Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
Les Thaïs entrent dans l’Histoire, avec la fondation du royaume de Sukkhotaï.
Nous nous sommes posé beaucoup de questions avant de commencer « notre » Histoire des Thaïs (avec un H majuscule). Eh oui, il y a toujours des histoires à raconter, et disions-nous dès notre premier article avec Paul Veyne*, même « Les historiens racontent des intrigues, qui sont comme autant d’itinéraires qu'ils tracent à leur guise à travers le très objectif champ événementiel » sachant qu’ « aucun de ces itinéraires n'est le vrai, n'est l'Histoire ».
Alors ? Il est dit que l’Histoire des Thaïs commence en 1220, quand le gouverneur khmer est chassé par les habitants de Sukkhotaï ? Et surtout en 1238, quand le roi Si Intharathit
fonde le royaume de Sukkhotaï, le premier véritable royaume thaï indépendant, avec ensuite le roi Mangrai, qui en 1262, fonde Chiang Rai, la première capitale du royaume thaï du Lan Na … avec en 1287 la première grande alliance des rois thaïs de Sukkhotai, de Lan Na et de Phayao contre les menaces des Birmans et des Mongols ………..et plus tard, en 1350, le royaume d’Ayutthaya…….
1/ le royaume de Sukkhotaï ?
On se doute que cette fondation de royaumes s’est forgée, au fil des migrations successives des Thaïs depuis le X ème siècle, avec leur installation dans le Nord tout d’abord, dans de petites communautés (des muangs) et la formation progressive de cités, puis de cités-états, en établissant des « relations « avec les peuples montagnards déjà présents, les Laos et avec les Môns du royaume de Hariphunchai.
Ensuite à la fin du XII ème et au début du XIII ème siècle, les Thaïs des montagnes sont descendus dans les plaines, ont « rencontré » les « civilisations » khmères (et les Môns de Lavo) et birmanes du royaume de Pagan, qui dominaient l’essentiel de l’Asie du Sud-Est. Et, avions-nous dit, au fil des migrations, conquêtes, alliances, occupations, « greffage culturel » et « mélange » une nouvelle identité thaïe s’est forgée dans la formation des principautés et la création des premiers royaumes »…
Nous avions déjà dans notre article 10.3 évoqué le royaume de Sukkhotai : http://www.alainbernardenthailande.com/article-10-3-l-isan-au-temps-des-royaumes-thais-72127161.html
On avait appris qu’ :
2/ L’origine de l’ Histoire thaïe ?
Il y a donc eu un avant Sukkhotaï.
Alors pourquoi les historiens ont choisi le royaume de Sukkhotaï, comme le premier véritable royaume thaï indépendant fondé par le roi Si Intharathit en 1238 ? Pourquoi avoir choisi cet « événement » comme l’entrée des Thaïs dans l’Histoire.
3/ Alors pourquoi ce choix ?
« L'histoire de Sukhothaï fut intégrée pour la première fois à l'histoire « nationale » thaï par le roi Mongkut (Rama IV) (1804-1868), (Phra Bat Somdet Phra Poramenthramaha Mongkut Phra Chom Klao Chao Yu Hua (Thai: พระบาทสมเด็จพระปรเมนทรมหามงกุฎฯ พระจอมเกล้าเจ้าอยู่หัว, règne de 1851 à 1868), dans un traité offert à la fin du XIXe siècle à la mission diplomatique britannique, basée sur SA découverte de la stèle de Ramkhamhaeng de 1292 », « première preuve » de cette histoire. (Wikipédia)
Certes, nous avons pris en défaut maintes informations de wikipédia, mais tout le monde s’accorde ici :
A ce stade, il nous suffisait de savoir
Or, il suffit de quelques recherches pour apprendre que cette stèle de Ramkhamhaeng est très controversée, que l’on peut même risquer le lèse-majesté.
4/ La stèle de Ramkhamhaeng ?
