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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

25 mars 2019 1 25 /03 /mars /2019 22:49

 

Le jour du nouvel an bouddhiste en Thaïlande et au Laos (songkran –  intervient en fonction du calendrier lunaire traditionnel, il est le jour le plus chaud de la saison sèche et varie selon les années du 12 au 15 avril, 5e mois du calendrier lunaire, cette année, 1381 selon le calendrier Chakri, 2562 selon le calendrier bouddhiste, le 14 avril 2019 pour nous. (1) Il est également le jour de passage du soleil dans le signe zodiacal du bélier.

 

 

Pour des raisons de simplification administrative, les fêtes de nouvel an sont désormais fixées les 13, 14 et 15 avril. Nous avons parlé à diverses reprises de cette grande fête bouddhiste, de ses rituels anciens toujours vivants au moins dans le pays profond (2) et de ses formes contemporaines qui donnent malheureusement lieu à des débordements auxquels les étrangers, touristes ou résidents, se croient obligés de participer (3)

 

 

Le jour du nouvel an enfin est placé sous le patronage de l’une des sept déesses de Songkran (เจ็ดนางสงกรานต์), cette année celle du dimanche, Thungsathévi (นางทุงสะเทวี) (4).

 

 

En dehors de ces rites et festivités, il s’attache à cette période la tradition de la confection de douceurs que l’on ne trouve guère pendant les autres périodes de l’année (5). Les postes royales ont d'ailleurs consacré une très belle émission de timbres-poste en début d’année à cinq desserts traditionnels.

 

 

Ils constituent une tradition culinaire transmise dans les familles de génération en génération. Ils sont de belle apparence, tous colorés, tout en douceur, de consistance crémeuse, souvent à partir de lait de noix de coco fraîchement pressées, riches en couleurs et en goût. Ils sont plus spécialement spécifiques aux fêtes religieuses majeures, l’une des plus importantes étant le nouvel an bouddhiste.

 

 

Voici les six plus fréquents, namdokmai (น้ำดอกไม้ – eau de fleurs), khanomkong (ขนมกง - gâteau rond), thiankaeo (เทียนแก้ว – la bougie de verre), wunlukchub (วุ้นลูกชุบ - boule de douceur), chomuang (ช่อม่วง – bouquet violet), bulandunmek (บุหลันดันเมฃ - bourgeon de mai).

 

 

Notre traduction évidemment approximative de ces noms imagés, ainsi que les photographies ne nous donnent pas plus de détails sur leur composition, parfois surprenante. Nous vous en donnons toutefois une brève description étant précisé qu’il y a probablement autant de recettes que de maîtresses de maison (แม่บ้าน – maeban) et qu’elles varient aussi selon les régions. Les recettes proprement dites se trouvent sur de nombreux sites Internet mais ne les cherchez ni en anglais et encore mois en français !

 

 

Namdokmai également appelé khanom Chakna (น้ำดอกไม้ขนมชักหน้า) :

 

Il est à base d’eau de fleur de jasmin (dont la confection est similaire à celle de notre eau de fleur d’oranger), de sucre, de farine de riz et d’eau. Les colorants, quand ils ne sont pas artificiels, sont, pour le vert des feuilles de pandan (ปะหนัน - Pandanus tectorius)

 

 

ou pour le bleu des fleurs de pois-bleu (ดอก อันชัน - dok anchan) dont le nom latin est évocateur : Clitoria ternatea.

 

 

C’est celle qui colore le fameux riz bleu. Nous les retrouverons dans les autres recettes.

 

 

Khanomkong (ขนมกง).

Il est composé de graines de pois verts en farine (ถั่วเขียว – thuakhiao), phaseolus radiatus dans la nomenclature scientifique-

 

 

et de graines de sésame et d’oignon, grillés et moulus, de lait de coco (กะทิ - kathi), de sucre de canne et de sucre de palme.

 

 

Thiankaeo (เทียนแก้ว)

 

Il est également composé de pois verts en farine, d’eau de fleur de jasmin et de sucre, le tout est cuit à la vapeur dans des feuilles de bananier.

 

 

Wunlukchub (วุ้นลูกชุบ)

 

Nous retrouvons comme ingrédients de base les pois verts cuits à la vapeur et moulus, le sucre, le lait de coco et une cuillère de sel.

 

 

Chomuang (ช่อม่วง) 

 

La base est la farine de riz, l’amidon (tapioca), la farine de Thaoyaimom (ท้าวยายม่อม) alias Tacca leontopetaloides, du jus de citron, de l’eau de fleurs de pois bleus, du lait de coco, du sel et de l’huile végétale. La cuisson se fait à la poêle et non à la vapeur.

 

 

Bulandunmek (บุหลันดันเมฃ)

 

La base en est encore la farine de riz, la farine de pois verts, le sucre, l’eau de fleur de jasmin, les fleurs de pois bleus, des jaunes d’œufs et naturellement, ne l’oublions pas, du sucre en quantité. La cuisson se fait à la vapeur.

 

 

 

Essayons de comparer ce qui peut l’être sans excès de chauvinisme. On peut convenir que la tradition pâtissière française est la meilleure au monde et, qu'après elle, vient l’Italie puis la Suisse. Ses ingrédients de base sont la farine, les œufs, le beurre, un liquide, de l'eau ou du lait, le sucre et souvent une pincée de sel. La tradition siamoise est différente, si la farine de blé est remplacée par celle de riz et le lait par le lait de coco, les œufs n’interviennent que dans une seule de ces recettes, les colorants ne sont là que pour le plaisir des yeux mais le sucre, qu’il soit de canne ou de palme, est utilisé de façon surabondante ce qui les rend pour certains écœurants. Il manque surtout – ce qui est essentiel à l’art du pâtissier – la cuisson au four. Le four est un instrument de cuisson inconnu de la tradition locale (6).

 

 

Ces desserts relèvent de la confiserie dont la bonbonnerie à laquelle ils appartiennent, est le triomphe.

 

N’oublions pas que c’est au début du XVIIIème siècle seulement que la Cour royale , avant la population fut initiée aux délices des pâtisseries occidentales venues des lointaines origines portugaises de celle qui est toujours « la Reine des desserts thaïlandais » (rachinihaengkhanomthai - ราชินีแห่งขนมไทย) (7).

 

 

NOTES

 

(1) Plus exactement le dimanche 14 avril à 15 heures, 14 minutes et 24 secondes.

(2) Voir notre article A146 « Les Fêtes de Songkran ... Il y a 100 ans » : 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a146-les-fetes-de-songkran-il-y-a-100-ans-123270061.html 

 

(3) Voir notre article A103 « Songkran, le nouvel an thaï entre tradition et modernité » : 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a103-songhran-le-nouvel-an-thailandais-entre-tradition-et-modernite-117050328.html 

 

(4) Voir notre article A 215 « เจ็ดนางสงกรานต์ : La légende des « sept déesses de songkran » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-215-la-legende-des-sept-deesses-de-songkran.html 

 

La déesse du dimanche porte des fleurs de grenadier derrière les oreilles, un rubis comme bijou, elle tient un disque dans la main droite et une conque dans la gauche. Elle chevauche un Garuda.

 

(5) Il en est de même en France où les pâtissiers ne confectionnent guère de bûches qu’à la période de noël, de galettes des rois qu’à l’époque de l’Épiphanie et d’œufs en chocolat qu’à la période de Pâques. Les bonnes ménagères confectionneront des crêpes qu’à la Chandeleur.

 

(6) La cuisson de la pâtisserie dans le four qui n’est pas celui du boulanger est une opération délicate qui apparente le travail de l’artisan à celui d’un alchimiste. C’est de là qu’elle tient sa qualité et sa valeur. Traditionnellement et avant l’utilisation d’un thermomètre, les pâtissiers dosaient la température en cinq étapes. Le four chauffé au maximum était le four chaud et ne pouvait être utilisé que 10 minutes après avoir été éteint et uniquement pour le pain. Une heure après, le four gai était utilisé pour la confection de certaines pâtisseries. Deux ou trois heures après le four chaud , le four devenait four doux ou modéré était réservé à d’autres pâtisseries. Quatre heures après le premier, c’était le four mou encore réservé à d’autres pâtisseries et cinq heures après le premier, le four perdu qui servait plus à dessécher qu’à cuire. Ainsi procédait d’expérience de grand Carême qui ne possédait pas de thermostat (« Le pâtissier royal parisien » est de 1815).

 

 

(7) Voir notre article A 265 « Maria Guimar, épouse de Constantin Phaulkon et reine des desserts thaïlandais » :

 

 

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11 mars 2019 1 11 /03 /mars /2019 22:01

 

 

Il y a plus de trois ans, en septembre 2015, nous vous avions parlé d’un mouvement en faveur de la renaissance de l’ancienne écriture de l’Isan (1) au vu de nombreux ouvrages publiés à ce sujet les années précédentes.

 

Quelques mois plus tôt, ce que nous ignorions à l’époque, la municipalité de Khonkaen et son Université avaient lancé un programme baptisé the Isan Culture Maintenance and Revitalization Program » (2) destiné à revitaliser cette écriture, le Thaï Noï (3).

 

Ses promoteurs partaient de la constatation d’évidence qu’il y avait dans le nord-est probablement 20 millions de personnes parlant la langue locale mais qui avaient oublié l’ancien système d’écriture qui n’était plus enseigné. Les 27 et 28 février 2015, un séminaire de deux jours avaient réuni environ 100 personnes provenant des écoles, des universités ou des temples. Selon le compte rendu visé note 3, l’écriture Thaï Noï remonterait à la période de Sukhothai et « prendrait en charge » les six tonalités du langage Isan avec plus de précisions que la phonétique thaïe.

 

  Alphabet thaï Noï , manuscrit sur feuille de latanier non daté :

 

 

Les partisans d’un enseignement formel de cette écriture soutinrent alors que la création d’un lien avec le passé devait renforcer la fierté des habitants à l’égard de leur patrimoine face au mépris des élites de Bangkok. Ce projet concernait dix-huit écoles dans quatre municipalités de la province de Khon Kaen et devait permettre à la Georgia State University (de l’Atlanta) de publier un dictionnaire thaïlandais-anglais-isan. Ce projet avait alors surpris puisque le système éducatif thaïlandais avait toujours mis l’accent sur l’utilisation exclusive du thaï central (et de l’anglais !) dans l’enseignement. L’État avait depuis  longtemps insisté sur l’unité des populations au sein du royaume selon le concept ethno-national de «Thainess ».

 

 

Ce projet nous surprend nous-même un peu puisque ce dictionnaire existait déjà sous le nom de สารานุกรมภาษาอีสาน-ไทย-อังกฤษ (sous-titré Isan-Thai-English Dictionary) publié en 1989 sous la signature du Dr Preecha Pinthong (ดร. ปรีชา พิณทอง), avec un tirage de 5.000 exemplaires vendus 3.500 bahts ce qui soit dit en passant est fort coûteux pour un ouvrage, même érudit, en thaï. Il est même disponible en ligne (4).

 

Comme son  nom l'indique, plus qu'un dictionnaire, il s'agit d'une véritable encyclopédie. L'ouvrage n'a pas été réédité et aujoursd'hui introuvable :

 

 

 

Il existe également un dictionnaire publié en 2001 sous la signature de Samli Raksutthi (สำลี รักสุทธี) sous le titre de พจนานุกรมภาษาอีสาน-ไทยกลาง (« Dictionnaire Isan – thai central ») moins volumineux puisqu’il nous épargne l’anglais (ISBN 9745231444) mais plusieurs fois réédité.

 

 

Le manuel d’initiation à l’écriture traditionnelle isan que nous avions sous les yeux (1) est daté de 2012.

 

Le dictionnaire annoncé ne semble pas avoir concrétisé son existence (inutile puisqu’il en existait déjà un !) bien que ses promoteurs aient à cette fin bénéficié de bien singulières subventions comme nous allons le voir.

 

 

Selon John Draper, américain qui se qualifie de « coordinateur » de Isan Culture Maintenance and Revitalization Program, il était nécessaire de reconnaître et de préserver les diversités culturelles en Thaïlande. D’autres universitaires thaïs, ce que nous avions d’ailleurs constaté (1), estimaient que fort peu de gens connaissaient l’écriture Thaï Noï (ไทน้อย), traditionnellement utilisée par les moines seulement lors des cérémonies villageoises. Seuls les moines les plus anciens étaient capables de l’enseigner.

 

 

Nous n’avons pu savoir à cette heure quels furent les progrès que Isan Culture Maintenance and Revitalization Program a permis de faire pour l’apprentissage de l’écriture traditionnelle, puisque le site verrouille l’accès aux rapports annuels (5).

 

Il était également au menu de ce colloque de doubler les inscriptions sur les panneaux de signalisation au moins dans le nord-est. Vaste programme ! Pratiquement rien n’a été fait, cette question ne présentant pas le moindre intérêt dans la mesure où les panneaux de signalisation sont le plus souvent bilingues, thaï et thaï romanisé et s’il y a un effort à faire, ce serait peut-être de doubler par une inscription en thaï romanisé sur les panneaux qui ne le sont pas, surtout dans les zones les plus reculées et non pas de les tripler par des indications dans une écriture que plus personne ne connaît.  Ce qui est amusant et stupéfiant pour les bons Français et Européens que nous sommes, est que ce « vaste programme » avait été financé à concurrence de 540.000 euros … par les Communautés européennes dont on se demande bien ce qu’elles peuvent avoir à faire avec l’écriture traditionnelle de l’Isan. 20 millions de bahts environ ont donc été dépensés pour financer la rédaction d’un dictionnaire qui n’a jamais été rédigé, créer des écoles dont on ignore toujours si elles existent et financer la rédaction de panneaux indicateurs bi ou trilingues qui n’ont pratiquement jamais été installés. Notons toutefois pour être honnêtes que l’on trouve des panneaux bi ou trilingues dans l’enceinte de l’Université ...

 

 

...  et que nous avons eu la surprise d’en rencontrer un sur une petite  route de la province de Khonkaen. On peut épisodiquement en rencontrer de temps à autres au hasard de promenades.

A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?

Il serait amusant de savoir quels élus au sein des Communautés européennes ont eu l’habileté de faire avaler à ses organismes gestionnaires ce qui n’est même pas une couleuvre mais un python géant et à quoi ces fonds ont réellement été utilisés ?

 

 

Il y a quelques jours au début de l’année 2019, un article (bilingue) provenant d’un universitaire économiste probablement tout aussi sinon beaucoup plus distingué que les précédents,  Setthasart Wattasoke  (เศรษฐศาสตร์ วัตรโศก) nous a quelque peu interpelés ne serait-ce que par son titre manifestement provocateur « Isaan under Siamese colonization: Eradicating the Tai Noi » (คนอีสานในอาณานิคมสยาม: เมื่ออักษรไทน้อยถูกสยามทำลาย) que nous pouvons traduire par « Les habitants de l’Isan sous la colonisation siamoise et l’éradication du Thaï noï » (6).

 

 

 

L’auteur part d’une considération d’ordre général auquel nous pouvons souscrire sans difficultés « Le processus d’intégration des États vise toujours à établir l’harmonie et l’unité entre les différentes couches de la population tout en les  consolidant. Dans l'histoire thaïe, la politique de centralisation menée par Bangkok a soumis la diversité des diverses zones régionales sous l'influence du gouvernement central. En conséquence, le centre a progressivement assimilé les diversités locales qui en fin de compte disparaîtront si ces populations locales ne savent pas maintenir leur identité ». L’opinion de l’auteur est – ce qui nous semble une évidence – que la politique centralisatrice du gouvernement de Bangkok est passée en particulier par l’utilisation de la langue centrale et que le Siam a assimilé la culture lao de la rive droite du Mékong en se concentrant sur l’écriture Thaï Noï qui était autrefois la langue écrite du royaume lao de Lanchang. Son rappel historique est précieux et ne contredit pas celui que nous fîmes il y a plus de trois ans (1) : À l'origine, les habitants de l'Isan des groupes ethniques, essentiellement les groupes laos, utilisaient leur propre écriture sous trois formes distinctes :

 

Une écriture khmère venue des Indes et modifiée, dont on trouve des traces épigraphiques aux environs du 13e siècle de notre ère qui serait née aux alentours de Siem Reap et se serait répandues dans le nord-est.

 

L'écriture tham (ธรรม) répandue dans le nord-est au cours de la période du Lanchang répandues dans la littérature bouddhiste du milieu du 17e au 19e siècle qui  proviendrait de l’ancienne écriture des Môns.

 

Inscription de 1564 au temple Wat Suwannakhuha (วัดถ้ำสุวรรณคูหา), district de Suwannakhuha (สุวรรณคูหา), province de Nong Bua Lam Phu (หนองบัวลำภู) :

 

 

Inscription de 1360 au temple Wat Mahaphon (วัดมหาผล) Ban Tha Khon Yang, (บ้านท่าขอนยาง) sous-district de Tha Khon Yang, (ท่าขอนยาง)district de Kantharawichai, (กันทรวิชัย)province de Maha Sarakham (มหาสารคาม) :

 

 

L’écriture Thaï Noï introduite en Isan avec l’écriture tham fut utilisée pour les questions administratives, de vieilles œuvres littéraires ou des contes, des écrits de médecine ou d’astrologie. Elle était alors la plus largement utilisée dans l’ancienne société érudite de l’Isan au sein d’un petit cénacle d’érudits, moines ou laïcs essentiellement dans  la littérature religieuse de temples.

 

 

Nous en trouvons par exemple des traces dans les peintures murales du temple Wat Chaisi alias Wat Tai (ไชยศรี  ou วัดใต้ โบสถ์) dans le village de Ban Sawathi (บ้านสาวะถี) près de Khonkaen (ขอนแก่น) daté de 1865. Il y a une certitude : l’écriture était au premier chef utilisée pour transcrire le pali, la langue sacrée des temples dont elle fut le seul support pendant des siècles dans le nord-est. Il est permis de se demander combien de moines et pis encore de fidèles la connaissent encore aujourd’hui ? (7). Quant à la littérature – essentiellement religieuse – conservée dans les manuscrits des temples, elle présentait une autre difficulté de lecture puisqu’il n’y avait pas d’orthographe fixée : l’écriture n’a jamais fait l’objet d’une réelle et sérieuse codification ce qui entraîne des graphies et des orthographes variables. Selon les textes, il est impossible de trouver deux manuscrits identiques, chaque copie subissant des modifications ou des corrections effectuées par un lettré ou les fantaisies des scribes convaincus à tort ou à raison d’être dans leur bon droit.

 

Photographie de  Setthasart Wattasoke :   

 

 

Nous auteur nous livre enfin une information fondamentale qui contredit de façon formelle ce qui a été dit lors du colloque tenu à l’Université de Khonkaen :

 

L'écriture Thaï noï utilisée par les anciens habitants de l'Isan n'avait pas de marques de tonalités alors que la langue parlée en comprend cinq  comme le thaï standard. C’est donc dire que certains mots écrits avec les mêmes caractères et les mêmes voyelles pouvaient avoir cinq significations différentes. Il appartenait au lecteur de décider de la signification. On disait alors  « an nang sue, nang ha » (อ่านหนังสือ หนังหา). La meilleure traduction en est encore « dém …..dez-vous ». Il fallait donc trouver le sens de la phrase écrite en fonction de son contexte.

 

 

L’écriture – ceux qui connaissent un peu l’écrit comprendront – n’utilise pas les signes de tonalités qui sont pourtant un élément fondamental du thaï écrit pour déterminer immédiatement la tonalité de la syllabe !

 

Il y a une différence fondamentale entre l’écriture « tham » de l’Isan qui ignore les signes de tonalités et l’écriture traditionnelle également « tham » du Lanna dont l’origine est probablement commune (écriture mône ?), qui connaît présentement un grand regain d’intérêt mais qui organise tout comme l’alphabet thaï de Ramakhamhaeng les marques de tonalités (8).

 

 

L'ECRITURE THAÏ NOÏ REMPLACÉE PAR L'ECRITURE THAÏE, UNE « COLONISATION INTELLECTUELLE » ?

 

Lorsque le Siam engagea une politique de réforme de l'État aux débuts du règne de Rama V en 1874, le gouvernement tenta de former les autorités locales de l’Isan en leur expliquant que la culture siamoise était supérieure à celle de l’Isan.

 

Le gouvernement devait alors réformer la politique de l'éducation en raison de la nécessité de former des fonctionnaires au service des services administratifs créés dans le cadre de sa politique. Il s’efforça alors d’encourager les écoles locales  à recruter des enseignants qualifiés pour enseigner en thaï. Initialement les temples bouddhistes étaient les seuls lieux d’enseignement, et la plupart des enseignants étaient des moines ou des laïcs autrefois ordonnés. La première école à enseigner le thaï dans le nord-est fut ainsi créée en 1891 à Ubon Ratchathani, fut l’école Ubon Wasikasathan  (โรงเรียนอุบลวาสิกสถาน).

 

 

Dès lors le système éducatif basé sur la langue thaïe mis en place évolua progressivement dans la région. Il y fut alors publié un total de six manuels thaïlandais écrits par Phraya Sisunthonwohan (พระยาศรีสุนทรโวหาร)  encore appelé le professeur Noi Ajaariyangkul (น้อย อาจาริยางกูล) diffusés dans le nord-est  :

 

 

 

Munbotbanphakit (มูลบทบรรพกิจ), Wanitnikon (วาหนิตนิกร), Aksonprayok (อักษรประโยค), Sangyokphithan (สังโยคพิธาน), Waiphotchanaphijan (ไวพจนพิจารณ์) et Phisankaran (พิศาลการันต์). En 1910, le ministère de l'Intérieur envoya des observateurs dans les divers districts pour s'assurer de la qualité de l’enseignement diffusé auprès des jeunes enfants de l'Isan.

 

Une édition de 1871 :

 

 

 

En 1921, intervint la loi sur l'enseignement élémentaire obligatoire.

 

Une rédition contemporaine  : 

 

 

Les parents furent dès lors contraints d’inscrire les enfants dans un système éducatif utilisant l'écriture thaïe et les érudits contraints de travailler dans un système éducatif utilisant l'écriture thaïe.

