.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

La très professionnelle revue française « Le Béton armé » s’attarde sur la présentation de projets mettant en œuvre le système Hennebique au Siam dont les ingénieurs étaient indépendants des Italiens travaillant au Parc Dusit  (8).

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

C’est alors un pont français en béton armé qui fut choisi par le roi Rama V en 1908. Il devait être situé à trois kilomètres de Bangkok sur le Klong Mahanak, il a été réalisé en utilisant le système Hennebique sur une portée de 22 mètres par la Société Anonyme de Fondations par Compression Mécanique du Sol sous la direction de l'ingénieur Robert de la Mahotiére et faisait partie d'une plus grande mission confiée à la Société, deux autres ponts, l’un sur le canal Rajadamri d'une portée de 13 mètres et un autre sur la route de Pache Chine d'une portée de 10 mètres. Pour trouver du matériel et de la main-d'œuvre, le représentant de la société à Bangkok est allé chercher du ciment indochinois et du personnel annamite. En ce qui concerne le dessin, Robert de la Mahotiére avait un peu malicieusement précisé « pas d'imitation, pas de pierre, pas de briques, pas de style italien. La conception architecturale des ponts sera moderniste, adaptée à la construction en béton armé ». Mais comme les Siamois sont très friands de décoration, le roi a exprimé le désir que ce pont soit richement orné. Pour satisfaire ce souhait, la Société a dû commander des décorations en grès émaillé de France. Il a fallu quatre mois au fournisseur pour livrer les pièces et, malheureusement, le ruban a été coupé avant que la structure n’ait été décorée. Des pièces ont été cassées dans le transport. Les Français firent avec les morceaux !

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Entre 1909 et 1910, les ingénieurs Richaud et Papa, représentants locaux de Compressol  furent encore engagés pour construire deux ponts en béton armé, l’un à Bangkok, appelé « Pont du Siam », et un autre sur le Klong Mahanak  dont nous venons de parler, en dehors de la ville. Il n’existe malheureusement plus aucune trace accessible du déroulement de ces chantiers, plans, devis, procès-verbaux de réunions de chantier. La coopération entre professionnels italiens et français s'est poursuivie au fil des ans sur des projets nécessitant des compétences techniques de très haut niveau mais toujours sous maitrise des architectes italiens. Nous en trouvons quelques traces dans les projets de l'architecte Mario Tamagno. Cinq d'entre eux ont été conçus en coopération avec des professionnels français : le pont Mansri sur la route Bamrung Muang, un pont sur le canal du Lot, près de Wat Bunsiri, un pont près du Wat Sudhat, un pont dans la ville de Nakon Phatom et un sur le canal Phitsathien Kut Mai à Bangkok. Le pays est sillonné par un vaste réseau de cours d’eau et de canaux impliquant la nécessité de construire des ponts le plus souvent dans un sol difficile. Le dernier de ces ponts sera le Memorial Bridge ouvert en 1932, juste avant la révolution.

 

Les Italiens coulent les fondations : Photographie extraites de l'article de Vilma Fasoli et Francesca BFilippi (voir nos sources) : 

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Le Siam entre en 1932 dans un régime constitutionnel. La présence de techniciens étrangers de haut niveau n’est plus une nécessité. Il se posera évidemment la question primordiale de leur financement que les nouveaux dirigeants ne peuvent ou ne veulent assumer. Par ailleurs le système éducatif mis en place tout au long des 4e et 5e règnes est installé qui permet la formation de professionnels et techniciens siamois de haut niveau Enfin, tous les procédés de construction innovants qui faisaient l’objet de protections par des brevets tombèrent irrémédiablement au fil des ans aux environs de 1910 dans le domaine public.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

SOURCES

 

La contribution majeure des architectes italiens fait l’objet d’un bel article de John Barnes, professeur à l’Université catholique de l’Assomption : « The works of ten remarquables italian’s in Bangkok’s history 1890’s to 1970’s – Four artists, three architects, two sculptors and an renaissance man : a source for contemporary cultural tourism ». Il fait la part belle à l’aspect artistique plus qu’à l’aspect technique.