En fait, on découvre beaucoup d’histoires, de polémiques à propos de cette stèle, de nombreuses théories sur ses origines, sur son interprétation, de nombreuses critiques que l’on peut classer en 3 catégories (Cf. Lagirarde François, Dedications to Her Royal Highness Princess Galyani Vadhana Krom Luang Naradhiwas Rajanagarindra*****):
1/ Certains critiques reconnaissent que la stèle est de l'ère de Sukhothai, mais a été taillée après le règne du roi Ramkhamhaeng.
2/ D'autres disent que des inscriptions ont été réalisées au cours de la période du roi Ramkhamhaeng, mais avec des rajouts lors des périodes ultérieures, pour être achevée à l'époque du roi Rama IV.
3/ Les critiques les plus sévères disent que la stèle est un faux. Certains vont même jusqu’à accuser le roi Rama IV.
Si vous pouvez trouver de nombreux documents qui ont alimenté ce débat, Bernon Olivier, Lagirarde François de l'Ecole française d'Extrême-Orient, commentant un colloque in The Ram Khamhaeng Controversy, nous permettent de faire le point ******:
Ils confirment
Piriya Krairiksh (1986) et Michael Vickery (1987) ont entrepris une remise en cause fondamentale de cette doctrine officielle. La controverse devint immédiatement polémique du fait du mélange des genres dans les arguments avancés. Au terme de sa démarche, Piriya établit que la stèle n'a pas été gravée au XIIIe siècle, mais au XIXe, précisément entre 1833 et 1855 et que le roi Mongkut - Rama IV - en est l'auteur.
Bernon Olivier, Lagirarde invitent à la prudence car :
5/ Le rôle de la stèle au XIX ème siècle et à l’époque contemporaine ?
Nous ne pensions pas en voulant raconter comment les Thaïs étaient entrés dans l’Histoire, avec la fondation du royaume de Sukkhotaï, nous arrêter sur la stèle de Ramkhamhaeng de 1292, censée être la preuve (la seule ?) du premier grand royaume thaï indépendant.
Mais nous avons vu que cette « discussion » était essentielle, qu’il y avait là, la confirmation d’une Histoire officielle dont le principal objectif n’ était pas de connaître le passé , mais de montrer que la Thaïlande était et est une grande Nation, avec un grand Roi , un grand peuple, capable de résister à toutes les invasions …
Nous n’avons pas une Histoire, mais un refrain idéologique, qui pouvait se justifier au XIX ème siècle pour le roi Mongkut face aux puissances coloniales anglaise et française, mais qui aujourd’hui peut être vu comme un nationalisme étroit et « obscurantiste » qui ne peut se maintenir que par la « terreur intellectuelle » et la menace bien réelle du lèse- majesté.
Il faut donc bien distinguer l’action « diplomatique » du roi Mongkut au XIX ème siècle et la situation actuelle.
La stèle était un des moyens utilisé par le roi Mongkut pour prouver l’ancienneté de l’écriture thaïe, « le haut degré de civilisation et d'organisation de la société thaï » et le bien-fondé de ses « frontières », face aux menaces colonisatrices bien réelles.
L’archéologue thaï Pthomrerk par exemple, estime aussi que le débat doit être basé sur la compréhension de la philosophie du Roi Rama IV et ne voir que « sa grande tentative de protéger le pays contre l'impérialisme ». Ptomrerk pense également que le roi Rama IV n’aurait pas voulu voir les générations futures prises au piège des vieilles théories historiques.
Aujourd’ hui, la stèle est devenue un objet « sacré » pour les tenants d’un certain nationalisme « royal ». Un doute exprimé relève pour eux du sacrilège et du lèse-majesté, prisonniers qu’ils sont d’une Histoire Nationale qui veut prouver que la Nation thaïlandaise est née avec le royaume du Sukkhotaï, et s’est poursuivie avec Ayutthaya, puis Thonburi, et enfin Bangkok dans une continuité légitime et linéaire.
Nous ne sommes plus dans l’Histoire mais dans une idéologie partagée aussi bien par les conservateurs que par les « révolutionnaires, où le royaume de Sukkhotaï devient le modèle thaï de la liberté, qui sera repris à différentes périodes cruciales du Siam et de la Thaïlande.
