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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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10 avril 2022 7 10 /04 /avril /2022 03:58

 

Lorsque je vous ai fait part de mes réflexions plus ou moins goguenardes sur les mythomanes dans notre petit monde des expatriés, j'avais écrit en note :- « Pour les non-initiés, le sinsot, c’est la dot payée par le futur mari dont le montant varie selon la région, l’état de la marchandise, le nombre de ses enfants etc.… une jeune vierge se dote 1 million de bahts à Bangkok, une vieille déjà utilisée, quelques dizaines de milliers selon les régions, outre en toute hypothèse, de l’or en bijoux, un cochon à rôtir et quelques dizaines de bouteilles de Tchang... »

 

 

Ce paragraphe m'a valu un amusant commentaire – que j'ai publié – de Sylvie, fidèle lectrice, qui me dit avoir sursauté à la lecture de la fin de l'article : «... Un peu misogyne comme réflexion, non, surtout quand on connaît le nombre d'hommes retraités (des vieux déjà utilisés ?) qui s'installent en Thaïlande et convolent en justes noces avec une femme beaucoup plus jeune qu'eux... ». Elle anime un blog fort bien ficelé :  Le blog de la Thaïlande autrement

  (https://thaietvoustravel.wordpress.com/).

 

 

Sa première reflexion sur ce blog est judicieuse ;

« Oubliez vos réflexes d’Occidental(e) lorsque vous arrivez à Bangkok. Plongez dans la culture thaïe.... ».

 

 

C'est la raison pour laquelle j'ai souhaité revenir sur ce fameux sinsot (สินสอด) que l'on traduit souvent par « dot de la mariée ». C'est une erreur fondamentale. puisqu'Il n'est pas lié au mariage mais aux fiançailles : C'est la somme donnée aux parents de la futur mariée par le futur marié lors de la cérémonie des fiançailles. On pourrait le traduire de façon plus littérale par « cadeau pour être admis ».

 

Beaucoup d'occidentaux qui n'ont pas oublié leurs reflexes d'occidentaux s'indignent en considérant que le payement du sinsot revient à acheter sa femme.

 

 

Or, nous ne sommes pas chez les bédouins éleveurs de chameaux chez lesquels on achète toujours – paraît-il - une épouse en la payant en chèvres ou en brebis !

 

 

Pour en parler sereinement, j'ai pensé consulter le code civil local, tout simplement.

 

 

Fiançailles ou « mariage traditionnel » ?

 

Les fiançailles sont inconnues du droit positif français, elles n'ont pas place dans notre code civil. Nous en trouvons toutefois trace dans la Jurisprudence à l'occasion de procédures relatives à des fiançailles rompues et du préjudice que peut subir ou prétend avoir subi l'un des deux promis. Hypothèse classique, mais il y en a d'autres, celle de la jeune fille séduite et abandonnée par le fiancé une fois qu'il a obtenu d'elle ce qu’il désirait non sans lui laisser un souvenir vivant.

 

 

Elles sont par contre incluses dans le droit positif thaï, le code civil (ประมวลกฎหมายแพ่งไทย) qui leur consacre, avant le chapitre relatif au mariage, par moins de 20 articles, du 1435 au 1447-2 sous le nom de kanman (การหมั้น) ce qui signifie tout simplement « engagement ».

 

 

Elles ne peuvent avoir lieu que lorsque les promis ont atteint l'âge de 17 ans révolus et nécessitent l'accord des parents ou des personnes ayant autorité lorsqu'ils sont mineurs : l'article 19 du même code fixe la majorité à 20 ans.

 

Intervient alors l'article 1437 qui est fondamental : pour que ces fiançailles soient valides, le fiancé doit impérativement avoir transféré à son épouse la propriété du khongman (ของหมั้น) qu'il est difficile de traduire autrement que par « prix de l'engagement ». Cadeau de fiançailles assurément ressemblant étrangement à notre bague de fiançailles traditionnellement offert par le fiancé ou sa famille. Les Thaïes préfèrent leur bijoux en or, la parure traditionnelle offerte sera bague, collier et bracelet dont le poids varie en fonction de la richesse du donateur mais il peut consister en toute autre espèce de cadeau !

 

 

Soyons clair, pour que les fiançailles aient valeur de promesse juridiquement valide, le payement de ce cadeau est légalement obligatoire.

 

 

Le même article en arrive au sinsot. Il ne parle pas de formellement de dot et le définit comme un bien donné par l'homme aux parents ou aux personnes ayant autorité sur le promise en échange de leur accord. Nous verrons plus bas que ce concept ne correspond nullement à celui de l'achat d'une mule. I

 

Si le mariage n'a pas lieu, le sinsot doit être restitué. Il ne s'agit donc nullement d'une obligation comme pour le khongman. Celui-ci devra être restitué si l'affaire ne se conclut pas du fait de la femme.

 

Toutefois ces fiançailles ne donnent pas lieu à une action en exécution forcée à l'encontre d'un ou d'une réfractaire mais à d'éventuelles actions en dommages et interêts. Tout comme en droit français, toute obligationde faire ou de ne pas faire se résoud en dommages et intérêts en cas d'inexécution de la part du débiteur dit l'article 1142 de notre code.

 

 

La suite de la section du code détaille les diverses situations dans lesquelles le mariage n'a pas eu lieu et les indemnités éventuellement encourues. Je vous en fait évidemment grâce.

 

Ce cérémonial se déroule dans ce que nous appelons par abus de langage le « mariage traditionnel ». Il ne constitue qu'une promesse de mariage.

 

Pour le code civil (article 1458), il n'y a de mariage que lorsque l'homme et la femme ont convenu publiquement devant l'officier d'état civil  qu'ils étaient d'accord pour se prendre comme mari et femme. La cérémonie des fiançailles ne change pas la statut juridique des fiancés. Elle est toutefois très symbolique par la pose du lien qui doit unir le couple.

Il y a d'ailleurs une différence termoinologique, le mariage civil, la simple signature sur le registre du chef de district et simple papier, c'est kan somrot (การสมรส). Le mariage (ou les fiançailles) traditionnel sont kan taengngan – (การแต่งงาน) ce qui signifie literallement les festivités du mariage.

 

 

Selon les régions le mariage traditionnel est célébré par les moines ou le chaman qui n'ont aucun des deux le moindre pouvoir en matière d'état civil

 

 

Les origines du sinsot ?

 

La tradition de la « dot » et du « mariage » thaïlandais remonte probablement à l'Antiquité. Il en est diverses versions : remercier les parents de la fiancée pour les soins qu'ils ont apporté à son éducation ? Payer « le prix du  lait de la mère » (kha namnom khong mae - ค่าน้ำนมของแม่) ou « le prix du riz qui l'a nourrie » (khaopon – ข้าวป้อน), deux explications données sommairement par le Dictionnaire de l'Académie royale ? Nécessité pour le futur mari de prouver qu'il a la capacité de conduire son ménage avec responsabilité ? Nous sommes toute de même loin de mesurer la valeur pécuniaire d'une femme.

 

 

Le montant ?

 

Il n'y a rien de misogyne dans ce que j'avais écrit à ce sujet. Ce sont tout simplement les propos que m'a tenu une thaïe de mes amis lorsque je la consultais avant de prendre la décision d'accomplir la cérémonie traditionnelle.

 

Tout est affaire de discussion entre les deux familles.ou leurs hommes d'affaire. N'en était-il pas ainsi chez nous avant que le régime dotal soit purement et simplement supprimé en 1965 ? Les gens distingués s'épargnaient ces discussions et laissaient leurs notaires respectifs s'en charger.

 

 

Il y a de nombreux sites Internet à ce sujet. L'un d'entre eux utilise une formule que j'ai retrouvé ailleurs de façon différente :

 

 

On effectue le calcul en fonction ds revenus mensuels respectifs, on les additionne et on multiplie le tout par un coefficient qui varie de 5 à 10. Par exemple, le mari gagne 45.000, l'épouse 30.000, le tout fait 75.000 auquel on affecte en fonction du niveau social de ce couple, le facteur 7, la sinsot sera donc de 525.000 bahts (environ 13.000 euros)

 

 

 

 

Beaucoup de mariages (mais dans quelles proportions?) sont encore dans ce pays des unions non de passion mais de raison, organisées par les deux familles au moins dans les sphères les plus aisées de la population. Les mariages de raison ne font pas forcément de mauvaises unions.

L'utilisation ?

 

Cette ancienne tradition a sa confirmation légale et en réalité profite autant aux hommes qu'aux femmes. Il est en effet une autre tradition dont j'ai eu confirmation à plusieurs reprises : Lors de la cérémonie, les billets représentant le montant du sinsot ont été comptés et recomptés puis étalés avec complaisance par le maître de cérémonie, tous les assistants ou ainsi pu voir et vérifier, les Thaïs aiment bien le paraître !

 

Mais lorsque tous les rituels sont terminées, le beau-père rencontre le marié à l'abri des regards et lui restitue en réalité tout ou partie du sinsot pour aider le jeune couple dans son départ dans la vie !

 

 

Les occidentaux placés devant cette situation peuvent avoir peine à comprendre et parlent volontiers de cupidité alors que celle-ci peut évidemment exister mais ne voit-on pas aussi de manifestes symptomes de cupidité en occident lors des ruptures du lien conjugal et des batailles acharnées sur les prestations compensatoires, les pensions alimentaires et  dommages et intérêts ?

 

 

Que me semble ?

 

Il n'y a rien de choquant à offrir à sa promise, lorsqu'on a l'intention de conclure une union durable, un cadeau qui pourrait être une bague de fiançailles, une parure en or ou tout autre bien comme le précise le code.

 

 

La question du mariage dit traditionnel est différente. Beaucoup de Thaïes sont incontestablement attachées à cette cérémonie, beaucoup plus qu'à la cérmonie très formelle du mariage civil au district qui ne prend que quelques minutes. Elle peut d'ailleurs être célébré dans n'importe quel district du pays. Les français qui effectuent les formalités administratives à l'Ambasssade choisissent le plus souvent le district le plus proche d'autant qu'il porte le nom de district de l'amour ! (bangrak – บางรัก) mais c'est une simple commodité.

 

 

Le kan somrot est obligatoire certes pour être fiancés ou mariés au sens traditionnel du terme mais la loi thaïe n'impose pas comme la notre de souscrire le mariage civil avant le mariage religieux. Elle n'est pas loin l'époque où – dans un certain monde – il était procédé par principe au mriage civil longtemps avant le mariage religieux considéré comme le seul valable pour marquer l'indifférence à la loi civile face à celle de la religion.

 

Le sinsot n'est pas une obligation juridique, tout au plus morale, un domaine dont chacun pense ce qu'll veut.

 

 

Il appartient à l'Occidental confronté à cette question de faire la part entre ce qui peut être éventuellement de la cupidité et ce qui peut n'être que le désir de respecter une traditon séculaire.

 

Du côté des Thaïs, l'institution fait lobjet de critiques pour être un obstacle au souhait d'un jeune homme peu argenté de fonder une famille solide ? Il faut aussi dire que, l'évolution des moeurs aidant, beaucoup d'entre eux n'hésitent plus à célébrer Pâques avant les Rameaux ou plutôt le nouvel an thaï avant le nouvel an chinois.

 

 

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6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 05:55

 

Ainsi, nos autorités ont décidé que Bangkok ne serait plus Bangkok et redeviendrait Krungthepmahanakhon (กรุงเทพมหานคร). La belle affaire, elle n’a jamais cessé de l’être ! Jamais un thaï ne parle de Bangkok mais de Krungthep ou en abréviation familière de Thep. Les plaques d’immatriculation des véhiculés, les panneaux de signalisation bilingue portent toujours la mention กรุงเทพมหานคร ๆ le dernier signe signifiant qu’il s’agit d’une abréviation du nom cérémoniel qui est beaucoup plus long, ce qui sera l’objet d’un prochain article.

 

 

Vous lirez souvent et entendrez aussi que le nom de la ville de Bangkok (บางกอก) serait une déformation de son nom d’origine Ban Makok (บ้านมะกอก) ou Bang Makok (บางมะกอก) c’est-à-dire « le village des makok » ou encore « le village des oliviers sauvages », interprétation donnée à notre connaissance pour la première fois par Monseigneur Pallegoix dans le premier volume de sa « description du royaume thaï ou Siam » en 1854. Il a depuis été suivi d’abondance ! Or, il ne signale pas de « makok » dans sa description de la végétation du royaume, le mot dans son premier dictionnaire daté de 1854 et dans la seconde version revue par Monseigneur Vey de 1896 est mal traduit en olivier sauvage. Nous ne trouvons pas d’oliviers non plus dans la description de la végétation du royaume par La Loubère en 1695. Il est permis de penser que si le chevalier de Forbin né au cœur de la Provence des oliviers dont le tronc torturé et la couleur des feuilles sont à nulles autres pareilles, eut remarqué des oliviers même sauvages, il n’eut pas manqué de s’en étonner.

 

 

D’où vient cette erreur reproduite depuis lors à profusion ? Du prélat tout simplement, né dans un petit village de la Côte d’or qui n’avait pas bénéficié de la civilisation de l’olivier, où les riches cuisinaient au beurre et les pauvres au saindoux. Ce qu’il certainement vu, c’était tout simplement des มะกอก - makok que le dictionnaire de l’Académie royale nous définit comme spondias pinata ou peut-être des มะกอกฝรั่ง - makokfarang que la même autorité nous définit comme spondias cytherea. Ce sont des espèces de pruniers sauvages qui existent toujours ici, dont les fruits ont effectivement la forme d’une olive sans en avoir la couleur. C’est tout simplement le « prunier à cochons » (1).

 

 

D’où vient cette erreur reproduite depuis lors à profusion ? Du prélat tout simplement, né dans un petit village de la Côte d’or qui n’avait pas bénéficié de la civilisation de l’olivier, où les riches cuisinaient au beurre et les pauvres au saindoux. Ce qu’il certainement vu, c’était tout simplement des มะกอก - makok que le dictionnaire de l’Académie royale nous définit comme spondias pinata ou peut-être des มะกอกฝรั่ง - makokfarang que la même autorité nous définit comme spondias cytherea. Ce sont des espèces de pruniers sauvages qui existent toujours ici, dont les fruits ont effectivement la forme d’une olive sans en avoir la couleur. C’est tout simplement le « prunier à cochons » (1). Voilà de quoi faire frémir Giono, poète des vrais oliviers ! Mais si l’on peut mordre dans une prune sur l’arbre, on peut le faire sur une olive mais pas deux fois. L’olivier de Provence et du pourtour méditerranéen est l’Olea europaea (oulivié en provençal) et sa variété sylvestris, l’oléastre  est sa forme originaire sauvage dont il est probablement issu et qui subsiste peut-être encore dans l’extrême sud de la France et certainement en Afrique du Nord (oulivastre en provençal). Aucun des deux arbres n’a jamais prospéré au Siam.

 

 

Pour autant qu’il y ait eu des tentatives d'acclimatation, ce que nous ignorons, elles se sont heurtées à toutes les tentatives d’acclimatation d'espèces en dehors des zones de culture originaires. Il est d’autres explications sur l’origine du mot, l’une fuligineuse qui donne une origine khmère, l’autre plus sérieuse en fait un dérivé de Bang Ko (บางเกาะ – le district des îles), puisque le paysage de la région est sculpté par les rivières et les canaux.

 

 

L’explication la plus plausible car la seule érudite reste celle de Monseigneur Pallegoix sans parler d’oliviers ! N’oublions tout de même pas qu’il est le tout premier à avoir rédigé une grammaire thaï et un dictionnaire multilingue thaï-latin-français et anglais. Son erreur n’est pas sémantique : il n’a probablement jamais vu d’oliviers (de vrais) ni dans son enfance ni au séminaire des missions étrangères où on ne lui a pas appris la botanique ni au cours de ses pérégrinations asiatiques. Les fruits du makok ressemblent à des olives, la confusion vient de là. Un œil non averti peut effectivement s’y tromper. Notons toutefois que cette erreur est actuellement répandue au point que ce qui vient d’olives de chez nous par voie d’importation est qualifié de makok, ainsi l’huile d’olive devient น้ำมะกอก (nammakok). Or, si l’on tire d’excellent alcool des prunes, on n’en tire pas de l’huile. Il serait judicieux que l’Académie royale crée un nouveau mot pour ce fruit inconnu ici comme elle l’a fait pour bien d’autres fruits importés, faisant de la pomme une aeppoen (venant de l’anglais torturé appel - แอปเปิล) ou d’une fraise une satroboerri (venant de l’anglais tout aussi torturé strawberry - สตรอเบอร์รี่). Nous avons une proposition qui en vaut une autre et qui vient tout autant de l’anglais que du français pour ne fâcher personne : tous les petits thaïs et même les grands connaissent Popeye et son épouse Olive, bandes dessinées et dessins animées qui continuent à être diffusés régulièrement sur les chaines de télévision destinées aux gamins. Ils sont ป๊อปอาย (Popaï) et โอลีฟ (Olif). Ne parlons donc plus de makok mais de olif

 

 

 

NOTE

 

(1) L’explication de ce nom est simple, lorsque les cochons pouvaient paître en toute liberté dans nos campagnes, l’animal se régalait des fruits tombés à terre.

 

 

On le trouvait dans le midi de la France, plus spécialement en Ardèche. Il est présent dans les pays tropicaux : voir par Louis-Élie Moreau de Saint-Méry : « Recueils de pièces imprimées concernant les colonies », 1799. Il est signalé par Stanley qui l’a consommé lors de son périple en Afrique : « Dans les ténèbres de l’Afrique » in Le Figaro littéraire, supplément du dimanche du 28 juin 1890.

 

 

Les fruits des arbres tropicaux sont plus petits que ceux de l’Europe et l’arbre proprement dit ressemble plus à un frêne qu’à un olivier !

 

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27 février 2022 7 27 /02 /février /2022 04:16

 

Il y aura eu une bonne nouvelle pour notre pays d'adoption : Pour la deuxième année consécutive la Conférence mondiale sur le riz qui s'est tenue à Dubaï au début du mois de décembre a attribué le label du meilleur riz au monde 2021 au riz Hom Mali (le riz – fleur de jasmin ou riz au jasmin variété 105 -  ข้าวหอมมะลิ 105) qui a battu d'autres variétés de riz provenant des États-Unis (leur fameux Uncle Ben's), de Chine, d'Inde (son très célèbre Basmati), du Vietnam et du Myanmar. 

 

 

La Commission Internationale du riz qui existe depuis 1949 comprend actuellement 62 pays membres producteurs de riz y compris la France. Ils représentent 98 pour cent de la production mondiale de riz. Je ne sais si elle a concouru pour obtenir le label ? Le seul pays producteur qui en soit absent me semble être la Corée du Nord.

 

 

Pour plus de la la moitié de la population mondiale, le riz constitue l'alimentation de base comme le maïs aux Amériques ou les céréales dans les pays occidentaux. Les mangeurs de riz sont probable supérieurs en nombre dans le monde aux mangeurs de pain mais en l'état actuel des transports les contrées les plus reculées du monde participent au grand mouvement des échanges. Et si l'Europe accepte les riz asiatiques l'Asie n'est pas indifférente au pain de froment des Européens.
 