Le rôle technique essentiel des ingénieurs est abordé dans un article de Vilma Fasoli et Francesca B. Filippi « The penetration of Italian professionals in the context of the Siamese modernization » de mai 2014 publié sur le site de ABE journal – architecture beyond Europe (https://abe.revues.org/841) Toutes deux sont professeurs d’architecture à l’Ecole polytechnique de Turin. Il contient de nombreuses références à des sources italiennes.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

NOTES

 

(1) Voir notre article A 223  « JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893) ».

 

(2) « The Politics of Defecation in Bangkok of the Fifth Reign » par Chittawadi Chitrabongs in journal of the Siam society – volume 99 de 2011. Il suffira de citer Carl Bock, consul général de Suède, qui après avoir décrit les splendeurs de la ville, fait une très brève allusion à sa crasse et à sa puanteur : « La boue des rues, les ordures entassées partout, les odeurs nauséabondes… » (in « Le royaume de l’éléphant blanc », traduction française, 1889)

 

(3) Le premier brevet pris par François Hennebique en 1892 – suivi de beaucoup d’autres – porte sur une  « Combinaison particulière du métal et du ciment en vue de la création de poutraisons très légères et de haute résistance ». Sans entrer dans  des détails techniques précisons que le béton est un mélange de ciment d’origine naturelle (calcination de la pierre), de sable, de gravier et d’eau. Il est connu depuis la nuit des temps. Sa résistances à la compression (donc au poids) lui permet de résister à d’énormes contraintes. Le béton armé est un matériau composite constitué de béton et de barres d'acier qui allie la résistance à la compression du béton et la résistance à la  traction à la traction de l'acier.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

(4) Les constructions métalliques de Gustave Eiffel permirent la réalisation de ponts dont la portée les faisait considérer par les contemporains comme d’une hardiesse inouïe et de charpentes ou de voutes métalliques impossibles à réaliser avec les techniques traditionnelles. Il remplace la fonte par le fer et imagine un nouveau système de lançage des ponts.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

(5) Sans entrer non plus dans des explications techniques, précisions très schématiquement que le procédé consiste à introduire sous pression par air comprimé dans le sol à partir de forages répartis selon un maillage un matériau à base de béton.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

La compression mécanique du sol permet de créer des points d’appui non plus seulement à la verticale (les pieux de Venise) mais par bourrage dans toutes les directions.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

(6) C’est en 1913 que Rama VI fondera la Siam Cement group, aujourd’hui entreprise énorme employant 54.000 salariés et propriété du Bureau des propriétés de la couronne : Voir notre article A 236 « LE ROI DE THAÏLANDE EST-IL BIEN L’HOMME LE PLUS RICHE DU MONDE ? ».

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

(7) En 1911, à l'occasion de la participation siamoise à l'exposition internationale de Turin, Carlo Allegri, directeur général du Département des travaux publics et ingénieur en génie civil présenta un rapport à Rama VI décrivant en détail le personnel de son département. La section Ingénierie comprenait Emilio Giovanni Gollo (ingénieur en chef); Giuseppe Canova, détaché auprès des Chemins de fer de l'État; les ingénieurs provinciaux étaient Edmondo Roberti, A. Spigno et M. Sala, et leurs assistants G. Levi, A. Facchinetti, L. Giacone, P. Coletti, G. Guasco et L. Baghini. La section Architecture était composée de Mario Tamagno, architecte en chef et d'Annibale Rigotti, présents à Bangkok de 1907 à 1909 puis actif en Italie en tant qu'architecte consultant), de G. Salvatore, d'Alfredo Rigazzi, d'Oreste Tavella, d'Ercole Manfredi, de Bernardo Moreschi et de Paolo Remedi . D'autres membres du personnel italien appartenaient aux départements de peinture, de sculpture, de décoration de plâtre et d'artisanat du marbre.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

(8) Cette revue technique fondée en 1898 par  Hennebique est numérisée sur le site universitaire belge :  https://lib.ugent.be/en/catalog/ser01:000895607

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

Elle fut l'arme ultime grâce à laquelle Hennebique assit sa supériorité sur les autres « inventeurs » de systèmes de construction par un savant usage de la photographie permettant non seulement de rendre compte de la variété des travaux exécutés, mais encore, par le récit imagé d'essais de résistance ou de catastrophes. Fort d'avoir apporté la preuve de l'universalité de son système, Hennebique est en mesure de peser sur le choix des architectes. En vue de l'Exposition universelle de 1900 à Paris - moment-clé dans l'histoire du béton armé - Hennebique ne se prive alors pas de conseiller l'usage du nouveau matériau à l'architecte du Grand Palais, Joseph Bouvard.

