Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
Un cinéma d’art, en difficulté
En Mai 2010, au moment où la Thailande s’entredéchirait dans les rues de Bangkok, c’est non sans quelque ironie que l’on a vu le triomphe au festival de Cannes , du cinéaste Apichatpong Veerasethakul, avec son film « Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures » et qui obtint la Palme d’Or. Même si le sujet du film semble bien loin des événements évoqués, il prend ses racines dans la culture thaïe et nous verrons ce qu’un tel film peut apporter à la Thaïlande d’aujourd’hui
L’histoire tient plus du conte légendaire que d’une critique sociale. : « Oncle Boonmee souffre d’une insuffisance rénale aigüe et décide de finir ses jours auprès des siens à la campagne. Etrangement, les fantômes de sa femme décédée et de son fils disparu lui apparaissent et le prennent sous leurs ailes. Méditant sur les raisons de sa maladie, Boonmee va traverser la jungle avec sa famille jusqu’à une grotte au sommet d’une colline- le lieu de naissance de sa première vie… »
On comprend toute de suite que ce conte onirique vise à mettre du baume au cœur du peuple thaïlandais, en le ramenant à ses authentiques valeurs. C’est un hymne à la beauté de la vie dans ce qu’elle a d’exceptionnelle mais aussi d’ordinaire. Ainsi chaque événement du film fait partie d’un tout, rien n’arrive au hasard. Les scènes les plus irréalistes, prennent tout leur sens dans une certaine logique de la vie. Et quand on est confronté comme dans le film à des situations incompréhensibles, alors on accepte en silence. On est à peine surpris de voir resurgir l’épouse défunte devenue fantôme à la table de la famille on l’est à peine lorsqu’on assiste au retour du fils disparu, évanoui dans la nature, devenu singe aux yeux rouges brillants dans la nuit. Le fantastique est quotidien, la réincarnation naturelle. C’est le voyage spirituel d’une âme en transit… Voilà pour l’identité culturelle thaïe.
Apichatpong Weerasethkul est né en juillet 1970. Il grandit à Khon Kaen où ses parents sont médecins dans un hôpital. Il est diplômé de la grande université de Kong Kaen en architecture, puis il obtiendra un master en Beaux Arts à « l’Art Institute de Chigago » en 1997. Depuis le début de 1990 il tourne des films expérimentaux et documentaires axés sur les habitants modestes des régions de l’Isan (grand réservoir des chemises rouges). Il tournera ensuite plusieurs longs métrages qui l’ont fait connaître hors de Thaïlande. Ses œuvres aiment partir d’une histoire évoquant un quotidien banal pour basculer à mi chemin dans une imagerie poétique, onirique et mythologique. Le cinéaste cultive le goût du mystère et la lenteur dans le style contemplatif qui confronte le moderne à l’archaïque. Mais dans cet univers du cinéaste tout est normal si l’on ose dire. Simplement il faut accepter qu’on peut être soi et un autre, être là et ailleurs, hier et aujourd’hui
Apichatpong Weerasethkul, est donc considéré comme un cinéaste majeur du début du XXIe siècle. Il n’a que 40 ans en 2010, mais il n’est pas le seul et nous citerons plus loin le cas de Tanwarin Sukkhapisit, autre figure de proue de ce cinéma d’art si original.
On sera donc d’autant plus étonné d’apprendre que le film, Oncle Boonmee est censuré aux moins de quinze ans en Thaïlande au motif qu’on y voit un bonze s’adonner aux joies du karahoké, et une scène d’amour entre une princesse et un poisson-chat !
Apichatpong Weerasethakul (avec Tanwarin Sukkhapisit) est la figure phare d’une nouvelle vague du cinéma thaïlandais. Déjà en 2004 il avait reçu le prix spécial du jury à Cannes pour « Tropical malady ». En 2007 de la sortie de son film Sang Sattawat (Syndromes and a Century) en Juin 2007, les censeurs thaïs s’étaient manifestés avec violence en émettant un avis défavorable à la sortie en salle du film en Thailande. Il fut distribué en DVD.
Les censeurs reprochaient des scènes jugées inappropriées, notamment l’une qui montrait un moine jouant de la guitare !!! scènes jugées obscènes ou blasphématoires. Mais n’oublions pas qu’en thailande, ne pas se lever pendant l’hymne royal (qui ouvre toute séance de cinéma) vous conduit en prison. On avait donc demandé au cinéaste de retirer ces scènes mais il avait préféré renoncer à la sortie de son film en salles plutôt que de le couper. Dans un communiqué, le cinéaste indique en comparant ses films à ses enfants « Peu m’importe qu’ils soient aimés ou méprisés. Si mes descendants ne peuvent vivre dans leur propre pays, qu’ils soient libres. Puisque d’autres lieux les accueillent chaleureusement tels qu’ils sont, il n’y a aucune raison de les mutiler par peur du système. »Belle preuve d’indépendance !
En effet ce film (Syndrome and a Century) a été sélectionné au festival international du film de Venise et a reçu le prix du meilleur film asiatique au festival à Deauville. En 2002 Blissfully Yours avait reçu le prix « un certain regard. » et Tropical Malady est classé par les Cahiers du cinéma comme troisième film le plus important des années 2000/2009.
A côté de toutes ces aventures, le sort de la palme d’or seulement interdit aux moins de quinze ans (et non aux mois de 18/20 ans) c’est plutôt une bonne nouvelle voire une victoire pour celui qui a fondé en 2007 le Mouvement libre du cinéma thaïlandais. : Et la conclusion était toute dans cette interrogation du journal « The Nation » « des signes montrent que le gouvernement est plus réceptif… Est-ce parce que les autorités commencent à voir le cinéma comme un art plutôt que comme un divertissement ?
Mais les faits donnent déjà une sorte de réponse. En 2010, après la palme d’or d’Apichatpong Weerasethakul le cinéaste Tanwarin Sukkhapisit a vu son film « Insects in the backyard » dont le héros est un père transsexuel, censuré totalement au motif d’immoralité. Le mince espoir qui semblait se dessiner est tombé à l’eau et Tanwarin Sukkhapisit a rejoint le combat d’Apichatpong Weerasethakul pour la « libération du cinéma thailandais » et la réforme par le ministère de la culture du comité de la censure décidemment mal inspiré.
On peut se poser la question, comment un pays peut- il produire une œuvre aussi belle et nuancée sur l’homme en général, comme Oncle Boonmee, et en même temps se laisser déchirer par les divisions politiques les plus barbares et les plus simplistes ; les interlocuteurs ne sont plus que des couleurs, les rouges contres les jaunes, et la communication n’est plus qu’une condamnation primaire… On peut comprendre de voir défiler d’étranges portraits d’adolescents soldats, au sourire dérangeant, possible écho de la guerre civile qui gronde en Thaïlande. Il faut se garder d’interprétations hâtives et plutôt se laisser enivrer par le calme du propos, par son rythme paisible comme l’est la vie des paysans de l’Isan.
Ce film est donc le bienvenu dans le paysage thaïlandais pour remettre les choses en perspective, et au-delà du conflit pour redonner le sens des vraies valeurs thaïes bien éloignées de nos cinémas réalistes, et militants…La Thaïlande peut fièrement revendiquer ces grands artistes.