 

En Thaïlande, sa culture prend un caractère religieux  et fait l'objet d'un très ancien rituel, la cérémonie du premier labour. Nous lui avons consacré un article tant son importance est grande (1). Il s'agit du Raeknakhwan (แรกนาขวัญ) « Cérémonie du premier labour » et plus formellement Phraratcha phithi Charotphranangkhan Raeknakhwan (พระราชพิธีจรดพระนังคัลแรกนาขวัญ) « cérémonie du premier labour royal » puisqu'à l’origine, c'est le roi lui même qui poussait la charrue . 

 

 

C’est évidemment le premier labour de printemps. Elle se déroule le « Jour du labour » (วันพืชมงคล -Wan Phutcha Mongkhon) qui est actuellement férié.

 

C'est tout simplement le jour de la fête des

agriculteurs, quel pays honore-t-il ainsi ses

paysans ?

 

 

Sa date est déterminée par le calendrier lunaire, en 2021 elle fut célébrée le 10 mai.Un rituel similaire avait lieu dans la Chine impériale :Chaque année, le 24 de la onzième lune, l'Empereur de Chine (qui ne fut pas suivi par les Présidents de la République chinoise)  nommait trois princes, neuf présidents des cours souveraines, cinquante vieillards et cinquante jeunes gens laboureurs de profession qui, avec les membres de sa cour devaient en sa compagnie pratiquer les premiers labours. A l'aube, les charrues et les grains étaient amenés, ceux-ci enfermés dans des coffres précieux et portés, par des grands dignitaires. L'Empereur saisissait une charrue et labourait, aussitôt imité par toute son escorte. Puis le monarque semait le riz, le mil, le froment et les fèves. En fin de journée, des récompenses étaient distribuées aux paysans qui, au cours de l'année précédente avaient défriché 15 à 80 arpents de terres incultes. Au-dessus de ce chiffre, le mandarinat était accordé. Chez les Fils du Ciel, on pratiquait toujours une agriculture qui n'avait positivement, rien d'hermétique. C'est ainsi que le fait de ne point exiger de la terre le maximum de ce qu'elle peut produire était qualifié de « crime contre la nation ».

 

 


 

Le riz était connu des anciens Grecs, depuis les expéditions d'Alexandre le Grand en Perse. Le riz est mentionné dès 1393 en France, dans Le Mesnagier de Paris, mais c'était encore un produit d'importation.

 

 

Ce sont les musulmans qui l'introduisent en Espagne vers le XIe siècle d'où il s'étendit en Italie. Les Turcs quant à eux le firent pénétrer dans la plus grande partie de l'Europe du Sud-Est.

 

Chez nous, Sully, comme ministre de Henri IV, a voulu démarrer la culture du riz ainsi d'ailleurs que de la canne à sucre et de la garance en Camargue, mais ce ne fut pas un succès.. En ce qui concerne le riz, il s'agissait de bénéficier d'une céréale de substitution au cas où la récolte de blé aurait été désastreuse pour éviter les disettes. Il revint dans cette région dans le courant du XVIIIe car les les agronomes estimaient que la terre et le climat lui étaient très favorables en raison d'une amplitude thermique plutôt réduite. Mais à cette époque, le riz n'était pas récolté, ou servait de nourriture aux cochons. Sa culture n'était qu'accidentelle. La France bénéficiait alors du riz de ses colonies, Indochine, Casamance et Madagascar. La récolte s'y développa lorsque le gouvernement de Vichy fit venir de gré ou de force, mais pas toujours force, des travailleurs indochinois afin de soutenir l'effort de guerre en les envoyant en Camargue travailler dans des rizières déjà existantes.

 

 

On a beaucoup glosé sur cette utilisation des peuples colonisés comme « esclaves », peut-être mais beaucoup sont restés sur place après la guerre s'y trouvant beaucoup mieux que dans leur pays d'origine ravagé par une autre guerre. Lorsque la France eut perdu ses colonies productrices, Indochine, Casamance et Madagascar, la riziculture connut une évolution exponentielle en qualité et en quantité avec l'aide aussi non pas d' « esclaves » mais de travailleurs immigré d'Italie et d'Espagne. Des essais dans d'autres régions tournèrent court compte tenu du fait que – tout simplement – le riz n'aime pas les grands froids, ainsi – en particulier – des tentatives dans la vallée de la Durance à la hauteur de Manosque.

 

 

 

 

 

La plaine a ses préférences, mais — ses variétés étant innombrables, il y en aurait plus de 800 — ni la colline ni la montagne ne lui déplaisent, pourvu que les précipitations atmosphériques lui apportent sa ration d'eau. Son avidité pour l'aqua simplex lui fait rechercher les marécages. Au demeurant, cette plante est à ce point vaseuse qu'on s'efforce toujours de lui procurer par irrigations artificielles les boues favorables à sa vie aquatique.

 


 

Les grands fleuves de l'Asie aux crues fécondantes et les deltas enrichis de limons fertiles dans un climat torride devaient nécessairement se révéler comme son habitat préféré. 90 pour cent de la récolte mondiale de riz vient de l'Asie des moussons .La plante est annuelle. Certains riz sont trop hâtifs, d'autres tardifs permettent la maturation en des temps qui peuvent varier de quatre à sept mois. Après fumure, labourage et façonnage du terrain préalablement rendu accessible, on inonde la pièce pour l'amener à consistance marécageuse. Selon les pays on procède par semis à la volée ou par repiquage après semis.

 

 

Cette dernière méthode est la plus généralement employée en Thaïlande. Puis, c'est la série des travaux propres à toutes les céréales : fauchage encore souvent à la main à la faucille (khiao - เคียว),

 

...gerbage, mise en meules, battage et nettoyage au tarare.

 

 

Toutes ces opérations s'accomplissent soit en ayant recours au machinisme agricole, partout où son intervention est possible et avantageuse, soit par les moyens archaïques en usage encore dans notre pays d'adoption chez les indigènes. A ne nous en tenir qu'à la Thaïlande, on désigne sous le nom de paddy le riz tel qu'il est récolté

 

 

...et sous le nom de riz cargo le riz décortiqué débarrassé de sa balle, ses enveloppes extérieures adhérentes non comestibles.mais encore non blanchi. En Asie, il est associé à la pauvreté et aux temps de guerre. En Occident, il est associé à une alimentation saine du fait de la place très importante qu'il tient dans la cuisine macrobiotique sous le nom de « riz complet », chacun ses goûts. Les riz dits gluants - je vais y revenir – très riches en sucre sont la base de la distillation, alcool de riz ou vin de riz et sont utilisés pour la confections des pâtisseries locales. La consommation systématique de notre riz gluant n'est probablement pas étrangère au diabète qui sévit à l'état plus ou moins endémique dans le nord-est du pays.

 

 

Le rendement moyen en Thaïlande serait actuellement de l'ordre de 35 quintaux à l'hectare soit 560 kilos par raï de 1600 mètres carrés. Mais Il en est du riz comme de toutes les céréales. Certaines années sont bonnes, d'autres déficitaires, d'autres franchement mauvaises. Ces rendements sont évidemment contrastés, cultivé sous pluie et de façon extensive, dans le cadre d’agricultures itinérantes sur brûlis telles qu’elles sont encore parfois pratiquées dans certaines montagnes asiatiques comme celles du Laos ou les zones tribales du nord, où le riz donne des rendements de l’ordre de 5 quintaux à l’hectare. Le rendement en riz a doublé, en moyenne et à l’échelle mondiale, entre les années 1950 et les années 1990, passant de 20 quintaux à l'hectare à 40 . Dans les Amériques, le riz est cultivé en mettant en œuvre de très puissants moyens mécaniques sur des exploitations de très grande dimension, couvrant plusieurs centaines d’hectares. Grâce à des apports massifs et forcenés d’intrants, des rendements de 80 à 90 quintaux par hectare y sont obtenus. Est-ce au détriment de la qualité ? (2)

 

 

LA CULTURE DU RIZ APPARAÎT AVEC LA

NAISSANCE DE LA CIVILISATION DANS LA VALLÉE

DU MÉKONG


 

Les découvertes archéologiques, pour ne nous en tenir qu' à celle de notre région, démontrent l'évidence d'une culture du riz il y a environ 6000 ans : le site de Non Nok Tha (โนนนกทา)dans la province de Khonkaen ou celui de Ban Chiang (บ้านเชียง) dans celle d'Udonthani (3). Ces découvertes battent en brèche l’idée que l’âge du bronze est né en Mésopotamie, qu’il est de bon ton de considérer toujours comme le « berceau de la civilisation ». Ces populations cultivaient le riz, élevaient des porcs et pratiquaient des rites funéraires...

 

 

 

On cultivait donc le riz dans le Nord-est (Isan) il y a 6 ou 7000 ans.: Une simple comparaison s'impose : La civilisation chinoise a 5.000 ans d’histoire tout comme les civilisations de l’Indus.

 

 

Menés, premier pharaon à l’aube de l’époque historique a vécu aux environ de 2.400 AJC, à cette époque, l’Égypte est à l’âge de la pierre polie.

 

 

Moïse serait né aux environs de 1.500 avant notre ère, contemporain de Ramsès II. A cette époque, le « peuple élu » pratique les sacrifice humains.

 

 

La grande pyramide de Khéops est datée de 1.200 AJC

 

 

La civilisation sumérienne a disparu aux environ de 2.000 ans AJC.

 

 

La civilisation de Ninive et de Babylone se situe aux environs de 1.200 ou 1.300 avant Jésus Christ.

 

 

Les guerriers d’Homère se battaient avec des armes de bronze aux environs de 1.200 AJC.

 

 

 

A l’époque de Ban Chiang, sur notre terre de France, les hommes de Cro-Magnon massacraient ceux de Neandertal à coups de bâtons et de haches de pierre, peut-être bien pour les manger selon des théories récentes, vivaient dans des grottes et se vêtaient de peaux d'aurochs  ?

 

 

LE RIZ «  FLEUR DE JASMIN »

 

Tel est son nom officiel « ข้าวดอกมะลิ - khao dokmali» bien que l'on utilise aussi le riz à l'odeur de jasmin (ข้าวหอมมะลิ - khao hom mali). Il n'a en effet pas l'odeur pénétrante de la fleur de jasmin et ne doit son nom qu'à la blancheur éclatante de ses grains.

 

 

D'autres espèces moins savoureuses n'en bénéficient pas pouvant tourner autour du jaune, du vert, du rouge ou du brun.

 

 

Son parfum s'approche plutôt de celui du pandan ou baquois (ใบเตย - bai toei - Pandanus amaryllifolius) assez proche de celui d'une amande douce Tous les amateurs de plantes exotiques connaissent le pandan mais je ne suis pas persuadé que les espèces cultivées dans nos jardins exotiques européens produisent des fruits ?

 

 

Sa naissance dans nos rizières n'a pas un siècle

 

En 1954, M. Sapthana Hempijit (นายทรัพธนา เหมพิจิ), directeur de la société d'exportation de riz de la province de Chachoengsao (บริษัทการส่งออกข้าว จังหวัดฉะเชิงเทรา - Chachoengsao Province Rice Export Company) - a collecté 199 variétés de riz parfumé dans le district de Bang Khla (อำเภอบางคล้า) situé dans cette province. Il y aurait 803 espèces de riz inventoriées en Thaïlande dont 202 sont du riz parfumé. Ensuite, le Dr Krui Bunyasing (ดร.ครุย บุณยสิงห์), directeur de la division de sélection du riz (บำรุงพันธุ์ข้าว) a envoyés divers échantillons pour plantation et comparaison à la station expérimentale de riz de Khok Samrong (สถานีทดลองข้าวโคกสำโรง) devenue Station de riz de Lopburi (สถานีข้าวลพบุรี). Des études y furent effectuées par des experts agricoles de renom, Mangkorn Joomthong (นายมังกร จูมทอง) sous la supervision de M. Opas Polsilp (โอภาส พลศิลป์), le chef de la station expérimentale de riz de Khok Samrong.

 

 

En 1959 cette variété pure de riz blanc fut homologuée sous le nom de « khaodocmali 4-2-105 »ainsi qu'une autre variété, toujours de riz – fleur de jasmin, le et le comité de sélection Le riz a été approuvé pour être une variété promue pour les agriculteurs le 25 novembre 1959 par les agriculteurs généralement appelés Khao Dok Mali 105.

 

 

Plus tard, une autre variété de même qualité fut homologuée sous le nom de khao ko koh -15 (ข้าว กข 15 ) Sa maturité est plus précoce que celle du 105. Il est le préféré des paysans de l'Isan. Le rendement est supérieur : 36 quintaux à l'hectare contre 24 (2).


 

 

C'est un mutant du précédent. Ces deux seules variétés ont droit au titre de riz-fleur de jasmin de Thaïlande.

 

Il est d'autres versions de la découverte du riz-fleur de jasmin. Inutile d'entrer dans des discussions d'experts !

 

Les Thaïs le font systématiquement cuire à grande eau, je n'ai pas eu connaissance de cuisson pilaf ? La cuisson s'effectue dans une marmite appelée « Mohungkhao » (หม้อหุงข้าว) autrefois en fonte ou en terre tenant le feu, aujourd'hui de façon pratiquement systématique dans des marmites électriques de toutes tailles. On les trouve dans les foyers les plus modestes.

 


 

LE RIZ GLUANT

 

Si la Conférence mondiale sur le riz confère au riz fleur de jasmin la qualité de meilleur riz au monde, il est une autre espèce de riz que des millions d'individus doivent considérer comme tel, le riz gluant (khao niao - ข้าวเหนียว). La meilleure cuisine au monde n'est-celle pas celle de sa mère ? Ce sont les habitants de toutes les provinces du nord-est de la Thaïlande, du Laos, d'une partie ouest de la Birmanie, du sud-ouest de la Chine, de l’extrême nord du Cambodge et de l'ouest du Vietnam. S'agit-il d'une mutation du riz sauvage originaire ou une mutation du riz non gluant ? Sa viscosité à la cuisson explique son nom.

 

 

Sa cuisson ne se fait pas à grande eau mais à la vapeur : Après trempage une nuit pour éliminer la plus grande partie de l’amidon, il est cuit à la vapeur une bonne heure dans un panier également en lattes de bambou (nguat nueng – งวดนึ่ง) placé au-dessus d’une marmite à la forme caractéristique (mo nueng – หม้อนึ่ง). Dans nos campagnes, une bonne ménagère s'estimerait déshonorée de ne pas le faire cuire sur un feu de bois mais ce n'est peut-être pas facile en ville ?

 

 

Il n'est pas servi dans un bol ou sur une assiette mais dans des petits paniers en lattes de bambou tressées (kratip – กระติบkongkhao en langage Isan – ก่องข้าว) soit individuels soit volumineux pour la table familiale.

 

 

Il est traditionnellement consommé des trois doigts de la main droite même d’ailleurs par les nombreux Thaïs qui sont gauchers. Il sert de nourriture de base à ces populations et il a le mérite d'atténuer la virulence de leurs cuisines pimentées à l’extrême.

 

Il est d'une telle importance que nous lui avons consacré un article (4).

 

Richissime en amidon, donc en glucides, donc en glucose (sucre), le riz gluant se prête parfaitement à la transformation du sucre en alcool :

 

La simple fermentation produit ce que l’on appelle abusivement le « vin de riz », le sato (สาโท), la présence d’amidon permet la fermentation sans utilisation de levures. Il est consommable « avec modération », bien entendu. Ça ressemble à du « vin » comme la production du Biterrois des années 60 ressemblait à du Romanée-Conti. Le terme « bière » serait plus approprié. Titrant entre 10 et 13 °, il faut, avant de le critiquer, l’essayer. Il sert par ailleurs à confectionner par macération des « vins de fruits », qui n’ont rien à voir avec les vins de pèche, de noix ou d’orange de nos grands-mères, mais c’est tout aussi surprenant que buvable.

 

 

Une autre technique, la distillation, La deuxième technique pour fabriquer non plus du « vin » mais de l’alcool de riz, le le เห้ลาข้าว (laokhao – alcool de riz) ...

 

 

.....que vous trouvez partout, celui du commerce  officiel à 35° ou le « vrai » à 60° sinon plus, de distillation plus ou moins clandestine en de petites distilleries artisanales (rong tom klan – โรงต้มกลั่น), il est probable qu'on y ignore tout les dangers de la distillation, le passage du méthanol initial qui rend aveugle à l’éthanol, alcool primaire générateur tout au plus de cirrhose.

 

 

Sa teneur en amidon permets de multiples utilisation non alimentaires, poudre de riz en particulier.

 

 

Une légende voudrait que les pierres et les moellons qui ont servi à la construction de la Grande muraille de Chine aient été liés par un mortier à base de riz gluant.

 

 

Oui, pour les habitants du nord-est, il est bien le meilleur riz du monde !

 

La variété essentiellement cultivée de riz gluant blanc est le  khaoniao ubon (ข้าวเหนียวอุบล).

 

Mais il existe aussi sous forme de riz noir !

 


 

LES RIZ NOIRS


 

Une première espèce non gluante proviendrait d'une mutation du riz blanc ? Elle est essentiellement cultivée dans les provinces du nord, le Lanna. C'est le riz noir tout simplement khaodam (ข้าวดำ). Il est plus long à cuire que le blanc et a en particulier un délicieux goût que je situe entre celui de noisette et de pain chaud.

 


 

Il en est deux autres espèces gluantes que je cite dans les avoir goûté puisque mon intendante préfère très loin le blanc. Elles n'ont donc pas accès à mon garde-manger : Le khaoniao sanpatong (ข้าวเหนียวสันป่าตอง) et le khaoniao kam (ข้าวเหนียวก่ำ). Ce sont des riz gluants noir ou violet de couleur plus ou moins sombre distincts du riz gluant blanc.

 

 

Nous sommes dans les couleurs, restons-y avec les riz de couleur ou tout au moins ceux que j'ai essayé, je ne veux pas parler en l'air et ne cite que le riz bleu

 


 


 

LE RIZ BLEU-CIEL


 

Contrairement à ce que laisse à penser son aspect, ce riz bleu ciel (ข้าวสีฟ้า), s'il ne pousse pas bleu, le devient par des procédés naturels. Connaissant un peu les Thaïs, on pourrait penser qu'il est coloré au bleu de méthylène (remède utilisé par nos grands-mères) ou au bleu Guimet ..

 

 

... alors qu'il l'est (ou devrait l'être) avec un produit naturel. On utilise la fleur bleue d'une plante qui pousse ici comme du chiendent et devient envahissante, celle du pois papillon (anchan - อัญชัน).

 

 

Cette « fleur clitoris » doit son nom latin à sa forme évocatrice (Clitoria ternatea).


 

 

Les fleurs fraîches servent à faire des tisanes qui ont des vertus souveraines : renforcer le système immunitaire du corps, aider à ralentir le vieillissement, nourrir le cerveau. augmenter le flux sanguin, dissoudre les caillots sanguins, prévenir les maladies cérébrovasculaires, traiter la chute des cheveux, réduite le risque d'obstruction des artères, réduire le risque de maladie cardiaque et de maladie coronarienne.