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI
Partager cet article
Repost0
18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 22:13
A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Les pionniers

 

L’un des nombreux volumes des comptes rendus de la Mission Pavie (1879-1895) « Etudes diverses – recherches sur l’histoire naturelle de l’Indochine orientale » publié en 1904 est précieux en ce qui concerne la faune de la mer, des rivières, de l’air et de la terre, vertébrés et invertébrés. C’est un monumental inventaire de tout ce qui vit sur la péninsule, faisant en particulier état de nombreuses découvertes d’espèces nouvelles notamment dans les coquillages qui étaient la passion de Pavie et d’espèces probablement aujourd’hui disparues. Reste-t-il encore des tortues d’eau douce et combien reste-t-il de panthères sur la demi-douzaine d’espèces alors inventoriés au Siam ?

Mais l’ouvrage est muet (lacune de la mission ?) en ce qui concerne la flore. Pavie fait toutefois dans l’introduction quelques brèves allusions en rendant hommage à trois scientifiques français qui ne furent d’ailleurs pas les premiers botanistes à s’intéresser à la flore du Siam.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Jules Harmand (1), diplomate et explorateur herborisait à ses heures en 1877 dans la région de Surin et Ubonrachathani. Une collection d’une centaine de spécimens est conservée à l’herbier du Muséum d’histoire naturelle de Paris, le plus grand herbier du monde dont la numérisation est en cours (2).

 

Herbier Harmand (Museum d'histoire naturelle de Paris) :

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Jean-Baptiste-Louis Pierre, botaniste français et ancien directeur du jardin botanique de Saigon a également herborisé dans la région de Rachaburi et Prachuapkirian. Il y a recueilli environ 200 à 300 échantillons conservés aussi à l'herbier de Paris.

 

Herbier Pierre (Museum d'histoire naturelle de Paris) :

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Clovis Theorel,  médecin et chirurgien a herborisé dans le bassin du Mékong entre 1866 et 1868 et a recueilli environ 900 espèces de Thaïlande préservées au Herbier de Paris.

 

Herbier  Claudius Theorel (Museum d'histoire naturelle de Paris) :

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Aucun d’eux n’a – semble-t-il – rédigé de synthèse écrite ou d’inventaire concernant leurs recherches botaniques de collectionneurs passionnés.

 

Un autre  scientifique s’est lancé beaucoup plus tard dans un remarquable travail de synthèse, en limitant toutefois son travail écrit à l’aspect utilitaire de nos plantes.

Jules Vidal, chercheur au CNRS a étudié la flore du Laos en débordant largement sur l’autre vive du Mékong et, au vu d’une immense bibliographie, a publié « Les plantes utiles du Laos » : algues, champignons, fougères comestibles, légumes comestibles pour l’homme et les animaux, herbes aquatiques, rhizomes, une trentaine d’espèces de bananes, autant de riz, arbres à fruits, arbres pour la construction, herbes aromatiques, herbes insecticides, plantes médicinales, herbes toxiques, légumes sauvages … Toutes ces espèces se retrouvent peu ou prou en Thaïlande et bien évidemment en Isan (3).

 

Photographie du marché de Vientiane (algues comestibles) :

 

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Nous n’avons pas la prétention, ni d’ailleurs les connaissances, pour écrire une histoire de la botanique siamoise ni celle de ses pionniers. Citons simplement quelques noms significatifs avant d’en venir à Maxwell qui fut le plus singulier et probablement à ce jour le plus grand.