 

Le monument à la gloire du professeur dans sa ville natale de Chachoengsao (ฉะเชิงเทรา)  sur lequel il est qualifié d’arbitre suprême de la langue thaïe :

 

 

Le premier document officiel connu utilisant l’écriture thaïe est un rapport de Ban Makkhaeng (บ้านหมากแข้ง), province de Udonthani (อุดรธานี). Il s’agit d’une lettre adressée à la cour royale de Bangkok par Kromluang Prachaksinlapakhom (กรมหลวงประจักษ์ศิลปาคม) en 1896. Mais l’alphabet thaï n’est alors utilisé qu’à des fins officielles comme c’est le cas du document susdit. Les moines et les rares villageois sachant écrire continuèrent à utiliser leur écriture locale. Ce fut la création d’écoles publiques supervisées par l’administration provinciale qui affecta la popularité et l'utilisation de l'alphabet Thaï Noï qui disparut progressivement de la mémoire des générations suivantes.

 

Photographie de  Setthasart Wattasoke :   

 

 

LA  RÉBELLION

Il surgit alors une « révolte intellectuelle »avec des réactions spontanées contre cette « domination intellectuelle » du gouvernement central dont l’emprise n’était pas encore totale. On peut citer en 1940 ce qui a été appelé « la rébellion des mérites » (กบฏผู้มีบุญ - Kabot Phumibun) que l’on peut traduire par la rébellion des hommes saints à Ban Sawathi (บ้านสาวะถี) dans le district Sawathi (สาวะถี)  dans la province de Khon Kaen (ขอนแก่น). Sous la conduite de Mo Lam Sopa Phontri (หมอลำโสภา พลตรี), un chaman local assez mystérieux, doté de pouvoirs magiques, et de chefs de village, les rebelles refusèrent d’envoyer leurs enfants à l’école en thaïe car ils étaient convaincus que cela leur ferait perdre leur identité. Leur opinion aussi était – à l’inverse de celle des beaux esprits de Bangkok – que l’écriture Thaï Noï utilisée depui s toujours leur enseignait à être bons et moralement supérieurs ce que ne permettait pas l’écriture thaïe. Les accusations de trahison proférées par les autorités centrales contre ce groupe mirent fin à son activité, son chef fut incarcéré à plusieurs reprises et ensuite à la prison de Bang Khwang à Bangkok (บางขวาง). Il y resta deux ans, fut renvoyé à la prison de Khonkaen où il mourut plus ou moins mystérieusement en 1942 à l’âge de 60 ans.

 

 

« COLONISATION » PAR L’ÉCRITURE ?

 

Les réformes administratives sous le règne du roi Rama V ont incontestablement visé à créer un « état nation » au détriment des diversités culturelles et a conduit irrémédiablement a la disparition de l’écriture locale que le grand public ne trouve plus guère que dans les brèves inscriptions sur les peintures murales des chapelles d’ordination locales, spécifiques au cœur de l’Isan, les Hup Taem (ฮูปแต้ม) dont nous avons déjà parlé (9)


 

 

et sur les manuscrits sur feuilles de latanier qui dorment probablement dans les archives de nombreux temples si elles n’ont pas été dévorées par la vermine ou détruites par l’humidité sur lesquelles gisent probablement des trésors culturels  à ce jour inédits.

 

 

Setthasart Wattasoke s’aventure peut-être un peu loin lorsqu’il parle de « colonisation ».  il n’y a pas d’équivoque, le terme qu’il utilise, Ananikhom (อาณานิคม) ne peut pas se traduire autrement.

 

 

Il est difficile de dire que l’intention du pouvoir central depuis Rama V d’ « assimiler » ou d’ « intégrer » la région du nord-est relève d’une éthique « coloniale » comme à la plus belle époque de la colonisation française, lorsque le mot « assimilation » fleurait encore bon la IIIe république, associé aux politiques menées dans les colonies – on parlait alors volontiers d’« assimilation coloniale ». Il ne faut tout de même pas oublier que les Thaïs et les Isan-lao ont la même origine ethnique, que leur langage est lourdement similaire et qu’ils pratiquent globalement la même religion. C’est bien là une situation que la France coloniale ne pouvait connaître ni en Afrique noire (un Sénégalais n’a rien de commun avec un Marseillais) ni en Afrique du nord (un Kabyle n’est pas comparable à un Alsacien) ni dans l’Indochine française (un Annamite ne ressemble pas à un Breton). Nous nous permettons cette comparaison chauvine puisque Setthasart Wattasoke fait référence aux menaces similaires de domination intellectuelle de la France au Laos colonisé.

 

 

 

L’affirmation nous semble hâtive, la France aurait tenté sans succès de remplacer l'écriture lao par un système romanisé. C’est faire une confusion entre un système de romanisation qui n’est pas contradictoire avec la préservation du patrimoine scriptural originaire. Le Thaï aussi est officiellement romanisé mais son écriture reste son écriture (9). La « romanisation » n’est qu’un outil et non pas un substitut. Il y eut plusieurs dictionnaires français-lao qui donnent une transcription romanisée de la langue, ce ne sont que des outils (10).

 

Nous ne rentrons pas dans le débat qui viserait à juger la portée des efforts entrepris par le pouvoir central depuis Rama V pour réaliser l’intégration (ou l’assimilation ?) des différentes populations de son royaume, toutes ethnies confondues. 

 

 

 

LA NÉCESAIRE CONSERVATION DE CE PATRIMONE SCRIPTURAL

 

C’est une évidence et une nécessité culturelle. Si vous avez l’occasion de visiter l’une de ces chapelles d’ordination spécifiques au cœur même de l’Isan, vous trouverez des inscriptions, quelques mots le plus souvent, que vous ne pourrez lire même si vous lisez le thaï. Ne demandez pas aux moines présents, la plupart seront incapables de traduire. Ceci dit, il est évident aussi que cette écriture traditionnelle, aussi respectable soit-elle, ne peut servir de substitut à l’écriture thaïe pour transcrire la langue locale Isan-Lao dont il ne faut tout de même pas oublier qu’elle est au moins à 75 % du thaï central. La raison en est d’évidence si l’on en croit  Setthasart Wattasoke qui sur ce point contredit formellement les érudits menés par un Américain au sein de l’Université de Khonkaen : L’écriture traditionnelle ne permet pas de déterminer, faute de signe distinctif, sur laquelle des cinq tonalités doit être prononcée une syllabe. La belle affaire, avons-nous dit, dém….dez vous en fonction du contexte. Soit ! Un seul exemple, le meilleur ami de l’homme, c’est ma (หมา ton montant) ou ma (ม้า ton haut) un cheval ou un  chien ? Restons-en là.

 

ma kap ma ma kin mama

Le chien et le cheval mangent la soupe :

 

 

Cette écriture est donc parfaitement inefficace au quotidien, les efforts de notre jeune universitaire économiste non pas pour la restaurer mais pour restaurer son étude sont éminemment sympathiques. Nous l’apprécions au même niveau que nous pouvons apprécier le combat de ceux qui chez nous se battent pour maintenir l’enseignement du grec et du latin dans le cursus scolaire.

 

« Ah ! pour l’amour du grecsouffrez qu’on vous embrasse  » (Molière, Les femmes savantes)

 

 

UNE AUTRE FORME D’INSIDIEUSE COLONISATION ?

 

On croit parfois marcher sur la tête mais cette constatation n’incrimine en rien Setthasart Wattasoke, celui-ci est Thaï, son article (5) a été écrit en thaï et ensuite traduit en anglais. Ce qui devient hallucinant, c’est que les articles tombés de l’Université de Khonkaen prônant la réhabilitation de l’écriture traditionnelle de l’Isan par des universitaire thaïs, c’est que les écrits de l’organisme même qui s’occupe de cette réhabilitation the Isan Culture Maintenance and Revitalization Program, et leurs colloques n’opèrent qu’en anglais ! Les enseignants de l’Université de Khonkaen prônant la réhabilitation de l’ancienne écriture de leur région se croient obligés de le faire en anglais. L’Université de Khonkaen publie une revue érudite, le « Journal of Mekong Societies » qui refuse actuellement de publier des articles en thaï n’acceptant que l’Anglais. Le sujet est récurrent chez de nombreux universitaires thaïs et est d’ailleurs remonté jusqu’à l’UNESCO (11).

 

Alors que le Siam a toujours su louvoyer entre les intérêts impérialistes divers, Hollandais contre Français au 17e, Anglais et Français entre le 19e  et le 20e  ...

 

 

et Japonais et Américains pendant la seconde guerre mondiale se trouvera-t-elle dans les griffes de la « Macdonaldisation » ? En 2011, la revue « Courrier International » a publié un très bel article sous la signature de Sulak Siwalak sous le titre « I Breathe therefore I Am » (Je respire donc je suis) : il y écrit ce qui nous servira de conclusion : « La mondialisation est une religion démoniaque qui impose des valeurs matérialistes et une nouvelle forme de colonialisme ».

 

 

Avant de se préoccuper de la sauvegarde d’une vieille écriture – si respectable et sympathique que soit cette préoccupation – ne serait-il pas judicieux que les universitaires thaïs se ressaisissent contre la « Macdonaldisation », la « Sevenelevenisation » et la « Cocacola-isation » de leur propre langue et de leur propre écriture ? Point n’est besoin pour cela de faire appel à des Universitaires de l’Atlanta ou aux Européens des Communautés européennes.

 

 

NOTES

 

(1) voir notre article « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? » : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/09/vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

(2) Voir en particulier le site

https://www.researchgate.net/publication/317221448_Report_on_the_completion_of_the_Isan_culture_maintenance_and_revitalization_programme

(3) Voir une analyse sur le site

https://isaanrecord.com/2015/03/13/ancient-isaan-script-to-be-revitalized-in-new-public-effort/

(4) https://www.isangate.com/new/isan-dictionary.html

(5) Par exemple sur les sites (mais il y en a bien d’autres) :

https://www.researchgate.net/publication/317221448_Report_on_the_completion_of_the_Isan_culture_maintenance_and_revitalization_programme

https://muse.jhu.edu/article/658006

La page Internet signalée par Draper dans « Toward a Curriculum for the Thai Lao of Northeast Thailand » : www.icmrpthailand.org est aux abonnés absents et la page Facebook « โครงการอนุรักษ์และฟื้นฟูวัฒนธรรมอีสาน »  semble inactive depuis trois ans ?

(6) https://isaanrecord.com/2019/02/07/isaan-siamese-colonization-tai-noi/

(7) Actuellement les livres de prière utilisés dans les temples comportent sur leur page gauche le texte pali transcrit en caractères thaïs avec de minuscules différences mais sans la moindre difficulté et en réponse à droite le texte traduit en thaï. Les fidèles peuvent donc prier en pali en comprenant ce qu’ils disent en thaï.

(8) Voir la thèse de Natnapang Burutphakdee publiée le 29 octobre 2004 par la  Payap University, Chiang Mai : « KHON MUANG NEU KAP PHASA MUANG: ATTITUDES OF NORTHERN THAI YOUTH TOWARDS KAMMUANG AND THE LANNA SCRIPT »  numérisée :

https://inter.payap.ac.th/wp-content/uploads/linguistics_students/Natnapang_Thesis.pdf.

 

(9) Voir notre article  A 196 « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-196-les-peintures-murales-l-ame-des-temples-du-coeur-de-l-isan.html

(9) Nous avons consacré deux articles à la romanisation du Thaï

A 91 « La Romanisation du Thaï ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

165. « Le Roi Rama VI et la romanisation du Thaï » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

 

(10) « Dictionnaire et guide franco-laotien » du Docteur Estrade de 1896.  « Lexique français- laocien » de Monseigneur Cuaz de 1904. « Nouveau dictionnaire français-laotien » de Guy Cheminaud de 1906. Tous utilisent ce qu’ils appellent une « prononciation figurée ». Ce sont des érudits qui ne cherchent pas à « coloniser » mais à comprendre. Les seules véritables tentatives de romanisation de l’écriture locale, son remplacement pure et simple par un système que le gouvernement avait commandé à Georges Cœdès, eurent lieu non pas au Laos mais au Cambodge en 1943 sans succès. L’intervention de l’École française d’Extrême-Orient au Laos fut essentiellement  consacrée à la standardisation de l’écriture.

 

(11) « Guérilla linguistique » un article signé  Julian Gearing publié le 30 septembre 2003  in « Courrier International » (Revue de l’Unesco)

« L’anglais gagne peu à peu du terrain dans la vie quotidienne des Thaïlandais. Le thaï est-il une langue menacée ? Si l’on en juge d’après la bataille qu’a perdue le mois dernier à Bangkok un groupe d’étudiants, la réponse est oui. La Cour suprême administrative a débouté 10 étudiants qui demandaient à pouvoir rédiger leur mémoire de maîtrise dans leur langue maternelle. M. Saran et ses camarades sont thaïlandais, ils étudient en Thaïlande mais, s’ils veulent obtenir leur maîtrise à l’université Mahidol de Bangkok, ils doivent rédiger leur mémoire en anglais. D’autres universités de haut niveau, comme Chulalongkorn et Thammasat, permettent aux étudiants de choisir entre le thaï et l’anglais. Mais Mahidol tient « à former des diplômés qualifiés et reconnus internationalement » - d’où l’importance capitale qu’elle accorde à l’anglais. Mme Amor Taweesak, maître-assistant qui enseigne à Mahidol, comprend le mécontentement des étudiants. Forcer les élèves à écrire en anglais « ne leur donne pas grand avantage » car ils maîtrisent mal cette langue. Elle ajoute que l’université accorde des exemptions pour des cas particuliers, par exemple « si le doyen considère qu’un mémoire sera meilleur s’il est rédigé en thaï ». La Thaïlande est-elle assiégée par la langue anglaise ? A Bangkok, certains jeunes parlent de « guérilla à petite échelle » plutôt que d’attaque massive. La langue de Shakespeare pimente le discours des politiciens, des pop stars et des étudiants. Ainsi, un jeune Thaï branché dira : « Mai tong worry » (Don’t worry - T’en fais pas). Chayaporn Kaew-wanna, réceptionniste dans une société de télécommunication, ne pense pas que la prolifération de l’anglais constitue une menace. « Nous ne pouvons pas refuser cette langue », déclare-t-elle, ajoutant que l’anglais est important si le pays veut continuer à se développer. Certes, la Thaïlande veut se développer, mais son tissu culturel est menacé. Le mois dernier, le ministre de l’éducation a ordonné que les chiffres traditionnels et le calendrier bouddhiste soient utilisés à l’école « afin de contrecarrer l’influence occidentale et de préserver l’identité culturelle du pays ». Mais la plupart des étudiants, « accros » à leurs téléphones portables et à leurs calculettes, ont tout simplement oublié les arabesques des chiffres thaïs ».

 

๐๑๒๓๔๕๖๗๘๙

 

(11) Courrier international, n°1076, du 16 au 22 juin 2011, p. 63.

« .. .The globalization is a demonic religion imposing materialistic values and a new form of colonialism … »

Sulak Sivaraksa, économiste, est l’auteur de « Wisdom of Sustainability : Buddhist Economics for 21st Century » (« La sagesse du développement durable, ou les sciences économiques bouddhistes pour le XXIe siècle »). Il y propose des solutions de rechange, durables à petite échelle et autochtones à la mondialisation, sur la base des principes bouddhistes et du développement personnel.

 

 

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20 février 2019 3 20 /02 /février /2019 22:14

 

 

D'après le livre de Marie-Sybille de Vienne, « Thaïlande, une royauté bouddhique aux XXe et XXIe siècles. » (1)

 

 

 

 

Nous avions dans un article précédent  présenté la 1ère partie du livre de  Marie-Sybille de Vienne et plus particulièrement l'évolution du  pouvoir royal et du roi Rama IX durant  son long règne du  9 juin 1946 à son décès survenu le 13 octobre 2016 qu'elle avait abordé en plusieurs étapes chronologiques, en distinguant la restauration royale et l'urbanisation (1946-1988) ; La fusion royauté-démocratie (1988-2006)  et la liquéfaction institutionnelle (2006-2016). Nous avions surtout noté les différentes interventions du roi dans le champ politique aux moments clés de ses  « événements sanglants » (1973, 1976, 1992, 2010), ses crises institutionnelles, et ses multiples coups d'État, tant il était impossible de rendre compte de toutes les analyses  copieusement annotées du livre. (A 297.)

 

 

Nous avions terminé notre article en omettant volontairement  ce qu'elle a appelé  « a liquéfaction institutionnelle (2006-2016) » pour annoncer l'objet de cet article consacré  au « système royal », un appareil de pouvoir parallèle qui s'articule à travers trois séries d'instruments politiques, économiques et symboliques, à savoir  le Conseil Privé du Roi et ses réseaux, la parami (2) et les finances royales et la symbolique royale et la reconnaissance du plus grand nombre. (Une 2e partie de 53 pages)

 

 

Notre volonté ici affichée n'est pas d'en faire un résumé tant cette partie est complexe, avec de multiples acteurs, notes, tableaux, et s'inscrit dans un historique lui-même complexe. Il s'agira donc de présenter ce que nous considérons comme  l'essentiel  sur ce pouvoir royal dont certains revenus ne peuvent qu'être estimés et les réseaux multiples reconstitués tant ils s'imbriquent à travers l'histoire royale, politique, économique et l'histoire des « grandes familles d'influence» avec leur alliances et mariages. Vous aurez ainsi les principaux éléments qui vous permettront de faire votre propre analyse et/ou commentaires.

 

 

 

« 1. L'articulation avec le pouvoir : le Conseil Privé. »

 

 

La mission du Conseil privé qui est chargé d'instruire  les dossiers présentés au souverain, de formuler un avis sur la législation en attente de promulgation, les recours en grâce, les pétitions et les nominations, ou souvent d'assurer  en son nom les projets sous patronage royal, ne dit rien sur ses pouvoirs politiques et économiques effectifs, qui ont été différents -  bien-sûr - depuis le roi Chulalongkorn au XIXe siècle et depuis l'instauration de la monarchie constitutionnelle en 1932.

 

 

Marie-Sybille de Vienne va commencer son article en indiquant l'évolution de la composition de Conseil Privé du roi qu'elle saisit en six étapes (1952-1963, 1964-1971, 1971-1977, 1977-1997, 1998-2007, 2007-2016) qui montre la variation sociologique entre la parentèle royale, les civils (magistrats, diplomates, médecins, technocrates), et les militaires. Ainsi par exemple en 1977-1997 on assiste au doublement du poids des militaires (de 15% à 33%) alors même que la parentèle royale se maintient autour de 25%.  Elle présente un tableau sur 17 dates qu vont de 1949 à 2015 qui indique les pourcentages des huit catégories retenues (Sino-Thaïs, Santé et éducation, Technocrates, Diplomatie, Intérieur, Armée, Magistrature, Parentèle royale).

 

 

Pour rester dans le présent du Nouveau Règne, elle écrit « Une fois monté sur le  trône, le Roi Vijralongkorn réinstalle le Général Prem dans ses fonctions de Président du Conseil Privé le 6 décembre 2016 et désigne douze autres conseillers courant décembre : sept d'entre eux ont déjà servis sous le roi Bhumibol; parmi les nouveaux venus trois sont militaires et deux sont issus de la haute fonction publique (magistrature et agriculture) ». Huit conseillers de la vieille garde (Les noms sont donnés) perdent leurs sièges. « Suite au décès de Chanchai Likitjitta en janvier 1917, six sièges de conseillers (sur 19) restent donc vacants, le nouveau Conseil Privé étant composé à parts égales de militaires et de civils. » (Et en 2019?)

 

 

 

 

Mais il faut avouer que si cette sociologie suggère les différentes luttes entre les  différentes institutions et  acteurs  du Pouvoir, elle ne rend pas compte d'une complexité plus grande si on tient compte des lignages maternels. Ainsi par exemple  Marie-Sybille de Vienne donne l''exemple du 1er ministre civil Anand Panyarachun (à deux reprises entre 1991 et 1992),

 

 

 

«  l'épouse (Mr Sodsri Chakappan) était à la fois cousine issue de germaine de souverains thaïlandais et de l'épouse (MR Sutchitguna Kityakara) du ministre des Affaires étrangères, Arsa Sarasin, Sutchitguna étant de surcroît cousine germaine de la Reine Sirikit,

 

 

 

 

Arsa Sarasin était personnellement le frère du vice-Premier ministre le général de police Pow Sarasin.

 

 

 

 

Faut-il s’en étonner ? Compte tenu de la polygamie, des 77 enfants du Roi Rama V, 15 lignes masculines et plus encore de féminines subsistent. La Reine Sirikit est cousine issue de germaine de feu le roi Rama IX tout comme Boriphat, gouverneur de Bangkok, tous issus de Rama V via l’une ou l’autre de ses épouses. Ne remontons pas à Rama IV et  ses 82 enfants ! Il ne faut d'ailleurs pas examiner ces « cousinages » comme nous pourrions le faire avec nos yeux de monogames !

 

 

 

Extérieur certes, à ces cousinages, le ministre de l'Intérieur, le général Issarapong Noonpakdi, était le beau-frère du général Suchinda Krapayoon, commandant en chef de l'armée de terre, puis commandant suprême des armées et initiateur du coup -les solidarités de beaux-frères constituant un phénomène récurrent au Siam comme au Cambodge- ». (On aurait pu ajouter : Le même Suchinda fut le leader du NPKC qui organisa le coup d'État de février 1991 qui installa Anand Pananyachun comme 1er ministre avant de le devenir du 7 avril 1992 au 24 mai 1992)

 

 

On peut noter que cette présentation du Conseil privé ne dit rien sur le rôle politique des Conseillers et de son Président si ce n'est qu'à partir de 1988, le général Prem a eu une grande influence auprès du roi dans les nominations et promotions au sommet des appareils de l'État y compris militaires. Mais il est vrai que la 1ère partie  signalait le rôle joué par le général Prem auprès du roi lors des émeutes sanglantes de 1992, pour calmer le jeu et obtenir la démission du général Suchinda ou bien encore lors de la crise économique et politique de 1997, et ses  manœuvres  contre le gouvernement Thaksin. (Cf. A 297.)