 


 

Par ailleurs, il s'agit de l'un des rares colorants bleus alimentaire. La méthode pour bleuir le riz est simple ; Il suffit de faites bouillir les fleurs fraiches pour obtenir de l'eau bleue,, dans laquelle il suffit de cuire le riz. Au niveau du goût, le bleuissement, s'il a des vertus thérapeutiques, n'ajoute à mon modeste avis, rien.

 

 

NOTES

 

 

-1 -  Voir notre article INSOLITE 7 - LA CÉRÉMONIE DU LABOUR ROYAL EN THAÏLANDE, HIER ET AUJOURD’HUI ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2016/11/insolite-7-la-ceremonie-du-labour-royal-en-thailande-hier-et-aujourd-hui.html

 

Le chevalier de la Loubère écrit ( « Du royaume de Siam », volume I, 1691 p.70 et 161)  : « Le roi de Siam mettait aussi autrefois la main à la charrue, un certain jour de l’année : depuis près d’un siècle et pour quelque observation superstitieuse d’un mauvais augure, il ne laboure plus mais il laisse cette Cérémonie à un roi imaginaire qu’on crée exprès toutes les années… Il est monté sur un bœuf et il va ou il doit labourer suivi d’un grand cortège d’officiers qui lui obéissent. Cette mascarade d’un jour lui vaut de vivre toute l’année… ».


- 2 - En ce qui concerne les rendements, j'ai extrait les chiffres suivants sur le site officiel du département du riz (กรมการข้าว- kromkankhao) dépendant du ministère de l'agriculture : http://webold.ricethailand.go.th/rkb3/title-rice_yield_per_rai.htm

Il donne le rendement moyen de 77 espèces de riz non gluants connus sous le terme générique de khaochao (ข้าวเจ้า) et de 16 espèces de riz gluant (khaoniao - ข้าวเหนียว). Je présume que ce sont toutes les espèces de riz cultivées en Thaïlande ? Les chiffres sont donnés par kilo par raï (1600 mètres carrés), je les convertis en quintaux à l'hectare ; Pour les premiers, une espèce produit 98 quintaux et une autre seulement 15. Pour les seconds, les écarts ne sont que de 43 à 25 quintaux. 

Dans la mesure oú le cycle du riz est de quatre mois, il peut y avoir dans les régions non soumises à la sécheresse deux voire trois récoltes dans l'année.

- 3 - Voir notre article 9 : La civilisation est-elle née en Isan ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-la-civilisation-est-elle-nee-en-isan-71522720.html

-4 – Voir notre article /05/a-226-decouvrons-le-riz-gluant-de-thailande-et-de-l-isan-en-particulier.html"A 226 - DÉCOUVRONS LE « RIZ GLUANT » DE THAÏLANDE ET DE L’ISAN EN PARTICULIER.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2017/05/a-226-decouvrons-le-riz-gluant-de-thailande-et-de-l-isan-en-particulier.html


 


 


 

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10 février 2022 4 10 /02 /février /2022 06:34

 

 

 

Ce  monument, impressionnant par sa taille, 21,50 mètres de hauteur sur un socle circulaire de 10,50 mètres auquel on accède par deux marches, Devenu monument historique en 1949, il a été entièrement refait en 2006. Il est magnifiquement sculpté et peint de couleur vermillon. La balançoire se compose de deux grands mats en teck légèrement inclinés vers intérieur et réunis au somme par une traverse sculptée.

 

Il est situé au cœur de la vieille ville de Bangkok, n'apparait guère dans les guides touristiques au titre de la foultitude de monuments « qu'il faut avoir vus ». Le guide vert de Michelin, le meilleure guide en français sur le pays se contente de nous dire qu'il était autrefois au cœur d'une cérémonie brahmanique et qu'il porte – ce qui est exact – le nom de « grande balançoire ». Le Guide Lonely Planet donne tout aussi brièvement les mêmes observations. Le Guide du Routard n'y voit aucun caractère religieux ce qui démontre – si besoin était - l'incommensurable inculture de se rédacteurs !

 

 

 

Une version plus plausible et surtout plus sérieuse – en fait l'une de ces portes sacrées que l'on trouve en Asie bouddhiste, notamment au Japon et qui signifie qu'elles marquent le passage vers le spirituel et l'entrée dans un lieu sacré (1). Il existe effectivement une ressemblance étonnante entre cette porte dite « balançoire » et ces portes sacré du Japon bouddhiste mais l'explication n'est pas là comme nous allons le voir.

 

 

 

 

 

 

 

Ce monument était au cœur d'une cérémonie singulière d’ailleurs bien antérieure à sa construction. Elle porte le nom de cérémonie royale de Triyamphawaitripawai (พระราชพิธีตรียัมพวาย ตรีปวาย), des mots tirés du sanskrit. Le monument porte le nom officiel de Sao chingcha (เสาชิงช้า) ce que l'on peut traduite par « les piliers de la balançoire » ou sous le nom populaire de Lo chingcha (โล้ชิงช้า) ce qui signifie à peu près « pousser la balançoire ». Les cérémonies actuelles se déroulent entre la place Isuan (สถานพระอิศวร) - Isuan est tout simplement le nom local de Shiva

 

 

– et la place phra maha wikhanesuan (สถานพระมหาวิฆเนศวร). Wikhanesuan est le nom thaï du dieu Ganesh à tête d'éléphant.

 

 

Cette céréonie longtemps spectaculaire n'avait guère été étudiée de façon sérieuse avant que ne le fasse H. G. QUARITCH WALES en 1931 (2) qui annonçait d'ailleurs le fin de son aspect le plus spectaculaire, la fameuse balançoire géante.

 

Elle fut en tous cas inconnue des visiteurs européens des XVII et XVIIIe siècles. Notre anglais a pu assister aux cérémonies et a puisé par ailleurs à des sources sûres, notamment l'ouvrage du Roi Chulalongkorn, « Les cérémonies des douze mois » (3)

 

 

et une source plus ancienne remontant à l'époque de Sukhothai, « L'histoire de la princesse Nabamasa » (4).

 

 

Le monument proprement a été construit en 1784 par le roi Rama Ier alors que la cérémonie proprement dite, purement brahmanique, existait déjà à l'époque de Sukhothai et Ayuthaya. Il voulait en faire le symbole de sa nouvelle capitale au centre de la ville en utilisant la balançoire au cœur d'une cérémonie pratiquée par les brahmanes depuis l'Antiquité

 

 

 

 

 La cérémonie se déroulait au cours du deuxième mois lunaire (เดือนยี่), le mois Yi mais initialememt au cours du premier, le mois Ay (เดือนอ้าย). Les raisons et la date de ce changement sont inconnues.

 

 

Ce n'était pas seulement une importante cérémonie d'État à Bangkok et dans les anciennes capitales, Ayuthaya et Sukhothai mais elle était autrefois pratiquée dans les autres grandes villes du royaume. À Nakhon Sri Thammarat (นครศรีธรรมรา) dans le su, la balançoire est toujours en place, mais il n'y a actuellement plus de cérémonie d'État.

 

 

La cérémonie n'a rien de bouddhiste, elle est brahmanique. Une fois par an en effet, le Dieu Shiva (ou Isuan – พระอิศวร) descend sur terre visiter le monde et il y reste 10 jours le septième jour de la lune croissante et le quitte le premier jour de la lune décroissante. Le Dieu doit attendre que les gardiens des clefs du ciel lui en ouvrent la porte. Or, traditionnellement, Shiva est un Dieu jovial qui aime s'amuser. Ainsi le le balancement et les acrobaties qui accompagnent la cérémonie religieuse sont conçus pour son divertissement. Au contraire, Vishnou (พระวิษณุ), qui arrive sur le jour Shiva part et ne reste que cinq jours, est d'une disposition plus placide. tranquille et retirée. En conséquence, il n'est honoré que par les rites accomplis chaque nuit par les brahmanes dans le temple qui lui est dédié.

 

 

Shiva est reçu avec éclat, attendus par d’autres créatures célestes, le Soleil, la Lune, la Terre et le Gange représentés par les panneaux sculptés que les brahmanes fixent devant les pavillons d'où Shiva jouira du balancement. Pour cette cérémonie, le roi nomme un noble pour représenter Shiva, et pendant que dure la fête, il bénéficie de droits presque illimités sur certains revenus de l'État. Il était, en fait, un roi temporaire ou un Dieu temporaire !

 

Selon la version du roi Chulalongkorn, la cérémonie se serait développée sous le règne du roi Naraï (พระนารายณ์) qui aurait été plus brahmanisme que bouddhiste. 

 

 

Le septième jour de la lune décroissante, le matin, la procession de Shiva part du temple bouddhiste de Vat Rajapurana (วัดราชบูรณะ) en longeant les remparts de la ville, jusqu'à la balançoire. Le Dieu venait d'arriver au monde.

 

 

Selon QUARITCH WALES, le sens d'un rituel compliqué échappait déjà aux siamois modernes qui n'y voyaient qu'une occasion d'assister au spectacle du balancement. À l'occasion de la fête en effet, une immense planche était suspendue sur la traverse au moyen de cordes. Avant l'arrivée du cortège, les brahmanes effectuaient le balancement proprement dit, nous lui devons l'une des très rares photographies où apparaissent quatre joueurs (?) ce balancement aurait pour but de conjurer le sort ? Sur un bambou accroché sur l'un des mats était suspendu des sacs contenant des pièces d'or qu'il s’agissait de décrocher au passage, tout cela pour amuser Shiva. Les accidents mortels étaient fréquents ce qui conduira à l'interdiction de partie de cette cérémonie en 1935 !

 

 

La coutume ancienne voulait que le roi reste dans son palais pendant la cérémonie mais c'est le roi Rama IV qui y rajouté des modifications purement bouddhiste et assista aux cérémonies. Il ajouta des prières purement bouddhistes en préalable aux rites purement brahmanistes. N’oublions pas que pour certains, Bouddha aurait été l'un des multiples avatars de Vishnou ?

 

 

QUARITCH WALES, voyait dans cet ensemble de cérémonies des rites d'origine solaire en référence à des cérémonies purement indiennes et védiques de balancement qui seraient également d'origine solaire ? Son explication est plausible, puisqu'en effet la cérémonie a lieu approximativement à l'époque du solstice d'hiver, la période où le soleil, ayant terminé sa course vers le l'hémisphère sud, tourne à nouveau vers le nord. Par ailleurs le balancement est effectué d'est en ouest, la direction de la course du soleil .Les danses enfin qui accompagnent le balancement symboliseraient la révolution du soleil à l'occasion de son retour dans l'hémisphère nord.

 

QUARITCH WALES décrit sur plusieurs dizaines de pages la partie ludique de la cérémonie, destinée à amuser le Dieu  mais aussi la partie purement religieuse et brahmanique.

 

Je n'en ai trouvé que deux vieux films, l'un daté de 1904

https://www.youtube.com/watch??v=HTDYbAfIyGs&ab_channel=ไร้ตัวตน๒๕๐๐

et l'autre du règne de Rama VII sans autre précisionet l'autre du règne de Rama VII sans autre précision

 

 

 

 

Une autre explication nous est donnée sur une page Wikipédia en thaï : https://th.wikipedia.org/wiki/พระราชพิธีตรียัมพวาย_ตรีปวาย

Selon la tradition indienne, après que le Dieu Brahma (พระพรหม), maître de l'univers ait créé le monde terrestre, il envoya Shiva pour contrôler son œuvres.

 

 

Des nagas s'enroulèrent autour des montagnes pour maintenir la terre en place. Lorsque Shiva eut estimé que la construction était inébranlable, il renvoya les Nagas dans leur monde souterrain. La cérémonie en aurait été une reconstitution, les piliers représentant les montagnes et la base circulaire, la terre et les mers ? Nous avons déjà rencontré Shiva et Vishnou, Voilà la troisième divinité de la sainte trinité hindouiste (trimurati - ตรีมูรติ), les trois Dieux créateur . protecteur et destructeur.

 

 

Je me garderai bien à titre tout à fait personnel de me lancer sur le terrain dangereux et semé d’embûches d'une interprétation différente de celles-ci.

 

QUARITCH WALES remarque sans aller plus avant que la cérémonie se déroule aux environs du solstice d'hiver. C'est aléatoire s'il s'agit de la cérémonie du deuxième mois lunaire, l'écart avec le solstice est à mon avis trop important (5). J'ai ainsi relevé pour le deuxième mois les écarts suivants : du 20 décembre au 18 janvier - du 27 décembre au 25 janvier – du 31 décembre au 29 janvier – du 8 janvier au 6 février - du 10 janvier au 8 février.

 

Par contre pour le premier mois lunaire au cours duquel se déroulait initialement la cérémonie, j'ai relevé les dates suivantes : du 21 novembre au 19 décembre - du 28 novembre au 26 décembre - du 2 décembre au 30 décembre - du 10 décembre au - 7 janvier - du 12 décembre au 9 janvier – du 31 décembre au 29 janvier.

 

Or, le solstice d'hiver survient selon les années le 20, 21, 22 ou 23 décembre donc au cours du premier mois lunaire. C'est le moment où le soleil, vu de la Terre, atteint sa position la plus septentrionale. Il a survécu à ses jours les plus noirs, les plus courts et il va continuer à nous éclairer, chaque jour un peu plus. Cet événement, car c’en est un, se déroule autour du 21 décembre et il est fêté depuis la nuit des temps dans toutes les civilisations. De nos jours, on appelle cette fête Noël.

 

Chez les Celtes, les Vikings, chez les Perses et les Hindous, le solstice d’hiver (comme celui d’été qui marque le jour le plus long de l’année) est fêté comme il se doit : durant des semaines ! Mais c’est à Rome que nous allons nous arrêter. Là-bas, durant l’Antiquité, la fête se nomme Les Saturnales et célèbrent le dieu Saturne.

 

 

Jésus est-il né un 25 décembre ? Personne n’en saura jamais rien. Ce qui est certain, c’est que la fête chrétienne s’installe sur les cendres des célébrations liées au solstice d’hiver.

 

Il y a trois divinité suprêmes chez les hindouistes et un Dieu mais en trois personnes chez les chrétiens, faut-il n'y voir qu'un hasard ?

 

 

L'un des Dieux indouhiste descend sur terre à l'époque du solstice d'hiver et l'une des divinitésd chrétienne naquit sur terre à la même époque, faut-il n'y voir qu'un hasard ? Ou ces hasards proviennent-ils d'une tradition primordiale ?

.

.

 

NOTES

 

 

  • 1 - Voir l'article de Katalin Puskas Khetani «  The Sacred Asian Gate Tradition in Europe (Symbolic Crossings from the Mundane to the Sacred) » in Academia Letters, juin 2021, Article 1335 numérisé : https://doi.org/10.20935/AL1335.

  • 2 - SIAMESESTATE CEREMONIES THEIR HISTORY AND FUNCTION par Horace Geoffrey Quaritch Wales, publié à Londres en 1831.

Quaritch Wales a fait ses études à Cambridge. Il fut conseiller de Rama VI et Rama VII 1924 à 1928. Son ouvrage est une toujours une référence fondamentale y compris pour les Thaïs.

  • 3 - พระราชร้อย จุฬาลงกรณ์ : พิธีกรรมของ สิบสองเดือน écrit en 1838.

L'ouvrage est numérisé sur le site de la Bibliothèque Vajirayana :

https://vajirayana.org/พระราชพิธีสิบสองเดือน/พระราชพิธีเดือนอ้าย

  • 4 - เรื่องของนางนพมาศ : Le texte original a été reconstitué en 1914.

    L'ouvrage est également numérisé :

    https://board.postjung.com/998755

  •  

 

 

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21 novembre 2021 7 21 /11 /novembre /2021 08:13

 

 

Au Siam, pour instruire une population alors largement analphabète, les moines se servaient de récits et d'images. Leurs histoires illustraient les vertus bouddhistes et la conduite morale, essentiels à la connaissance divine et au bonheur. Toute une tradition de peinture murale s'est ainsi développée et c'est d'ailleurs l'une des plus belles contributions de la Thaïlande à l'art religieux mondial.

 


 

Au Siam, pour instruire une population alors largement analphabète, les moines se servaient de récits et d'images. Leurs histoires illustraient les vertus bouddhistes et la conduite morale, essentiels à la connaissance divine et au bonheur. Toute une tradition de peinture murale s'est ainsi développée et c'est d'ailleurs l'une des plus belles contributions de la Thaïlande à l'art religieux mondial.

Le chevalier de la Loubère écrit en 1691 à son retour du Siam « j'ai vu dans un de leurs temples une agréable Peinture à fresque dont les couleurs étaient fort vives. Il n'y avait nulle ordonnance(ment) Les Siamois & les Chinois ne savent pas peindre en huile, et d'ailleurs ils font de mauvais peintres. Leur goût est de faire peu de cas de tout ce qui n'est que d'après nature. Il leur semble qu'une imitation juste est trop facile …. »

Malheureusement les artistes (moines ou laïcs) utilisaient une technique de peinture à la fresque sèche, rapidement dégradable sous un climat humide. Les plus anciennes peintures murales ne remontent donc qu'au début du XVIIIe siècle. Les plus célèbres, celles de Wat Pho (วัดโพธิ์), datent du dernier quart de ce même siècle.

 

 

Si les motifs sont toujours directement religieux, on trouve souvent en arrière-plan des scènes de la vie quotidienne, traitées avec plus ou moins de fantaisie. Il en est tout particulièrement ainsi dans les peintures murales des chapelles d'ordination de l'Isan (Nord-Est) auxquelles nous avons consacré un article (1).

Elles ne remontent jamais au-delà du début du siècle dernier.

Dans les galeries extérieures de ces temples figurent, toujours pour l'édification des fidèles des épisodes de la légende du Ramakian ...

 

 

...ainsi que des représentations des épisodes de la vie de Bouddha et de ses Jatakas, ses 547 existences antérieures. Ces représentations extérieures ont leur importance puisqu'en principe l'entrée dans la chapelle d'ordination était et est parfois encore interdite aux femmes.

 

 

Nous retrouvons tous ces sujets spécifiquement religieux à l’intérieur de la chapelle où se trouve la statue principale de Bouddha qui doit en principe être dirigée vers l'Est, de là où naît la lumière.

Cette pratique de la peinture murale par des artisans-artistes compétents n'était donc, à quelques exceptions, que dans les chapelles de l'Isan qui est pratiquement tombée en désuétude dans le courant des années 1850.

 

 

Phaibun Suwannakut (1925-1982) lui redonna une nouvelle vie dans ce que l'on a appelé le « néo traditionalisme », dont il est la figure clef.

 

Phaibun Suwannakut (ไพบูลย์ สุวรรณกฏ) dont le prénom se traduit par « prospérité » et le nom patronymique par « montagne d'or » est souvent appelé Thankut (ท่านกูฏ), Than étant l'un des innombrables pronoms personnels utilisé ici avec le sens respectueux de « l'honorable ».