 

Le pionnier et probablement le premier fut un danois, Johann Gerhard König parti à la recherche de plantes utiles pour les colonies danoises des Indes. Il herborisa entre 1778 et 1779 à Bangkok, Ayutthaya, Chanthaburi  et Phuket.  On ignore tout du contenu de son herbier qui s’est perdu en mer sur le chemin du retour.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Beaucoup d’autres suivirent au XIXe et au XXe siècle dont les collections se trouvent aujourd’hui dans les herbiers de Singapour, Copenhague, Londres, Munich, Edimbourg.

 

Citons Arthur-Francis-George Kerr, un médecin britannique qui, entre 1902 et 1932 recueillit plus de 20.000 espèces qui sont aujourd’hui partagées entre le Musée botanique de Songkhla, le Musée des sciences naturelles du Royaume-Uni et dans bon nombre d’herbiers du monde entier.   

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Gunnar Seidenfaden,  neveu du Majors Erik Seidenfadenb que nous avons rencontré à diverses reprises, alors étudiant danois en botanique, recueillit environ 550 spécimens entre Chanthaburi et Suratthani dans une période de deux mois en 1934-1935.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Devenu diplomate, il fut ambassadeur à Bangkok. Il consacrait son temps libre à l'étude des orchidées avec la collaboration d’un botaniste thaï, Tem Smitinand (เต็ม สมิตินันทน์).

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Leurs investigations entre 1955 et 1973 dans tout le pays leurs permirent de recueillir plus de 9.000 spécimens conservés dans les serres du jardin botanique de Copenhague.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

James-Franklin MAXWELL

 

Il tient une place à part. Un hommage appuyé dans le dernier numéro de « Natural history bulletin of the Siam society » nous a permis de découvrir ce personnage exceptionnel (4). Deux articles, l’éditorial signé de Hidetoshi Nagamasu, de Warren Y. Brockelmann et de Prachya Musikasinthorn (5) et celui de Stephen Elliot (6) nous ont permis de retracer une carrière exceptionnelle.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Né le 19 mars 1945, il a grandi à 50 miles à l'est de New York City. Dès son plus jeune âge, il était fasciné par la botanique découverte sur des plans de haricots. Surnommé « Max », il devint l’un  des plus éminents botanistes du pays. Il a quitté ce monde dans la province de Rayong, alors qu’il collectait des plantes sur le terrain avec des étudiants. Il laisse derrière lui un héritage de plusieurs milliers de spécimens, déposés dans des herbiers en Indochine, en Europe et en Amérique, ainsi que 86 articles et livres scientifiques. Les spécimens y sont bien conservés, méticuleusement et minutieusement étiquetés.

 

« Max » sur le terrain en 2015 dans la région de Rayong (photo Siam society) :

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

En décembre 1968, il obtient un diplôme de l'Ohio State University en botanique. Intervient la guerre du Vietnam et de 1968 à 1969, mobilisé, il servit sur la base militaire de Sattahip. Il s’intéresse alors à la  végétation naturelle protégée par la clôture de sécurité de la base. Il écrit son premier article «  Vascular flora of the Sattahip area » qui sera publié en 1974 dans le Thai Forest Bulletin.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

De retour après son service militaire, il annonce à sa famille qu'il retournerait en Thaïlande au début de 1970. Il va y commencer sa carrière botanique apportant une contribution fondamentale à la plupart des herbiers du pays. Débutant au ministère de l'Agriculture à Bangkok,  il organise et élargit la collection de l’herbier pendant 5 ans, jusqu’en 1975. Il s’intéresse en particulier aux mauvaises herbes des terrains agricoles.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Après un bref passage à la FAO (« Food and Agriculture Organization’s Regional Office ») à Bangkok, il participe à la création de la revue de l’organisationTiger paper.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Il quitte en novembre de cette année la Thaïlande pour rejoindre l’Université de Singapour où il obtiendra deux ans plus tard un titre de docteur. Il quittera ensuite l’Université pour travailler à l’ « Herbarium » de Singapour. Il y réorganise les collections tout en publiant de nombreux articles très techniques.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

En août 1984, il revient en Thaïlande pour occuper le poste de Conservateur des Herbiers du Département de Biologie de l'Université Prince de Songkla.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Il devient le collaborateur du professeur Pichaet Wiriyachitra (พิเชษฐ์ วิริยะจิตร) pour collecter et identifier les plantes aux propriétés médicinales ou mortelles tout en continuant ce qu’il a toujours fait, rassembler toutes les espèces végétales qu'il pouvait trouver.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Par ses investigations, l'herbier de l'Université atteint environ 7.000 spécimens. Toutes ses découvertes feront l’objet d’une publication en 2006 « Vascular Flora of Ko Hong Hill, Songkla Province, Thailand ».