 

 

 

« 2. Parami et finances royales. (2)

 

 

Il est utile de rappeler que nous avions déjà dans un article précédent tenter de faire le point sur les finances royales avec surtout le « Bureau des propriétés de la couronne » (BPC), distinguant ses actifs immobiliers, ses revenus mobiliers, dont nous avions donné la valeur, en considérant les données disponibles. (Cf. A 236 (3))

 

 

Marie-Sybille de Vienne nous informe donc que l'institution royale dispose de trois instruments pour agir économiquement et socialement : le Bureau des Propriétés de la Couronne (Crown Property Bureau, i.e. CPB) ; les « projets royaux » et les fondations caritatives, que nous aborderons sans refaire l'historique (Qu'elle nous donne) et en simplifiant pour entrer dans le cadre d'un blog « grand public ».

 

 

 

  1.  

Le CPB ?

 

 

Le CPB est un holding composé de la Siam Cement (Le plus important conglomérat industriel de l'Asie du Sud-Est, dit-elle (3))

 

 

 

 

et de la Siam commercial  Bank (L'une des cinq premières banques du royaume)

 

 

 

 

la Deves Insurance,

 

 

 

 

la CPB Equity et la CBP Property.

 

 

 

 

Un tableau (p. 109)  donne pour chacun une estimation des revenus du CPB en millions de baths (courants). Ainsi pour 2015 : la Siam commercial  Bank : 4 831,8 ; Siam Cement : 5351 ; Deves insurance : 98 ; CPB Equity 1776 ; CPB Property : 3200, soit un total de 15257.

 

Un récapitulatif des actifs de la CPB  est présenté (p.111) pour la fin 2015:

 

                                        Capitalisation boursière   % CPB       Participation CPB

                                        (milliards  baths)                                 (milliards  baths)

Siam commercial  Bank .             408                           23,69             96,18

Siam Cement.                              475                           30,75           146,06

Deves insurance.                          1,169                      98,22               1,14

CPB (portefeuille boursier)            53,6                       100                   53,6

                                                  --------------------------------------

CPB property :                                   Hectares           % CPB         (milliards  baths)  

Bangkok terrains commerciaux.        459 ha              100                   445                                  

Bangkok autres terrains.                    869 ha              100                    84

Province terrains divers.                  5232 ha              100                  4,81

 

Soit un total de 831,19 milliards de baths.

 

En sachant que le prix des trois catégories de terrains de la CPB property  se fonde sur une évaluation calculée sur des valeurs moyennes qui varient d'une année sur l'autre. (Une note donne les sources). Si ce patrimoine foncier vous paraît considérable, sachez encore que ces 6.500 ha ne le place qu'en 4e position de la propriété foncière du royaume, loin derrière les 100.800 ha de la famille Sirivadhanabhakdi.

 

 

 

Il n’est pas inutile de préciser que le Bureau des propriétés de la couronne est chargé de la gestion d’un énorme patrimoine qui provient de la confiscation sans indemnisation  de la fortune immobilière ou mobilière de nombreux membres de la famille royale.

 

 

Une hypothèse sur la gestion du CPB en 2015 nous est proposée.

 

 

 

 

La CPB compte 1200 salariés et dépense 1,669 milliards en frais de personnel et 2 milliards en frais de fonctionnement, soit environ un total de 3,6 milliards.

 

52 % des dépenses, soit 4,2 milliards sont consacrées aux « œuvres royales, qui sont diverses : jeunesse (jardins d'enfants, sport, bourses),

 

 

 

 

.....culturelles (art dramatique, et danse traditionnelle siamoise), restauration de temples, propagation du bouddhisme,

 

 

 

préservation de l'environnement rural, petite participation à des projets royaux.

 

 

 

 

La CPB se retrouverait donc avec un profit de 7,5 milliards de baths en 2015, dont 60 % seraient redistribué aux « actionnaires » royaux :

 

 

3,6 milliards de baths au Bureau de la Maison Royale (train de vie de la famille royale, listes civiles, activités publiques, cérémonies - funérailles de personnalité par ex., entretien des palais provinciaux  et 0,9 milliards pour le Cabinet privé du Roi (l'État aurait donné 759 millions de baths).

 

 

La Couronne thaïlandaise disposerait donc d'un budget de quelque 8,5 milliards de baths à la fin de 2015 provenant à hauteur de 48 % des finances publiques et de 52 % des propriétés de la Couronne ; auquel on peut rajouter le revenu des actifs personnels des membres de la famille royale.

 

 

Ainsi par exemple une note nous apprend que la princesse Sirindhorn

 

 

 

 

...est « propriétaire (à titre personnel) du Palais Wang Sra Pathum et des terrains où ont été construits les différents complexes accessibles par la station du métro Siam : les centres commerciaux Siam Center (1973), Siam Discovery (1997) et Siam Parangon (2006), la parking Siam Car Park (1994), la tour de bureaux Siam Tower (1998) et le Siam Kempinski Hôtel (2010)»;

 

 

 

Elle est également actionnaire à titre personnel de Siam Piwat qui gère les centres commerciaux construits sur ses terrains. A titre de comparaison, les revenus issus du groupe Shin Corp. encaissés par  la famille de Thaksin - alors considérée comme l'une des plus fortunées de Thaïlande  - étaient en  2003 de 65 millions de dollars US (Ce qui équivaudrait à 78 millions en 2015), soit moins de la moitié des sommes allouées à la Couronne thaïlandaise.

 

 

 

 Projets royaux de développement et fondations.

 

 

Outre la CPB qui en  2015 par exemple, a consacré  52 % de ses dépenses  soit 4,2 milliards aux  diverses «œuvres royales», il existe aussi des projets royaux de développement, financés en quasi-totalité par les dépenses publiques qui sont coordonnées par le bureau du « Government House » et depuis 1993, administrées par l' « Office of the Royal Development Projects Board » (ORDPB) qui est  rattaché au cabinet du 1er ministre.

 

 

 

 

Toutefois, il faut noter qu'en 2015, ces dépenses  ne représentaient que 2,5 milliards de baths, soit 0,09 % des dépenses publiques. Ces projets visent à promouvoir l'image du souverain et de l'institution royale, en tant qu'opérateur du progrès social.

 

 

Le nombre de projets  «d'initiative royale» a évolué au fil des années, pour osciller entre 200 et 250 par an. Ils s'inscrivent  dans la volonté royale de développer le monde rural (« hydraulique, environnement et agriculture représentant les trois quarts des projets à fin 2012 ») Un graphique (p. 116) nous apprend qu'en date de  septembre 2012, 68% des projets avaient été consacrés à l'hydraulique (40% en 2011), 9,1% à la protection sociale, 7,5% à la formation professionnelle, 3,8% à l'agriculture, 3,3% à l'environnement 1,7% au transport, 1,2% à la santé, et 5,4 % à d'autres. Il n'est pas précisé les lieux d'implantations des projets ruraux -ce qui aurait été nécessaire-, comme par exemple les centres de développement dans cinq provinces au Nord, les stations d'agriculture, les projets   engagés dans les tribus montagnardes pour former et aider les agriculteurs à cultiver et vendre d'autres cultures que celle du pavot pour éradiquer l'opium, améliorer l'environnement, etc.  Et ne pas en rester aux  projets royaux « vers le grand Bangkok et le delta de la Maenam, notamment avec le projet d'écluse du canal Lad Pho, lancé en 2006 et inauguré en 2010 destiné à réguler le réseau hydrographique, couplé avec le développement des transports urbains (ponts et voies express) ». 

 

 

 

Il est important de connaître la nature de ces projets ruraux  qui procèdent d'une conception royale du développement connue sous le nom : «d'économie suffisante», un «modèle» auquel le roi Rama IX était très attaché et qu'il a promu dans nombre de ses  « discours ». « Conceptualisé, dit-elle, officiellement en 1998 à l'occasion de la crise financière (…) « l'économie suffisante » propose une amélioration progressive et raisonnable du niveau de vie des petits producteurs ruraux, en minorant les contraintes de l'endettement, du crédit à la consommation, du marché de la concurrence, une vision karmique de l'existence ... ». (Cf. A  292. (4))

 

 

On peut ajouter : Le roi Bhumibol Adulyadej n’est pas l’homme qui a inventé la philosophie de l’économie suffisante (…) Ce concept inspiré du bouddhisme qui prône la modération et l’autonomie économique est apparu formellement pour la première fois dans les décrets nationalistes (Rattaniyom) du régime militaire du maréchal Phibunsongkhram à la veille de la seconde guerre mondiale. A une époque où l’économie thaïlandaise restait majoritairement agricole et où la pagode était le centre de la vie sociale, il reflétait simplement la réalité quotidienne de la plus grande partie des Thaïlandais » (5)

 

 

 

 

Les fondations royales.

 

 

Marie-Sybille de Vienne signale l'existence d'une vingtaine de fondations de 1er rang, dont la plus ancienne est la fondation Ananda Mahidol créée en 1959 sous l'impulsion de la Princesse mère qui en 1969 va en créer une autre sous son propre nom. (Consacrée à la médecine et à la santé publique. 51.000 volontaires médicaux en 2014 sont chargés d'apporter les premiers soins dans les villages reculés.)(Décédée en 1995), d'autres encore à l'initiative de la princesse Galliani (sœur de Rama IX, décédée  en janvier 2008) , mais il faut attendre 1969 pour que  la Royal Project Foundation  soit créé officiellement par le roi Rama IX, qui est une organisation à but non lucratif, qui se donne comme objectifs d'améliorer la qualité de vie des tribus du nord en développant des cultures de substitution  pour réduire voire d'éliminer la culture de l'opium, préserver et faire revivre les forêts et les ressources en eau. (38 programmes étaient en cours en 2014). Wikipédia précise qu' « en 1992, le projet royal a pris le nom de Fondation du projet royal et est devenu en permanence un organisme public au profit du peuple. (…) Il compte 38 centres de développement répartis dans cinq provinces du nord. (…) À Chiang Mai [par exemple], il existe 27 centres de développement comprenant trois stations d'agriculture royales: Doi Ang Khang, Doi Inthanon et Pangda » (6) (Voir par exemple le projet royal de Non Hoi (7))

 

 

 

 

En fait, nombre de projets royaux, initiés sur l'initiative de la Couronne sont relayés ensuite par des ONG, ainsi l'ONG Chaipattana (Victoire de Développement) créé en juin 1988 qui « une fois éradiquée la culture du pavot, s'est réorientée vers des domaines qui relèvent de l' « économie suffisante » avec 4 centres agronomiques et une série de projets agricoles. Les fondations -dites royales- sont multiples et couvrent bien des secteurs comme la santé des vétérans de l'armée et de la police, la commercialisation des produits agro-artisanaux, le relogement des plus défavorisés des bidonvilles du centre de Bangkok installés sur les terrains de la Couronne, des projets hydrologiques, etc.

 

 

 

D'autres ONG bénéficient du patronage de la famille royale, comme la Croix rouge thaïlandaise et beaucoup d'autres (Marie-Sybille de Vienne en cite une douzaine) qui bénéficient ainsi de nombreuses donations des principales entreprises thaïlandaises et de dons privés. Les dernières fondations royales créées « confirment que l'assistance aux plus démunis, physiquement ou socialement, n'est plus le seul objectif de la charité », mais qu'il s'agit toujours de préserver l'image de la Couronne. 

 

 

 

 

 

 « Les réseaux de l'économie royale à la fin du 9e règne.»

 

 

Le sommet du maillage royal peut être appréhendé par les conseils d'administration, d'une part par les  cinq composantes du CPB (Siam Cement, Siam Commercial Bank, Deves Insurance, CPB Equity, CPB Properties) du volet économique  de la royauté  et par ceux des principales fondations royales  du volet social (qui sert à son prestige) (Une  quinzaine)  soit 21 organismes, gérés par quelque 138 administrateurs.

 

 

Ces administrateurs « dont 26 (soit un sur cinq) siègent dans plusieurs conseils » constituent ainsi le point focal du « système royal », surtout que 6 d'entre eux appartenaient au Conseil Privé du roi Rama IX. (Les noms sont donnés. Ainsi par exemple le directeur général de la CPB était présent dans quatre des fondations lancées par le roi, et il présidait également le conseil d'administration du NIDA (L'ENA thaï))

 

 

On imagine l'importance de ce réseau de pouvoir et d'influence qui se structure au niveau du CPB et de 19 « entreprises » (Et organismes et une institution)  composées par les grandes agences d'État, les grandes firmes appartenant en tout ou partie à l'État thaïlandais, les organismes en charge des politiques publiques et quelques firmes privées à capitaux majoritairement nationaux, dont certaines entretiennent des liens entre elles. (Cf. Liste (8)) « Auxquels, il faudrait rajouter les interconnections des réseaux familiaux et les lignages (royaux, militaires, civiles, politiques)).

A 298. « LE SYSTÈME ROYAL »  DU POUVOIR EN THAÏLANDE.

 

 3. « Symbolique royale et reconnaissance du plus grand nombre. »

 

 

 

 

Nous avons vu que le Roi avec son Conseil Privé composé d'hommes influents joue un rôle important au niveau politique et dans la gouvernance du royaume, que l'institution royale dispose de trois instruments et des fonds importants pour agir économiquement et socialement : le Bureau des Propriétés de la Couronne (Crown Property Bureau) (CPB)  les « projets royaux » et les fondations caritatives, animés par des réseaux d'hommes influents agissant dans  tous « les secteurs clés de la société civile, de la banque à la santé en passant par l'éducation et les infrastructures », avec en plus une surmédiatisation des réalisations royales. Mais pour toucher le plus grand nombre, Marie-Sybille de Vienne nous dit que la Couronne va se servir d'un autre relais d'ordre symbolique qui va s'exercer à trois niveaux : « propitiatoire et civil à l'échelle nationale, bouddhique et caritatif à l'échelle communautaire ; prophylactique et magique à l'échelle individuelle. »

 

 

 

3.1 « Propitier le royaume. » (9)

 

 

« Le calendrier royal prévoit deux grands rites séculaires dont l'objet est de « propitier » les deux piliers (traditionnels et modernes) de la Couronne siamoise, l'agriculture et la fonction publique : le labourage du premier sillon et l'anniversaire du souverain. »

 

 

 

 

Nota. On peut être étonné ici que  Marie-Sybille de Vienne réduise quelque peu le champ de la symbolique royale  thaïlandaise. On pouvait pour le moins avec un ouvrage qui affichait  de présenter une « royauté bouddhique » apprendre le rôle du bouddhisme dans la légitimation du roi et l'exercice du pouvoir royal, qui ne peut se comprendre comme nous l'apprend Forest que dans le cadre mythico-religieux du bouddhisme theravada, (avec les divinités indiennes Brahma, Vishnu, Shiva) avec par exemple la cérémonie d’intronisation du nouveau roi et les funérailles solennelles du roi précédent, et d’autres événements de nature religieuse et symbolique qui visent à exprimer et renforcer la fonction royale, et d’autres légitimations secondaires que Gabaude nous rappellent. (Cf. Les références (10))

 

 

 

 

Bref,  nous n'allons pas ici décrire ce vieux rituel (Cf. pp. 130-131) qui se déroule en deux étapes et dont la date est fixée par les astrologues du palais (En 2012, on peut être surpris que le Bureau de Maison royale employait 13 astrologues et 12 brahmanes. Note 217, p. 130), une  cérémonie du labourage confiée  ces dernières années au secrétaire général du ministère de l'agriculture à Bangkok et qui a pour fonction de montrer que le souverain est le protecteur de ses sujets et a le pouvoir d'appeler la pluie et de donner de bonnes récoltes. Il n'est pas sûr qu'il soit d'une grande efficacité symbolique auprès des Thaïlandais.

 

 

Ensuite il est évoqué « L'anniversaire du roi avec  le serment d'allégeance ». Ce rituel est certainement populaire, dans la mesure déjà où depuis 1960, l'anniversaire du roi Rama IX est devenu une fête nationale, identifiant ainsi le roi à Nation. (Elle a été maintenue par  Rama X) Il est précédé d'une grande parade et ensuite d'un serment d'allégeance effectué par l'ensemble des responsables des institutions et des corps d'État, plaçant ainsi le roi au centre de l'appareil d'État. Après la parade, le Prince héritier, au nom de la famille royale, effectue un autre rituel d'offrande au souverain, devant les dirigeants des corps constitués (premier ministre, président de l'Assemblée Nationale et Président de la Cour Suprême) et et le Commandant des suprême des forces armées). Et puis les délégations des différents corps d'armée effectuent publiquement le serment d'allégeance. Les prestations de  serment sont également effectuées à l'intérieur des administrations centrales et en Province devant le portrait du Roi. Le discours du roi clôture la cérémonie.

 

(Il n'est rien dit sur le sens hautement symbolique de ces discours qui ont eu certaines années un grand impact dans la marche politique du royaume)

 

 

 

3.2 « Structurer les communautés : le jeu du kathin royal. »

 

 

Marie-Sybille de Vienne expose donc, ce qu'elle considère comme la seconde catégorie des grands rites royaux : le kathin (kathina), offrande de nouvelles robes aux moines, qui met « en exergue la dimension bouddhique du monarque cakravartin l'instrument de l'intégration des élites entrepreneuriales modernes à la société thaïe, en leur permettant d'acquérir des mérites par le truchement de la parami royale », qui a été instauré par le gouvernement Sarit par décret en 1960, distinguant trois degrés de kathin  royaux. En simplifiant : Par le Roi dans 9 monastères, les membres de la famille royale dans 7 autres monastères, au nom du Roi dans des monastères de seconde et troisième catégorie. Une occasion pour tous ceux qui le souhaitent d'apporter une contribution au monastère, dans un rituel où est mis en scène le Traibhum, texte fondateur de la cosmologie siamoise. Un kathin royal,  dit-elle,  qui  « par-delà la dimension cosmologique (Qu'elle n'analyse pas ) met en branle une dynamique socio-économique de première importance autour des monastères ».

 

 

 

 

Mais ensuite oubliant que son sujet est la symbolique royale, elle poursuit sur la hiérarchie des monastères qui détermine celle des grades monastiques  et des sommes qui leur sont allouées et la multiplication des monastères royaux. Informations certes intéressantes, mais qui ne nous apprennent rien sur le prestige que peut en retirer le roi. De même, elle ne dit rien du contexte bouddhique dans lequel s'inscrit le kathin royal. (Cf. Le Asahara Bucha, (Le 1er sermon de Bouddha, l'une des fêtes bouddhistes les plus importantes ); suivie par le Khao Phansa (Le carême bouddhiste de 3 mois pour les moines ; mais à l'occasion duquel de nombreux jeunes civils se font moines et que les Thaïlandais tentent de prendre de bonnes résolutions.) ou d'autres fêtes religieuses.

 

 

 

 

 

De même, il n'y aucune référence aux fêtes civiles qui « ont (aussi) pour objectifs de légitimer la dynastie Chakri avec son fondateur Rama I, le roi Chulalongkoron (Rama V), le père de la nation, et feu le roi actuel, Rama IX, dont on fêtait le 5 mai le couronnement, le 5 décembre son anniversaire, sans oublier la reine dont on fête également l’anniversaire le 12 août. Par contre, la fête du 10 décembre rappelle qu’en ce jour de 1932, la monarchie absolue devenait une monarchie constitutionnelle. » (In notre article sur le calendrier des fêtes civiles et religieuses (11)). Les mythes historiques ne sont pas non plus évoqués, qui  avec leurs « héros nationaux » servent également à légitimer la royauté «  à justifier et codifier de nouvelles institutions politiques, instituer des nouveaux rites, des nouveaux codes, des interdits, des tabous, constituer une nouvelle mémoire collective en établissant des nouvelles généalogies, en choisissant des événements fondateurs, des nouveaux héros ou héroïnes. » (In notre article « 14. Les nouveaux mythes thaïs : les héros nationaux. » (11)

 

 

3.3 « Protéger les individus : la fabrique des amulettes royales ».

 

 

Ainsi le troisième pouvoir symbolique de la Royauté s'exercerait par le succès des amulettes royales, leur fabrication et  leur vente.

 

 

 

 

On pouvait donc s'attendre à ce que Marie-Sybille de Vienne définisse pour le moins, le pouvoir symbolique de l'amulette en général, mais nous n'aurons qu'une définition pour le moins élémentaire : « L'amulette peut être définie comme un petit dispositif protecteur millénaire, fabriquée par l'homme et porteur d'une inscription et/ou une effigie, dont la puissance tient au Siam à la fois aux matériaux qui la composent, à l'événement et/ou la personne qu'elle commémore et au nombre et au rang des moines qui participent à la consécration. » Voyez-vous ici une référence à une force symbolique ? Au bouddhisme ? A l'animisme ? Aux esprits ? Aux pouvoirs magiques de l'amulette, si ce n'est le «  petit dispositif protecteur » ?

 

 

 

 

S'il est dit ensuite que « la renommée du moine  thaumaturge Somdet Pho -tuteur du futur roi Mongkut lors de son noviciat- et les fréquentes excursions du roi Chulalongkorn qui rendaient sa personne visible au plus grand nombre développèrent un engouement pour l'amulette et l'image en général », il n'est pas encore montré ce qu'elle représente. On restera essentiellement sur le marché économique des amulettes : à son commerce à proximité des sanctuaires, qui devient pour eux une source de revenus importants, puis son développement par les médias après la 2ème guerre mondiale, puis internet. Et encore la  tentative de récupération politique par Phibun « qui ordonna la frappe de près de cinq millions d'amulettes représentant le Bouddha debout, afin de lever des fonds pour la construction d’une vaste mandala, surpassant par ses dimensions les édifices religieux érigés par les Chakri. » Pour poursuivre avec ce qu'elle appelle « le succès des amulettes royales ».

 

 

On apprendra alors les principales étapes et émissions de la fabrique royale des amulettes : Le banc d'essai en 1962 par Sarit, 1963, 1964-1965, l'engagement personnel du roi Bhumibol en 1965 à l'approche de ses 40 ans, en 1971 pour son jubilé d'argent (25 ans de règne), en 1975 pour la médaille du 4e cycle du Roi, puis le 6e cycle, etc, pour honorer ceci, construire et restaurer cela. La liste est longue. Les sanctuaires royaux y allèrent de leur émission de médailles... pour constater : « Au total, début 2015, les amulettes directement liées à la royauté représentaient près de 10% des amulettes (hors dispositifs protecteurs, de type takrut, phisman, etc.) circulant en Thaïlande. ».