Il est le descendant direct du prince lao chaophraprathumworaratsuriyawong (เจ้าพระประทุมวรราชสุริยวงศ์) qui fonda Ubonrachathani en 1792. Ce prince avait fait allégeance au roi Taksin et ensuite à la dynastie Chakri dans les turbulences politiques de cette époque en trahissant son maître, le roi Suriyawong (สุริยวงศ์). Sa famille est l'une des plus notables parmi celles des gouverneurs de provinces. Son grand-père Khun Borikutkhamket (คุณ บริกุฏคำเกตุ) obtint du roi Rama VI le nom patronymique de « Montagne d'or » en 1917. Son père Mak Suvarnakuta (มาก สุวรรณกฏ) était l'arrière-arrière-petit-fils du fondateur. Il épousa une veuve, ce que désapprouvait la coutume, et il fut désavoué par sa famille. Il était connu pour se livrer au travail de l'or et de l'argent et son épouse pour le travail de la soie.

 

 


 

Phaibun naquit le 1er octobre 1925 à Ubon Ratchathani. Il commença ses études dans un collège des adventistes puis à l'école Benchama Mahart (เบ็ญจะมะมหาราช) dont la réputation était solide. Il était entouré de trois frères et sœur. Il reçut une solide éducation en littérature siamoise, musique et danse traditionnelles et folklore en particulier d'un oncle qui l’éleva à la mort prématurée de son père, en 1936. Nous le retrouverons en suite à Bangkok en 1938 à l'Académie des arts Pho Chang (เพาะช่าง) puis à partir de 1944 à l'Université Silpakorn (ศิลปากร). Il se lie d'amitié avec un peintre et historien de l'art, Prayun Unchuta (ประยูร อุลชุตา) ...

 

 

et le poète, peintre et sculpteur Angkarn Kalayanapong (อังคาร กัลยาณพงศ์) qui devinrent se amis les plus proches.

 

 

Il se lie aussi d'amitié avec Hem Wetchakon (เหม เวชกร), que nous avons déjà rencontré. (2)

 

 

Sa carrière artistique

Marié en 1955, après le séjour traditionnel au temple, il devint père de 7 enfants et mena incontestablement une vie de bohème, totalement étranger au monde de l'argent. Nous le retrouvons même vendant à la sauvette des aquarelles aux touristes

 

 

Tour à tour professeur d'art, peintre et dessinateur, professeur de danse, directeur artistique de film, architecte, journaliste politique engagé. Étudiant la sculpture avec le célèbre artiste italien Corrado Feroci alias Silpa Bhirasri (ศิลป์ พีระศรี), celui-ci l'initie à la musique classique européenne et l'opéra qu'ils écoutent en travaillant (3).

 

 

Reconnaissant un artiste de talent, il lui conseilla d'étudier l'art siamois traditionnel et notamment celui des peintures murales. Pendant des mois, il étudiera celles du temple de Wat Pho (วัดโพธิ์) à Bangkok en 1966 et 1967.

 

 

A la fin des années 1960, il commencera à peindre des peintures murales à Wat Theppol à Talingchan (วัดเทพพล - ตัลิ่งชัน). Captivé par la personnalité de l'abbé du temple, il lui offrit de réaliser gratuitement les peintures murales de l'ubosot (อุโบสถ - salle d'ordination) du temple.

 

 

Nous le voyons ensuite à l'hôtel Montien (โรงแรมมณเฑียร) en 1967-68, où il peint dans un salon un troupeau d'éléphants aujourd'hui disparu. Entre 1974 et 1976, il y peint la suite de la chambre Phimanman puis en 1977, il réalise un grand projet de décoration murale dans le hall de l'hôtel. Elle fut peinte sur soie tendue sur des panneaux de contre plaqué.

 

 

Nous le trouvons ensuite à l'hôtel Dusit Thani (โรงแรมดุสิตธานี) à Bangkok.

 

 

Il travaille au palais Phuphing Rachaniwet à Chiang Mai (พระตำหนัก ภูพิงค ราชนิเวศน์), en 1972 pour réaliser quatre peintures murales avant la visite de la reine Elizabeth II de Grande-Bretagne.

Vint ensuite le palais Dusit Mahaprasat à Muang Bora, la ville ancienne (ดุสิตมหาปราสาท – ในเมืองโบราณ). Entre 1972-75, il entreprit un très grand programme de peintures sur quatorze murs à l'occasion de la reconstruction d'un bâtiment d'époque Rattanakosin.

 

Sa dernière commission à l'hôtel Peninsula aujourd'hui l'hôtel Anantara Siam à Bangkok (โรงแรมเพนนินซูล่า - ปัจจุบันคือ โรงแรมอนันตรา สยาม กรุงเทพฯ) fut terminée par sa fille Phaptawan (ภพวรรณ สุวรรณากุฏ - « image du soleil ») elle-même talentueuse peintre, après sa mort prématurée en 1982.

 

 

Elle fut la première femme à diriger une équipe de peinture murale thaïe. Phaibun n'a jamais vu ses peintures murales et celles du plafond.

 

 

Les anciens et les modernes


Il lui fut reproché de ne pas respecter la culture traditionnelle thaïe en faisant passer l'art de la peinture murale dans les chambres d'hôtels.

 

 

Il fut considéré comme trop influencé par la peinture occidentale. Le rouge, disaient les tenant de la tradition orthodoxe était une couleur de base réservée à la coloration des créatures célestes dans les temples et que le bleu ne devait jamais apparaître comme couleur du plafond.

Lui-même rétorquait que l'art est dû au public en dehors des temples, et les hôtels étaient des espaces publics, des lieux de réunion et d'échanges d'idées notamment entre Thaïs et étrangers.

Mon propos n'est pas d'entrer dans cette querelle dans laquelle je ne me sens pas concerné. Je remarquerais simplement que l'art de Phaibun s'est en fait exercé dans des lieux pratiquement interdits au grand public. Une chapelle d'ordination n'est ouverte qu'à l'occasion des ordinations. Les hôtels qu'il a décorés sont des hôtels de grand luxe interdits à l'immense majorité de la population locale et des touristes. L'intérieur du Palais royal de Chiangmaï ne se visite pas, seuls les jardins sont accessibles.

 

 

Son mépris du mercantilisme dans l'art

Son mépris de l'art mercantile était total : Il mentionna publiquement à plusieurs reprises que les artistes, qui vendaient leur art ne valaient pas mieux que de se prostituer en vendant leur âme. Il vendait des aquarelles quand la famille n'avait pas de nourriture, mais non sans se lamenter qu'il avait vendu son âme. Il n'exposa jamais ses œuvres dans une galerie et ne voulut jamais les envoyer à des concours Il préférait peindre une fresque en échange de nourriture gratuite pour sa famille. Pendant les vacances scolaires, il conduisit ses enfants au Wat Theppol où ils purent être nourris normalement. Il fit une peinture murale en échange de nourriture pour le restaurant d'un ami originaire de l'Isan dans son restaurant populaire de poulet grillé appelé Sriviwat Kaiyang (ศรีวิวัฒน์ ไก่ย่าง – le poulet grillé de Sriviwat).

 

 

Manifestement socialement irresponsable à l'égard des besoins de sa famille,il arriva que ses enfants eussent faim et, à plusieurs reprises, le premier repas de la journée fut tard dans la nuit lorsque lorsqu'il rentrait à la maison avec du poulet et du riz gluant, cadeau de Sriviwat son cousin !

Il brûlait systématiquement ses rouleaux de dessins à l’encre de chine sur papier utilisé comme modèles, qu'il avait mis des mois à produire. C'étaient des dessins en taille réelle avec tous les détails à utiliser comme modèles pour ses peintures murales, transférés ensuite sur la surface à décorer au papier carbone et ce pour éviter par la suite toute répétitivité. Il en était de même pour les pochoirs utilisés pour les motifs répétitifs.

En dehors de ses activité de peintre mural, celles qu'il exerça dans la presse, la musique, l'enseignement et le cinéma, ne l’enrichirent pas, et il resta pauvre (4).

Resté donc pauvre, Il fut été admis à l'hôpital de Mahesak où on lui a retiré des calculs rénaux, mais également il souffrit d'insuffisance rénale. Il commença une dialyse rénale à l'hôpital King Mongkut sous financement du roi entre 1977 jusqu'à sa mort en 1982. Les cérémonies de la crémation furent organisées et financées par le roi.

 

 

 

 

NOTES

 

- 1 - Voir notre article :

A 196 – LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2015/11/a-196-les-peintures-murales-l-ame-des-temples-du-coeur-de-l-isan.html

- 2 – Voir notre article :

A 261- HEM VEJAKORN (เหม เวชกร), FIGURE MAJEURE DE L’ART « POPULAIRE » THAÏ, FILS SPIRITUEL DE CARLO RIGOLI ET MENTOR DU ROI RAMA IX.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2018/06/a-261-hem-vejakorn-figure-majeure-de-l-art-populaire-thai-fils-spirituel-de-carlo-rigoli-et-mentor-du-roi-rama-ix.html

-3 – Voir notre article :

A 241. CORRADO FERROCI (SILPA BHIRASRI), « LE PÈRE DE L’ART THAÏ CONTEMPORAIN » (1892 – 1962)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2017/09/a-241.corrado-ferroci-silpa-bhirasri-le-pere-de-l-art-thai-contemporain-1892-1962.html

- 4 - Sur la multiplicité de ses activités, la lecture du très bel article de John Clark cosigné par sa fille Phaptawan Suwannakudt « A History of Phaiboon Suwannakudt (1925-1982) » s'impose. Il est remarquablement illustré : Journal of the Siam Society, Vol. 109, Pt. 1, 2021, pp. 1–36

 

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28 octobre 2021 4 28 /10 /octobre /2021 04:37

Nous avons consacré deux articles à la grammaire de la langue siamoise en soulignant l'apport fondamental ab initio des missionnaires français (1).

 

 

La publication récente d'un ouvrage intitulé « The Languages and Linguistics of Mainland Southeast Asia - A comprehensive guide » contient un chapitre intitulé « French contributions to the study of Mainland Southeast Asian languages and linguistics » sous la signature du profeseur Jean Pacquement que nous avons eu l'occasion de rencontrer à l'occasion d'un article faisant référence à ses profondes connaissances linguistiques (2). Le chapitre porte également la signature de Paul Sidwell et Mathias Jenny. Sidwell est un linguiste australien et Mathais Jenny un linguiste suisse.

 

 

 

Il m'a inspiré la rédaction de ce bref article que je limite à l'apport des missionnaires français à l'étude et à la connaissance de la langue siamoise et de la langue lao puisque je vis dans ce qu'on appelait autrefois le Laos siamois et que la langue qui est toujours pratiquée au quotidien est pratiquement celle du Laos. Les rapports entre les deux langues sont étroits. Peut-être trois mots sur dix sont particuliers au lao et on les trouve surtout dans les termes d'histoire naturelle, oiseaux, poissons, plantes.

 

 

 

Nous leur devons aussi les premiers dictionnaires des langues khmers et annamite. Ils furent ici ce que les Jésuites furent pour le chinois et le japonais.

 

 

La France a une longue histoire d'intérêt pour les langues orientales dont la connaissance est essentielle pour la diplomatie et le commerce. Toutefois, avant la création en 1795 de l'École des Langues orientales, celles-ci ne faisaient en France l'objet d'aucun enseignement officiel si ce n'est au Collège de France fondé en 1529 et à partir de 1721 l'École des Jeunes de Langues désormais rattachée au Collège Louis-le-Grand et destinée à former des interprètes pour les besoins diplomatiques et consulaires du Royaume au Levant, ce qui exigeait essentiellement la connaissance du turc, de l'arabe, et du persan. L'étude d'autres langues ne relevait que de l'initiative individuelle. La création de l’École Nationale des langues orientales en 1795 ne mentionne alors que l'arabe littéral et vulgaire, le turc et le tartare de Crimée, le persan et le malais.

 

 

L’enseignement du siamois ne commençai a l’École Nationale des Langues Orientales qu'en 1874, sous l’impulsion d’Edouard Lorgeou, qui en fut le premier professeur, la chaire de siamois ne fut crée qu'en 1899. Je n'ai pu détemliner en quelle années fut créée la première chaire de lao. Mais les premiers Francais ayant appris le siamois et le lao furent les pères des Missions Étrangères de Paris, arrivés au Siam au XVIIeme siècle. C'était bien avant que la linguistique ne devienne une science « à part entière » marquée par le Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure en 1916, considéré comme le fondateur de la linguistique moderne.

 

 

Le rôle fondamental des Missions étrangères de Paris.

 

Cette société qui n'est formellement pas un ordre religieux reçoit des prêtres séculiers ayant vocation de missionnaires. Elle fut fondée en 1663 et son siège se trouve toujours à la rue du bac à Paris.

 

 

L'initiative en revient directement au père Alexandre de Rhodes bien qu'il ait été jésuite. Il naquit à Avignon le 15 mars 1591, entra chez les Jésuites à Rome le 14 avril 1612 et obtint de ses supérieurs de partir comme missionnaire pour les Indes orientales.

 

 

Destiné au Tonkin, il dota ce pays de langue annamite qui n'avait d'autres écriture que les quelques milliers d’idéogrammes chinois, d'un alphabet romanisé qui, quoique dépoussiéré, est toujours celui qui est utilisé au Vietnam. Considérant non sans raison que pour apporter aux infidèles la vérité du Christ, il fallait le faire dans leur langue. Nous lui devons donc un monumental dictionnaire annamite – portugais-latin (Dictionarium annamiticum – lusitanium et latinum) daté de 1651. La langue latine est utilisée parce qu’elle est celle que tout le monde érudit, catholique ou pas, connaît et pratique et le Portugais est alors la lingua franca de la région (3).

 

 

Depuis Rome, il réussit à convaincre le Pape Alexandre VII d'envoyer en Asie trois évêques français volontaires avec rang de vicaire apostolique. Ils sont à l'origine des Missions étrangères. Ces missionnaires appuyés par le père de Rhodes et destinés à évangéliser « la Chine et les pays voisins » furent François Pallu, évêque d'Héliopolis in partibus, sacré à Rome en 1658, Il participa à l'évangélisation du Siam en 1664 et 1665. Pierre Lambert de la Motte, nommé évêque in partibus de Berythe en 1658. Il se trouve au Siam entre 1662 et 1668 puis entre 1672 et 1676.Le troisième était Ignace Cotolendi,  évèque in partibus de Metellopolis, qui lui ne quittera pas la Chine (4).

 

 

Les missionnaires de la MEP présents dans toute la péninsule, Siam, Cambodge, Cochinchine, Tonkin et sud-est de la Chine depuis des décennies n'étaient pas des linguistes au sens strict mais en tous cas communiquaient avec les populations qu'ils évangélisaient et dont ils connaissaient la langue et les coutumes Ils étaient par contre tous latinistes et probablement hellénistes compétents ce qui n'est pas sans incidence : Nous avons appris, au vu d'un article de l'Universitaire linguiste Jean Philippe BABU « L’influence de la tradition grammaticale gréco-latine sur la grammaire du thaï » daté de 2007 la persistance des notions grammaticales greco-latines reprises jusque dans les ouvrages siamois eux-mêmes (5).

 

Nous retrouvons nos missionnaires latinistes avec en 1838, Monseigneur Pigneaux de Behaine,

 

 

.....qui publie un dictionnaire annamite-latin ( Dictionarium anamitico – latinum).

 

 

En 1877, le père Jean-Louis Taberd publie un dictionnaire Annamite-latin (Dictionarium anamitico – latinum) à partir de celui de son prédécesseur. Il comprend une partie grammaticale en latin. Ces deux ouvrages ne concernent pas spécifiquement le Siamois, je les cite car nous retrouvons toujours le latin  que les missionnaires considèrent comme leur langue maternelle ! Une grammaire annamite écrite en français par Gabriel Aubaret en 1867 ne serait que la traduction des ouvrages précédents ? Il n'était toutefois pas missionnaire mais officier de marine.

 

 

Monseigneur Jean-Baptiste Pallegoix auquel nous avons consacré plusieurs articles bénéficiait de l'amitié du roi Mongkut alors que celui-ci était encore dans son monastère. Il lui a appris le latin et le prince-moine l'a initié au pâli et au sanskrit. Il rédige la première véritable grammaire du siamois accessible à un européen, en latin toujours, Grammatica linguae thai publiée à Bangkok en 1850.

 

 

Il a l'originalité de donner une version musicale des tonalités.

 

Il a vraisemblablement utilisé les leçons du roi Mongkut et un ouvrage siamois de phrahorathibodichut (พระโหราธิบดี), le chindamani (จินดามณี) considéré comme une première normalisation de la langue siamoise et dont la datation est incertaine. L'ouvrage détaille les lettres de l'alphabet, les voyelles, les tonalités, la syntaxe et les nombres. Il est actuellement numérisé sur le site de la bibliothèque Vajirayana (https://vajirayana.org/จินดามณี-เล่ม--/คำเล่าเรื่องจินดามณี)

 

 

Il rédige un premier Dictionarium latinum-thai ad usum missionis siamensis publié à Bangkok en 1851 qui précise qu'il est destiné aux missionnaires.

 

Il est aussi l'auteur d'un ouvrage plus facile d'accès pour les non latinistes, mais toujours fondamental, le premier dictionnaire véritablement utilisable, Dictionarium linguae thai – sive siamensis – interpretationae latina, gallica et anglica publié en 1854 par l'Imprimerie impériale. L'ouvrage se présente en cinq colonnes, la première donne le mot en caractères siamois, la seconde sa transcription en phonétique française, la troisième la traduction en latin, la suivante sa traduction en anglais et la dernière sa traduction en anglais.

 

L'Imprimerie impériale a réalisé de très belles fontes et la transcription utilisée marquant les principales caractéristique du siamois, le son de la consonne et des voyelles, la longueur de la syllabe et sa tonalité, n'a pas vieillie d'un pouce et n'est ni pire ni meilleure que les transcriptions utilisées dans les ouvrages modernes d'apprentissage de la langue thaïe. Monseigneur Jean-Louis Vey publiera en 1896 une nouvelle édition de ce dictionnaire précédé d'une très complète introduction grammaticale bilingue français-anglais et après avoir, dans le dictionnaire proprement dit enlevé la colonne du latin.

 

 

Pour reste de besoin le prélat a encore rédigé une Introduction to the siamese language. English-siamese Vocabulary publiée à Bangkok vers 1851 et un English-siamese Vocabulary enlarged. With an introduction to the siamese language and a supplement, publié à Bangkok en 1877.

 

 

 

Avant lui, Monseigneur Louis Lanneau,  second vicaire apostolique du Siam de 1669 à 1696, date de sa mort à Ayuthaya, avait été immédiatement conscient de la nécessité pour les missionnaires de parler non seulement la langue vernaculaire à l’usage de leurs ouailles mais encore le sanskrit et le pâli pour comprendre ou tenter de comprendre la religion locale. Arrivé au Siam en 1664, il y apprit les deux langues sacrées et le langage commun auprès des moines bouddhistes. Il rédigea en siamois de nombreux ouvrages pieux dont les manuscrits ont pour la plupart disparu ainsi que celui d’un dictionnaire siamois, le tout premier, dont le manuscrit dort probablement dans quelque fonds d’archives et celui d’une grammaire dont  il ne reste que quelques feuillets manuscrits rédigés en latin et en caractères latins à une date indéterminée. Sa notice sur le site des archives de Missions étrangères lui attribue un Dictionarium siamense et peguense, sed hoc postremum nondum absolutum est qui aurait été rédigé en 1687, celui dont il ne subsiste que des vestiges manuscrits.