 

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

En juin 1987, le professeur Pichaet transfère son laboratoire de recherche à la Faculté de pharmacie de l'Université Chiangmai (CMU) et emmene Max avec lui. A cette époque, la flore de la Thaïlande était loin d'avoir été complétement étudiée et inventoriée.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

En décembre 1986, il travaille avec le professeur Ookaew Prakobvitayakit, effectuant des recherches dans les forêts dans le cadre d’une étude d’impact  concernant l’implantation d’un téléférique. Sur le terrain, il effectue de nouvelles recherches concernant la végétation, identifiant ses jours de congés de nouvelles espèces en compagnie de ses étudiants, privilégiant l’observation sur le terrain à l’enseignement formel et magistral. Il publie alors toujours de nombreux articles, le plus important étant son « Synopsis of the Vegetation of Thailand ».

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Pendant son séjour, il a élargi l'herbier de la faculté à environ 10 000 spécimens. Cependant, à la fin de 1990, son tempérament « atypique » le met en difficulté avec ses collègues, aplanies par la diplomatie du doyen qui considère que le personnel au sommet des compétences doit bénéficier d’un salaire plus élevé que les salaires ordinaires.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Max va alors entrer dans la période de collecte la plus prolifique de sa carrière, travaillant sur la flore de plusieurs montagnes du nord  et parcs nationaux. En raison de l'accumulation rapide des spécimens, fruit d’une explosion de travail sur le terrain, les collections débordent de l'espace alloué par la Faculté. Il obtiendra alors la construction d’un nouvel herbier sur trois étages. Sa stratégie est singulière : pour dissuader quiconque d’empiéter sur son espace de travail, il chassait les nettoyeurs et laissait une couche épaisse de poussière sur le tout… pour décourager les voleurs !

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Peu de temps après l'ouverture du nouveau bâtiment d'herbier, il va commencer à travailler sur ce qui allait devenir le premier manuel pratique d'identification des arbres en Thaïlande « A Field Guide to the Forest Trees of Northern Thailand » publié en 2000.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Il travaille alors à la recherche de nouvelles techniques pour restaurer les écosystèmes forestiers du nord partiellement déboisés. Son rôle y fut vital. Il accepte alors la copaternité de deux des premiers livres publiés en 2000 «Tree Seeds and Seedlings for Restoring Forests in Northern Thailand » et « How to Plant a Forest » et publie encore de nombreux articles décrivant les espèces d'arbres les plus valorisantes pour la restauration de la forêt.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Sa connaissance de la flore du parc national Doi Suthep-Pui (อุทยานแห่งชาติดอยสุเทพ-ปุย) voisin du campus est encyclopédique. Elle lui permet d’établir une des bases les plus complètes  des fleurs du nord de la Thaïlande. 