 

 

Mais on reste  ici dans un marché économique et loin d'une explication symbolique, qu'elle reconnaît  pourtant ensuite, en signalant que l'achat d'une amulette avec l'effigie du roi ou de l'un de ses proches, est « révélatrice d'une troisième dimension de la royauté très éloignée de normes occidentales qui la réduisent  aux institutions et à la symbolique d'État, une dimension surnaturelle et magique, au demeurant commune à tous les niveaux de la pratique sociale thaïlandaise ». Une dimension essentielle certes, qu'elle n'explicite  pas et  qui en reconnaissant qu'elle est commune,  réduit quelque peu le propos qui était de démontrer que les amulettes étaient l'un des instruments du pouvoir royal.

 

 

Il y avait pourtant tant à dire sur les amulettes royales ou non. On ne peut que vous conseiller la lecture de 6 articles consacrés aux amulettes du blog ami « MerveilleuseChiang-Mai» (12). Vous aurez compris que cette partie nous a quelque peu déçus.

 

 

 

Toutefois, le livre de Marie-Sybille de Vienne, par son érudition, les centaines de notes le prouvant, nous a aidés à mieux comprendre les instruments du « Système royal » qui assurent la légitimité et le prestige du roi et de la famille royale, le protecteur de la Nation et du Bouddhisme.

 

 

Mais le nouveau roi Maha Vajiralongkorn (Rama X) qui  a succédé à son père le 1er décembre 2016  a renforcé son pouvoir sur ce « système », en modifiant la partie le concernant du référendum du 7 août 2016, en nommant de nouveaux conseillers au Conseil privé, un nouveau chef de l'armée, Apirat Kongsompong, issu d'une faction rivale à celle de Prayut et de ses alliés de la junte, et  en s'accordant la nomination de l'ensemble des membres du comité supervisant le Crown Property Bureau (CPB), dont nous venons de voir la puissance dans ce royaume. Un nouveau chapitre de la royauté thaïlandaise.

 

 

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

 

(1)  Les Indes Savantes, 2008.

 

 

(2) Parami désigne  la pratique d'une vertu qui, menée vers sa perfection, permet d’accéder à l’éveil, c’est-à-dire au nirvana  ou à l’état de bodhisattva  puis de Bouddha.

 

 

(3) Nous avions dans notre article A 266 - LE ROI DE THAÏLANDE EST-IL BIEN L’HOMME LE PLUS RICHE DU MONDE :

 

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-266-le-roi-de-thailande-est-il-l-homme-le-plus-riche-du-monde.html

réagit contre le magazine Forbes qui avait fait la confusion entre les richesses personnelles du monarque et celles du BPC « Bureau des propriétés de la couronne » (Crown property bureau - สำนักงาน ทรัพย์สินส่วนระมหาษัตริย์ - Samnakngan Sapsinsuanphra Mahakasat).

 

 

 

Nous avions alors fait le point sur Le « Bureau des propriétés de la couronne » (BPC)  et son histoire, avec les actifs immobiliers (avec les 24 sites des palais et résidences, les immeubles de bureaux, les 15 sites de bâtiments commerciaux) puis les revenus mobiliers (Avec les dividendes de trois sociétés de premier plan, 21,47 % de la Siam Commercial Bank  pour une valeur estimée de 1,1 milliard de dollars, 30,76 % de The Siam Cement Group (énorme conglomérat fondé par Rama VI) pour une valeur estimée de 1,9 milliards de dollars et 98,54 % de The Deves Insurance, l’une des plus importantes compagnies d’assurances du pays pour une valeur estimée de 600 millions de dollars. Le total des dividendes perçus en 2010 a été de 200 millions de dollars (environ 6 milliards de baths). Ces revenus sont évidemment sinusoïdaux en fonction de la loi du marché. Lors de la crise de 1997, ils ont été nuls et le Bureau a dû se séparer de quelques actifs immobiliers pour ne pas se trouver en difficultés. Ce sont des sociétés commerciales qui publient leurs bilans, et ils sont donc disponibles sur Internet, et donc loin de l’opacité déclarée par certains.

Nous avions noté, entre autre que le Bureau emploie plus de 1.000 personnes dont la plupart (au moins 90 %)  se consacre à la gestion du parc immobilier et que les dépenses de personnel représentent 14,20% du budget 2015 (rapport 2016) et que  les dépenses de la « liste civile » destinée à financer les interventions de tous les membres de la famille royale sont prélevées sur les recettes du Bureau et se seraient élevées pour l’année 2015 à la somme de 170 millions de dollars, avec donc  le mérite de ne pas être financée par le contribuable. C’est toutefois un domaine sur lequel plane une certaine discrétion puisque, si nous connaissons le détail de activités du Bureau, celui-ci ne dévoile sauf au Roi ni le détail de ses comptes ni ses bilans ni sa comptabilité. De même que nous ne connaissons  rien de la fortune personnelle de feu le roi Rama IX et celle de son fils Rama X, actuellement régnant, en rappelant que si le Bureau est propriétaire d’un patrimoine « considérable », il n’est pas la propriété du Roi qui n’en gère que les revenus.

 

 

(3) D'après wikipédia : La société publique Siam Cement Group Limited (SCG; SET: SCC) est la plus grande et la plus ancienne société de ciment et de matériaux de construction en Thaïlande et en Asie du Sud-Est.  En 2016, SCG a également été classée par Forbes comme la deuxième société en importance en Thaïlande et la 604e société publique au monde. Son principal actionnaire est le Crown Property Bureau, qui détient 30% des actions de Siam Cement.

 

 

Les revenus consolidés s'élevaient à 450 milliards de baths (14 milliards USD) pour l'exercice 2017. L'unité ciment et matériaux de construction a contribué à hauteur de 38%; 44% de l'unité des produits chimiques; et 18% de l’unité d’emballage. 

 

SCG a été fondée en 1913 par décret royal du roi Rama VI  pour fonder la première cimenterie de Bangkok, en Thaïlande. Depuis lors, la société a étendu ses activités à trois divisions principales: SCG Cement-building materials; Produits chimiques SCG; et SCG Packaging. La , SCG investit énormément dans les régions d’Asie du Sud-Est, notamment dans les activités d’emballage en Malaisie, le complexe pétrochimique au Vietnam et de nombreuses cimenteries dans les régions.

 

SCG emploie environ 54 000 personnes. Cementhai Holding Co., Ltd. supervise les investissements de SCG dans diverses entreprises, comme  par exemple, Kubota, Yamato Kogyo, le groupe Aisin Takaoka, Nippon Steel, Toyota Motor, Michelin, Hayes Lemmerz, Siam Mitsui et la société Dow Chemical.

 

(4) A 292 - «  IDÉES REÇUES SUR LA THAÏLANDE», SELON  Mlle EUGÉNIE MÉRIEAU. 8

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/a-292-idees-recues-sur-la-thailande-selon-mlle-eugenie-merieau.8.html

« LA THAÏLANDE S'EST SORTIE DE LA CRISE DE 1997 GRÂCE AU MODÈLE ÉCONOMIQUE DU ROI RAMA IX. ». 

 

Extrait: “Le 26 mai 2006, « Le Secrétaire général a remis au roi Bhumibol Adulyadej le prix décerné par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) afin de saluer son action exceptionnelle dans le domaine du développement humain, de la réduction de la pauvreté et de la conservation de l'environnement en Thaïlande. C'est la première fois qu'une telle récompense a été décernée. » (Cf. (1)) ; En 2007, la philosophie royale est « constitutionnalisée » ; En 2017, elle est justiciable, par la Cour constitutionnelle ; Les projets royaux de développement rural devinrent des « fondations royales » à l'instar  de la Fondation pour les projets royaux fondés en 1969 et, précise-t-elle, « Il doit également être noté que les fondations royales et projets royaux sont protégés de facto par la loi de lèse-majesté et par conséquents non sujets critiques ».

 

 

(5) In https://www.thailande-fr.com/economie/81-leconomie-suffisante-le-developpement-durable-a-la-mode-thailandaise

 

Autre extrait : « Un modèle de ferme familiale - Pour le monarque, le progrès ne devait pas se mesurer en chiffres de croissance, mais par la capacité de se suffire à soi-même et de contrôler sa destinée économique.

 

En 1996, le roi Bhumibol a créé un modèle de ferme familiale fonctionnant sur le principe de suffisance économique : un terrain de 2,4 hectares (la moyenne des propriétés en Thaïlande) divisé en un étang pour la pisciculture, un rectangle de rizières et un espace pour des arbres fruitiers et pour les légumes.

 

Le souverain a précisé que ce type de ferme auto-suffisante ne devait pas être une fin en soi, qu’il devait y avoir un développement graduel, notamment par des échanges commerciaux.

 

C’est l’idée d’une voie moyenne, d’un équilibre harmonieux entre les ambitions et les moyens dont on dispose, qui sort tout droit du bouddhisme Theravada. »

 

(6)  https://en.wikipedia.org/wiki/Royal_Project_Foundation

 

(7) https://www.tatnews.org/2017/10/take-a-walk-in-the-hills-and-discover-the-uniquely-thai-royal-project-at-nong-hoi/

 

(8) Thai Airways, National Petroleum Pub Cp (NPC), Petroleum Authority of Thailand (PAT), Deves Insurance, Siam Cement, Conseil Privé, Siam Com Bank, NIDA, Thai Beverage, Bangkok Aviation Fuel Services (BAFS), Krung Thai Bank Thai Farmer Bank, In Touch, Bank of Asia, Saha Union, NESDB, Bank of Thailand, Electricity Generating of Thailand (EGAT),  Telephone Org.  for Thailand (TOT).

 

(9) « Propitier » : Rendre propice, favorable.

 

(10) Alain Forest, « Le processus traditionnel de légitimation du pouvoir royal dans les pays de bouddhisme theravâda », Journal des anthropologues, 2006

 

L. Gabaude « 1.3. Les légitimations secondaires : stupa, images et ordination royale », in  « Revue d’études comparatives Est-Ouest », Vol. 32, n°1 (mars 2001), pp.141-173

 

«Louis Gabaude (In  Notre article 93 de « Notre Histoire ») nous apprend que « la légitimation bouddhiste des dirigeants politiques d’Asie du Sud-Est ne passait pas simplement par l’acceptation du fait accompli expliqué par la commune loi du karma et par des traités plus ou moins savants relayés par la prédication populaire. Elle était de surcroît visualisée, matérialisée, cristallisée par » ; et il évoque : la « grande relique », le grand stupa ou maha-dhâtu, les statues de Bouddha que l’on fait sculpter et que l’on  pare d’habits royaux, ou que l’on va « prendre » chez l’ennemi, pour ses pouvoirs. Une liste non limitative, dit-il, car  toute action royale participe d’un tel processus de légitimation et de citer : « découverte d’une trace de pied de Bouddha, d’un éléphant blanc, copie ou impression du Canon bouddhique, œuvres de bienfaisance, paix – mais aussi guerre victorieuse - , tout peut concourir à la grandeur d’un prince ».

 

 

(11) Cf. Notre article : http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/h3-le-calendrier-des-jours-feries-fetes-civiles-et-fetes-religieuses-en-thailande.html

 

Cf. Aussi 14. Les nouveaux mythes thaïs : les héros nationaux.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-14-les-nouveaux-mythes-thais-les-heros-nationaux-98679684.html  

 

 

(12) Blog « MerveilleuseChiang-Mai » : https://www.merveilleusechiang-mai.com/marche-aux-amulettes-le-3605362136343604-3614361936323648358836193639365636293591

https://www.merveilleusechiang-mai.com/amulette-jatukham-rammathep-l-1

https://www.merveilleusechiang-mai.com/amulette-jatukham-rammathep-l-2

https://www.merveilleusechiang-mai.com/amulettes-et-bouddhisme-13

https://www.merveilleusechiang-mai.com/amulettes-et-bouddhisme-23

https://www.merveilleusechiang-mai.com/amulettes-et-bouddhisme-33

 

Cf. aussi nos articles sur  les relations entre le bouddhisme et l'animisme, le culte des esprits et des amulettes:   http://www.alainbernardenthailande.com/article-22-notre-isan-bouddhiste-ou-animiste-78694708.html

 

Et : http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-4-thailande-bouddhisme-hindouisme-et-animisme-avec-le-culte-des-esprits-et-autres-croyances-mythiques-et-legendaires.html

 

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12 février 2019 2 12 /02 /février /2019 03:32

 

 

Nous vous avons dans un précédent article entretenu des rapports privilégiés que le Roi Chulalongkorn entretint avec le Tsar Nicolas II, histoire d’une amitié personnelle entre deux souverains autocrates que tout rapprochait : l’un était « Tsar et autocrate de toutes les Russies » et l’autre « maître de la vie ». Nous rappelions que les trois quart de l’Empire russe se situaient en Asie et que bien avant ces liens personnels, il fut marqué par un tropisme asiatique depuis l’Empire des Tsars à celui des Soviets et à la fédération actuelle.

Nous avons par ailleurs découvert dans un très bel article de Philippe de Lustrac et Sylvie Dancre le Collège des Arts Dramatiques de Bangkok et ses « Apprentis danseurs ».

Nous vous livrons avec leur toujours aimable autorisation deux articles sur le même sujet, l’un publié en français dans la revue « Danser » (n° 259 de 2006) : UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI, l’autre en thaï à l’attention de nos lecteurs thaïs ou thaïophones dans la revue « ดีฉัน » (n° 664 du 31 octobre 2547 – 2004) « วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม » et tous deux consacrés à Nijinski, ce danseur et chorégraphe de bondissante mémoire qui fit découvrir à Paris les Ballets Russes en 1910. « Il dansait avec son âme » dit-on de lui. Attaché à notre pays, son suprême désir fut d’être inhumé au Cimetière nord (Montmartre).

A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม

La chorégraphie rejoint notre affection pour l’histoire puisque Philippe de Lustrac et Sylvie Dancre nous ont fait découvrir, ce qui était resté inédit, que ces Ballets russes étaient en réalité des ballets siamois !

***

H13- IL Y A 120 ANS (1897) LE PREMER AMBASSADEUR DU TSAR À BANGKOK, ALEXANDRE OLAROVSKI, MÉDIATEUR ENTRE LA FRANCE ET LE SIAM :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/h13-il-y-a-120-ans-1897-le-premer-ambassadeur-du-tsar-a-bangkok-alexandre-olarovski-mediateur-entre-la-france-et-le-siam.html

A 290 - APPRENTIS DANSEURS À BANGKOK :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/a-290-apprentis-danseurs-a-bangkok.html

***

A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
A  296 - UN DANSEUR SIAMOIS : VASLAV NIJINSKI –  วาสลาฟ นิจินสกี้ นักระบำสยาม
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6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 22:31

 

Un livre de Marie-Sybille de Vienne (1).

 

 

Les études  sur la Thaïlande écrites en français sont rares, et peu se sont risquées à étudier  l'évolution de « la royauté bouddhique » et du pouvoir royal depuis l'avènement de la dynastie Chakri en 1782, et surtout « le système royal » depuis 1949. Notre auteur va donc nous aider à comprendre dans sa 1ère partie (Nous suivons ici sa table des matières) : « La royauté Chakri entre tradition, Nation et constitution. », avec « La modernisation de la royauté et ses aléas, 1826-1945 », initiée sous les règnes de Rama II et III et surtout ensuite sous le règne du roi Mongkut (Rama IV)  et les réformes du roi Chulalongkorn (Rama V) (1868-1910) qui vont profondément changer le pays et  seront  poursuivies par Rama VI (1910-1925).

 

 

 

Nous les avons longuement exposées dans « Notre Histoire de la Thaïlande », comme d'ailleurs les changements profonds qui vont advenir sous le règne de Rama VII (1925-1935), avec la fracture des élites, la crise mondiale de 1929, et le coup d'État de 1932 qui mettra fin à la monarchie absolue et instituera une monarchie constitutionnelle, pour  « réduire la royauté  à sa plus simple expression (1934-1945) », avec l'abdication du roi Rama VII en 1935 et la nomination de Rama VIII, alors âgé de 11 ans et vivant en Suisse et ne revenant effectivement qu'en décembre 1945, après le seconde guerre mondiale pour  « régner »  moins de 6 mois dû à son décès « accidentel » avec une arme à feu.

 

 

Aussi nous nous intéresserons  surtout au long règne du roi Rama IX (9 juin 1946-13 octobre 2016) que Marie-Sybille de Vienne va aborder en plusieurs étapes chronologiques en distinguant la restauration royale et l'urbanisation (1946-1988) ; La fusion royauté-démocratie (1988-2006) et la liquéfaction institutionnelle (2006-2016).

 

En effet, le rôle du roi Rama IX et du pouvoir royal ne sera pas le même selon les  périodes  en fonction des événements historiques, politiques et économiques et de ses relations avec les différents gouvernements, les  pouvoirs militaires, et les différents réseaux militaro-politico-affairistes, les coups d'État, les crises institutionnelles, les manifestations violentes (1973, 1976, 1992, 2010). Un pouvoir qui s'exercera  en son nom après  2009, avec son hospitalisation presque  permanente jusqu'à son décès en 2016. 

 

On va donc suivre avec  elle le long règne de 70 ans du roi Rama IX dont le pouvoir va se modifier au gré des événements historiques et politiques et de ses propres décisions et activités. Si Bhumibol Adulyadej  est nommé roi le 9 juin 1946, il ne revient en Thaïlande qu'en 1950 pour se marier avec la princesse Sirikit Kitiyakorn et se faire couronner.( Le 5 mai 1950).

 

 

Le pays est de nouveau sous le pouvoir du maréchal Phibun (08/04/1948-16/09/1957) et le roi devra attendre la chute de Phibun et surtout la prise de pouvoir par le maréchal Sarit (1959-1963) pour profiter, nous dit-elle, de la mise en place d'une stratégie qui va lui redonner sa légitimité et sa préséance sur la Nation.

 

 

La Constitution de 1959  va conférer au roi le titre de chef des armées et rappeler que sa personne est « sacrée et inviolable ». Sarit va aider le roi à réactiver les grands rituels royaux, à  lui donner le pouvoir de nommer le Patriarche suprême, à mettre en valeur les activités du roi et les multiples cérémonies auxquelles il participe. Tous ses faits et gestes  seront mis en scène dans les médias quotidiennement, qui n'oublieront pas de montrer ses compétences et son savoir, qui en font un roi moderne et attentif à ses sujets. La Couronne, poursuit-elle, va étendre ses réseaux de clientèle au-delà de sa parentèle. « La royauté adopte ainsi la structure qui demeurera la sienne pendant le demi-siècle qui suivra, celle d'une royauté bouddhiste dotée d'une solide assise patrimoniale, à même d'intégrer les élites entrepreneuriales à deux niveaux : par le truchement moderne du capital, avec des partenariats entre le Bureau des propriétés de la Couronne (CDP) et les firmes sino-thaïes, et le truchement du mérite, via les kathin royaux ». (Etudiés dans le prochain article)

 

 

Elle nous rappellera les « deux phénomènes qui vont modifier les équilibres de la société thaïlandaise » : la guerre du Vietnam (Avec la guérilla communiste) et l'aide financière américaine et le développement économique avec l'essor du salariat et l'émergence d'une classe moyenne provoquant des tensions  internes que le roi essayera d'apaiser en se positionnant au-dessus de la mêlée des appareils politico-militaires et en dénonçant l'égoïsme et le profit et en prônant dans les années 90, une philosophie de la modération.

 

 

 

Mais en 1973, lors des événements sanglants d'octobre,  le roi sera contraint d'intervenir en nommant un civil à la tête du gouvernement, Sanya Thammasak, recteur de Thammasat et président de son Conseil privé et en désignant une convention nationale chargée de choisir en son sein une assemblée constituante. De même lors des « événements de 1976 » le roi va de nouveau intervenir en renvoyant le général Praphas à Taïwan (Le maréchal Thanom eut l'intelligence de prendre l'habit monastique) et en avalisant un coup d’État, proclamer la loi martiale et nommer comme 1er ministre, le juriste Thanin Kraivachen. (Pour en savoir plus sur les événements de 1973 et de 1976. Cf. Nos 4 articles . (2))

 

 

 

 

Elle ne peut que constater un « Virage à 180 degrés et (l') essor parlementaire (1980-1988) » (Titre du chapitre). En effet, dit-elle, la Couronne (La reine agit aussi) s'est introduite dans le jeu politique en apportant son soutien à différentes factions et est en mesure de superviser l'appareil militaire, mais elle doit aussi montrer qu'elle est  au-dessus de la mêlée. (Cf. Le rôle joué par le Conseil national de sécurité (NCS) en 1980 avec le bureau de l'identité nationale)). Mais l'instabilité parlementaire persiste et le roi devra encore  intervenir pour soutenir le général Prem (03/03/80-04/08/88), lors de la tentative de coup d’État des « Jeunes Turcs » (Classe 7) le 31 mars 1981 et encore lors d'un autre coup d'État des Jeunes Turcs en septembre 1985. Certes le général Prem avec les différents partis qui le soutiennent, gagnera les élections anticipées de 1986, mais devra renoncer après les élections anticipées de juillet 1988 n'ayant plus le soutien du Parlement. Sa nomination au Conseil Privé du Roi ne laisse aucun doute sur sa relation établie avec le roi. (Le nouveau roi Rama X réinstallera Prem en ses fonctions de Président du Conseil privé le 6 décembre 2016. Il a alors 96 ans !)

 

 

 

La décennie 80, dit-elle, est malgré tout une période d'apaisement (La guérilla communiste a disparu) mais l'armée est divisée en factions et le haut commandement est fauteur de troubles. Cette situation va donner une aura plus large au roi qui incarne alors la pérennité de l'entité politique thaïlandaise et l'institution royale.

 

 

On entre alors dans une autre période qu’elle intitule « La fusion royauté-démocratie (1988-2006) », qu'elle distingue en la fusion proprement dite de 1988 à 1997 ; la crise économique de 1997, qui loin de déstabiliser le pays, débouchera sur la Constitution de 1997 marquant « un tournant radical dans l'histoire des institutions ».