Ainsi par exemple, les publications et les recherches sur Sukhothaï seront abondantes après la Révolution constitionnelle de 1932, et pendant la guerre froide, on verra même l'essayiste communiste Chit Phumisak (1930-1966)*******, déclarer que Sukhothaï marquait le début du mouvement de libération du peuple thaï contre Angkor, l'oppresseur étranger ! (Cf. wikipédia)
Fondé ou non, discuté ou non, instrumentalisé ou non, le royaume de Sukkhotaï est bien le premier chapitre de l’Histoire thaïlandaise.
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*Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil.
**Cité en note p.204, par Stéphane Dovert in « Thaïlande contemporaine », IRASEC, Les Indes savantes, 2011.
***Charnvit Kasetsiri a obtenu son doctorat. en histoire de l'Asie du Sud-Est, à l'Université Cornell en 1972, sous le superviseur du professeur OW Wolters . Il a publié de nombreux articles sur l'histoire thaïlandaise, dont le livre en anglais :
**** Fils du fondateur de Sukkhotaï, Po-khun Ramkhamhaeng, dit Rama le Fort (1239-1317), a succédé en 1279 à son frère Po-khun Ban Muang sur le trône du Royaume de Sukhothaï.
***** Citer ce document / Cite this document :
Lagirarde François. Dedications to Her Royal Highness Princess Galyani Vadhana Krom Luang Naradhiwas Rajanagarindra on
her 80th birth day. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 90-91, 2003. pp. 539-544. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_2003_num_90_1_3648
Michel Lorrillard dirige le centre EFEO (Ecole française d'Extrême-Orient) de Vientiane depuis octobre 2000.
Ainsi par exemple :
L’archéologue thaï Pthomrerk estime que la stèle est du règne du roi Ramkhamhaeng, mais des inscriptions supplémentaires ont été faites au cours de périodes ultérieures, et elle a été achevée dans la période du Roi Rama IV . Il estime que l’ on a voulu montré que le Siam était un royaume civilisé avec un système d'écriture ancien, face aux colonisateurs anglais et français qui voulaient les« civiliser ». Son hypothèse est similaire à celle trouvée dans un livre écrit par un des historiens les plus respectés de la Thaïlande, MC Chand Chirayu Rajani.
Piriya Krairiksh, estime aussi dans son livre sur « L'inscription du roi Ramkhamhaeng » que l'inscription de la stèle n'a pas été faite au cours de la période du roi Ramkhamhaeng à cause des anomalies des systèmes d'écriture inscrites dans la pierre.
De nombreuses études insinuent la fabrication d’informations au XIX ème siècle afin de légitimer le pouvoir siamois face aux menaces coloniales (Cf. Intellectual Might and National Myth: A Forensic Investigation of the Ram Khamhaeng Controversy in Thai Society, by Mukhom Wongthes. Matichon Publishing, Ltd. 2003)
****** Bernon Olivier, Lagirarde François. James R. Chamberlain (éd.) : The Ram Khamhaeng Controversy. Collected Papers. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 81, 1994. pp. 390-395.
*******Chit Phumisak (thaï : จิตร ภูมิศักด ), (1930-1966) est un auteur, historien et poète thaïlandais
Ses écrits, anti-nationalistes- ont été considérés comme dangereux pour l'Etat par le gouvernement anti-communiste de Sarit Dhanarajata. Il est arrêté en 1957, accusé d'être communiste, et après six ans de prison il est déclaré innocent par une cour et remis en liberté. En 1965, il rejoint le parti communiste thaïlandais dans la jungle des montagnes Phu Phan dans la province de Sakhon Nakhon. Le5 mai 1966 il est abattu par des villageois, près du village de Nong Kung dans le district de Waritchaphum. Son corps fut brûlé et aucune cérémonie n'a été célébrée pour sa mort avant 1989, quand ses cendres ont été installées dans un stûpa . Son livre le plus important est Le Visage du féodalisme thaï (โฉมหน้าศักดินาไทย, Chomna Sakdina Thai) écrit en 1957 sous le pseudonyme de Somsamai Srisootarapan. (Wikipédia)