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Initialement hostile à une approche informatique, sans utiliser le matériel lui-même, il consent à se plier à cette nouvelle technique remplaçant avantageusement les boites à chaussure où il classait le fruit de ses recherches. Il tape ses notes sur une mauvaise machine à écrire, ses collaborateurs la passent ensuite dans la base de données informatiques.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Il peut alors publier en 2001 « Vegetation and Vascular Flora of Doi Sutep-Pui National Park, Northern Thailand’ » couvrant 2.227 espèces.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Le gouvernement qui avait réglé la question de son salaire est renversé et il manque de protecteurs. Toutefois, ses compétences étant alors nationalement reconnues, il devient consultant itinérant sur les contrats brefs mais lucratifs pour des organisations internationales tels que la Banque mondiale, l'UICN, la FAO et le WWF. On fait par exemple appel à lui pour étudier l’impact d’un gazoduc en Birmanie. Cela ne l’empêche pas de poursuivre ses recherches passionnées et de compiler 1.013 espèces de la région de Chiangraï.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Par ailleurs, il était lié d’amitié avec le professeur Warren Brockelman qui s’intéressait aux gibbons et avait établi une zone de surveillance dans le parc national de Khao Yai. Il demandé à Max d’y inventorier la flore, une tâche gigantesque en cours d’édition en 2017, plus de 500 pages comprenant la description de 260 espèces d'arbustes et arbustes, ainsi que des listes d'herbes et de lianes, base de de l’herbier de BIOTEC à Bangkok.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Il continue en parallèle à travailler pour l’Université de Chiangmaï pour le compte de laquelle il établit une succursale à Krabi. Il travaille encore sur deux projets dans la province de Chiangraï pour étudier et surveiller le potentiel de régénération des forêts sans replantation d'arbres financé par la FAO. Nous allons encore le trouver sur un projet visant à restaurer la forêt dans deux mines à ciel ouvert dans la province de Lampang (financé par Siam Cement Group), une fois encore pour localiser et à identifier les arbres à semences vitales, dont dépendent tous les projets de restauration forestière.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Au terme de plus de 45 ans de recherche botanique, Max a décrit plus de 180 espèces alors inconnues en Thaïlande et dans les pays voisins. Beaucoup portent aujourd’hui son nom latinisé, par exemple le Memecylon maxwellii.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Il a joué un rôle moteur dans l'établissement d'herbiers à Bangkok, à Singapour et Songkla et à la conservation de l’herbier de Chianmaï dont il a fait le troisième plus grand herbier du pays Thaïlande, contenant plus de 40.000 spécimens. Il a également contribué à la collecte de la majeure partie des spécimens qui permirent la constitution d'herbiers à l'Université nationale du Laos et à l'Université royale de Phnom Penh. Il partage ses découvertes avec les herbiers étrangers ; un grand nombre de ses doublons ont été envoyés aux herbiers en Europe, en particulier à Leyde, au jardin botanique de Kew à Londres et Edimbourg, à Paris et Aarthus au Danemark, en Amérique à Harvard,  à l'Académie des sciences de Californie, au Cambodge, Singapour et Edimbourg. Il est impossible de chiffrer cette contribution, elle dépasserait les 100.000.

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

Botaniste exceptionnel, adoré de ses étudiants et élèves, admiré par ses pairs, sa contribution à la lutte contre la déforestation fut fondamentale. Il nous semble mériter le titre de « père de la botanique thaïe ».

 

Avec un élève (photo Siam Society) :

A 242. JAMES-FRANKLIN MAXWELL, LE « PÈRE DE LA BOTANIQUE THAÏE » (1945 – 2015)

NOTES

 

 

(1) Un bel hommage lui fut rendu par Louis Finot  In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 22, 1922. pp. 402-404.

 

(2) Sur le site https://science.mnhn.fr/institution/mnhn/search#botany

(3) Ses 8 articles ont été publiés entre 1959 et 1964 dans le « Journal d'agriculture tropicale et de botanique appliquée ». Dans la dernière livraison du 1er trimestre 1964, nous en sommes à 495 espèces étudiées et un « à suivre … » qui n’a malheureusement jamais eu de suite.

 

(4) Volume 62 – n° 1 de juillet 2017.

 

(5) Le premier est un botaniste japonais de l’Université de Kyoto, le second enseigne à l’Université Mahidol, le troisième à L’université Kasetart de Bangkok.

 

(6) « James-Franklin Maxwell – 1945-2015 – an extraordinary botanist  » est le Directeur responsable du « Forest restauration research » de l’Université de Chiangmaï (http://www.forru.org/en/)

 

(7) Le bulletin d’histoire naturelle de la Siam society susvisé donne la longue liste de ses ouvrages ou articles, publiés dans de nombreuses revues spécialisées mais essentiellement dans le dit bulletin.