 

Pour ne plus que parler des langues qui nous intéressent, thaï et lao, Monseigneur Marie-Joseph Cuaz, vicaire apostolique au Laos, nous a donné :

un dictionnaire français-Siamois en 1903

un Lexique français-laocien en 1904, Sous ce titre modeste, le prélat  inclu en introductin une volumineuse grammaire de la langue lao et semble avoir été le premier à utiliser des fontes de l'alphabet lao ?

un Manuel de conversation franco-laocienne en 1906, précédés d'un  Essai de dictionnaire français-siamois en 1903.

Nous lui devons Étude sur la langue laocienne en 1904, dans laquelle il nous donne des précisions sur la langue des Saek et celle des So, des ethnies que nous avons rencontrées (6).

 

 

La père Théodore Guinard a publié en 1912 un dictionnaire laotien – français.

 

 

Nous avons par ailleurs rencontré cet aventurier singulier, Marie Ier, qui prétendit se constituer un royaume dans ces territoires alors sans maître situés entre le Siam, ce qui est aujourd’hui le sud du Laos et la chaîne annamitique, peuplés d'ethnies bahnars, sedangs et stengs qui furent évangélisées par des pionniers des Missions étrangères (7).

 

 

Ces populations misérables avaient aussi leurs missionnaires qui prêchaient dans leur jargon qu'ils avaient appris. Ils disaient la messe dans leurs langages et malgré les difficultés de leur apostolat, trouvèrent-ils le temps de le mettre par écrit.

 

Ainsi le père Pierre Dourisboure, missionnaire chez ces vrais sauvages rédigea-t-il en 1889 un Dictionnaire bahnar -français qu'il avait fait précéder en 1870 d'un Vocabularium apud barbaros Bahnar dont le manuscrit se trouve dans les archives des Missions étrangères.

 

 

Ainsi le père Henri Azémar avait-il publié en 1887 un Dictionnaire Stieng. Recueil de 2.500 mots, fait à Bro-lâm en 1865.

 

 

Ce qui me stupéfait, c'est qu'en dépit de leur mission apostolique difficile et couronnée de peu de succès, en dehors de leurs observations linguistiques, ils trouvent le temps d'écrire. Leur érudition et leur curiosité ne se limitait pas aux dictionnaires, grammaires, et comptes rendus linguistiques.

 

On trouve en effet des dizaines et des dizaines de leurs courriers dans les Annales de Missions étrangères ou dans les Annales de la propagation de le foi. Ce sont des revues répandues dans les milieux catholiques, certes mais dont le contenu déborde dans le monde érudit. Toutes les correspondances de monseigneur Pallegoix s'y retrouvent numéro après numéro par dizaines avant de se retrouver réunies au sein de son monumental ouvrage publié en 1854 en deux volumes Histoire du royaume Thai ou Siam, remarquable synthèse de ce que l'on savait à cette époque de ce pays, de son histoire, de ses coutumes et de sa religion. Il publie dans le Journal asiatique, dans le Bulletin de la société géographique de Paris, dans T'oung Pao, dans Excursions et reconnaissances, dans Le tour du monde. Il en est de même pour Monseigneur Cuaz et Monseigneur Vey. Dans les Annales pour la propagation de la foi, par exemple, la revue est mensuelle, entre 1835 et 1929, 150 correspondances proviennent des Missions du Siam. Si tous les auteurs n'en sont pas des rédacteurs de dictionnaire, de grammaire ou de lexique, ils font part de leurs impressions siamoises ou lao. Chacun d'entre eux envoie des nouvelles dans son diocèse d'origine, elles se retrouvent souvent dans les bulletins paroissiaux de leurs paroisses d'origine dont l'inventaire reste probablement à faire.

 

 

Dans son Histoire de la mission de Siam 1662-1811, documents historiques, publiée en deux épais volumes en 1920, Adrien Launay, alors archiviste de la société de Missions étrangères en publie un grand nombre.

 

 

La fin du XIXe et le début du XXe siècle verra l’apparition des explorateurs, ethnographes, administrateurs et militaires qui tous peu ou prou écrivirent ou se crurent autorisés à écrire sur cette question linguistique. La Mission archéologique d’Indo-Chine créée en 1898 à Saigon, devint en l'École française d’Extrême-Orient qui continua les études linguistiques qui ne seront plus l'apanage des missionnaires mais ce n'est plus mon propos !

 

 

La vocation linguistique des prêtres des Missions Étrangère n'est toutefois pas perdue. Stéphane Duina m'a fait découvrir et je l'en remercie, un prêtres de la mission, Victor Hippolyte Larqué, qui a rédigé ce qu'il appelle en toute modestie des Notes de grammaire thaïe, en réalité une véritable grammaire de près de 500 pages datée de 1974. Il avait dans les années précédentes donné des traductions en thaï des Actes de apôtres, des quatre Évangiles et d'autres ouvrages pieux. Il utilise la transcription de Monseigneur Pallegoix à peine modifiée. Elle présente évidemment par rapport à la grammaire du prélat l'avantage d'être écrite en français et non en latin. En dehors de son prédécesseur, il nous dit s'être inspiré de l'ouvrage de Phraya Upakit sinlapasan (พระยาอุปกิตศิลป) Les principes de la langue thaïe (lakphasathai – หลักภาษาไทย) dont la première édition serait de 1949. Les éditions successives sont nombreuses. L'auteur qui finit sa carrière comme chargé de cours spécial au Département de langue thaï et langues orientales de la Faculté des lettres de l'Université Chulalongkorn semble avoir été le grand spécialiste de la langue et de la grammaire thaïe du siècle dernier. L'ouvrage de 700 pages est numérisé sur le site de la Librairie nationale (8).

 

 

L'ouvrage du père Larqué, mort en 1990, connaît une diffusion restreinte, essentiellement – semble-t-il – à l'usage des membres de la MEP nouveaux venus en Thaïlande, prêtres et de nombreux volontaires laïcs. Sitôt arrivés en Thaïlande, il leur faut rester à Bangkok le temps d'y apprendre la langue (9).

 

 

L'objet premier des Missions étrangères était certes de porter la parole du Christ mais aussi de former un clergé et des catéchumènes locaux. Faute de pouvoir le faire en latin, ce ne fut qu’après de longs efforts que la connaissance de la langue permit aux missionnaires de s’adresser aux populations locales. Dans l'historie de l'Église catholique aucun mot n'a eu plus d'importane comme force motrice que cet ordre de marche selon Saint Mathieu “Allez et faites de toutes les nations des disciples”

 

 

SOURCES

 

En dehors du chapitre du professeur Paquement susvisé qui contient une volumineuse bibliographie, le site des archives des Missions Étrangère

https://www.irfa.paris/fr/Nos%20ressources/Archives)

est une ressource inépuisable puisqu'elles contient une longue notice sur les membres de la Mission depuis sa création.

 

Nous avons publié sur notre blog un article en thaï de  Mademoiselle Sutida Tonlerd (สุธิดา ตันเลิศ). Maître de conférences en sciences humaines à la Faculté des arts libéraux au sein de l’Université d’Ubonratchathani, un article sur les missionnaires français à Ubonrachathani : A 275 - มิชชันนารีชาวฝรั่งเศสในเมืองอุบลราชธานี ช่วงปี พ..2409-2453 (« Les missionnaires français dans le mueang d’Ubonrachathani de 1867 à 1910 »)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2018/09/a-275.2409-2453-les-missionnaires-francais-dans-le-mueang-d-ubonrachathani-de-1867-a-1910.html

 

NOTES

 

(1) Voir nos deux articles

A.58 Les premières grammaires de la langue thaïe.(1ère Partie)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-1ere-partie-100840817.html

A.58 Les premières grammaires de la langue thaïe. (2ème Partie)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-2eme-partie-100841578.html

 

(2) Voir notre article 03/insolite-21-les-thai-yo-une-ethnie-de-coupeurs-de-tetes.html"INSOLITE 21- LES THAI YO, UNE ETHNIE DE COUPEURS DE TÊTES (?)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-2eme-partie-100841578.html

 

Jean Paquement, diplôme de l’École Normale supérieure, agrégé de grammaire est l'auteur de nombreux et très érudits ouvrage ou articles de linguistique  parmi lesquels Plurilinguismes de Thaïlande - Multilinguisme, plurilinguisme et linguistique chez les Phu Thaï du centre du Laos et du nord-est de la Thaïlande : le cas des étudiants phu thaï de l’Université de Savannakhet - Thai Language as the Linguistic Medium in Learning Languages and Code-Switching among Thailand Educated Minority Language Speakers : The Example of Phu Thai Students at the University Level

 

(3) Voir notre article 508-ans-d-amitie-entre-la-thailande-et-le-portugal.html"H 33 - 508 ANS D’AMITIÉ ENTRE LA THAÏLANDE ET LE PORTUGAL - HYPERLINK "https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2019/06/h-33-508-ans-d-amitie-entre-la-thailande-et-le-portugal.html"มิตรภาพ ๕๐๘ ปี ระหว่างประเทศไทยกับโปรตุเกส

hHYPERLINK "https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2019/06/h-33-508-ans-d-amitie-entre-la-thailande-et-le-portugal.html"ttps://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2019/06/h-33-508-ans-d-amitie-entre-la-thailande-et-le-portugal.html

 

(4) Alexandre de Rhodes est le fils d'un Bernardin « de » Rhodes, établi à Avignon à la fin du XVe siècle et d'une Jeanne « de » Tolède . Ce ne sont pas des noms patronymiques mais des indications d'origine. Ils étaient probablement des « marranes », c'est-à-dire juifs convertis que les Rois Catholiques avaient chassé d’Espagne en 1493. Même les conversos qui avaient adopté des prénoms et des noms chrétiens étaient la cible de l'inquisition. Au début du XVIe, les juifs seront chassés de Provence et nombre d’entre eux, particulièrement ceux d'Arles et de Tarascon purent se réfugier au Comtat. dans les États du Pape, ils savaient y trouver la protection dont bénéficiaient depuis des générations les « Juifs du Pape ».

 

L'origine en est probablement Rhodia, que les éruits espagnols situent aujourd'hui en Catalogne qux environs de Rosas ou Rosès, une colonie grecque de Rhode, fondée par les Marseillais durant le second quart du IVe siècle avant Jésus-Christ. Il y avait une communauté juive importante dans la province de Gérone où se situe Rosas. La ville abrite le Museo de Historia de los Judíos de Gerona.

 

 

Sur ce jésuite, voir la longue notice de l'incontournable Barjavel Bio-bibliographie vauclusienne – Dictionnaire historique, biographique et bibliographie du département de Vaucluse, de 1841. Les Mémoires de l'Académie de Vaucluse ont publié plusieurs articles sur ce Jésuite avignonnais

 

(5) Voir notre article A 365 - LA SINGULIÈRE UTILISATION DE LA GRAMMAIRE LATINE PAR LA GRAMMAIRE THAÏE.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2020/04/a-365-la-singuliere-utilisation-de-la-grammaire-latine-par-la-grammaire-thaie.html

 

(6) Voir nos articles

INSOLITE 12- LA LANGUE DES SAEK DE NAKHON PHANOM, UN VESTIGE DE LA PROTOHISTOIRE ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2017/01/insolite-12-la-langue-des-saek-de-nakhon-phanom-un-vestige-de-la-protohistoire.html

INSOLITE 13 - L’ETHNIE SO DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE)

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2017/01/insolite-13-l-ethnie-so-de-l-isan-nord-est-de-la-thailande.html

 

(7) Voir nos articles

A 247 - LA COURONNE DU ROI DES SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2017/12/a-247-la-couronne-du-roi-des-sedangs-cherche-une-tete-sur-laquelle-se-poser.html

 

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

 

A 321 - ANDRÉ MALRAUX FASCINÉ PAR DAVID DE MAYRENA, « MARIE 1er » ROI DES SÉDANGS ?

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/2019/07/a-321-andre-malraux-fascine-par-david-de-mayrena-marie-1er-roi-des-sedangs.html

 

(8) http://164.115.27.97/digital/items/show/10701

 

(9) Aujourd'hui, les 10 sièges épiscopaux du pays sont tous pourvus par des Thaïs. Une vingtaine de prêtres des MEP de Thaïlande sont présents dans quatre diocèses et travaillent sous leur autorité. Certains poursuivent leur service pastoral en paroisse : trois dans le diocèse de Bangkok, deux dans celui de Nakhon Ratchasima, huit dans celui de Nakon Sawan et neuf dans celui d'Ubon Ratchathani. Trois d'entre eux travaillent respectivement auprès des Karens birmans illégaux et des Karens thaïs dans le vaste diocèse de Nakhon Sawan après avoir été formés à Bangkok aux langues thaïe et karène. Je n'ai pas de chiffres récents, ceux-ci sont donnés dans un article de La Croix du 11 janvier 2008 (https://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Les-Missions-etrangeres-de-Paris-une-aventure-de-la-foi-_NG_-2008-01-11-667376).

 

Il ne semble pas que les prêtres des missions étrangères se soient consacré à la langue des Karens. Ce fut l’œuvre des missionnaires baptistes américains de Birmanie, sauf erreur, le premier dictionnaire daté de 1883, The Anglo-Karen dictionary est signé de J. Wade et fut publié à Rangoon.

 

 

 


 
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11 juillet 2021 7 11 /07 /juillet /2021 03:31

 

La tradition du bouddhisme Théravada qui est celui de la Thaïlande situe la naissance de Bouddha en 623 et sa mort en 543 av. J.-C. C’est à partir de l’année de sa mort que l’on compte les années. Nous sommes donc en 2564 (2021 + 543). Qu’en est-il exactement ?

 

 

Il est plus aisé de parler du bouddhisme que de Bouddha. D'un côté, nous avons  surabondance de textes et de commentaires échelonnés sur vingt-cinq siècles. En ce qui concerne la vie terrestre, les récits sont également surabondants et sont le plus souvent la narration de prodiges issus de l’imagination des narrateurs. Tous rivalisent de surenchères dans  l'hyperbole et en général l'invraisemblance.

 

 

L’historicité de Bouddha ne peut actuellement plus être mise en doute. Bouddha n’est pas un nom mais désigne celui qui  a atteint le stade le plus élevé de l’évolution spirituelle.

 

 

Il portait en réalité un nom de tribu et un nom de famille en dehors d’une multitude d’autres appellations générées par son éveil. Il appartenait à la vaste tribu des Sakya, dont la capitale était Kapilavatthu, située à la frontière de l’Inde et du Népal actuels. Il lui fut donc souvent attribué le nom de Sakya-muni, « le sage Sakya ». Son nom de famille était celui de son clan Gautama.

 

 

Disparu de l'Inde après le XI siècle, le bouddhisme n'intéressa plus les érudits indiens qui se consacrèrent à l’étude des Védas.

 

 

Ce sont les chercheurs européens qui rencontraient le bouddhisme à peu près partout sauf aux Indes, sous des formes variées selon les peuples et les latitudes qui s’intéressèrent au personnage.

 

 

Ce fut une des grandes occupations de l'Indologie à partir du XIXe et encore de nos jours après la découverte des langues sacrées, sanskrit et pali  au siècle dernier dans le monde érudit.

 

 

De cette volumineuse littérature, ils retirèrent plus qu’une biographie, une légende de Bouddha, les récits de ses vies antérieures, son enseignement oral et une multitude de commentaires. Monseigneur Pallegoix en donne un raccourci percutant : «  Dans les livres sacrés des bouddhistes,  on compte environ cinq cent cinquante générations ou histoires de Bouddha, qu'on dit avoir été racontées par lui-même; ce sont autant de contes ridicules qui représentent Bouddha tantôt comme naga ou serpent, tantôt comme roi des éléphants blancs, moineau, cigogne, singe, bœuf, tortue, cygne, lion, etc. Il a passé par les corps de toutes sortes d'animaux et surtout d'animaux blancs; mais toujours il a été à la tête de ceux de son espèce. Il a aussi été homme dans plusieurs de ses générations il a été ange dans les différents degrés des cieux. Il a même passé plusieurs milliers d'années dans les enfers; enfin il est né roi, et c'est dans cette condition qu'il est parvenu à la sainteté parfaite. »(1).

 

 

Les critiques occidentaux cherchèrent bien à aller plus loin, mais la question de la datation de la vie de Bouddha continua à se poser.

 

 

Sans entrer dans le détail, les traditions chinoises sont contradictoires entre elles,  tantôt de 1029 à 949 av. J.-C., tantôt de 958-878 av. J.-C., ou encore de  686  à 476 av. J.-C. Les Japonais ont d’autres sources, de 463 à 383 av. J.-C. Pour les Tibétains, les dates sont de 961 à 881 av. J.-C.

 

La lecture de quelques ouvrages provenant d’érudits indianistes ne m’a guère éclairé :

 

L’Encyclopédie du bouddhisme publiée en 1990 le fait mourir en 480 av. J.-C.  (2).

Entre 1029 et 950  av. J.-C. nous dit La Châtre (3).

Monseigneur Bigandet le fait mourir  en 437 av. J.-C. (4)

Sophie Egoroff nous dit qu’il vécut vers 390-320 av. J.-C. (5)

Le grand Emile Burnouf situe sa mort en 547 av. J.-C., opinion à laquelle se rallie Pierre Larousse dans son dictionnaire encyclopédique du XIXe siècle (6). 


Monseigneur Pallegoix pour sa part, qui s’est livré à une analyse méticuleuse du bouddhisme et de son histoire écrit : « D'après les calculs des bouddhistes, admis par la plupart des savants, Phra Codom serait né dans une ville de l'Inde appelée Kabilaphat, environ l'an 543 avant Jésus-Christ », mais il est probable qu'il ait confondu l'année de sa naissance et l'année de sa mort. (1)

 

 

L'époque de la mort de Bouddha est donc un point sur lequel ne s'accordent pas les diverses nations professant le Bouddhisme bien que notre tradition Théravada la situe à  peu après au milieu du sixième siècle avant notre ère. Si les Tibétains, les Mongols et les Chinois, placent cet événement plusieurs centaines d'années avant la date susmentionnée et malgré cette divergence, il semble difficile de ne pas adopter la chronologie des Bouddhistes du Sud que nous sommes. Les savants qui ont apporté un degré considérable d'attention à ce sujet, donnent une préférence à  cette opinion, en se rapportant  aux tables chronologiques de rois fournies par les Hindous et aux auteurs grecs qui fournissent indirectement une époque fixée et bien établie avec un degré suffisant de certitude. Après la mort d'Alexandre le Grand, Sélecus, un de ses lieutenants, obtint pour sa part toutes les provinces situées à l'est de l'Euphrate, dans lesquelles étaient inclus les territoires indiens conquis.

 

 

D'abord en personne puis par un ambassadeur, il entra en relations avec un puissant roi Indien, nommé Chandragoupta, qui avait le siège de son empire à Palibolra ou Patalipoutra.