 

On ne peut reprendre ici toute l'analyse de cette période qu’elle réalise en 16 pages serrées, mais seulement noter ce qu'elle nous apprend sur le roi et l'institution royale.

 

Ainsi, après le nouveau coup d'État militaire du 23 février 1991, « - sur requête - du Roi, la junte nomme le président de la Fédération des Industries de Thaïlande, Amand Panyarachun, à la tête du gouvernement intérimaire ». Le roi va devoir intervenir après la nomination du général Suchinda, qui va provoquer des  manifestations à Bangkok le 20 avril pour aboutir aux émeutes sanglantes du 17 au 20 mai 1992 qui feront plusieurs centaines de morts.

 

 

« Le  20 mai au soir, en présence de la télévision et de deux membres de son Conseil Privé, son Président, Sanya Thamassak et le général Prem, le Roi, chef des  forces armées, convoque les généraux  Chamlong et Suchinda et leur demande de calmer le jeu. Il s'ensuit l'arrêt des manifestations, la démission de Suchinda -assortie d'une amnistie- l'abrogation des clauses organisant la tutelle de l'armée sur le Parlement, la dissolution du Samakkhitham (coalition politique) et la nomination d’Anand Panyarachun au poste de premier ministre. » Une fois de plus, note-t-elle, le roi avait dû intervenir et se trouver en position d'arbitre, ce qui désacralisait la royauté et lui faisait perdre de la légitimité.

 

(Cf. Notre article 237 sur ces journées sanglantes, qui note aussi les interventions de la princesse Siiridhorn à la télévision le 20 mai au matin, qui  sera rediffusé pendant toute la journée et celle le soir, de son frère, le prince héritier . (4))

 

 

 

Elle évoque ensuite « le dysfonctionnement des institutions qu'attestent quatre changements de gouvernement en cinq ans (1992-1996) », la crise économique de 1997, qui fait vaciller le gouvernement, à tel point, dit-elle, que « le Président du Conseil Privé du roi, le général Prem envisage un temps la formation d'un gouvernement d' « unité » ». Mais finalement les réformateurs prennent le dessus et une nouvelle Constitution est votée le 27 septembre 1997.

 

On avait pu remarquer que face à la crise, dit-elle, le roi avait eu l'occasion lors de deux discours prononcés le 4 décembre lors de son  anniversaire (le 5 décembre) 1997 et 1998, de dénoncer « les dérives de la croissance à tout va », et de prôner une « économie suffisante », un contre-modèle sur lequel nous reviendrons.

 

 

 

 

Mais en 1998,  la naissance du Parti de Thaksin, le Thai Rak Thai fondé sur trois réseaux extérieurs au Palais (Que  Marie-Sybille de Vienne présente), vont lui permettre de devenir premier ministre en 2001 (1er mandat 2001-2005), de diriger le pays d'une main de fer, avec un volontarisme et un interventionnisme hors du commun. « Cela va se traduire  par sa volonté de diriger et de contrôler toutes les institutions du royaume et de « vider de sa substance les garde-fous institutionnels » (commission électorale et anti-corruption, Cour constitutionnelle…), et d’éliminer toute forme d’opposition (parlementaire, militaire, médiatique, syndicale et associative) ». (In  Notre article (3)) 

 

 

Mais son action  va soulever des réserves et des tensions, surtout avec le nombre d'affaires de corruption, des manipulations de promotions militaires, que la presse relaye avec des critiques publiques des Conseillers privés du roi. « Rien d'étonnant donc, dit-elle, que le Roi exprime publiquement des réserves en présence du gouvernement dès fin 2003, à l'occasion de son discours d'anniversaire ». On peut constater que le fossé s’étend entre le Palais et le 1er ministre Thaksin courant 2004.

 

 

Et  cela ne va pas  s'arranger, tant les tensions vont s'aggraver, avec les nominations au sein de  l'appareil militaire, la situation dans le Sud et la loi d'urgence, avec un lynchage médiatique de Thaksin encouragé par son ex-allié Sondhi et sa rupture avec le Prince héritier. Sa légitimité est remise question et le Roi, de nouveau, lors de son discours d'anniversaire de 2005, « reproche publiquement à Thaksin de  n’écouter aucune critique. »

 

 

 

La vente de l'entreprise familiale de Thaksin Shin corp à un fonds souverain de Singapour sans payer d'impôt le 23 janvier 2006 va provoquer une énorme manifestation de  200 000 personnes portant du jaune  à Bangkok ; dès lors les événements vont s'enchaîner : Thaksin dissout l'Assemblée le 24 février 2006 ; Une manifestation de 150 000 personnes, venant surtout de Province  a  lieu en sa faveur à Bangkok début mars, ses opposants avec 60 000 personnes lui répondent le 5 mars ; les Démocrates boycottent les élections le 2 avril 2006 ; l'Assemblée ne peut pas siéger faute de sièges vacants, la crise institutionnelle amène Thaksin a démissionné le 4 avril, après un entretien avec le Roi. Après le second tour du 22 avril, l'Assemblée ne peut toujours pas siéger. Le roi estime que l'article 7 de la Constitution ne lui permet pas de trancher ; Le Roi se tourne vers la Cour Suprême et la Cour Administrative. ; «  après le discours du roi aux deux cours, puis concertation entre elles, la Cour Administrative annule le 3e tour des législatives, la Cour constitutionnelle (la troisième instance) invalide alors l'ensemble des élections le 9 mai. » Marie-Sybille de Vienne, note, que bien que Thaksin reprenne la tête du gouvernement le 19 mai 2006, désormais ses relations avec la Couronne sont détériorées ; son comportement lors de la réception donnée par le Roi à l'occasion  du 60e anniversaire de son accession au trône peut faire croire qu'il souhaite se « substituer » au Roi. La crise demeure. On peut remarquer, dit-elle, les manœuvres du général Prem contre le gouvernement.  Bref, le 19 septembre 2006, « les militaires s'emparent du pouvoir et forment un Conseil national de sécurité (CNS) ». Le Roi va entériner le coup  d'État.

 

 

 

 

Ensuite, en 8 pages,  elle va évoquer ce qu'elle appelle la liquéfaction institutionnelle (2006-2016). Nous passerons vite sur cette période, tant les événements sont nombreux, avec la nouvelle constitution approuvée par référendum le 19 août 2007 ; les nouvelles élections en décembre qui voient le retour des partisans de Thaksin, l'éviction du 1er ministre Samak par la Cour constitutionnelle, son remplacement par Somchai,  le beau-frère de Thaksin ; la condamnation de Thaksin, La contestation et les manifestations violentes du  PAD (Gilets jaunes), qui débouchent de nouveau sur l'instauration de l'état d'urgence, la dissolution du PPP et de ses alliés, l'accord entre les militaires et le parti démocrate qui font d'Abhisit le nouveau 1er ministre. Nous n'allons pas reprendre ici la politique menée  par le nouveau gouvernement, qui ne réussira pas à apaiser le conflit entre les jaunes et les rouges, surtout avec la partialité  trop visible de l'institution judiciaire ; La manifestation d' avril 2009, « marche de 20 000 chemises rouges sur le Grand Palais pour demander l'amnistie de Thaksin. Le 22 août, le Roi dénonce les « propagateurs de la désunion » ; quelques semaines plus tard, il fait de l'hôpital Siriraj sa résidence ».

 

 

 

 

Le 26 février 2010, la Cour Suprême saisit la plus-value de  Shin Corp, qui entraîne les « événements de mars-mai 2010 » à Bangkok, avec principalement la manifestation de 100 000 personnes le 14 mars ; l'état d'urgence proclamée le 7 avril, ; l'assaut de l'armée le 13 mai qui fait  91 morts et plus de 2000 blessés.

 

(Sur ces manifestations, Cf. L'excellente étude d'Eugénie Mérieau, « Les Chemises rouges de Thaïlande» (5))

 

 

 

Ensuite, ce sera la dissolution de l'Assemblée en novembre 2010,  les élections de juillet 2011 qui porte au pouvoir la sœur de Thaksin, Yingluck. Mais l'instabilité demeure à Bangkok, et « le couple royal quitte l'hôpital Siriraj pour sa résidence à Hua Hin ».  Elle rapportera alors les principaux événements de la nouvelle crise qui contraignent Yingluck à dissoudre le Parlement et à annoncer des élections pour février 2014. On assiste à un remake des élections de 2006 (Refus du Parti Démocrate de participer, seuil des députés pas atteint, partielles annulées par la Commission électorale). « L'échec du programme d'achat gouvernemental de riz fournit alors le prétexte idéal pour la mise en examen de Yingluck fin février. Un mois plus tard , la Cour Constitutionnelle invalide le sélections. La destitution de Yingluck le 7 mai ouvre ensuite la voie à un nouveau coup d'État militaire soigneusement préparé. » Des manifestations font 28 morts.  Le 20 mai 2014 le général Prayut Chan-Ocha, commandant en chef de l'armée royale thaïlandaise instaure la loi martiale ; le 22 mai le coup d'État est revendiqué, la Constitution est suspendue, la junte avec à sa tête le général Prayut Chan-Ocha,  prend le contrôle du pays. Le Roi approuve la nouvelle constitution provisoire  en juillet 2014.

(Toutefois,   Marie-Sybille de Vienne, émet un doute sur la pleine approbation du roi (p. 99), « si tant qu'il est été physiquement en état de s'y opposer. En effet,  depuis septembre 2009 et jusqu'à son décès le 13 octobre 2016, le Roi Rama IX fut hospitalisé presque en permanence et ne prononça plus son « discours »  lors de son anniversaire.)

 

En septembre 2014 la junte désigne une assemblée législative qui nomme le général Prayut Chan-Ocha 1er ministre. Le 7 août 2016 la nouvelle constitution est approuvée par référendum. (Cf. Notre article (6)) 

 

Marie-Sybille de Vienne conclut sa 1ère partie en rappelant les événements de 2006-2014 qui montre les limites du parlementarisme et les errances de la Démocratie et de la Justice et qui conforte l'idée que « la Royauté semble la seule institution à même d'intervenir en dernier recours ». En sera -t-il de même avec le nouveau roi Maha Vajiralongkorn (Rama X) qui  succède à son père le 1er décembre 2016 ?

 

 

 

En tout cas, elle s'interroge dans sa 2e partie sur le « système royal », un appareil de pouvoir parallèle qui s'articule à travers trois séries d'instruments politiques, économiques et symboliques, à savoir  le Conseil Privé du Roi et ses réseaux, la parami et les finances royales et la symbolique royale et la reconnaissance du plus grand nombre. C'est que nous allons découvrir dans notre prochain article.

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) Les Indes Savantes, 2008.

4e de couverture : Professeur des universités et chercheur au Centre Asie du Sud-Est (CNRS/EHESS/INALCO).

 Marie-Sybille de Vienne enseigne l'histoire économique et géopolitique de l'Asie du Sud-Est à l'Institut National des Langues et Civilisations orientales. Ses travaux portent sur l'évolution des sociétés, les dynamiques de crise et les réseaux commerciaux. Elle dirige la revue Péninsule et est l'auteur de nombreuses publications, parmi lesquelles Les Chinois en Insulinde, échanges et sociétés marchandes au XVIIe siècle (Indes Savantes, 2008) ; Brunei, de la thalassocratie à la rente (CNRS Editions, 2012).

 

Travaux et publications : https://www.aefek.fr/wa_files/cvmsv.pdf

 

(2) 228. COMPRENDRE LA RÉVOLTE POPULAIRE DU 14 OCTOBRE 1973 EN THAÏLANDE QUI MIT FIN À LA DICTATURE DU MARÉCHAL THANOM.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/228-comprendre-la-revolte-populaire-du-14-octobre-1973-en-thailande-qui-mit-fin-a-la-dictature-du-marechal-thanom.html

 

229-1 - LES ÉVÉNEMENTS  POLITIQUES DE 1973 A 1976 : DU 14 OCTOBRE 1973 AU 6 OCTOBRE 1976, TROIS ANS DE CHAOS : PREMIER ÉPISODE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/229-1-les-evenements-politiques-de-1973-a-1976-du-14-octobre-1973-au-6-octobre-1976-trois-ans-de-chaos-premier-episode.html

 

Et 229.2 et 229.3

 

(3) 245. LES DEUX GOUVERNEMENTS DU LIEUTENANT-COLONEL THAKSIN SHINAWATRA DU 17 FÉVRIER 2001 AU COUP D’ÉTAT DU 19 SEPTEMBRE  2006.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/245-les-deux-gouvernements-du-lieutenant-colonel-thaksin-shinawatra-du-17-fevrier-2001-au-coup-d-etat-du-19-septembre-2006.html

 

Extrait : « Ainsi Thaksin est devenu le 1er ministre. Il est bien décidé à diriger le pays comme il a dirigé jusque-là ses entreprises. Il déclarera d’ailleurs que le juste rôle d’un premier ministre est de gérer la plus grande entreprise nationale : la Thailand Company. « La politique n’est que l’enveloppe que l’on voit. La gestion est la clé pour arriver à faire avancer la Thaïlande en tant qu’organisation.».

 

Il va pour ce faire montrer un volontarisme et un interventionnisme hors du commun, dans un style autoritaire parfois brutal mû, nous dit Nicolas Revise**,  avec « une ambition unique : s’emparer de l’Etat pour assurer une croissance économique favorable aux milieux d’affaires et au marché domestique » ; sans oublier … ses propres affaires, et une certaine conception de la démocratie qu’il explicite : « J’ai pris la décision d’entrer en politique [] conformément à la théorie du contrat social que j’ai étudiée. Lorsque les individus vivent ensemble dans un Etat, ils doivent accepter de sacrifier une partie de leur liberté afin que l’Etat établisse des règles pour que tous puissent vivre ensemble dans une société juste. C’est le vrai noyau du système de représentation politique ». Cela va se traduire effectivement pour Thaksin par sa volonté de diriger et de contrôler toutes les institutions du royaume et de « vider de sa substance les garde-fous institutionnels » (commission électorale et anti-corruption, Cour constitutionnelle…), et d’éliminer toute forme d’opposition (parlementaire, militaire, médiatique, syndicale et associative). »

 

(4) 237- DU 24 FÉVRIER 1991 AU 22 SEPTEMBRE 1992 : 19  MOIS, TROIS GOUVERNEMENTS, DEUX ELECTIONS GENERALES ET UN MASSACRE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/07/237-du-24-fevrier-1991-au-22-septembre-1992-19-mois-trois-gouvernements-deux-elections-generales-et-un-massacre.html

 

(5) Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013.

Notre lecture sur « De 2006 aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 , in  A124. Les chemises rouges de Thaïlande. 1    http://www.alainbernardenthailande.com/article-a123-les-chemises-rouges-de-thailande-1-119487000.html

 

(6) A  219 -  QUE PENSER DU RÉFÉRENDUM DU 7 AOÛT 2016 ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/a-219-que-penser-du-referendum-du-7-aout-2016.html

 

 

 

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 22:20

Nous avons le plaisir d’accueillir dans nos colonnes deux invités de talent, Philippe de Lustrac et Sylvie Dancre. Nous connaissions Philippe de Lustrac, historien « free-lance » de la danse et de la musique pour sa très belle biographie du compositeur franco-siamo-italien, Eugène Grassi « The Siamese Composer Eugène Cinda Grassi – Bangkok 1881 – Paris 1941 » publiée en 2010 dans le « Journal or urban culture research » de l’Université Chulalongkorn.

Sylvie Dancre est spécialiste de danse classique, qu’elle a pratiquée professionnellement et enseigne aujourd’hui à Paris (elle a aussi enseigné en 2008 au Bangkok City Ballet de Madame Hirata Masako)

Cet article consacré au collège des arts dramatiques de Bangkok a été publié dans le numéro 264 (avril 2007) de la revue mensuelle « Danser ». Fondée en 1983 cette revue fut pendant 30 ans l’unique référence française dédiée à l'ensemble des danses et chorégraphies. Dotée d’une petite dizaine de millier de lecteurs fidèles, elle a disparu en 2013 sous cette forme dans le cadre d’une procédure de liquidation consécutive au redressement judiciaire de son propriétaire Desclée De Brouwer. Nous publions l’intégralité de leur article consacré aux « apprentis danseurs à Bangkok », article remarquable dans la forme et passionnant sur le fond. Nous remercions bien chaleureusement ses auteurs de leur amicale autorisation

 

 

A côté du Théâtre national, le Collège des Arts dramatiques de Bangkok accueille plus de 1.500 élèves, qui après une première formation spécialisée durant leurs études primaires, vont étudier pendant dix ans, avec l'aide de 140 professeurs, danse et musique siamoises, et même quelques notions occidentales.

 

Texte et photos : Sylvie Dancre et Philippe de Lustrac

Apprentis danseurs à Bangkok

 

 

Parmi plus de Ia centaine de formes de danse  existant en Thaïlande, les plus prestigieuses  étaient celles données a Ia cour du roi et des princes par des troupes de ballerines et  de danseurs qui leur appartenaient, mais depuis une révolution au début des années  trente ces troupes (coûteuses) sont passées sous le contrôle du ministère de Ia Culture nouvellement créé, et l'enseignement est dispensé en particulier dans !'École nationale de danse et de musique fondée en 1934.

 

Tôt le matin, dans Ia chaleur déjà moite,  des élèves rieurs en uniforme impeccable  (panung rouge, chemise blanche et badge  avec leur nom), déjeunent ou révisent leurs  leçons dans les allées parfumées par les fleurs des frangipaniers- et surtout baignées dans Ia vibrante cacophonie qui s'échappe de toutes les portes ouvertes :  sonorité moelleuse des gamelans de bambou, fracas étincelant des gongs de métal, flûtes  stridentes, piano même, ou encore les  sons aigrelets que sous Ia direction d'une maîtresse digne et vénérable, une classe de jeunes filles assises sur le parquet de bois sombre, leurs doigts minces courant comme des araignées a longues pattes sur Ia corde  unique de leur instrument, tirent de leur violon traditionnel compose d'une demi-noix de coco ...

Dans une cour, au pied d'un temple à l'habituelle décoration ciselée, vestige du palais ancien sur l'emplacement duquel l'école a été édifiée, de jeunes garçons frappent  énergiquement et inlassablement lesol de ciment, au rythme sec des bâtons de  bambou frappés par le professeur, levant alternativement les jambes très haut sur le côté tout en effectuant des gestes un peu ridicules avec les mains: ce sont les Singes du théâtre masqué, le khon. Dans tous les  bâtiments, les élèves répètent ou travaillent  par petits groupes sous l'œil attentif des professeurs et des maîtresses de ballet. Cependant dans Ia plus grande salle, vaste  comme un hangar et ouverte sur plusieurs cotes, vient de commencer Ia classe de lakorn, Ia danse féminine lente et gracieuse, particulièrement représentative de Ia danse siamoise: sous les néons et le tournoiement  des ventilateurs, une centaine d’élèves, peut-être davantage, entament comme tous les  jours une sorte de lente « barre du milieu », récapitulation des quelque soixante-dix  figures de base, dont beaucoup dérivent des karanas indiens, mais dont elles offrent une sorte de version profondément épurée, minimaliste  et sereine, qu'elles déroulent dans  un ensemble parfait tout en psalmodiant les noms; une fois terminé cet exercice, les  ballerines s'assiéront sur le sol, et toujours  exactement ensemble et au rythme d'une sorte de litanie plaintive, vont exécuter lentement les exercices d'assouplissement des mains et des doigts.

 

 

Un miracle basé sur une confusion

 

Mais qu'est au juste Ia danse siamoise ? En 1906, lors d'une soirée organisée par le ministère des Colonies, Rodin découvrait avec extase les petites danseuses cambodgiennes du roi Sisowath, et le spécialiste de I'Asie, Louis Laloy, était « dépassé, ébloui, abasourdi par le miracle de cette danse qui  donne à une femme des souplesses de liane, des épanouissements de fleur, des palpitations de feuillage, de légers essors d'oiseau, ou des glissements de poissons dans l'eau  transparente ». En 1922, c'est avec un éblouissement comparable que le critique  de ballet André Levinson voit les danseuses cambodgiennes invitées sur Ia scène de I ‘Opéra par le directeur, Jacques Rouche. Or, à ces spectateurs émerveillés de jadis  tout comme à leurs successeurs actuels on  se gardera bien d'avouer que Ia danse cambodgienne ne provenait nullement du Cambodge, où Ia tradition en aurait été « miraculeusement préservée pendant neuf  siècles depuis l'époque d'Angkor », comme il est fallacieusement affirmé - mais du  Siam voisin (aujourd'hui Ia  Thaïlande).

 

En effet, après Ia prise d'Angkor en 1431 par les Thaïs, une part essentielle du butin consista dans les troupes de danseuses des  rois khmers que les vainqueurs ramenèrent dans leur capitale d'Ayuthia. Et tandis que Ia tradition de Ia danse royale khmère allait disparaître totalement du Cambodge même, c'est à Ia cour des rois du Siam qu'elle allait être préservée, pour après une évolution de presque cinq siècles, enrichie de bien d'autres  apports, indiens, javanais, etc. (Un musicologue du début du siècle était par exemple persuadé de reconnaître dans Ia danse siamoise certaines formes du menuet, qu'auraient rapportées selon lui les ambassadeurs siamois venus à Versailles en 1686) - et, bien entendu, siamois- devenir une tradition purement siamoise, avec les lourds et étincelants  costumes pailletés élaborés au XIXe siècle au Siam, avec des sujets, des livrets souvent écrits par les rois du Siam eux- mêmes.

 

Et finalement, au XIXe siècle, les rois d'un Cambodge singulièrement diminué voulant reconstituer leur patrimoine  chorégraphique disparu, c'est par centaines que leur sont envoyées de Ia cour de Bangkok,   maîtresses de ballet et danseuses: ce prétendu legs « touchant à l'identité même du  Cambodge » est donc en réalité une tradition  chorégraphique siamoise, avec des textes composés en siamois, chantés a Pnom Penh en siamois jusqu'à Ia Deuxième Guerre mondiale par des interprètes qui n'y comprenaient  pas grand-chose.