Partager cet article
Repost0
15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 22:04
A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Le 15 septembre 1992, centenaire de sa naissance, les postes royales rendirent un homme appuyé à Corrado (Conrad) Feroci ou Silpa Bhirasri si on préfère l'appeler par son nom thaï en émettant un timbre-poste à son effigie au tirage de 4 millions exemplaires alors que le tirage des vignettes postales varie de 700.000 à 3 millions. (1). Il est toujours à cette heure le seul occidental à avoir reçu cet honneur. Qui est donc cet artiste italo-thaï considéré comme « le père de l’art contemporain thaï » dont l’œuvre sculpturale, littéraire et universitaire marque encore et toujours le pays comme celle de son compatriote austro-italien, l’architecte Joachim Grassi fait toujours partie intégrante du paysage architectural du pays (2).  

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Il est né le 15 septembre 1892 dans le quartier San Giovanni à Florence, le paradis de l’art toscan. Nous savons fort peu de choses sur sa famille. Fils d’Arturo (1857-1902) et de Santina Papini (1866-1924), ses parents auraient été des commerçants et auraient souhaité qu’il continue dans cette voie. Son père était lui-même le fils d’un Florentin et d’une mère albanaise. Mais si Florence fut le berceau des banquiers lombards, elle est aussi par excellence la ville des beaux-arts, celle des maîtres de la renaissance, celle de Michel-Ange. Il choisit l’art. Ses études secondaires se terminèrent en 1907. Il entra alors à la prestigieuse Académie des beaux-arts de Florence (Accademia di Belle Arti di Firenze) où il étudia les beaux-arts, peinture et sculpture, jusqu’en 1915. En 1914, à l’occasion d’un concours mettant en lice plus de 200 candidats, il fut le premier et décrocha à la fois le titre de Président de l’Académie et celui de professeur de beaux-arts. Parallèlement, il obtint de nombreux contrats sur concours.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

L’œuvre la plus marquante que nous lui connaissons est le monument aux morts de Portoferraio, chef-lieu de l'île d'Elbe, réalisé en 1922, bien dans la « tendance » de cette époque, la période de 1922 à 1944 que les Italiens appellent parfois « fascioteca » (3). Elle vit fleurir une génération de peintres, d’architectes et de sculpteurs dont les œuvres, architecture et statuaire en particulier, sont toujours omni présentes dans les villes italiennes et auxquels, après une période de silence pudique, la critique moderne rend enfin hommage. On a pu parler peut-être un peu hardiment de « deuxième Renaissance italienne ».

 

Il est difficile de ne pas reconnaître le personnage principal qui fut très temporairement souverain de l'île d'Elbe !

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Feroci sculpte et enseigne pendant huit ans jusqu’en 1922. Cette année-là, le roi Vajiravudh (Rama VI) manifeste le désir d’engager un sculpteur italien connaissant également l’architecture pour travailler au Département des Beaux-Arts créé en 1912 et devenu ensuite école des beaux-arts (โรงเรียนประณีตศิลปกรรม), dépendant alors du Ministère des Palais.  

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Le prince Narit (นารีสรา) infatigable protecteur des arts, en était alors le ministre. Le roi connaissait l’Italie, et c’est en Italie qu’il envoie un commissionnaire auprès du gouvernement italien, qui choisit le professeur Corrado Feroci. Le choix n’est pas politique, président l’Académie des beaux-arts de Florence, il est à juste titre considéré comme le meilleur. Il s’embarque donc pour le Siam au début de l’année 1923 avec son épouse dont il se séparera plus tard. Il bénéficie d’un contrat de trois ans avec un salaire équivalent à celui dont bénéficient les experts étrangers, 800 ticals (baths) plus 80 pour le logement.