 

 

Ce commerce eut lieu environ 310 ans avant Jésus-Christ. Les tables chronologiques Hindoues mentionnent le nom de ce prince aussi bien que celui de son petit-fils, nommé Athoka, qui, d'après le témoignage des auteurs hindous monta sur le trône de Palibotra 218 ans après la mort de Gautama. Les traditions et les anciennes inscriptions en sanskrit ou en pali ne laissent à peu près aucun doute sur le fait que Gautama mourut sous le règne d'Adzatathat, que les chronologistes Hindous placent le règne de ce monarque environ 250 ou 260 ans avant celui de Chandragoupta, contemporain de Séleucus.

 

 

Les étrangers et les indigènes situent donc la mort du maître durant la première partie du sixième siècle avant l'ère Chrétienne, ou au commencement de la quatrième partie du cinquième siècle, Une très érudite analyse de l'universitaire Srilankais Oliver Abeynayake,, titulaire de la chaire de Bouddhisme et de Pali à l'Université de Sri Lanka au vu d'études méticuleuses des inscriptions épigraphiques et des manuscrits Pali et Sanskrit recueillis par les Anglais lors de la colonisation de l'Inde et du Népal le conduit à retenir pour date de la mort de Bouddha celle de 544 avant notre ère. 543 ou 544 avant Jésus-Christ, l'erreur est dérisoire pour une religion qui a plus de 2500 ans (7).

 

Mais il se greffe une autre difficulté chronologique, c’est que nous situons toutes ces dates « avant Jésus-Christ » alors que nous ignorons toujours la date exacte de la naissance du sauveur de l'humanité ! Il a été depuis longtemps convenu que le premier millénaire avait débuté l'an 1 lui-même commençant l'année suivante la naissance du Christ au solstice d'hiver c'est à dire au 25 décembre. Or, il est acquis que le Christ n'est pas né quelques jours avant le début de l'an I. Tout autant que pour la date de la mort de Bouddha, les spécialistes se déchirent !

 

 

L'historicité du Christ n'est actuellement plus sérieusement mise en doute. Les historiens romains, Tacite ou Suétone, ont parlé de cet agitateur juif mis à mort sous le proconsulat de Ponce-Pilate et sous le règne de l'empereur Tibère. Les Romains ayant des historiens et une chronologie bien établie, commençant le 21 avril de la fondation de Rome en 753 avant notre ère. Or, il est une quasi-certitude historique, c'est que la naissance du Christ a eu lieu sous le règne du roi Hérode dont les historiens romains situent la mort en 749 de leur chronologie c'est à dire 4 ans avant la naissance du Christ.

 

 

Les autres évènements permettant de dater cette naissance donnent lieu à des interprétations contradictoires. Les parents du Christ s'étaient déplacés à l'occasion d'un recensement mais il y en eut plusieurs.

 

 

Les  mages sont venus probablement de Chaldée à l'occasion d'un phénomène astronomique mais il y en eut également plusieurs dans les années précédant la naissance du Christ (conjonctions de planètes ou comète).

 

 

Mieux vaut donc parler  « d'avant notre ère » laquelle a commencé en l'an UN puisqu'il n'y a pas d'année zéro pour les historiens à l'inverse des scientifiques (8).

 

Restons-en là et ne récrivons pas la longue chronologie de l'histoire du monde en faisant démarrer notre ère non à la date présumée de la naissance du Christ mais à sa date réelle qui se situerait entre -7 et -4 !

 

 

NOTES

 

(1) Monseigneur Jean-Baptiste Pallegoix «  Du royaume thaï ou Siam », à Paris, 1854,

(2) « Dictionnaire du bouddhisme », Encyclopédia Universalis, chez Albin Michel, 1990.

(3)« Le Grand dictionnaire Universel de La Châtre (1869).

(4)« Vie et légende de Gautama, le Bouddha des Birmans » (1878),

(5)« Bouddha-Cakya-Mouni, personnage historique qui a vécu vers 390-320 avant Jésus-Christ, premier sublime socialiste, sa vie et ses prédications, son influence bienfaisante sur la civilisation du monde entier » 1906.

(6) « Introduction à l’histoire du bouddhisme indien » (1876)

 

(7) Cette étude qui est destinée à déterminer la date exacte à laquelle Bouddha a atteint l'illumination a été publiée en 2011 et repose sur une impressionnante recherche épigraphique et bibliographique « The Emergence of Buddhism and the 2,600th Anniversary of the Buddha's enlightenment ». Il est numérisé:

https://www.academia.edu/8361561/The_Emergence_of_Buddhism_and_the_2_600_Oliver_Abenayaka

 

(8) On est donc dans l'histoire passé de l'an – 1 à l'an + 1. Le premier siècle d’un calendrier chrétien est l’intervalle de temps d’une durée de cent ans commençant en l’instant zéro qui n'est pas l'année zéro. Il s’étend donc de l’an 1 à l’an 100 inclus. Les siècles suivants s’étendent ainsi de l’an 101 à l’an 200 inclus, de l’an 201 à l’an 300 inclus, de l’an 301 à l’an 400 inclus, de l’an 401 à l’an 500 inclus... du 1er janvier de l’an 1801 au 31 décembre de l’an 1900 inclus, du 1er janvier de l’an 1901 au 31 décembre de l’an 2000 inclus. Nous sommes donc entrés dans le troisième millénaire le 1er janvier 2001, et non le 1er janvier 2000 contrairement à tout ce qui a été claironné à l'époque. Quand Arthur C. Clarke écrit « 2001, l'Odyssée de l'espace », il choisit pour la date de son intrigue... la première année du troisième millénaire.

 

 

 

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10 juin 2021 4 10 /06 /juin /2021 05:10

 

Nous avons parlé de ces chants des rameurs sur les barges royales écrits par le prince Itsarasunthon, futur Rama II, à la fin du XVIIIe siècle, trois hymnes à l’amour qu’il porte à la future reine et à la cuisine qu’elle lui confectionne, le premier concerne les plats salés, le suivant les fruits apprêtés et le dernier les pâtisseries qui sont souvent d’ailleurs des bonbons (1). Il s’agit incontestablement des premiers écrits connus concernant la cuisine siamoise alors que dans notre monde occidental, le premier traité de cuisine connu est celui d’Apicius qui écrivit sous le règne d’Auguste 19 siècles avant (2).

 

Le Prince fait référence à quatorze types de plats salés, quatorze sortes de fruits apprêtés et seize sortes de pâtisseries ou bonbons. Bien que ce soit le thème de l’amour d’un homme pour une femme sous forme de chanson poétique destinée à diriger les rameurs dans le cortège des péniches royales, la description détaillée de la nourriture ne fournit pas seulement leur nom, mais aussi les ingrédients et les techniques de cuisson. Aujourd’hui encore le poème donne une description vivante des plats de la cuisine siamoise.

 

 

Il fallut encore plus d’un siècle pour que soit écrit un véritable traité et livre de recettes de la cuisine siamoise, celui d’une femme exceptionnelle  Plian Phatsakonwong : Elle est pour les Thaïs Thanphuyingplian  Phatsakonwong (ท่านผู้หญิงเปลี่ยน ภาสกรวงศ์) , Than étant un pronom personnel indiquant un profond respect, sans toutefois indiquer la  noblesse. Nous allons y retrouver de façon plus détaillée les recettes des plats qui faisaient les délices de nos deux amoureux.

 

 

C’est à cette cuisine qu’ont gouté les Français des premières ambassades, quelle fut donc leur impression ? La réaction de Forbin est amusante : arrivé à bon port, nous vîmes en abordant trois ou quatre petites maisons de cannes, couvertes de feuilles de palmier. M. Le Vacher me dit que c’était là où demeurait le gouverneur de la barre : nous descendîmes de notre canot, et nous trouvâmes dans l’une de ces maisons trois ou quatre hommes assis à terre sur leur cul, ruminant comme des bœufs, sans souliers, sans bas, sans chapeau, et n’ayant sur tout le corps qu’une simple toile dont ils couvraient leur nudité. Le reste de la maison était aussi pauvre qu’eux ; je n’y vis ni chaises, ni aucun meuble : je demandai en entrant où était le gouverneur ; un de la troupe répondit : C’est moi.   Cette première vue rabattit beaucoup des idées que je m’étais formées de Siam ; cependant j’avais grand appétit, je demandai à manger : ce bon gouverneur me présenta du riz, je lui demandai s’il n’avait pas autre chose à me donner, il me répondit « amay », qui veut dire non. C’est ainsi que nous fûmes régalés en abordant.

 

 

Il s’empresse de railler la flagornerie de Choisy et du Père Tachard qui s’évertuèrent à donner au public des idées aussi brillantes que peu conformes à la vérité. Que mangeait donc le chevalier ? « Quand le roi allait à la campagne ou à la chasse à l’éléphant, il fournissait à la nourriture de ceux qui le suivaient : on nous servait alors du riz et quelques ragoûts à la siamoise ; les naturels du pays les trouvaient bons ; mais un Français peu accoutumé à ces sortes d’apprêts ne pouvait guère s’en accommoder. A la vérité, M. Constance, qui suivait presque toujours, avait soin de faire porter de quoi mieux manger ; mais quand les affaires particulières le retenaient chez lui, j’avais grande peine à me contenter de la cuisine du roi ». Que  conclure ? Au temps de Forbin, le riz était déjà implanté en Camargue depuis Henri IV et Sully, certes, mais la qualité n’était pas encore en rendez-vous et tout comme la pomme de terre servait surtout à nourrir les animaux.

 

 

Mais s’il détestait Phaulkon (M. Constance) ; il appréciait la cuisine de son épouse qui, si elle était remarquable pâtissière était aussi forcément remarquable cuisinière ! (3)

 

 

Le Chevalier de la Loubère est plus nuancé. Il consacre un chapitre du premier tome de son  ouvrage « Du royaume de Siam », « De la table des Siamois ».

 

 

C’est longue description de la table des pauvres qui se limite à du riz et du poisson séché, elle n’est pas somptueuse et celle des riches qui disposent de toutes sortes de ressources, viandes, poissons, fruits, légumes, épices etc…

 

N’oublions toutefois pas que le riz et les poissons sont vantés sur une ligne de la stèle du roi Ramkhamhang à l’époque de Sukothai « Il  y a du poisson dans les rivières, il y a du riz dans les champs » popularisée d’ailleurs par une chanson du très nationaliste Luang Wichit Wathakan (หลวงวิจิตรวาทการ), ในน้ำมีปลา (nai nam mi pla nai na mi khao)  en 1950.

Cette cuisine a – au moins pour celle des riches – subit de nombreuses influences en dehors de ses origines, les Portugais, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Perses, les Japonais, les Malais et les Indiens. Il ne faut évidemment pas oublier les Chinois – il est probable que plus d’un tiers de la population a du sang chinois - dont le chevalier nous dit qu’ils se nourrissent de mets qui nous révulsent, chats, chiens, nids d’oiseaux, chevaux et mulets, répugnantes holothuries, rats, …

 

 

Il nous faut toutefois une réflexion pertinente, il est assurément plus philosophe que Forbin le corsaire :

 

 

« A propos de quoi je ne puis me tenir de faire une remarque fort nécessaire pour bien entendre les relations des pays éloignés.  C’est que les mots de bon, de beau , de magnifique , de grand, de mauvais , de laid, de simple, de petit, équivoques d’eux-mêmes, se doivent toujours entendre par rapport au goût de l'auteur de la relation , si d'ailleurs il n'explique bien en détail ce dont il écrit. Par exemple, si un facteur hollandais ou un moine de Portugal exagèrent la magnificence, et la bonne chère de l'Orient, si le moindre corps de logis du Palais du Roy de la Chine leur parait digne d'un roi européen il faut croire tout au plus que cela est vrai par rapport à la Cour de Portugal et par rapport à celle des Princes d'Orange. Ainsi (parce qu'il ne serait pas juste de mépriser tout ce qui ne ressemble pas à ce que nous voyons aujourd’hui à la Cour de France, et qu'on n'y avait jamais vu avant ce Règne plein de grandes et glorieuses prospérités) j'ai tâché de ne rien dire en termes vagues, mais de décrire exactement ce que j'ai vu, pour ne surprendre personne par mon goût particulier, et afin que chacun puisse juger de ce que je dis presque aussi juste, que s'il avait fait le voyage que j'ai fait »

 

 

Ainsi par exemple rappelle-t-il, en parlant des jérémiades sur la force ou la puanteur de certains mets siamois « … nous ne vidons pas de certains oiseaux pour les manger; et quelquefois les viandes un peu trop avariées nous paraissent de meilleur goût ». Bien évidemment, La Loubère savait que jamais un cuisinier digne de ce nom ne videra une grive ou un rouget de roche et une bécasse ou un lièvre sauvage ne se dégustant que fortement avancés. Si la goutte chez nos riches anciens qui consommaient force gibier sévissait à l’état endémique, la raison en est évidente.

 

 

Tout est relatif évidemment et Alexandre Dumas, fin gourmet, considérait la cuisine italienne comme la plus mauvaise du monde et se régalait comme les Chinois d’holothuries répugnantes.

 

 

Il nous donne une autre pertinente leçon :

 

« Un autre méconte des relations est de ne donner la plupart des choses que par un bout, s'il faut ainsi dire. Le lecteur s’imagine qu’en tout le reste la Nation, dont on lui parle, ressemble à la sienne, et que par cet endroit-là seulement elle ou extravagante ou admirable. Ainsi si l'on disait simplement que le Roy de Siam met sa chemise sur sa veste, cela nous paraîtrait ridicule mais quand tout est entendu, on trouve que, quoique que toutes les Nations agissent presque sur divers principes, tout revient à peu près au même et que nulle part il n’y a guère rien de merveilleux, ni d'extravagant »

 

 

Que mangerait donc le chevalier ? Sans autre critique de la cuisine royale, il nous apprend « Roy de Siam nous faisait  donner la volaille, et les autres animaux envie, c'était à nos gens à les égorger, et à les préparer pour nôtre table »

 

 

De ses explications  nous apprenons, ce que confirme la thèse de Panu Wongcha (2), qu’il y avait – et il y a d’ailleurs toujours – plusieurs sortes de cuisine, la cuisine populaire basée sur la nature et des ingrédients issus du sol, des repas préparés selon des méthodes de cuisson séculaires, transmises de génération en génération.

 

 

En dehors de cette cuisine plébéienne et familiale et en sus des variétés régionales qu’ignorait évidemment La Loubère, il y a une cuisine de professionnels que seuls les chefs passionnés par leur art ont le temps et les connaissances nécessaires pour pratiquer. Cette dichotomie se traduit dans le langage, il y a le riz des seigneurs, le khao chao (ข้าวเจ้า), et celui des serfs, la khao phrai (ข้าวไพร่) ! On ne parle toutefois pas de « fracture sociale » !

 

 

C’est dans ce contexte – résumé rapidement - qu’intervint en 1898 le premier livre de cuisine de  Plian Phatsakonwong après, il est vrai, qu’une partie de la cuisine siamoise a pu avoir tendance à s’occidentaliser à la fois par l’ouverture du pays au commerce à partir de 1855 (traité Bowring) et l’envoi de nombreux privilégiés faire leurs études en Europe. C’est à cette époque que date – paraît-il – l’introduction de la fourchette et que fut publié, en 1890 sous l’égide du roi Rama V un livre de recettes de la cuisine occidentale (Tamrathamkapkhaofarang  (ตำราทำกับข้าวฝรั่ง)

 

 

...le premier livre de cuisine écrit en thaï contenant une série de recettes anglaises et françaises réunies à la demande du roi par l’un de ses nombreuses épouses mineurs, Chao Chom Nom Jotikasthira (เจ้า จอม น้อม โชติกเสถียร).

]

 

QUI ÉTAIT-ELLE ?

 

Les sources sont peu nombreuses et plus la plupart en thaï (4) en dehors de la thèse de Panu Wongcha  (2).

 

 

Plian  Phatsakonwong  est née le mercredi  8 décembre 1847, aînée dans le cocon d’une dans une famille riche de Bangkok. Elle est l’arrière-petite-fille de Dit Bunnag (Somdetchaophrayaborommahaprayunwong - สมเด็จเจ้าพระยาบรมมหาประยูรวงศ์ -  ดิศ บุนนาค) de la puissante famille d’origine persane des Bunnag.

 

 

Il fut une figure politique majeure de la vie politique siamoise au milieu du XIXe siècle et élevé au plus haut rang de la noblesse par Rama II. Elle fut éduquée selon l'ancien modèle de Kulatida (กุลธิดา) que l’on peut traduire plus ou moins bien par fille vertueuse ou fille modèle dans les familles riches, une instruction de haut niveau et l’apprentissage nécessaire pour devenir une bonne épouse et une bomme maitresse de maison, un peu la Julie de Marcel Amont : « Faites de la dentelle, de l’aquarelle, de la tapisserie, de la pâtisserie mais n’allez surtout pas courir le guilledou avant de prendre époux ».

Dans ses multiples talents en sus de la cuisine, elle savait sculpter les fruits et légumes de façon artistique ainsi de créer des fleurs en cire d’abeilles,  dresser des bouquets de fleurs artificielles, de fleurs séchées ou fraiches. Elle excellait aussi dans la broderie.

 

 

Elle joua enfin un rôle majeur dans la fondation de la future Croix Rouge de Thaïlande qui fut l’œuvre de sa vie. Aussi n’eut-elle aucune peine à trouver un mari en 1868 dans la fratrie Bunnag, Phom Bunnag (เจ้าพระยาภาสกรวงศ์ - พร บุนนาค - Chaophraya Phatsakonwong) qui lui donna cinq enfants. Il avait étudié à Londres et devint secrétaire particulier du roi Mongkut à son retour au Siam. Nous le retrouverons ambassadeur à Londres et à Berlin puis titulaire de plusieurs postes de ministre sous le règne de Rama V (5).

 

 

SON ŒUVRE LITTÉRAIRE

 

Elle publie avec probablement l’aide de l’un de ses fils,  Chaochom Phitsa (เจ้าจอมพิศว์) en 1908 son magistral traité de cuisine – toujours depuis lors réédité – sous le titre de Maekhruahuapa (แม่ครัวหัวป่าก์) que l’on peut traduire par « la maitresse de maison modèle ».

 

 

Elle n’est plus toute jeune, c’est à l’occasion de son 40e anniversaire de mariage qu’elle pensa résumer sa carrière de remarquable maitresse de maison. Il ne fut initialement imprimé qu’à 400 exemplaires. Il connut ultérieurement plusieurs éditions avec des modifications dans la présentation, la modernisation du vocabulaire et l’utilisation systématique de mesures métriques.

 

 

N’étant plus sous droits, il est numérisé et facile d’accès sur le site de la Bibliothèque nationale (6). Elle aurait aux dires de Panu Wongcha suivi le modèle de l’ouvrage d'Isabella Beeton « the Book of Household Management » (le livre de la gestion d’un ménage). C’est un guide d'économie domestique destiné aux maîtresses de maison, dont la première édition est parue en 1861. Il se présente  comme un recueil de conseils pour la bonne tenue d'une maison et de son personnel. En dépit de son titre assez général, le guide est consacré en majorité à la cuisine. L’immense succès remporté par l'ouvrage lui a valu de multiples rééditions, souvent substantiellement augmentées, longtemps après la mort de son autoresse. Isabella Beeton devint rapidement une figure de la maîtresse de maison victorienne idéale, parfaite experte en cuisine et en gestion de sa maison. Son ouvrage contient des conseils sur la mode, le soin des enfants, l'élevage d'animaux, les poisons, la gestion des domestiques, la science, la religion et l'industrie Sur les 1.112 pages, plus de 900 sont consacrées à des recettes de cuisine. La plupart d'entre elles sont illustrées de gravures en couleurs. Elle a été accusée d’avoir largement plagiée mais lorsqu’on compile des recettes il faut bien décrire ce que l’on a appris des autres !