 

La danse siamoise est relativement peu connue - tout d'abord pour des raisons historiques : ayant échappé à Ia colonisation, Ia Thaïlande est demeurée de ce fait toujours un peu mystérieuse. Mais surtout parce que sa tradition chorégraphique, sans nul  doute l'une des plus riches de toutes les traditions théâtrales d'Asie, est basée sur une conception du geste exactement à l'opposé de celle du ballet occidental, et que cette  altérite radicale constitue un obstacle  presque insurmontable : on n'imaginera guère  en effet un danseur européen tentant l'apprentissage des gestes et des attitudes du khon et du lakorn, inscrits en profondeur depuis l'enfance dans le corps des danseurs   siamois par une pratique rigoureuse et, en  particulier, par d'extraordinaires exercices d'assouplissement- alors qu'il n'est pas rare  de voir des danseuses occidentales ayant  largement passé l'adolescence s'initier avec succès au bharata natyam.

 

 

Un registre de gestes extraordinaires

 

Pourtant, quoi qu'elle ne soit guère directement  assimilable par le corps occidental, Ia danse siamoise est susceptible de beaucoup apprendre au danseur ou au chorégraphe, en lui révélant un répertoire de possibilités scéniques ou dramatiques, mais surtout un registre de gestes extraordinaires dont il ne soupçonne même pas Ia possibilité de ces mouvements « inconnus ! jamais vus ! » qui avaient autrefois stupéfié Rodin.  Tels, par exemple, ces « micromouvements »  qui constituent d'ailleurs Ia base de l'apprentissage par Ia contraction d'un muscle immobile, n’entraînant pas de mouvement véritable mais seulement des sortes de sursauts presque imperceptibles, d'accents prodigieusement expressifs ...  Ou encore en découvrant que l’extrême souplesse des bras et des mains ne s'accompagne pas du relâchement de leurs articulations, mais qu'au contraire celles-ci sont raidies par une contraction intense, et qu'une tension sourde parcourt bras et phalanges qui vibrent parfois comme tétanisés ... Quant à Ia question du rôle de Ia pantomime, dont on oppose régulièrement dans le ballet le caractère mimétique et expressif a l'abstraction du mouvement pur dans une dialectique que l'on croit fondamentale et irréductible, on s'aviserait immédiatement en voyant du lakorn (et plus encore une scène de khon,  puisque les visages y sont masqués) , qu'en réalité des mouvements peuvent à Ia fois être totalement stylisés et totalement expressifs, totalement abstraits et totalement concrets, comme l'on pouvait s'en  rendre compte en regardant le danseur de khon, Pichet Klunchun dans Ia pièce récente  de Jérôme Bel, Pichet Klunchun and myself.

 

 

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24 décembre 2018 1 24 /12 /décembre /2018 22:58

 

Nous avons pu lire à diverses reprises l’affirmation péremptoire que « les Jatakas ont directement inspiré certaines fables d’Ésope et celles de La Fontaine » ? Certitude (« directement inspiré ») dans l’incertitude (« certaines », mais lesquelles ?). Nous nous y sommes penchés avec curiosité.

 

 

Nous avons rencontré quelques-uns de ces Jatakas à l’occasion de la lecture de l’un d’entre eux qui fut largement commenté par feu le roi Rama IX dans un texte qui a véritablement valeur de testament politique (1). Nous avons consacré un article à trois autres dont il est probable qu’ils ont migré vers le catholicisme (2).

 

 

Les Jatakas (ชาดก)...

 

 

...ne constituent qu’une faible partie des livres sacrés du bouddhisme...

 

 

.. . qui comportent trois immenses collections réunies sous le nom de Tripitaka (พระไตรปิฎก), les « Trois corbeilles ».

 

 

La première de ces corbeilles est le Vinayapitaka (พระวินัยปิฎก),

 

 

la seconde est le Sutrapitaka (พระสูตรปิฎก)

 

 

...et la troisième est Abhidharmapitaka (พระอภิธรรมปิฎก).

 

 

La seconde corbeille compte cinq parties, dont la dernière, le Khuddakanikâya (ขุททกนิกาย) se divise en  quinze recueils.

 

 

Les Jatakas forment le dixième de ces quinze recueils. Ce livre est certainement le plus populaire de la littérature bouddhique, parce qu'il est le plus accessible, une sorte de recueil de contes moraux, faciles à lire et à la portée de toutes les intelligences. Cependant il n'est pas n'importe quel conte : Il est le récit de l'une des 500 existences antérieures de Bouddha, récit fait par le Bouddha lui-même dont l'omniscience s'étend à la connaissance complète des choses du passé. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains.

 

 

On connaît 547 Jatakas considérés comme canoniques, du premier, Katakana au dernier, Vessantara-jataka qui conte la dernière existence du Bouddha comme prince Vessantara.

 

 

Les uns comme le Vessantara, le Mahasudha (le 537e)

 

 

ou le Mahajanaka (539e)

 

 

sont de véritables livres et d’autres ne comportent que quelques lignes, une fable avec son prologue, son récit et sa morale dont Bouddha est presque toujours le héros. L’orientaliste anglais Robert-Spence Hardy a fait le relevé des formes sous lesquelles apparaissait le Bouddha soit sous forme humaine ou surhumaine soit sous forme animale  (3).

 

 

On y trouverait « un certain nombre de sujets qu'Ésope a mis en fables », que La Fontaine  lui a empruntés et que l’on retrouve dans bien d’autres recueils hindous venus de la nuit des temps, persans, arabes et hébreux. Ce sont évidemment les 104 fois où le Bouddha apparaît sous forme animale car ces contes se situent en des temps très anciens et chacun sait qu’en ces temps reculés, les animaux n’avaient pas perdu l’usage de la parole. Autrefois en effet, les bêtes parlaient mais le  renard ayant eu l'audace de se plaindre de la tyrannie de Zeus, la parole leur fut retirée et leur part fut donnée en supplément aux hommes, ainsi du moins nous dit la mythologie des Grecs.

 

 

Il est une question qui reste encore sans réponse et que nous avons abordée dans notre précédent article (2) : Ces sujets viennent-ils des livres bouddhistes ou bien ces livres sont-ils la source où les adaptateurs anciens ont puisé ? Ces récits appartiennent-ils à un fonds commun de l'humanité, antérieurs à Bouddha, recueillis par les bouddhistes longtemps après Bouddha et mis à son crédit ? Si Bouddha en est l’auteur ou tout au moins ses disciples immédiats, c'est dans les livres sacrés du bouddhisme qu’auraient puisé directement Ésope et indirectement La Fontaine ?

 

 

Nous ignorons pratiquement tout du poète grec sinon qu’il écrivit probablement au VIIe siècle avant J.C. à l’époque ou Bouddha prêchait (4).

 

 

A-t-il eu connaissance des Jatakas du maître lorsque celui-ci les contait ? Ces récits courraient-ils le monde bouddhiste et furent-ils rédigés après la mort du maître et dans ce cas, les récits que nous avons sont, ou la collection des récits qui couraient le monde bouddhiste et qu'on a définitivement rédigés quelques mois après la mort du Bouddha lors du premier concile. Ou devons-nous puiser bien avant le VIIe siècle avant notre ère, Bouddha étant né en 623 et mort en 543 avant Jésus-Christ, et nous avons alors fonds commun de l'humanité et maximes universelles de la sagesse des nations ?

 

 

Nous savons que ces Jatakas sont aujourd'hui bien connus des orientalistes par la traduction anglaise que M. Fausboll a commencée et la publication entre 1895 et 1907 de la monumentale édition en 6 volumes des 547Jatakas considérés comme canoniques sous la direction du professeur E.B. Coowell (2). Leur numérotation que nous utilisons fait toujours autorité comme d’ailleurs celle de l’helléniste Émile Chambry pour les 358 fables d’Ésope. Il n’y a évidemment pas de difficultés avec les 247 fables du bon La Fontaine.

 

 

ÉSOPE A-T-IL INSPIRÉ LA FONTAINE ?

 

Jean de La Fontaine n’a jamais caché où il puisait son inspiration, et désignait les fables d’Ésope et les fables de Phèdre, le latin directement inspiré du précédent et d’autres encore. 

 

 

Le sujet a été abordé avec surabondance. Il cite aussi, car il cite ses sources, et nous voilà en liaison directe avec l’Asie, le Panchatantra, un recueil de fables animalières indiennes probablement antérieures à Bouddha, d’un auteur légendaire, un sage indien nommé Pilpaï qui aurait lui-même inspiré Ésope  (5). L’ouvrage aurait été commandé par un Rajah pour servir de guide de gouvernement à l’usage des princes. Nous sommes éloignés des préoccupations des Jatakas (6), pour être alors un ouvrage de sciences politiques. Dans toutes ces hypothèses, la perfection de la forme de l’écriture du fabuliste supplée à l’invention.

 

 

 

LES JATAKAS ONT-ILS INSPIRÉ ÉSOPE ?

 

Nous avons dans un précédent article (2) analysés trois Jatakas dont un seul sous forme animalière, qui sont d’une façon ou d’une autre des textes de spiritualité bouddhiste probablement passés chez les chrétiens (7). Dans aucun de ces trois contes nous n’avons trouvé aucun rapport direct ou indirect avec l’une ou l’autre des 247 fables de La Fontaine. Le Jataka préféré de feu le roi Rama IX  (1) qui en fit une traduction dans une édition somptueuse est une leçon sur l’art et la manière de bien gérer son royaume (8). Ce ne sont pas les préoccupations majeures de La Fontaine. 

 

 

Ne généralisons pas hâtivement, ce n’est pas dire que les Jatakas n’ont pas inspiré Ésope lui-même inspirateur de La Fontaine, alors que  nous n’en avons lu que quatre, parmi 547 réunis dans 6 épais volumes de plus de 350 pages chacun dans la recension de 1895 – 1907. Mais cette traduction est en anglais ce qui ne facilite pas forcément les choses pour un esprit curieux même s’il n’y a que 104 Jatakas animaliers.

 

 

Nous avons certes d’autres Jatakas traduits en français. Nous les devons à Adhémard Leclère, ancien résident général au Cambodge (9). Il  traduisit le « Satra de Tévattat », Tévattat est à Bouddha ce que Judas était au Christ.

 

 

Nous lui devons la traduction de trois autres Jatakas, tous sont religieux sinon mystiques, aucun n’est animalier, rien qui puisse se rattacher à Ésope. Adhémard Leclère s’intéresse au sacré et non au profane.

 

 

 

Nous n’en déduirons pas pour autant péremptoirement et ex abrupto qu’Ésope n’a pas puisé dans les Jatakas. Pourra-t-on  trouver une réponse ?

 

Il y a donc 104 Jatakas animaliers. A quatre ou cinq exceptions près, les 358 fables d’Ésope sont animalières. Il en est de même pour les 247 fables de La Fontaine. Une édition synoptique et comparative en trois colonnes nous apporterait probablement une réponse en dégageant des parallèles significatifs ou en n’en dégageant aucun. C’est une tâche non pas de bénédictin mais digne d’un couvent entier de bénédictins ce qui excède nos modestes compétences.

 

 

 

VERS UNE RÉPONSE ?

 

Il nous semble toutefois que le lien entre les Jatakas, textes religieux, souvent mystiques, les fables d’Ésope, purement profanes et celles de La Fontaine qui le sont plus encore soit complément évanescent ? La Fontaine a mené une vie de libertin épicurien et ne s’est converti que lors des derniers mois de sa vie. La pauvreté religieuse des deux auteurs est constante alors même que le monde des animaux peut être à bien des égards proche du divin.

 

 

La morale des deux fabulistes se situe sur un terrain exclusivement humain pour exprimer des vérités pratiques. Ce sont deux morales totalement areligieuses. Sagesse et religion sont de nature fondamentalement différente. Ésope était probablement agnostique et La Fontaine comme on pouvait l’être siècle de Louis XIV sans risquer les galères. Sagesse d’une part, mysticisme d’autre part.

 

 

En définitive, le seul lien qui unisse jusqu’à preuve du contraire le ou les auteurs des Jatakas et les deux fabulistes, c’est l’utilisation de la forme animalière, épisodique chez les premiers, systématique chez les deux poètes. Mais cette forme de littérature est aussi vieille que le monde, certainement antérieure aux Jatakas et toujours vivante. (11)

 

 

Il est d'ailleurs un argument qui nous paraît significatif :

 

Les « fables d'Ésope » font l'objet de multiples traductions en thaï (นิทาน อีสป nithan isop) dans des éditions populaires à l'usage essentiellement des enfants.

 

 

Ces petits fascicules parlent en quelques paragraphes d'introduction de la vie d'Ésope présentée comme un poète grec (esclave et bossu comme le veut la légende) vivant il y a environ 2500 ans auteur de fables à l'usage des plus jeunes et destinées à leur inculquer des leçons de morale. Nous en avons feuilletés quelques exemplaires, pas un ne fait la moindre référence à une origine provenant des livres sacrés du bouddhisme.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article «  : LE « TESTAMENT POLITIQUE » DE FEU LE ROI RAMA IX ? «  L’HISTOIRE DU ROI MAHAJANAKA

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/l-histoire-du-roi-mahajanaka-ecrite-par-feu-le-roi-rama-ix-un-testament-politique.html

 

(2) Voir notre article A 276 – « LES JATAKA BOUDDHISTES (ชาดก) ONT-ILS MIGRÉ VERS LE CHRISTIANISME ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-276-les-jataka-bouddhistes-ont-ils-migre-vers-le-catholicisme.html

 

(3) R.Spence Hardy « A manual of buddhism In its Modern Development », New Delhi, 1853. Son relevé est le suivant :

Le Bouddha apparaît sous forme humaine ou divine : ascète, 83 fois -  monarque, 58 fois -  génie d'un arbre, 43 fois - professeur religieux, 26 fois - courtisan, 24 fois - brahmane chapelain, 24 fois – prince, 24 fois - gentilhomme, 23 fois - savant homme, 22 fois - Indra, 20 fois ; singe, 18 fois; marchand, 13 fois -  homme riche, 12 fois - esclave, 5 fois - Mahâ-Brahma, 4 fois - potier, 3 fois - hors-caste, 3 fois – kindura,  chasseur, guérisseur des morsures de serpents, joueur, maçon, forgeron, danseur, écolier, ciseleur, charpentier, chacun 1 fois.

Le Bouddha apparaît sous forme animale : singe, 18 fois -  cerf, 10 fois - lion, 10 fois - cygne, 8 fois -  bécasse,  6 fois - éléphant, 6 fois - oiseau de basse-cour, 5 fois -  aigle doré, 5 fois ; cheval, 4 fois -  taureau, 4 fois - paon, 4 fois  -  serpent, 4 fois - iguane, 3 fois -  poisson,  éléphant, rat, chacal, corbeau, pic, voleur, pourceau, chien, oiseau d'eau, grenouille, lièvre, coq, milan, oiseau des jungles, chacun 1 fois.

 

(4) L’édition qui passe pour être la meilleure des 358 fables attribuées avec plus ou moins de certitude à Ésope est celle d’Émile Chambry publiée par la société d’édition « Les Belles lettres » en 1927.

 

 

(5) Sur cette ouvrage, voir « Pantchatantra, ou les cinq  livres : recueil d'apologues et  de contes » traduit du sanskrit par Édouard Lancereau, Paris, 1871. L’ouvrage a été transcrit puis traduit en persan, en arabe, en grec, en latin et connu de tous les salons érudits fréquentés par La Fontaine. Il s’agit d’un recueil de 75 contes divisé en 5 livres.

 

(6) Une version persane fut traduite en français par Gilbert Gaulmin sous un pseudonyme, en 1644, sous le titre « Le Livre des lumières ou la Conduite des Rois, composée par le sage Pilpay Indien, traduite en français par David Sahid, d’Ispahan, ville capitale de Perse ». Il fut réédité au moins deux fois, en 1694 et 1698 sous le titre «  Les fables de Pilpay, philosophe indien, ou La conduite des rois ». L’utilisation de la forme animalière permet au traducteur de se livrer à moindre risque des critiques sur le gouvernement royal en évitant la censure qui n’était pas tendre surtout sur la fin du règne de Louis XIV.

 

(7)  Nigrodhamiga - Jataka (n° 12), l’histoire du roi des cerfs qui sacrifie sa vie par compassion

 

 

-  Silanisamsa – Jataka (n° 190), l’histoire de la marche sur les eaux

 

 

et Mahasutasoma – Jataka (n° 537) à l’origine de la légende de Saint Christophe.

 

 

(8) Il s’agit du  Mahajanaka – Jataka (n° 539).

 

 

(9) « Les livres sacrés du Cambodge », 1906.

(10)  Voir à ce sujet l’article de Jacques Dumont « La religion d’Ésope » in : Pallas, 35/1989 qui débute comme suit : « Les fables d'Ésope sont d'une pauvreté religieuse véritablement anormale pour un texte antique, la métaphysique est réduite  au don du langage par Zeus ou Hermès. La morale traduit un scepticisme prudent envers les devins, les oracles et la prière… » 

 

(11) Citons, au hasard, le « Romand de Renard »,

 

 

les « Contes de Perrault »,

 

 

« Alice au pays des merveilles »,

 

 

« La ferme des animaux »  (de George Orwell)

 

 

et pourquoi pas  puisque la bande dessinée a sa place dans la littérature, « Félix le chat »,

 

 

« Maya l’abeille »

 

 

et naturellement « Mickey » toujours vivant depuis sa naissance en 1928.

 

 

 

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9 décembre 2018 7 09 /12 /décembre /2018 22:03

 

Dans un précédent article (1) nous avons accompagné le roi Chualongkorn dans la visite qu’il fit, lors de son voyage privé en Europe en 1907, au Salon des artistes français qui, depuis 1881 se tient tous les ans au Grand Palais. Il y fit l’acquisition singulière de deux toiles, l’une d’Henri-Léon Jacquet et l’autre de Lucien-Hector Jonas qui révèlent sinon un goût du moins un choix singulier dans le réalisme, une manifestation de mineurs chantant l’Internationale drapeaux rouges en tête

 

 

et une procession pieuse d’enfants de Marie chantant probablement Je suis Chrétien. Nous avions faire cette découverte singulière à la lecture de l’un des volumes de l’ouvrage d’Émile Langlade « Artistes de mon temps, » vaste recueil de biographies artistiques d’autant plus précieux qu'il évoque nombre de peintres dits « secondaires » ou oubliés dont l'œuvre, pour une part notable d’entre eux, demeure en partie à découvrir.

 

 

Dans le premier volume de cette anthologie, il nous fit découvrir une artiste peintre tout autant oubliée du grand public et du monde de l’art que les deux précédents, Suzanne-Raphaëlle Lagneau dont le talent retint, 15 ans plus tard, l’attention du roi Vajiravudh et de son demi-frère, le prince Mahidol, grand-père de l’actuel souverain. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à lui rendre un bref hommage bien que les renseignements sur elle soient squelettiques en dehors de ce que nous a appris Langlade.Elle est née à Paris (en 1890 ?) d’une mère appartenant à l'Opéra-Comique, elle-même fille d’un compositeur de musique. Nous ignorons tout d’eux. Son père était sculpteur et n’est pas tombé dans un total oubli. Il apparaît comme sculpteur dans le Catalogue illustré du Salon de la société des artistes français pour l’année 1890 où il expose un buste en plâtre de Madame J.N. qui n’y est malheureusement pas reproduit. Nous l’avons toutefois retrouvé dans le nouveau monde puisqu’une galerie d’art canadienne a mis en vente en 2018 une pendulette comportant une statuette en bronze baptisée « surprise » sur socle en marbre évaluée à 900 dollars canadiens (i.e. environ 600 euros 2018)

 

 

et qu’une statuette en bronze représentant une vierge à l’enfant de 25 cm de haut a été déclarée volée par une galerie de New-York en 2018 qui en a diffusé « à toutes fins » la reproduction sur Internet. La facture en est évidemment très classique, le Salon n’admettant pas les fantaisies modernistes.

 

 

 

«  Ainsi, l'Art tenait allumées plusieurs étoiles dans le ciel de son berceau » nous dit joliment Langlade.

 

 

Son enfance se déroule dans la très verdoyante petite commune de Verrières-le-Buisson au sud de Paris toujours connu pour son arboretum.

 

C’est Langlande qui va nous dérouler son curriculum  vitae. 

                   

Comme à l'école elle montrait déjà des dispositions pour le dessin, son père décida de la pousser vers le professorat. Elle a suivi cette voie dès 1915, mais les succès, dus à son talent, lui firent dépasser ces ambitions premières. Elle entre à l'Ecole des Beaux-Arts, où, naturellement, on l'avait envoyée chez le « Père Humbert », comme on appelait ce professeur. Son atelier était le seul dans lequel on admettait, à cette époque, les élèves femmes (2).

 

 

Elle commence une carrière semble-t-il très classique que nous décrit Langlade (3).

 

 

La découverte de l’orientalisme

 

Elle découvrit, nous ne savons comment, des sujets tirés des grands poèmes de l'Inde, essentiellement le Ramayana et la Baghavata Purana. Elle étudie et illustre ces légendes : « Dans la magnificence de décors luxuriants et d'une coloration somptueuse, elle a traité, avec une richesse d'imagination et une perfection de dessin inouïe, maintes scènes qui ont forcé l'attention, et, dès 1914, elle exposait un panneau décoratif, où figurait une Déesse hindoue » (Langlade). En 1922, elle envoya au Salon une illustration du Ramayana qui le fit alors connaître du grand public et l'incita à persévérer dans la voie orientale. Nous connaissons d’elle une toile exposée à l'Exposition coloniale des Artistes français la Naissance de Lakmi (Lakshmi déesse de la Beauté et de l'Abondance, ou le Baratement de la Mer de Lait d'où elle sort, comme Vénus sortait de l'onde.

 

 

C’est probablement cette réputation de distinguée orientaliste qui attira l’attention du roi Rama VI par l’intermédiaire de la légation siamoise et celle du Prince Mahidol en visite en France.