 

Le contrat de trois ans initialement est renouvelé en 1926 pour une durée indéterminée et ses émoluments portés à 900 ticals.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Le sculpteur

 

Il est chargé en 1928 d’aller examiner l’état du Bouddha géant Phra Buddha Trai Rattananayok (พระพุทธไตรรัตนนายก) au Wat Phanan Choeng (วัดพนัญเชิง) à Ayutthaya.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Sa première commande d’une œuvre sculpturale est passée par le prince Narit (นารีสรา) pour une statue du roi Rama Ier. Feroci termine la maquette modelée et doit retourner en Italie à la fois pour prendre des congés et pour surveiller le coulage du bonze dans une fonderie d’art de Florence, technique alors totalement inconnue au Siam et qui n’a d’ailleurs aucun rapport avec la sculpture de la pierre proprement dite au marteau et au burin.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Cette statue, construite en 1929-30, à une hauteur de 4,75 m et est placée à l'entrée du pont commémoratif Phra Phutta Yodfa (สะพานพระพุทธยอดฟ้า) alias « memorial bridge ». C’est son premier chef d’œuvre, fruit de plusieurs années de travail.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Cette réalisation lui vaudra sa nomination en 1932 dans le très prestigieux ordre de l’éléphant blanc. Il sera honoré de bien d’autres décorations dans les années qui suivirent.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

C’est à l’occasion de ce séjour dans son pays natal qu’il envisage la création d’une école de beaux-arts au Siam pour former des étudiants aux arts et surtout aux techniques occidentales. Les honoraires des sculpteurs étrangers, de la fonte des statues de bronze en occident et celui du transport coûtent des sommes énormes. Les Siamois ignorent également tout des règles de la perspective, il suffit d’admirer les peintures murales des temples pour s’en convaincre. C’est une technique fondée sur les règles scientifiques complexes de la géométrie dans l’espace, elle ne s’apprend pas en une journée (4).

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Cette idée ne verra le jour qu’après le coup d’état de 1932 lorsque le Département des Beaux-Arts dépendant du ministère de l'Éducation fut transféré au Département de l'architecture dirigé par Phra Saroj Rattananimman (พระสาโรชรัตนนิมมานก์) et se concrétisera en 1933.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

L'année suivante, il a dessiné et modelé la statue de Thao Suranari (ท้าวสุรนารี) érigée dans la province de Nakhon Ratchasima.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

De 1938 à 1940, il participe à la conception et la création du Monument de la démocratie commémorant le coup d'état du 24 juin 1932. Il est l’auteur des bas-reliefs. Ne revenons pas sur cette réalisation à laquelle nous avons consacré un article (5). Elle lui valut l’accusation imméritée d’être l’ « architecte de Mussolini ».

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Lorsque le maréchal Luang Pibun devint Premier ministre, moins insensible à l’art que ne l’était Mussolini, il charge  l’architecte Aphaiwong (อภัยวงศ์) frère du futur premier ministre, de la maitrise d’œuvre du projet. Il avait prévu de mettre en place huit panneaux différents confiés à Feroci mais compte tenu des délais imposés – un an -  quatre panneaux ont été choisis sur la base de modèles, ensuite en argile et enfin en béton. Deux étudiants restés anonymes ont collaboré avec lui. Les personnages seraient inspirés en partie de ceux du Monument de la victoire (sur les Autrichiens) édifié à Gênes en 1931 par l’architecte Marcello Piacentini.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

En 1941 il dessine la statue géante de Rama IV dans le parc de Lumpini.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

La même année il conçoit et dessine en collaboration le monument de la victoire (อนุสาวรีย์ชัยสมรภูมิ) pour honorer les morts de la guerre franco-thaïe de novembre 1940 - janvier 1941.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

En 1950, il dessine et modèle la très belle statue du roi Taksin à Bangkok

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

 En 1955, il conçoit et modèle la grande statue de Bouddha à Nakhonphanom, fruit d’une étude approfondie de l’art de Sukhothai et destinée à commémorer les 2500 ans du bouddhisme.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Le timbe-poste émis en 1988 a été tiré à 1 million d'exemplaires mais ne mentionne pas le nom de l'artiste :

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

En 1956, il conçoit et modèle la statue équestre du Roi Naresuan à Suphanburi.

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

Nous lui devons d’autres statues à Philtsanulok, à Trang, à Chiangmaï et à Lopburi. Signalons encore la statue du prince Mahidol, grand-père du roi actuel à l’hôpital Sirirat de Bangkok (ศิริราช).

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)