 

 

Plian Phasakorawong a également rassemblé les codes culinaires dont elle disposait, ceux de Rama II évidemment mais ses recettes contiennent aussi l’histoire anecdotique de certains plats avec aussi des considérations sur les cuisines régionales. On lui prête toutefois à tort ou à raison l’invention d’une pâtisserie, le luk chup (ลูกชุบ) qui serait d’origine portugaise mais dans laquelle elle remplace les amandes par des graines de haricot mungo (ถั่วเขียว) ?

 

 

Plian a utilisé le code culinaire de Rama II comme point de départ, mais elle a également félicité la princesse Bunrod pour avoir été la pionnière de la tradition culinaire de la cour de Bangkok. Ces louanges reflétaient également le rôle important des femmes chefs de cuisine dans la cour siamoise depuis l’époque d’Ayutthaya. Elle présente une variété de plats issus du répertoire culinaire siamois. Sur plusieurs centaines de pages, elle donne des instructions détaillées, des conseils et de suggestions pour les maîtresses de maison, tant dans l’art de gérer leurs cuisines que celui de diriger leurs maisons. Nous allons des conseils pour choisir le poisson sur le marché aux conseils pour utiliser les mets en conserve venus d’occident ou l’utilisation du système métrique pour doser les ingrédients même si elle utilise des mesures plus concrètes comme une tasse, une cuillère à soupe, une cuillère à café, une cuillère à sucre. Elle est aussi précise sur les temps de cuisson et la façon d'organiser la table quand par exemple on reçoit des moines. Artiste aussi, elle s’intéresse à la décoration des plats et de la table.

 

Dans cette recette de poisson au curry, nous trouvons des mesures au kilo pour le poisson et les pousses de bambou (ก.ก), à la cuillère (ช้อนโตะ), au verre  (แว่น), à la cuillère à thé (ช้อนชา) et à l'unité pour le citron

 

 

Ce mélange de compétences culinaires et de compétences domestiques est caractéristique de ce que doit être une femme convenable, suphap satri (สุภาพ สตริ) dont le correspondant masculin est le suphap burut (สุภาพ บุรุษ).

 

 

La dernière réimpression de 2002 le fut avec le soutien du gouvernement considérant que cet ouvrage appartient au patrimoine culturel du pays.

 

 

Ces recettes traditionnelles ont été reprises par des chefs de prestige qui opèrent essentiellement à Bangkok (peut-être aussi dans les lieux touristiques de province) et offrent des menus à des prix, hors boissons, dont nous nous contenterons de dire qu’ils sont de plusieurs milliers de baths. N’espérez pas y trouver les plats un peu « canaille » que l’on trouve dans des établissements plus modestes avec un zéro en moins sur l’addition et qui ne sont pas sans mérites.

 

 

L’ŒUVRE SOCIALE

 

Son dévouement pour son pays s’est manifesté en 1893 los de la bataille entre la France et son pays, qui fut sanglante du côté siamois autant pour les combattants que pour les civils. Elle a alors pensé créer une organisation de secours en compagnie de femmes de la haute société. Ce groupe de bénévoles réunit la somme considérable pour l’époque de près de 450.000 baths qui fut dépensée en médicaments pour les blessés et en aide pour les familles. Avec la bénédiction du roi, elles créèrent cette année-là une association caritative appelée « le conseil unalom rouge pour le Siam » (Saphaunalomdaenghaengchatsayam - สภาอุณาโลมแดงแห่งชาติสยาม), unalom est le petit cercle sur le front de Bouddha. Ce conseil devint ensuite la  croix rouge thaïe (Saphakachatthaiสภากาชาดไทย) et fut agréé internationalement en 1920. 

La philatélie l’a oubliée lors de la publication de timbres anniversaires !

 

 

Elle eut une triste fin puisqu’elle fut assassinée par un ivrogne le 11 décembre 1911 quelques jours après son 64e anniversaire.

NOTES

 

(1) Voir nos trois articles illustrés par ces chants :

A 424- LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE (1)

A 425 -  บทเห่ยพระนิพนธ์เจ้าฟ้าธรรมธิเบศร -  LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE (2)

A 426 -  บทเห่ยพระนิพนธ์เจ้าฟ้าธรรมธิเบศร -  LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE (3)

 

(2) Voir à ce sujet la thèse de Panu Wongcha publiée à Singapour en 2010 : « What is Thai Cuisine? Thai Culinary Identity Construction From The Rise of the Bangkok Dynasty to Its Revival » numérisé sur le site consacré à la cuisine thaïe https://thaifoodmaster.com/what-is-thai-cuisine.

(3) Voir notre article A 265 - MARIA GUIMAR, ÉPOUSE DE CONSTANTIN PHAULKON ET« REINE DES DESSERTS THAÏLANDAIS  

https://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/a-266-maria-guimar-epouse-de-constantin-phaulkon-et-reine-des-desserts-thailandais.html

(4) Voir

https://th.wikipedia.org/wiki/เปลี่ยน_ภาสกรวงศ์

https://www.silpathai.net/ท่านผู้หญิงเปลี่ยน/

https://www.silpa-mag.com/history/article_8961

https://www.chiangmaicitylife.com/clg/food-drink/thai-restaurants/royal-thai-cuisine/royal-cuisine-mae-krua-hua-bpak-cookbook-written-lady-prien-pasakorn-rawong/

« A study of cooking terms in Thai recipe books. A case of hair lady Plain Phassakorawong’s “Mae Krua Hua Pa” receipe book » (en thaï) sur

https://so03.tci-thaijo.org/index.php/jla_ubu/article/view/242445/164410

Qui est le site de l’Université d’Ubon (มหาวิทยาลัยอุบลราชธานี). L’article est de 2016 et porte la signature du professeur Phasopngot  Phiopochai (ภาสพงศ  ผิวพอใช้)

 

 

(5) Un site Internet est dédié à cette puissante famille :

http://www.bunnag.in.th/prarajpannuang009.html

 

 

(6) https://vajirayana.org/แม่ครัวหัวป่าก์

 

 

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13 mai 2021 4 13 /05 /mai /2021 04:38

 

En ce du mois d’avril 2021, la presse locale a claironné avec orgueil :

มัสมั่นไทย ยังคงครองแชมป์อาหารจานเด็ดที่สุดในโลก

Le matsaman thai reste le meilleur plat du monde.

 

 

Nous connaissons bien évidemment ce plat chanté par le prince Itsarasunthon  (พระเจ้า อิศรสุนทร), le futur Rama II, chant d’amour à la gloire de la cuisine de sa bien-aimée et future reine principale, la princesse Bunrot (เจ้าฟ้าบุญรอด) (1).

 

 

Il chante le plat pour les  piroguiers des barges royalees en ses termes, ainsi traduits par Emilie Testard (2)

Ton ragoût au curry de Massaman,  Mon trésor,

Aux effluves de cumin M’enflamme

L’homme qui l’a goûté Aspire,

A s’en frapper le cœur,   Te retrouver.

Massaman, prunelle de mes yeux, Sentant le cumin au goût ardent,

Qui aura goûté à ton ragout  En rêvera nuit et jour.

Ce méli-mélo aux milles ingrédients, Dont les senteurs emplissent l’air,

Me transporte à l’heure de chair Où nous baignons en une seule odeur.

 

 

Comme nous l’avons dit dans notre précédent article, le poème ne nous donnant peu de détail sur la confection de ce plat, il s’agit le plus souvent d’une sauce au curry agrémentant du poulet ou parfois du porc. Il est omni présent dans les restaurants locaux et c’est effectivement un plat de bon aloi.

 

 

Comment donc est-il venu en tête de ce (pseudo) plébiscite dont au demeurant la presse française s’est emparée sans le moindre sens critique en l’assortissant parfois de commentaires qui ne font pas non plus preuve du moindre esprit critique et en s’étonnant sans non plus la moindre réflexion que les plats dits « traditionnels » de notre cuisine nationale soient classés de façon marginale.

 

 

UNE ENQUÈTE FANTAISISTE

 

Il a été effectué par la chaîne américaine d’information (et de propagande) en continu CNN une espèce de « Voice of America » dont le but essentiel est de répandre par le monde les vertus de l’American way of life en donnant souvent dans le sensationnalisme et le catastrophisme. Ne la regarde évidemment que celui qui veut mais c’est une chaine américaine. Il aurait fallu que les médias, qu’elles soient thaïe ou françaises, parlent de sondage à l’américaine.

 

 

Il a ou aurait été effectué via la page Facebook de la chaîne dans des conditions indéterminées et non précisées et serait la synthèse de 35.000 réponses.

 

La page Facebook de la chaine nous dit qu’elle aurait un peu moins de 40 millions d’abonnés ce qui signifie que la plupart ne se sont pas soucié de participer à cette enquête.

]

 

Il est évident que pour donner son opinion  sur ce qui serait le meilleur plat du monde,  il faudrait avoir une large vision de ce que pourrait être la cuisine sur notre planète depuis la Patagonie...

 

 

...jusque chez les Esquimaux.

 

 

Ce n’est de toute évidence pas le cas de ceux qui ont répondu,  probablement tous majoritairement américains.

 

Les réponses de l’année passée, nous ne donnons que les têtes de liste, ont été les suivantes, nous baignons dans l’exotisme :

Le rendang, Indonésie.

Le nasi-Goreng, Indonésie.

Les sushis, Japon.

Le tomyam kung (ต้มยำกุง), Thaïlande.

 

 

Le phat thaï  (ผัดไทย), Thaïlande.

 

 

Le som tam ou Salade de papaye verte, (ส้มต๋ำ) Thaïlande.

 

 

Le dim sum, Hong Kong.

Les ramens, Japon.

Si la Thaïlande ne vient pas en tête, elle emporte trois acessits. Ce sont des plats que nous connaissons, le tomyam est un véritable bouillon de piment, le somtam est en quelque sorte de la quintessence de piment rouge. Il faut pour les avaler bénéficier d’un estomac en acier inoxydable. Il faut bien dire que le piment utilisé à la façon locale ne parfume pas toujours les mets, il en fait disparaître tout simplement la saveur. Salade de papaye verte au piment, soit, piment à la salade de papaye verte, ça ne va plus. L’utilisation d’une telle quantité de piment rouge fait tout simplement qu’un  palais européen n’y saurait gouter même du bout de la langue

 

 

Le Phat thaï à base de nouilles de riz sautées échappe à la pimentisation forcenée, c'est un plat délicieux.

 

 

Le Maréchal Phibun voulut qu’il devienne par excellence le plat national de la Thaïlande. Ne parlons pas des autres plats exotiques des autres pays, que nous ne connaissons pas.

 

 

Le score de cette année nous conduit cette fois à notre matsaman devenu le champion du monde, premier prix et un accessit :

Curry massaman (Thaïlande)

 

 

Pizza napolitaine (Italie)

 

 

Chocolat (Mexique)

 

 

Sushis (Japon)

Canard laqué (Chine)

Hamburger (Allemagne)

 

 

Asam Laksa de Penang (Malaisie)

Soupe Tom Yam (Thaïlande)

 

 

Nous restons partiellement dans l’exotisme mais voyons apparaitre en seconde place d’honneur la pizza napolitaine et plus curieusement plus bas le hamburger, d’origine allemande et devenu emblème de la cuisine américaine ; mais l’exotisme reste la règle.  Mettre le hamburger dans la liste de tête des meilleurs plats du monde est tout du niveau significatif du niveau des sondés américains de base en matière de cuisine. Plats populaires, certes comme la pizza, plats de cuisine de rues ce qui ne veut nullement dire mauvais mais aux antipodes de la vraie cuisine comme notre massaman sur lequel nous allons revenir.

 

 

Compte tenu des  conditions douteuses dans lesquelles ce sondage a été effectué, il n’est pas interdit de se poser la question de l’intervention des groupes de pression, les Italiens pour leur pizza, les puissantes chaines de cuisine rapide qui ont fait du hamburger le plat national des Etats-Unis (Quick, Burger King,  McDonald's et bien d’autres) et peut-être même les « Chicanos » qui sont des millions aux États-Unis, faire du chocolat mexicain l’un des « meilleurs plats au monde » est peut-être faire injure à nos amis Belges et Suisses dont les chocolats ont légitimement acquis une réputation mondiale. Qu‘il soit le meilleur plat au monde ou pas, le matsaman doit incontestablement cette place à ses qualités.

 

 

Et la cuisine française qui n’est peut-être pas la meilleure du monde mais à tout le moins l’une des meilleure ? Elle n’est présente qu’en fin de course loin derrière le peloton de tête. Il y en a au moins deux raisons d’évidence : La première est que pour apprécier la cuisine française, il faut la connaitre. Or, si les Etats Unis ont été peuplés de migrants européens, africains (bien involontaires) et asiatiques, ils n’ont jamais connu d’immigration française. Il existe – parait-il – des restaurants français de très haut niveau à New-York, Washington et ailleurs, il est probable que leur tarifs les rendent inaccessibles aux habitants du Bronx ou de Chinatown ce qui n’est évidemment pas le cas d’une multitude de restaurants asiatiques, des chaines ou des restaurants italiens populaires.

 

 

Revenons donc à notre matsaman.

 

LE MATSAMAN,  POULET AU  CURRY OU POULET  Á L’INDIENNE

 

La presse française reportant ce sondage présente systématiquement le matsaman comme un « plat d’origine musulmane ». C’est probablement le tribut payé au politiquement correct car ce plat n’a rien à vois avec la religion du prophète.

 

Quelle est l’origine du mot ? Le Dictionnaire de l’Académie est malheureusement le plus souvent muet sur l’étymologie.

 

C’est du côté du curry, base essentielle de ce plat, qu’il faut chercher l’origine. Le curry est un mélange d’épices que la colonisation anglaise  fit découvrir à la gastronomie européenne. En 1822, le célèbre Carème ne l’oublie dans la confection de ses menus avec du « poulet au Karic ».

]En 1828, Risbeck, l’un des meilleurs restaurateurs de l’époque inscrit à sa carte au chapitre des poulets le  « Carrick à l’indienne ».

 

 

Il s’agit dans l’un et l’autre cas d’un poulet agrémenté d’une sauce au curry et servi avec du riz blanc. Nous  bénéficions d’une véritable petite encyclopédie du curry tant dans la confection de la pâte que de la manière de l’utiliser pour agrémenter les plats. Nous y trouvons la recette d’un « chicken curry » qui correspond peu ou prou à celle du matsaman (3).

 

 

 

Le curry n’est pas une épice, il est un mélange complexe, une poudre composée dans l'Inde avec différents ingrédients. Il y entre du piment, du curcuma, de la coriandre, du safran, de la noix de coco séchés, réduits en poudre et passés au tamis. Les cuisiniers indiens préparent eux-mêmes leur poudre et les compositions varient selon la fantaisie de chacun.

 

 

Des Indes il est très probablement passé dans la Perse frontalière, les échanges entre les deux empires étant aussi anciens que permanents. Nous connaissons les rapports des Perses avec le Siam probablement dès le XVe siècle, peut-être avant même que le pays ne bascule dans le mahométanisme. Les Perses ont été bien accueillis dans ce pays tolérant en matière religieuse et ont rapidement acquis des places de choix dans l’échelle sociale jusqu’à ce que le roi Naraï ait un premier ministre musulman. Comme les Italiens quittaient la Sicile ou Naples en emmenant avec eux les recettes de cuisine, de même les Persans avaient les leurs (4). Les Perses utilisent toujours de subtils mélanges d’épices pour agrémenter leur cuisine, notamment le poulet mais celui qu’ils appellent adwiya contient en général du curcuma, de la cannelle, de la cardamome, des clous de girofle, des pétales ou des boutons de rose séchés, du cumin et du gingembre.

 

 

La composition des curry est variable.

 

En Thaïlande, nous en connaissons au moins trois espèces, le curry jaune à base de cumin, de coriandre, de curcuma, de fenugrec, d’ail, de sel, de citronnelle, de piment, de  gingembre, de muscade et de cannelle.

 

 

Le curry rouge est composé de piments rouges, d’ail, d’échalote, de galanga, de pâte de crevettes, de sel, de citron vert, de coriandre, de graines de cumin et de poivre et de citronnelle.

 

 

Le curry vert  est composé de piment vert, d’d’échalote, d’ail, de galanga, de citronnelle, de citron vert, de coriandre, de graines de cumin, de poivre blanc et pâte de crevettes. Ce sont les ingrédients qui en déterminent la couleur.

 

 

Un site Internet thaï en inventorie quatre sortes dans la région du nord, trois dans la nôtre, le nord-est, vingt dans la région centrale et sept dans le sud (5).

Il en est toutefois deux dans le monde qui se disputent la faveur des gastronomes, celui de Madras

 

ou celui de Colombo, lequel est le meilleur du monde ?

 

 

Compte tenu de rapports constants entre l’île de Ceylan et l’ancien Siam, tant religieux que commerciaux, il reste deux hypothèses entre les quelles je ne trancherai pas. Le matsaman est un plat d’origine indienne qui a pu venir au Siam soit par l’intermédiaire des Persans soit tout simplement depuis Ceylan.

Il appartient au meilleur de ce que nous offre la cuisine locale en dehors de toutes ces espèces de sondages qui sont parfaitement vains.

 

 

NOTES

 

.(1) Voir notre article A 424 -  บทเห่ยพระนิพนธ์เจ้าฟ้าธรรมธิเบศร -  LE CHANT DES RAMEURS SUR LES BARGES ROYALES PAR LE PRINCE ITSARASUNTHON, FUTUR RAMA II – AMOUR ET GASTRONOMIE  qui sera publiè sur ce blog le 18 mai prochain

 

(2) http://www.inalco.fr/itineraires/8/trois-chants-bateliers-prince-issara-sunthorn-gastronomie-amour-palais

(3) « The curry’s cook assistant ou curries » par Daniel Santiagoe, Londres, 1888.

(4) Voir notre article  76 Avant les Européens, les Perses

https://grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-blog.com/article-76-avant-les-europeens-les-perses-117277686.html

(5) https://th.wikipedia.org/wiki/แกง

 

         

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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 13:43

 

La publication d’une courte histoire commence dans la livraison du 1er mai 1769 du « Journal encyclopédique » sous le titre « The life and adventures etc… Vie et aventures d’Ambroise Gwinett connu sous le nom du mendiant boiteux et qui en 1734 prit l’emploi de balayeur  du pavé de Spring Garden. Dicté par lui-même », à Londres, chez Gadell, 1769. La fin de ces aventures est publiée dans la livraison du 1er juin. L’ensemble ne fait pas plus que 15 pages. Il ne porte pas de signature.