 

 

Les visites royale et princière

 

Elle effectua au début de l’année 1923 un voyage en Tunisie. De retour de ce voyage, elle eut un jour, à son atelier, la visite du Ministre de Siam à Paris venant faire l'achat de plusieurs tableaux pour le compte du Roi son maître. Langlade nous décrit la visite « Mlle Lagneau eut la surprise de voir entrer ce Ministre, portant à la main avec dignité, un superbe cornet de cuivre, comme si c'était là l'insigne de sa fonction ou de son grade. Mais ce cornet bien astiqué et tout miroitant n'était, tout simplement, qu'un cornet acoustique, car le Ministre était extraordinairement sourd » (4).

 

 

Si l’acquisition par Rama V de la Scène de grève à Anzin ou de la Procession de matelottes au Courgain avait de quoi surprendre, l’achat d’œuvre représentant les  légendes millénaires de l’Asie séculaires fut une consécration pour l'artiste qui les a interprétées et l'affirmation que ces compositions étaient bien conçues dans l'esprit qui convenait. Nous ignorons malheureusement quelles toiles acquit le souverain siamois. Quelques temps plus tard son demi-frère, le Prince Mahidol, lui acheta également six tableaux, dont deux scènes du Ramayana et quatre illustrations des Contes des Mille et une Nuits. La présence du prince Mahidol à Paris nous permet de situer cet épisode à l’automne 1923 (5).

 

 

Mademoiselle Lagneau va continuer cette carrière d’illustratrice d’ouvrages orientalistes, contes arabes, contes indiens, Flaubert,

 

Kipling

 

 

Henry Bordeaux

 

 

et aussi Tartarin de Tarascon   et les fables de Lafontaine  tout en continuant d’exposer dans de  nombreux salons où elle recueille mentions et médailles.

 

 

Elle mena en parallèle une carrière de professeur dans les École de la ville de Paris jusqu’en 1945. Elle publié en 1924 à destination de ses élèves un ouvrage technique et didactique « Adaptation du décor à la forme » (6). La date de sa mort est incertaine (1950 ?).

 

 

Elle n’est pas inconnue sinon du grand public du moins du monde restreint des bibliophiles : les ouvrages qu’elle a illustrés, tous dans des éditions de luxe à tirage limité se retrouvent souvent dans les ventes publiques spécialisées.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 281 « HENRI-LÉON JACQUET ET LUCIEN-HECTOR JONAS, DEUX PEINTRES FRANÇAIS DISTINGUÉS PAR LE ROI CHULALONGKORN AU SALON DES ARTISTES FRANÇAIS Á PARIS EN 1907 »

 

(2) Ferdinand Humbert tout en enseignant à l’école des Beaux-arts appartint aux peintres officiels de la troisième république, il réalisa de nombreuses peintures murales au Panthéon et fut le portraitiste à la mode.

 

(3) En 1911 elle parut pour la première fois au Salon des Artistes français, dans la Section des Arts décoratifs, avec un panneau représentant une Ondine; et, l'année suivante, avec un écran gravé au feu : l'Automne. Mlle Lagneau se cherchait encore. Cependant, elle exposa, en 1913, quatre petits panneaux, d'une composition heureuse et originale et d'un dessin parfait, qui lui valurent une Mention honorable. Ces panneaux représentaient les Saisons ; c'était un vieux sujet, que de fois évoqué par les peintres et chanté par les poètes. Elle avait su le renouveler, en le présentant sous les titres de la Sève, la Joie estivale, les Fils de la Vierge et le Sommeil de la Nature. Déjà son talent s'affirmait, et elle dégageait sa personnalité…

 

(4) Nous n’avons pu déterminer quel était de diplomate. L’ambassadeur en titre était le prince Charoon que nous n’avons jamais vu avec un cornet acoustique à l’oreille notamment dans les nombreuses photographies du Congrès de Versailles.

 

(5) La chronique des mondanités (Le Figaro du 20 octobre 1923) nous apprend que le prince et son épouse ont quitté Marseille le 19 octobre 1923 sur le paquebot Chambord.

 

(6)  «  Cet ouvrage, orné de très nombreuses planches, s'oppose à une tendance fâcheuse de la génération  artistique actuelle qui semble considérer comme secondaire la recherche consciencieuse de la composition décorative et des exigences variées du cadre. Comme si quelque chose de grand et d'utile pouvait être créé sans une base géométrique bien déterminée. La confusion des genres est le signe certain des époques de décadence. Ouvrage d'un indiscutable intérêt d'art ».  (Analyse  critique dans « L’art et les artistes »  n° 50, octobre 1924).

 

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26 novembre 2018 1 26 /11 /novembre /2018 03:01

 

Lors de notre article sur le voyage privé du Roi Chulalongkorn en Europe en 1907, nous avons parlé de sa visite au Salon des artistes français qui, depuis 1881 se tient tous les ans au Grand Palais (1). Il y rencontra deux artistes, Henri-Léon Jacquet et Lucien-Hector Jonas qui étaient déjà présent pour le premier aux salons de 1903, 1904, 1905 et 1906 et l’autre aux salons de 1905 et 1906. Un catalogue illustré révèle un véritable monde  (2)

 

 

En 1903, au milieu de 1786 participants Jacquet expose le « portrait de Mademoiselle R.S. », toile reproduite au catalogue.

 

En 1904, il y eut 1863 exposants. Jacquet y expose « deux intransigeants », toile reproduite au catalogue.

 

En 1905, il y eut 1954 exposants uniquement pour les peintres, nous ne parlons pas des sculpteurs. Jacquet y est admis avec le portrait intitulé « Au soleil »

 

et Jonas avec une toile intitulée « consolation », tous deux sont également reproduits dans le catalogue, ce qui est une espèce de consécration. Jonas reçoit une troisième médaille après avoir obtenu un second prix de Rome.

 

 

En 1906, il y eut 1734 exposants. Jacquet expose « Le parrain à la chandelle : baptême dans le Boulonnais »

 

 

et Jonas un triptyque intitulé « les mineurs ».

 

 

En 1907, c’est la visite du Roi Chulalongkorn. Il y a 1659 exposants pour la peinture et 102 pour la sculpture. Jacquet expose « procession des matelottes du Courgain »

 

et Jonas « Les rouffions, scène de grève (Anzin) », deux toiles qui retinrent l’attention du monarque.

 

 

Avant de dire quelques mots de ces artistes, dans ce monde de l’art qui n’est pas notre spécialité, il faut se poser la question de savoir comment un amateur peut s’y retrouver ? Nous bénéficions de l’œuvre d’un éminent critique d’art de l’époque. Véritable polygraphe, Émile Langlade s'est lancé en 1929 dans la rédaction des « Artistes de mon temps, » vaste recueil de biographies artistiques d’autant plus précieux qu'il évoque nombre de peintres dits « secondaires » ou oubliés dont l'œuvre, pour une part notable d’entre eux demeure en partie à découvrir. Nous y avons puisé de précieux renseignements (3).

 

 

Au milieu de ces milliers d’artistes exposants dont la plupart sont tombés dans un éternel oubli peut-être immérité, Langlade en dégage quelques dizaines, dont Jonas (mais pas Jacquet ) qu’il ne fait que citer. Tous n’ont pas exposé au Salon, soit qu’ils n’étaient pas été admis soit qu’ils n’avaient pas concouru.

 

Se pose enfin la question de savoir quelle est la différence réelle entre ce qu’il est convenu d’appeler un « grand maître » le plus souvent par les galeristes d’avant- garde et les « petits maitres » dont les œuvres méritent d’être ramenées à la lumière ? Il s’agit le plus souvent de deux ou trois zéros de plus dans les adjudications publiques dont l’artiste profite rarement puisqu’elles se déroulent après sa mort. Van Gogh a vendu un seul tableau de son vivant et a fini dans la misère. N’épiloguons pas.

 

 

Quelles sont les deux toiles qui ont retenu l’attention du roi Chulalongkorn ?

 

Lucien-Hector Jonas

 

 

Jonas était un homme du nord, né à Anzin en 1880. Quoique d’une famille aisée – son père est distillateur – il n’a pas oublié le noir pays des mines et deviendra le peintre de la mine. Sa toile intitulée « les Rouffions » lui valut sa 2e médaille, une bourse de voyage pour Bangkok et fut acheté par le Roi de Siam. Cette œuvre, brossée avec énergie, est le premier de ses tableaux qui a conquis le grand public. Il reçoit également les éloges de la critique artistique. Nous vous donnons quelques extraits car nous avons cherché à comprendre ce qui pouvait avoir retenu l’attention du roi (4).

 

Jusqu’à sa mort en 1947, il vola de succès en succès (5).

 

 

Henri-Léon Jacquet

 

Quoiqu’admis plusieurs années de suite au Salon, c’est Émile Langlade qui nous apprend incidemment que « la Procession de matelottes au Courgain », avec sa Vierge dorée, ses bannières  et ses petites filles couronnées de roses artificielles, aurait également été achetée par le Roi de Siam. C’est un sujet que Jacquet semble avoir traité à plusieurs reprises ? Elle a en tous cas fait l’objet d’une diffusion par carte postale  même si Jacquet n’a pas connu le succès de Jonas. Nous savons peu de choses sur lui. Né en 1856, il reste néanmoins la « mémoire » de Courgain, un quartier de Calais proche du port.Quoiqu’admis plusieurs années de suite au Salon, c’est Émile Langlade qui nous apprend incidemment que « la Procession de matelottes au Courgain », avec sa Vierge dorée, ses bannières  et ses petites filles couronnées de roses artificielles, aurait également été achetée par le Roi de Siam. C’est un sujet que Jacquet semble avoir traité à plusieurs reprises ? Elle a en tous cas fait l’objet d’une diffusion par carte postale  même si Jacquet n’a pas connu le succès de Jonas. Nous savons peu de choses sur lui. Né en 1856, il reste néanmoins la « mémoire » de Courgain, un quartier de Calais proche du port.

 

 

Nous pensions avoir eu avions eu un aperçu des goûts du souverain en matière d’art ? Il s’était adressé au peintre provençal Marius Fouque pour lui commander une copie du tableau de G.L. Gérôme représentant la réception de l’Ambassade siamoise à Fontainebleau en 1861 (6). Lors de sa visite de 1907, il avait posé chez le très classique Carolus Duran, portraitiste de toutes les notabilités de la IIIe république qui ne donnait pas dans la fantaisie. Les peintres italiens qui participèrent à l’embellissement de sa ville et de ses palais ne donnaient pas non plus dans l’avant-garde  (7).

 

 

Or, voilà deux sujets choisis, l’un représentant une manifestation sous drapeaux rouges au son de l’Internationale 

 

 

et l’autre une procession religieuse sous la protection de la Vierge au son de cantiques très catholiques qui paraissent bien étrangers à un monarque oriental.

 

 

Il n’y a selon nous une explication et une seule. Voulant faire connaître à ses proches ses impressions sur son voyage en France, il était deux événements qu’il ne pouvait aller photographier malgré sa dilection pour cet art, une manifestation de « rouges » et une manifestation religieuse. Ce sont en quelque sorte les diapositives des souvenirs de vacances avant la lettre. Ce ne sont donc pas des « achats de fantaisie » comme le pense Langlade. Il en est d’ailleurs une forte présomption : le catalogue de l’exposition donne quelques centaines de reproductions des toiles exposées, essentiellement des portraits, des paysages ou des nus très académiques. Ce sont les deux seules toiles réalistes représentant des scènes du quotidien, de véritables photographies de reportage.

 

 

Par ailleurs, quelles que soient leurs qualités, rigueur et équilibre dans la construction, nuances délicates, trait précis et détails soignés, on imagine mal un amateur en décorant son salon alors qu’elles convenaient parfaitement à la décoration d’une Bourse du travail ou d’une salle du catéchisme.

 

Nous ignorons totalement ce qu’elles sont devenues et si elles se trouvent toujours dans quelque coin retirés du Palais royal ?

 

 

Nos deux artistes ne sont pas inconnus des salles de vente : Jonas dont la production fut abondante, de quelques centaines d’euros (affiches ou lithogravures) à quelques milliers pour les toiles,

 

« Rue de Dinan » 3.000 euros  :

 

 

les toiles de Jacquet qui fut moins productif et aurait terminé sa carrière comme professeur, également. Ce sont des prix de toiles de « petits maîtres ».

« Odalisque » 2.600 euros :

 

 

NOTES

 

 

(1)  Voir notre article 151. « Introduction aux lettres du Roi Chulalongkorn envoyées d'Europe en 1907 In « Klaï Ban (Loin Du Foyer) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-151-introduction-aux-lettres-du-roi-chulalongkorn-envoyees-d-europe-en-1907-in-klai-ban-loin-du-f-124500150.html

 

(2) « Catalogue illustré du salon – société des artistes français » pour les années 1903, 1904, 1905, 1906 et 1907 publié sous la direction de Ludovic Baschet, lui-même éditeur d’art et propriétaire du très célèbre magasine « L’illustration ».

(3) « Artistes de mon  temps » fut publié à Arras en quatre volumes.

(4) « La revue intellectuelle des faits et des œuvres – revue des rationalistes  » 1906- 1907, pp 632-633 : 

 

« Les Rouffions de Jonas présentent de belles qualités de composition et d'exécution picturale mais un peu crue. Les Rouffions sont les renégats de la grève que poursuivent les mineurs d'Anzin. L'homme à la face d'épouvante, et la femme à l'air de bête résignée, sont meurtris, sanglants, les habits en lambeaux arrachés par des mains vengeresses, les torses sont nus, de chair laborieuse. La foule clame l’internationale. Une femme au premier plan, un gamin sur les bras, deux mômes à ses trousses, brandit un drapeau rouge. C'est le choc de basses mentalités ; mais, celle de la foule a plus d'excuses qu'on ne croie, car, le rouffion est généralement, un être vil, par ignorance ou bas égoïsme, quelque peu Judas. Allez, il y a du plomb dans les deux plateaux de la balance. Ce n'est pas le, drame du bien et du mal, qui se déroule sur ce champ de grève, c'est l'épopée de l'ignorance commune. Des deux côtés, en rentrant à la maison, les enfants crieront qu'ils ont faim. Le rouffion répondra : « Quand il n'y aura plus de grève » ; le gréviste, dira : « quand il n'y aura plus de rouffions. » Mais tous les ouvriers ne sont pas nécessairement des justiciers féroces ou des mouchards et dans la toile de Jonas même, regardez bien, il y a, à l'insu de l'artiste peut-être, autre chose que de la vengeance ».

 

« Le petit journal  - supplément illustré » du 15 septembre 1907 :

« Les « Roufions »  ?... Qu'est-ce que les Roufions ? « Roufion » est un vieux mot que le patois de nos régions septentrionales a dû garder du temps de l’occupation espagnole. Vous savez ce qu'est un « ruffian » dans la Péninsule ?... C’est un paresseux, un parasite, un homme qui vit aux dépens d’autrui. C'est le sens même du mot « roufion » dans le patois du Nord. « Roufion » est synonyme de « fainéant », et, comme il est constant que les grévistes appellent « fainéant » - par antiphrase, sans doute - l’ouvrier qui continue à travailler, voilà comment s'explique le titre de ce tableau.  C'est une scène de grève de mineurs, malheureusement trop fréquente dans les milieux houillers où quelque conflit a éclaté entre le capital et le travail. Un ouvrier est descendu à la mine, malgré l’ordre du syndicat ; sa femme est allée l'attendre à la sortie du puits. Une bande de grévistes chantant l'Internationale, drapeau rouge en tête, les surprennent et les coups pleuvent sur les « roufions », sur les « fainéants », sur les « faux frères » qui ont commis le crime de vouloir gagner quand même le pain de leur famille...Cette toile qui fit sensation au dernier Salon des Artistes français, non seulement pour sa conception hardie, mais pour le réalisme vigoureux de son exécution, est d' un jeune peintre du plus bel avenir. M.  Lucien Jonas, qui est originaire d' Anzin, le pays des houillères, n'a que vingt-sept ans. Elle valut à son auteur une seconde médaille et une bourse de voyage. Ajoutons qu’elle fut achetée par S. M. Chulalongkorn, roi de Siam, pour son palais de Bangkok ».

 

(5) Il devint le peintre de la guerre de 14 dessinant inlassablement pour la revue « L’illustration » dont les lithographies en couleur tout au long de la guerre, scènes de guerre, portraits de nos héros, ornaient les murs de toutes les maisons françaises ainsi que de nombreuses affiches de propagandes.

 

 

Il dessina encore des billets de banque ce qui lui valut après la légion d’honneur l’ordre de la francisque pendant la deuxième guerre mondiale pour le billet de 100 francs représentant Descartes.

 

 

Resté « peintre de la mine », il dessine encore le billet de 10 francs après la guerre représentant un mineur.

 

 

Son tableau primé a été reproduit sur carte postale surabondamment diffusée dans le monde de la mine. Un de ses tableaux représentant un mineur agenouillé portant une barrette et une lampe, a été choisi pour illustrer le timbre commémoratif intitulé Hommage aux mineurs - Courrières 1906-2006,

 

 

pour le centenaire de la catastrophe minière de Courrières.

 

 

(6) Voir notre article A 158 « Marius Fouque, Un Arlésien "peintre officiel" du Roi Rama V » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a158-marius-fouque-un-arlesien-peintre-officiel-du-roi-rama-v-124191766.html

 

(7) Voir notre article A 245 « LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

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13 novembre 2018 2 13 /11 /novembre /2018 12:35

 

La Thaïlande est un pays de contrastes contradictoires et singuliers sur le sexe. Alors que ne pèse sur la culture bouddhiste aucun des interdits proférés par la loi mosaïque sur l’acte charnel, la littérature à ce sujet y est pourtant le plus souvent la culture du silence (1). 

 

 

Parler de littérature thaïe, c’est encore savoir de quelle littérature nous parlons. Il est difficile de connaître la littérature en dehors des traductions qui en ont été faites. Dans un texte très récent (décembre 2017) Gérard Fouquet, un pionnier de la traduction aux côté de Marcel Barang en particulier a dressé une liste des œuvres traduites en français. Elles sont peu nombreuses ce qui tient à la complexité de la langue et aux difficultés auxquelles se heurtent les traducteurs. Aucune des œuvres dont nous allons parler n’y figure (2).

 

Un article daté de 2005 d’une lectrice à la faculté des sciences sociales de l’Université de Khonkaen, Madame Orathai Panya (อรทัย ปญญา) nous a ouvert une porte sur un aspect à ce jour totalement méconnu de la littérature thaïe, la littérature érotique (3). Elle l’a en quelque sorte complété par un article de 2013 qui ne dénote pas une dilection particulière pour la « masculinité » bien au contraire (4).

 

Nous avions lu un premier mais très partiel aperçu de cette littérature érotique dans un article déjà ancien que Madame Jacqueline de Fels que les spécialistes de la critique littéraire ne lisent qu'avec condescendance sinon mépris, mais que lit la Thaïlande « d’en bas » (5).

 

Parler de littérature érotique nécessite qu’en soit donnée une définition précise.

 

Dans son article, Madame Orathai Panya – n’oublions pas qu’elle écrit en anglais – nous rappelle que le mot anglais « erotic »  vient du français « érotique » lequel vient directement du grec « eros ». Il y a en réalité, ce qu’elle ne dit pas, trois « eros » en grec, ερος (eros)  qui est « passion, amour », un autre ερως (erôs) qui est « désir des sens », sans oublier Ερος (Eros), le dieu de l’amour devenu Cupidon chez les latins. ερωτικος (eroticos) est un adjectif : « qui concerne l'amour ». De là au passage en français, « érotisme, érotique » devient selon Larousse et Littré tout simplement « qui concerne l’amour ».

 

 

La différence doit évidemment être faite entre l’érotisme et la pornographie même si elle est parfois tenue. Chez les Grecs, πορνος (pornos) a un sens très précis : « qui se prostitue » et πορνογραφος (pornographos) est un « auteur d'écrits sur la prostitution » qui prend en français le sens d’ « obscénités » Restons-en là  (6).

 

 

Il n’est pas sans intérêt de savoir qu’en thaï, l’érotisme c’est kam ou  kama (กาม). Kam est le dieu hindou de l’amour, il est aux anciens indiens ce qu’était Eros aux Grecs. La différence est évidemment marquée avec  la pornographie (lamok ลามก)  (7).

 

 

Lilitpralo

 

 

Madame Orathai Panya, citant des spécialistes thaïs qui ne nous sont pas accessibles, fait remonter la première œuvre érotique à un  poème de la littérature classique appelée lilitpralo  (le poème du prince Phralo  -  ลิลิตพระลอ). On ignore quel en est l’auteur et la date de son écrit, probablement un homme de milieu du XVe siècle ? D’autres font de l’auteur une femme, allez savoir. C’est en tout cas l'histoire de deux princesses Phra Phuen et Phra Phaeng (พระเพื่อน - พระแพง) qui ont entendu parler de la beauté du jeune prince marié et qui tombent amoureuses de lui sans le voir. Elles tentent de se l’attacher par la magie. De son côté, le prince a entendu parler de la beauté des deux princesses  et en tombe follement amoureux sans les voir. Il demande alors à sa mère et à sa femme la permission d'aller à leur rencontre. Celles-ci refusent car ces princesses sont filles d'un roi qui règne sur un pays ennemi. Cependant, le prince passe outre et parcourt un long chemin pour les retrouver.

 

 

Quand ils se rencontrent, leur amour est décrit de manière très détaillée, ce qui constitue la partie érotique de l’histoire nous apprend Madame Orathai Panya. Il n’y aura pas d’heureuse fin, les princesses et le prince sont tous assassinés sur ordres de la grand-mère des princesses et les deux royaumes en guerre deviennent enfin des alliés.

 

 

Madame Orathai Panya nous cite une scène qui constitue la partie érotique du poème. Elle est en vers thaïs dans une langue archaïque que nous sommes incapables de traduire. Contentons-nous donc de traduire la traduction anglaise que nous donne notre auteur, mais que vaut traduction sur traduction ? Le poète y utilise un beau langage pour décrire cette scène d’amour à trois plutôt qu’un langage direct :

 

 

« Le prince et les deux princesses s'embrassent et s’enlacent. Ils se nourrissent les uns les autres avec leurs lèvres. Cela a le goût du paradis. Leurs bras sont les uns autour des autres, chair contre chair. Les visages jeunes et lumineux sont côte à côte. Les seins sont contre les seins. Les amoureux profitent du nouveau goût de la luxure et se perdent dans leurs envies. La fleur ouvre ses pétales. L'abeille charpentière se blottit en son milieu ».