 

 

La référence à une origine anglaise est pure fiction du journal. Il existe effectivement un ouvrage anglais publié sous le titre « THE LIFE AND UNPARALLELED VOYAGES AND ADVENTURES of AMBROSE GWINNET, écrite par lui-même ». La première édition dont nous trouvions  la trace est de 1830, il y en aurait eu une en 1770, il y en a eu des postérieures, et l’éditeur ne fut pas Gadell mais J.Brydon à Londres. Nous n’avons trouvé aucune trace cette édition de 1770 autrement que de façon allusive.

 

 

La revue « Journal encyclopédique » est connue notamment par ceux qui se qualifient souvent à tort et parfois à raison de « lumières ». Ces deux articles sont ainsi commentés dans un ouvrage essentiellement juridique (« Dissertation sur la composition des lois criminelles » par J.H. de Russel de la Berardière, publié à Leyde en 1775 « Tous les hommes sensibles ont dû lire avec un serrement de cœur l’effrayante histoire d’Ambroise Gwinett rapportée dans les journaux encyclopédiques de mai et juin 1769. Il fut condamné au dernier supplice pour avoir tué un homme qui se retrouvé vivant en Amérique longtemps après. Le malheureux Gwinett avait cependant été exécuté. Il est vrai qu’il eut le bonheur d’échapper à la mort après avoir été pendu. Mais est-ce une excuse ? … Une faute de cette espèce ne peut avoir été commise que par l’impéritie du juge ou la défectuosité de la loi … ».

 

 

Tout est dit, il s’agit en fait d’une diatribe – au demeurant justifiée - sur le système judiciaire de cette époque. La localisation en Angleterre est évidemment un masque pour ne pas parler de la France. Pour être encyclopédiste ou « lumière », on n’est pas assez téméraire pour attaquer le système de front. Il fallait le prestige de Voltaire et ses appuis à la Cour pour se le permettre. Il n’est point dans ces quelques pages question du Siam, mais nous allons très vite le retrouver.

 

 

 

En 1770, l’encyclopédiste et contributeur du « Journal encyclopédique » Jean-Louis-Castillon, avocat à Toulouse, publie à Bouillon, aujourd’hui en Belgique, alors siège d’un évêché souverain et pays d’origine de Godefroy du même nom, « Le mendiant boiteux ou les aventures d’Ambroise Gwinett – balayeur du pavé de Spring Garden d’après des notes écrites de sa main ».

 

 

L’année suivante, le même ouvrage paraît à Francfort et Leipzig sous le titre « Candide anglais ou avantures tragi comiques d’Amb. Gwinett avant et dans ses voyages aux deux Indes ». La préface est signée de « L. Castilton ». La publication en terre d’Empire laisse à penser qu’il s’agit tout simplement d’une contrefaçon ce qui était monnaie courante à cette époque où les droits d’auteur n’étaient pas protégés. Dans les deux éditions, Castillon nous explique que ces « ulcères » de la justice ne sont pas rares. « J’ai pris soin de rassembler plusieurs notes sur la vie d’Ambroise Gwinett écrites par lui-même et trouvées après sa mort dans l’une des poches de son unique, très ancien et déchiré vêtementAvant que de songer à travailler d’après ces notes, j’ai voulu m’assurer des faits et j’ai appris que tout ce qu’elles renfermaient étaient de la plus exacte vérité. J’ai inséré quelques-uns de ces faits dans le Journal encyclopédique supprimant presque en entier la relation des voyages de Gwinett mais cette relation me semblant tout aussi intéressante que le petit nombre de faits qu’on a lu dans cet ouvrage périodique, j’ai cru que le public les verrait avec plaisir ».

 

Le seul justificatif que donne Castillon sur ces sources est une lettre anonyme datée de Londres du 17 novembre 1769. Le manuscrit de Gwinett est de toute évidence un  manuscrit fantôme. Le roman s’étale sur près de 400 pages.

 

 

Ce sont ces voyages qui vont nous faire découvrir le Siam. Leur origine est singulière : ils sont dus à une violente colique de notre héros.

 

 

Ambroise Gwinett est né dans un milieu aisé en Angleterre le 25 septembre 1679 à Canterbury. Après de bonnes études, il entre en apprentissage chez un avocat de la ville. Il a une sœur richement mariée dans le Comté de Kent Il entretient avec son couple d’excellentes relations et lui rendait de fréquentes visites. En octobre 1699, il se rend à pied pour les visiter, mais trop fatigué, il s’arrête pour coucher dans la ville portuaire de Deal proche de leur demeure. Mais le port était encombré des navires de la Reine Anne en raison de la guerre avec les Français et les Espagnols et toutes les auberges étaient occupées.

 

 

Dans l’une d’elle, il demande l’autorisation de prendre du repos au coin du feu de la cuisine. Les aubergistes connaissent de réputation sa sœur et son beau-frère, et avec l’autorisation d’un client et habitué, Richard Collins, ils lui installent un lit dans sa chambre. Dans le courant de la nuit il est pris d’épouvantables coliques, ses gémissements réveillent son voisin auquel il demande où sont situées les commodités. Elles sont comme il se doit au fond du jardin, mais pour soulever le loquet, la ficelle étant cassée, il faut glisser une lame entre deux planches  pour le soulever. Il lui confie un canif à cette fin.

 

 

Il se précipite et pour ouvrir la porte, il déplie le couteau, une pièce était glissée dans la rainure. Il n’y prête aucune attention et glisse le tout dans sa poche. Il reste une grande demi-heure sur le siège. Il remonte dans la chambre et s’aperçoit, sans plus s’en soucier, que son compagnon n’est plus là, peut-être est-il reparti ? A son réveil, il s’habille pour se rendre chez sa sœur. En fin de matinée, trois cavaliers galopent en direction de leur demeure. Ils sont venus l’arrêter. Il apprend qu’il est  accusé d’avoir commis un meurtre la nuit. Au matin, l’aubergiste avait constaté la disparition de Richard Collins, de larges traces de sang sur son lit et la disparition d’un gros sac de guinées qu’il lui avait vu compter. Une fouille rapide permet de découvrir dans les poches de Gwinett le canif et la pièce, que l’aubergiste reconnait comme ayant appartenu à la victime. Ambroise est condamné à être pendu pour avoir tué Collins, caché l’argent et fait disparaître son cadavre probablement emporté par les marées.

 

 

Ses dénégations sont évidemment vaines. Les occupants des chambres voisines avaient entendu des gémissements que l’on attribue à Richard Collins en train d’être égorgé et non aux douleurs de coliques d’Ambroise. Au terme de cette procédure expéditive, le jury le condamne à la pendaison 15 jours plus tard. Nous vous épargnons les détails de son exécution et de sa résurrection, sans doute le bourreau était-il malhabile ? Il avait été mal vendu et survivait à son supplice ! Le gibet était placé en un endroit reculé, il surmontait une prairie sur laquelle le fermier de sa sœur faisait paître ses troupeaux. On le découvre, on le dépend et on le met à l’abri dans la maison de sa sœur. Interrogé par le Shérif sur la disparition du cadavre, le beau-frère admet l’avoir dépendu pour lui donner une sépulture décente (1).

 

 

Une solution s’impose toutefois pour lui éviter d’être pendu une seconde fois avec succès car la nouvelle de sa résurrection s’est répandue dans le village, il faut qu’il disparaisse. Par bonheur son beau-frère connaissait le capitaine d’un vaisseau corsaire qui était encore à quai. Il est embarqué sous un pseudonyme pour un long voyage puisqu’il ne retrouvera l’Angleterre qu’en 1730 ! Au bout de six mois d’une navigation émaillée de péripéties diverses, le navire atteint le Japon.

 

 

Le Japon

 

Les étrangers n’y sont alors que tolérés. Gwinett tient des propos qu’il n’aurait pas dû tenir au sujet de l’Empereur. Condamné à périr dans l’huile bouillante, dans sa grande bonté l’Empereur convertit cette peine en deux cent coups de bâton et à l’exil. Il subit la peine, il en est boiteux. Embarqué sur un navire hollandais, il se retrouve à Ava, la capitale du Pegu, présentement en Birmanie.

 

 

Le Pegu

 

 

Pour de tout aussi futiles raisons, il y est condamné à une nouvelle bastonnade et à avoir l’oreille droite tranchée. Embarqué sur un navire portugais, il se retrouve dans la capitale du Siam qu’il appelle Siyothehin.

 

 

Le Siam

 

Il faut situer cette aventure aux environs de 1710 probablement sous le règne de Phra Chao Sua dont nous n’avons pas un portrait flatteur (2). Il fait la connaissance d’un négociant hollandais avec lequel il sympathise et négocie des diamants qu’il avait ramenés du Japon  pour financer son retour en terre civilisée. Celui-ci lui fait découvrir la ville dont il nous fait une très longue description qui au demeurant ne nous apprend rien que nous ne connaissions déjà ; que les généralités sur les mœurs de Siamois et les coutumes du pays. Jean-Louis Castillon n’a pas de peine à puiser ses sources dans les récits des Français ayant visité le pays au temps du roi Naraï.

 

 

 

Mais l’avocat de Toulouse que fut Castillon va s’appesantir sur la description du système judiciaire et des supplices qui s’y attachent pendant quelques dizaines de pages du récit. Il va ensuite s’étendre très longuement sur un triste épisode de l’histoire du Siam, celui de l’épouvantable tyrannie du roi qu’il appelle Chaou Pasa Tong, pour nous Somdet Phrachao Phrasat Thong (ปราสาททอง), une espèce de Caligula, qui mourut en 1656.  Il fait parler un Siamois imaginaire : « Voici ce que me racontait il  y a quelques jours un Siamois qui voulait me donner une idée du pouvoir de son maître et de l’excès ou, sans craindre pour son trône, il peut porter sa tyrannique défiance », un récit sur 10 pages qui glaça Ambroise d’horreur : La sauvagerie du roi se manifesta en 1650 à l’occasion de la mort de sa fille.

 

 

Il est difficile de ne pas voir dans le récit de ce Siamois une véritable reproduction presque à la lettre de ces événements décrits par le voyageur hollandais Jan Struys qui fut le seul européen à en être le témoin direct et à les reporter en détail.  On ne les trouve en effet  nulle part ailleurs que chez lui  autrement que de façon mois morbide chez Van Vliet et Turpin (3)

 

 

 

Ce Siamois était donc en réalité ce Batave appelé Jan Struys dont le récit fut publié en français en 1691 après l’avoir été en anglais en 1684 sur une première édition en néerlandais de 1676. L’ouvrage connut une diffusion spectaculaire et connut de multiples traductions.

 

Comment un écrivain, dans un ouvrage à narration, peut-il parler de voyages qu’il n’a pas accomplis ou décrire une tempête qu’il n’a pas vécue surtout dans un récit de voyages à demi imaginaires et à demi picaresques ?

 

Ou bien le narrateur assume directement la description ou bien il utilise la délégation d’un témoin compétent.

 

 

Le Congo

 

Quittons le Siam pour suivre très rapidement Gwinett dans ses pérégrinations avec son Hollandais. Il quitte le Siam sans regrets, content de n’avoir reçu que quelques coups de bâton plutôt que d’être ébouillanté, par égard pour sa nationalité, une fois encore pour avoir tenu des propos déplacés à l’égard de la monarchie.

 

 

Nous le retrouvons au Congo où son Hollandais l’abandonne aux mains de Hottentots. Il réussit à s’enfuir avant d’être écorché vif et, sur la côte, attire l’attention d’un navire hollandais qui pratique la traite des nègres et se rend aux Amériques.

 

 

Les colonies espagnoles

 

Le navire est appréhendé par les Espagnols sur les côtes de la Floride. Gwinett d’abord retenu comme prisonnier,  sympathise avec le gouverneur espagnol qui lui témoigne son amitié et le fait sous-gouverneur de La Havane. Il y reçoit des prisonniers anglais au milieu desquels il reconnait Richard Collins et s’en fait reconnaître. Celui-ci lui apprend qu’il avait au cours de la nuit été victime de violents saignements et qu’il avait tout simplement quitté l’auberge précipitamment pour chercher un chirurgien ou un apothicaire pour se soigner. Ils conviennent de s’embarquer dans un navire corsaire à destination de Cadix après avoir retenu leur place sur un navire. Le capitaine, un Irlandais  le persuade qu’il n’a aucun intérêt à retourner en Angleterre 15 ans après sa pendaison. Gwinett s’engage dans leur troupe d’autant que l’un des corsaires originaire de Canterbury lui avait appris que son père avait été ruiné à la suite d’un procès inique. Au bout de quatre ans de course, le capitaine fait de Gwinett son héritier et lui transmet son immense fortune avant de quitter de bas-monde.

 

 

L’Espagne

 

Capturé par un navire espagnol, nous le retrouvons dépouillé de ses richesses et condamné aux galères comme corsaire. Il rame pendant quatre ans en recevant encore  des coups de bâton sur le dos.

 

 

Les barbaresques

 

Son navire est alors capturé par un corsaire barbaresque après qu’un boulet de canon lui eut emporté une jambe. Il se retrouve esclave au Maroc. Après un long et douloureux esclavage à Alger, il fut avec beaucoup d’autres captifs anglais, libéré, par accord entre le Dey d’Alger et l’agent de sa Majesté britannique qui avait eu la bonté de lui faire adapter une jambe de bois.

 

 

Le retour

 

En 1730, revenu en Angleterre, la première chose qu’il fit fut de se renseigner sur ses parents, tous étaient morts et lui-même oublié de tous. Il découvrit aussi que M. Collins n'était jamais rentré chez lui et fut probablement mort lors de son passage. « Bien que n'étant pas un vieil homme, j'étais si affligé par les épreuves que j'étais incapable de travailler; et étant sans aucune forme de soutien, je ne pouvais penser à aucun moyen de gagner ma vie mais en balayant le passage entre la porte Mews et Spring Gardens, Charing-Cross, Londres; et finalement, ne pouvant même pas occuper ce poste, je dépendais de la générosité d'un public sensible et bienveillant ».

 

 

Le plagiat

 

Si la version anglaise date de 1770, elle est en tous cas postérieure aux deux articles publiés dans le Journal encyclopédique en 1769 qui étaiten répandus dans l’Europe entière. Elle est aussi brève, et élude ce qui est intéressant pour nous, l’essentiel du périple de Gwinett d’Angleterre au Japon, du Japon au Pegu, du Pegu au Siam et du Siam chez les sauvages du Congo. Gwinett se retrouve dès sa fuite de l’Angleterre sur un navire corsaire qui tombe aux mains des Espagnols en Floride. Il y retrouve dans les mêmes conditions que ci-dessus, Richard Collins. Ils préparent leur retour en Angleterre et se retrouvent esclaves à Alger. Nous voilà ramenés à l’histoire précédente !

 

Elle est en tous cas reproduction presque intégrale des deux articles du Journal encyclopédique. Pour donner l’illusion d’un véritable document, on trouve parfois un mot manquant avec la mention « illisible sur le manuscrit ».

 

Ce n’est en réalité qu’une diatribe au demeurant justifiée sur le système judiciaire de l’époque, qu’il soit français ou anglais, auquel il manque le souffle du roman picaresque qu’en a fait Castillon.

 

Castillon fut un contributeur de la grande Encyclopédie mais nous n’y avons trouvé aucune rubrique qui porte sa signature. Les pages que cette œuvre consacre au Siam sont consternantes mais portent la signature d’un folliculaire qui travaillait à la page, le chevalier de Jaucourt (4). Ce que Castillon écrit sur le Siam est de bon aloi et provient probablement de sources sérieuses en dehors du trop lourd emprunt à Jean Struys.

 

 

Les longues descriptions du système judiciaire et des sanctions qui s’y attachent dans les pays tyranniques qu’a visités Gwinett sont un évident rappel au système judiciaire français sous l’ancien régime dont les magistrats se couvrirent de honte : absence d’enquêtes sérieuses, utilisation systématique de la torture, condamnation injustifiées.

 

 

Rappelons que nous sommes à l’époque de l’affaire Calas terminée en 1765, aucune enquête sérieuse autrement qu’à charge, utilisation de la torture et condamnation à mort dans des conditions abjectes.

 

 

Castillon y fait allusion dans sa préface, n’oublions pas qu’il était avocat à Toulouse dont le Parlement se déshonora par cette affaire. Celle du Chevalier de la Barre éclate en 1766 dans des conditions similaires.

 

 

Les supplices épouvantables subis par Damien en 1757, issus de l’imagination sadique des magistrats du Parlement de Paris n’ont rien à envier à ceux imaginés par le roi Phrasat Thong.

 

 

Ce n’est qu’en 1780 que la torture sera abolie par Louis XVI.

 

 

Castillon déplore enfin l’absence de réparation du préjudice causé au coupable innocenté par l’impéritie et l’incompétence des juges qui conduisit son héros à finir – quoiqu’innocent – dans la mendicité (5). Il fut la voix qui clamait dans le désert puisque l’indemnisation des victimes d’erreurs judiciaires n’est entrée dans le droit positif français que par la Convention européenne des droits de l’homme du 4 novembre 1950 qui n’a été ratifiée qu’en 1974 (6).

 

 

NOTES

 

(1) Ce phénomène de pendus ressuscités n’est pas inconnu de l’histoire. Ne nous attardons pas sur des détails morbides :

https://listverse.com/2008/12/18/top-10-amazing-execution-survival-stories/

 

 

(2) Voir notre article RH 50 - LE ROI LUANG SORASAK, « LE ROI TIGRE » (Phra Chao Sua). (1703-1709) (Ou Somdet Phra Sanphet VIII (สมเด็จพระสรรเพชญ์ที่ ๘)  Ou  Suriyensapdi Ou  Suraçak )

https://www.alainbernardenthailande.com/2019/11/rh-50-le-roi-luang-sorasak-le-roi-tigre-phra-chao-sua.1703-1709-ou-somdet-phra-sanphet-viii-ou-suriyensapdi-ou-suracak.html

 

 

(3) Voir notre article A 263 - JEAN STRUYS (JAN JANSZOON STRUYS), AVENTURIER HOLLANDAIS AU SIAM EN 1650 ET TÉMOIN DES MASSACRES DE LA MÊME ANNÉE.

https://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-263-jean-struys-jan-janszoon-struys-aventurier-hollandais-au-siam-en-1650-et-temoin-des-massacres-de-la-meme-annee.html

 

 

(4) Voir notre article A 43. « L'Encyclopédie », Voltaire et le Siam.

https://www.alainbernardenthailande.com/article-a-44-l-encyclopedie-voltaire-et-le-siam-83570407.html

 

 

(5)  « Erudimini qui judicatis terram » disent les écritures (Psaume II – 10) « Instruisez-vous, juges de la terre ».

 

 

(6) Article 3 : « Lorsqu’une condamnation pénale définitive est ultérieurement annulée, ou lorsque la grâce est accordée, parce qu’un fait nouveau ou nouvellement révélé prouve qu’il s’est produit une erreur judiciaire, la personne qui a subi une peine en raison de cette condamnation est indemnisée, conformément à la loi ou à l’usage en vigueur dans l’Etat concerné, à moins qu’il ne soit prouvé que la non-révélation en temps utile du fait inconnu lui est imputable en tout ou en partie ».

 

 

 

 

 

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