 

Cet ouvrage a fait l’objet d’une multitude d’éditions populaires que l’on présume expurgées.

 

 

Le royaume des deux princesses se serait situé dans le district de Song (อำเภอสอง) le plus septentrional de la province de Phrae (จังหวัดแพร่). La statue des trois héros se dresse ...

 

 

...dans le parc Lilipralo (อุทยานลิลิตพระลอ)

 

 

dans le sous district de Ban Klang (ตำบลบ้านกลาง). Leurs cendres se trouveraient à proximité dans un chédi du temple Phrathatphralo (วัดพระธาตุพระลอ)

 

 

Chaophraya praklang (hon)

 

 

Nous retrouvons l’utilisation de ce langage métaphorique chez cet auteur pour décrire ces scènes de joutes amoureuses dans un poème de la même époque Bot atsachan (บทอัศจรรย์).

 

 

Nous le trouverons aussi dans un classique, Kaki (กากี) œuvre de chaophraya praklang (hon) (เจ้าพระยาพระคลัง (หน)) (8). L’auteur vivait sous le premier règne de la dynastie et l’œuvre serait datée de 1805. Kaki la très belle épouse du roi Prommathat  (Thao Phromathat  - ท้าวพรหมทัต). Elle a été enlevée par Khrut (ครุฑ  - le Garuda),  créature céleste mi- oiseau et mi- homme. Voici quelques lignes traduites de vers thaïs en anglais par Madame Orathai Panya et par nous d’anglais en français : « Cesse donc de pleurer  et vient profiter du sexe avec moi dit Khrut en étreignant Kaki. Il l'a stimula ensuite sur toutes les parties de son corps…L'abeille charpentier magique s'empressa de se plonger dans  chaque centimètre de son corps. Les deux amoureux étaient euphoriques. Kaki oublia le roi et  son visage. Khrut oublia de jouer ».

 

 

Là encore Bot atsachan et Kaki font l’objet d’une multitude d’éditions populaires.

 

 

Ce sont là des exemples parmi d’autre d’une littérature érotique masculine, nous apprend Madame Orathai Panya où nous retrouvons le plaisant symbole de l’abeille charpentière qui va butiner la fleur.

Khun Suwan

 

Il existe aussi, apprenons-nous, une littérature érotique féminine mais différente de celle écrite par des hommes, contenant des thèmes à connotation sexuelle mais moins détaillés, les femmes écrivains étant trop timides ou craignant d'être condamnées par la société. La première connue Khun Suwan (คุณสุวรรณ), morte en 1875, écrivit sous le règne de Rama IV (1851 – 1868). Nous lui devons mompetsawan (หม่อมเป็ดสวรรค์).

 

 

C’est une ballade en vers et l’histoire d’un couple de lesbiennes, suivantes à la cour, qui s’embrassent pendant que la princesse leur maitresse est endormie. Le couple s'amusait aux pieds de la princesse. Elles pensaient que nul ne pouvait les voir et agissaient selon leur cœur. Il faisait noir et il n'y avait pas de lumière. « Elles chuchotaient et étaient activement engagés dans une intimité scandaleuse sous la couverture ».

 

 

Ces joutes saphiques entre les deux tribades sont décrites avec plus de pudeur par la poétesse, comparées aux scènes de relations amoureuses écrites par les poètes masculins. L’intérêt toutefois (relatif) est que l’auteur nous laisse à penser que la pratique lesbienne n’était pas rejetée à cette époque, au moins à la cour où elle a vécu.

 

 

Khun Suwan s’est rendue également rendue célèbre par Phramahenthethai (Le Prince Mahenthethai - พระมะเหลเถไถ). Il s’agit, nous dit Madame Orathai Panya d’un fantasme féminin en vue d’une aventure sexuelle avec l'intervention du dieu Indra. La scène d’amour de l’héroïne est décrite avec beaucoup de pudeur : « C’est grande chance que le Dieu vous ait amené à moi, dit le prince en s’approchant d’elle. S'il vous plaît ne soyez pas timide. La princesse était embarrassée et tenta de l'empêcher de la toucher. Tous deux étaient engagés dans les sens et prirent ensuite du plaisir ensemble ».

 

 

Khun Suwan fait également l’objet de nombreuses éditions populaires.

 

 

Sidaorueang

 

Autre auteur féminin du siècle dernier, Sidaorueang (ศรีดาวเรือง) à laquelle nous devons « un rêve de Sairung » (Fanrrakkhongsairung - ฝันรักของสายรุ้ง). Sairung est une femme mariée attirée par son voisin et qui rêve d’être sa maîtresse. L'histoire se termine lorsqu'il lui envoie une invitation à son mariage qui lui brise le cœur. Néanmoins cette histoire est exempte de scènes d'amour physique explicites.

 

 

Thida Bunnak


 

 

Une autre femme écrivain, Thida Bunnak (ธิดา บุนนาค) fut bannie du beau monde littéraire dans les années 50, sévèrement critiquée pour avoir décrit de simples baisers et des scènes érotiques en utilisant des mots crus. C’était il y a soixante-dix ans. À cette époque parler de sexe était considéré comme extrêmement vulgaire : La littérature siamoise est traditionnellement marquée par un certain érotisme, le fan waan (ฝันหวาน  « doux rêve », l’équivalent de notre « eau de rose ») dans lequel les symboles ne sont pas remplacés par des descriptions réalistes voire pornographiques qui envahissent la littérature populaire. Tous les ouvrages cités par Madame de Fels naviguent entre la mièvrerie des romans à l’eau de rose (comme chacun sait, les bergères épousent des princes et les palefreniers du château épousent la fille du châtelain !) et la pornographie pure et simple (5).

 

 

Suchinda Khantayalongkot (สุจินดา  ขันตยาลงกด)

 

Madame Suchinda Khantayalongkot fut la première à oser se qualifier d’ « écrivain érotique » dans les années 90 et de qualifier son œuvre de « fiction érotique » ce qui n’est pas allé sans lui valoir de lourdes critiques eu égard à son attitude vis à vis du sexe. C’est, nous dit Madame Orathai Panya, la première fois que des personnages féminins décrivent explicitement les rapports sexuels, le plaisir solitaire et la sexualité de groupe en utilisant des mots crus. C’est évidemment un phénomène nouveau dans les traditions littéraires thaïes de l'érotisme. Sa vie est celle d’une fille de famille bourgeoise de Bangkok. Elle est née et a grandi à Bangkok. Elle est diplômée de l’Université Chulalongkorn et a obtenu un baccalauréat en enseignement. Alors qu’elle se spécialisait dans les beaux-arts, elle travailla quelque temps comme enseignante en art. Elle travailla ensuite avec des magazines et devint rédactrice en chef. Mariée une première fois en 1983, divorcée d’un mari volage qui la bafouait, ce qui explique probablement qu’elle n’a pas un amour immodéré pour la « masculinité », puis remariée avec un anglais, elle mène une vie paisible en Angleterre. 

 

Son premier livre  Chaiduangpliao (ใจดวงเปลี่ยว cœur solitaire) en 1992 l’a immédiatement rendue célèbre dans la jeune génération et bannie du milieu universitaire. Il lui fut reproché l’utilisation de mots crus qui n’appartiendraient pas à l’érotisme mais à la pornographie. Bannie par la camarilla érudite certes, mais son roman atteignit des tirages auxquels ne purent jamais prétendre les auteurs romanciers contemporains (2). Il a été réédité au moins sept fois à 2.000 exemplaires, un chiffre qu’atteignent difficilement  les romanciers à succès bénéficiant du soutien médiatique. 

 

 

 

Chaiduangpliao est un recueil de dix nouvelles dont neuf contiennent des scènes de relations amoureuses explicites. Une seule intitulée Mae (แม่ - Mère) ne parle pas de relations sexuelles mais est probablement dédiée à la mère de l’auteur. Les neuf histoires parlent soit d'une femme dont le mariage a échoué, soit d'une femme qui rencontre un homme séduisant et veut avoir des relations sexuelles avec lui. Ces femmes parlent donc ouvertement de sexe mais sont considérée académiquement comme ne présentant pas les caractéristiques de la femme thaïe idéale (9).

 

Le succès de Suchinda servit de modèle à une jeune génération d’écrivains qui ne craignirent plus de se lancer dans la littérature érotique sinon pornographique. La raison n’en est d’ailleurs pas forcément désintéressée puisque les tirages – générateurs de bénéfices – atteignent des chiffres auxquels ne peuvent prétendre les auteurs admis dans le cénacle de ceux qui décident de ce qui doit être lu et de ce qui ne doit pas l’être. Toutefois, curieux paradoxe, cette littérature devenue populaire et à fort tirages reste controversée.

 

Il y a évidemment eu un changement d'attitude face à l'érotisme  littéraire. Est-il dû à l’influence croissante de la culture occidentale y compris la littérature populaire. Cette opinion n’est toutefois pas partagée par un éminent universitaire, Nithi  iaosiwong (นิธิ เอียวศรีวงศ์). Selon lui cette évolution n’est pas due à l’influence occidentale laquelle par contre aurait introduit des interdits « victoriens » sur la sexualité qui sont aux antipodes des traditions bouddhistes.

 

 

N’entrons pas dans cette discussion et contentons-nous de rappeler que dans les villes tout au moins et à Bangkok en particulier, les jeunes singent les styles occidentaux, vêtements, musiques et sont facilement en contact avec notre monde occidental tant par Internet que par la télévision.

 

À la fin des années 1990, les étagères des principales librairies thaïlandaises étaient inondées de livres érotiques écrits principalement par des femmes écrivains « nouvelle figure »  (namai หน้าใหม่).

 

Les personnages féminins dans les œuvres de Suchinda et de ses successeurs n’appréhendent plus d’avoir des relations sexuelles. Or, traditionnellement une femme qui a perdu sa virginité ou qui se livre à plusieurs aventures sexuelles est une mauvaise femme et sera une mauvaise épouse. La rupture initiée par Suchinda à partir de 1990 fut évidemment considérée comme un défi aux traditions littéraires et culturelles. C’est l’élément « moderne » de l’œuvre (than samaiทันสมัย). Ce défi aux valeurs traditionnelles thaïes à l'égard de la sexualité féminine est considéré comme une décadence de la société par la critique qui considère le plus souvent que le déclin moral de la société thaïe en matière de libération sexuelle serait dû aux influences occidentales et au fait que les Thaïs considèrent les femmes occidentales comme des libertines après la « révolution sexuelle » des années 60. Les œuvres de Suchinda illustraient donc l’influence occidentale à travers le comportement sexuel des femmes et leur attitude à l’égard du sexe nous confirme Orathai Panya.

 

Citons Madame Orathai Panya qui nous dote d’une traduction de partie de l’une des œuvres de Suchinda :

 

 

Chaiduangpliao  (ใจดวงเปลี่ยว cœur solitaire) : L’une des épisodes concerne  Prayong (ประยงค์). C’est une fille de la ville en vacances en bord de mer avec son petit ami. Ils logent chez un couple de pêcheurs qui ne sont pas mariés et plus jeunes qu’eux. Prayong est attiré par le pêcheur et rêve de lui faire l'amour. Elle se réveille et trouve son propre partenaire à côté d'elle au lieu du pêcheur. Le matin elle  demande au pêcheur de l'embrasser pendant que leurs partenaires respectifs sont absents. Le pêcheur non seulement ne l’embrasse pas mais la regarde étrangement. Le pêcheur ne s’intéresse pas à elle alors que Prayong rêve de lui faire l’amour. Suchinda décrit longuement avec des mots crus le rêve d’amour.

 

Pour Orathai Panya,  nous lui laissons évidemment la responsabilité de ses propos, l’aspect le plus remarquable de l’analyse de la sexualité féminine dans l’œuvre de Suchinda est que chaque femme commence à parler de sa propre sexualité, la masturbation serait l’un des problèmes les plus importants pour aider les femmes à explorer leur corps et leur sexualité. Ainsi dans  Daet nao (แดดหนาว le soleil froid -1994), l’un des épisodes de Chaiduangpliao, l’héroïne nous livre en termes crus sa découverte du plaisir solitaire.

 

 

Plus tard, dans Korani Songphua publié en 1994 (กรณีสองผัว -  l’épisode des deux maris), Orathai Panya nous livre la traduction d’un passionnant dialogue entre deux « femmes libérées » qui discutent de la fréquence à laquelle elles se livrent au plaisir solitaire, l’une d’entre elle le préférant aux rapports  sexuels

 

 

A 279 - QUAND MADAME ORATHAI PANYA NOUS PARLE  DE LA LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE LA THAÏLANDE.

Que devons-nous en conclure ?

 

Il est bien sûr que ne disposant d’aucune traduction de Suchinda ni en anglais ni à fortiori en français, autre que les extraits de notre universitaire, nous devons essayer de ne pas parler dans le vide. Selon Orathai Panya ses personnages féminins sont empreints de liberté, influencés par les idées de révolution sexuelle ce que démontreraient les scènes d'amour, de fantasme féminin et de masturbation. Elles seraient en outre le lot de consolation des épouses qui souffrent des relations extra conjugales de leurs maris.


Doit-on vraiment faire comme Orathai Panya  le parallèle entre Suchinda et l’écrivain anglais David Herbert Lawrence, auteur du très célèbre ouvrage « l’amant de Lady Chatterly » (« Lady Chatterley’s Lover ») publié sous le manteau en Italie en 1928. Il ne put être diffusé au Royaume-Uni qu'en 1960, bien après la mort de l’auteur (1930). Il avait provoqué un scandale en raison des scènes explicites de relations sexuelles, de son vocabulaire considéré comme grossier et du fait que les amants étaient un homme de la classe ouvrière et une aristocrate. On y trouve en particulier le fréquent et systématique usage du verbe fuck (en françaisbaiser) et de ses dérivés. Le procès qui en autorisa la publication en Angleterre en 1960, était basé sur la nouvelle loi sur les publications obscènes (Obscene Publications Act) de 1959 qui permettait aux éditeurs de textes obscènes d’échapper à la condamnation s’ils pouvaient démontrer que l’œuvre en question avait une valeur littéraire.

 

 

Publié en France par la NRF en 1930 avec une préface d’André Malraux, il fit couler l'encre par torrent, certains comme Malraux y voient  un traité de « psychologisme éthique  ( ?) », d’autres un traité d'érotisme ou l’expression d’idées « avancées ». Le seul point sur lequel tout le monde fut d'accord c'est que l'auteur n'avait pas daigné employer de périphrases. Monument de bassesse et de pornographie ? Nécessité proclamée de regarder l'érotisme, avec lucidité, avec franchise ? Roman sur la vieille société anglaise moribonde ? Réaction provocatrice d’un érudit esthète contre la pudibonderie victorienne ses préjugés moraux et ses préjugés sexuels ? (10). Ne tranchons pas entre les thuriféraires dithyrambiques et les détracteurs les plus virulents.

 

 

Notre propos est simplement de savoir si l’œuvre de Suchinda mérite d’être regardée dans le présent et dans l’avenir comme une œuvre littéraire révolutionnaire défiant les conservatismes ou s’il s’agit tout simplement de ce que la princesse  Siamoise, Marsi Paribatra dans sa très belle thèse sur le « Romantisme contemporain » appelle « L’évasion dans la perversité » ? (11)

 

 

Faute de n’avoir pu la lire ni dans le texte ni dans une traduction nous répondrons indirectement en deux étapes :

 

1) Le fait que le tirage des œuvres de Suchinda soit flatteur, son importance, suffiront-ils à lui permettra d’atteindre la gloire littéraire dans les siècles à venir ? Il est bien évident que non (12). Ne citons qu’un exemple historique : Lors d’une rencontre dans un salon littéraire, Crébillon fils, auteur de romans licencieux et souvent obscènes que laissait passer le laxisme de la censure sous Louis XV se vantait auprès de Jean-Jacques Rousseau d’avoir vendu quatre éditions de l’une de ses œuvres alors que celui-là peinait à épuiser la seule édition de la « Nouvelle Héloïse ». « Il est certain » aurait répondu Rousseau «  qu'on mâche chaque année un million de fois de plus de glands que d'ananas. Mais qui est-ce qui mâche les glands, mon cher Crébillon ? »

 

 

2) Nous sommes encore au XVIIIe siècle, celui de la « périphrase érotique » Pour Albert Thibaudet « c’est Rousseau qui attache le grelot. Selon lui, la langue française est la plus obscène de toutes les langues, parce que c’est elle qui a le plus de moyens d’éviter le mot cru, de gazer avec des périphrases, d’en faire entendre d’autant plus qu’elle peut en dire moins » (13). Il est certain que la richesse de la langue thaïe que ne connaissaient ni Thibaud ni Rousseau permet les mêmes finesses. Il en est probablement de même avec l’anglais qui n’est qu’un patois du français (14).

 

 

Existe-t-il vraiment un « pouvoir libérateur » de la pornographie  ou de l’utilisation d’un langage cru et plus encore dans les scènes érotiques ?  Il est permis de n’y voir que de la « subversion en chambre » 

 

NOTES

 

(1) Ces interdits semblent ne se retrouver que dans les religions « révélées », celle judaïque de Moïse transmise au christianisme et celle mazdéenne de Zoroastre chez les iraniens. Partout ailleurs dans l’antiquité, on a toujours considéré que l’acte charnel était permis à la seule condition de ne pas blesser autrui.

 

 

(2) « INVENTAIRE DES OEUVRES LITTÉRAIRES THAÏES TRADUITES EN FRANÇAIS ». Le classement est effectué en quatre catégories : 1. Contes et légendes ; 2. Littérature classique ; 3. Littéraire contemporaine (œuvre originale en thaï) ; 4. Littérature contemporaine (œuvre originale en anglais) : https://f-origin.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/2017/files/2018/03/%C5%92uvres-litt%C3%A9raires-tha%C3%AFes-traduites-en-fran%C3%A7ais-v3.1.pdf

 

(3) « Traditions of Eroticism in Thai Literature and the Contribution of Sujindaa Khantayaalongkot » in Journal of the Mekong societies, 2005 vol. 3

 

 

(4) « Strength dominance and sexuality. The presentation of  masculinities in thai erotic literature », in International Journal of Social Science and Humanity, Vol. 3, No. 3, May 2013.

 

(5) « POPULAR LITERATURE IN THAILAND » in Journal de la Siam Society,  volume 63-II de 1975.

 

(6) Notre référence est évidemment l’incontournable dictionnaire grec français de Bailly de 1895 toujours réédité et jamais égalé.

   

                                                                                                  

(7) Note le kamasoutra (กามสูตร) ce sont les enseignements du Dieu Kama, un manuel de théologie et de philosophie hindouiste. Sa première traduction en français date de 1891, deux épais volumes de 350 pages chacun, à une époque où la censure ne plaisantait pas avec la pornographie et les obscénités littéraire ce en quoi l’ouvrage a été transformé par des traductions délibérément simplistes et tronquées.

(8) Kaki est une créature légendaire de la mythologie traditionnelle, mi femme mi oiseau rendue tristement célèbre par ses adultères.

 

 

(9) Suchinda a édité ensuite neuf autres livres, romans ou récits de voyage : Mueanrabamdoknum  (เหมือนระบำดอกนุ่ม comme la danse des fleurs de cotonnier – 1993) - Daetnao (แดดหนาว le soleil froid -1994) - Daetsikhao (แดดสีขาวle soleil blanc - 1995) -  –- Pati (ปาร์ตี้ party - 1996) - .Rueasankhatthing (เรื่อสั้นคัดทิ้ง indésirables histoires courtes - 1997) -  Phaprangmeuanching (ภาพร่างเหมือนจริง histoires réalistes - 1997) Italy (อีตาลี - 1997) - Iyip (อียิปต์  - Egypte - 1997)  Maikangkhenkapduangdaao (ไม้กางเขนกับดวงดาว la croix et la star - 1999).

 

(10) Il a longtemps couru en France une plaisanterie de corps de garde sous forme de devinette : « Combien de fois dans sa vie un Lord anglais fait-il l’amour avec sa Lady ? » - « C’est simple, il suffit de compter combien elle lui a donné d’héritiers ».

 

 

(11) La thèse de la princesse « Le romantisme contemporain » porte en sous-titre « Essai sur l’inquiétude et l’évasion dans les lettres françaises de 1850 à 1950 ». Nous lui avons consacré une page : 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/a-188-autour-de-la-these-de-s-a-s-la-princesse-marsi-paribatra-le-romantisme-contemporain-1954.html

 

 

(12) Dans le monde fétide de l’édition, un auteur français débutant, qu’il est du talent ou non, ne sera jamais tiré qu’à 3.000 exemplaires au maximum dont 60 % subissent un retour des librairies et le pilon. Le phénoménal succès de librairie des romans « à l’eau de rose » de Delly ou de Max Duvézit, celui des romans de Gérard de Villiers qui naviguent entre l’espionnage, la pornographie et l’obscénité ne signifie pas que nous les retrouverons un jour dans les anthologies de la littérature française du XXe siècle.

 

(13) Albert THIBAUDET : « Langage, Littérature et Sensualité » in La Nouvelle revue française, 1er avril 1932. pp. 716-726.

 

(14) Nous en avons un très significatif exemple – il y en a d’autres -  dans « Les liaisons dangereuses » publiés après la mort de Rousseau. La victoire du pervers Vicomte de Valmont sur la très prude Madame de Tourvel qui le conduit d’abord à passer pour un rêve et au deuxième assaut au plaisir partagé : La description de Laclos répond en tous points à l’analyse de Rousseau.

 

 

(15) C’est un sujet sur  lequel s’attarde longuement le philosophe Michel Onfray dans son essai de 2014 « La passion de la méchanceté – sur un prétendu divin marquis » à l’attention des thuriféraires du Marquis de Sade prétendument divin mais surtout démoniaque, notamment ceux qui ont cru devoir le « pléiadiser ».

 

 

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