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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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7 octobre 2021 4 07 /10 /octobre /2021 08:08

 

Nous avons dans un article précédent apprécié l'article plein d'ironie sinon de causticité qu'Antoine Furetière consacra en 1696 dans son Fuertièriana à la vision siamoise de l'abbé de Choisy (A 442- UNE VISION BURLESQUE DU SIAM EN 1696 PAR FURETIÈRE ; PARODIE DE CELLE DE L'ABBÉ DE CHOISY). Il est un autre abbé qui fit les frais de son humour, l'abbé de Saint-Martin. Celui-ci suscita également la verve de Gilles Ménage dans ses ana en 1715 (Menagiana, ou Les bons mots et remarques critiques, historiques, morales et d'érudition de M. Ménage. Tome 2). Cet abbé normand, l'abbé de Saint-Martin, fut au centre d'une immense farce de potaches qui le ridiculisa dans toute la Normandie et peut-être aussi dans la France entière. Il nous faut parler de lui puisque le Siam en fut la cause, qui fit de lui non pas un mamamouchi turc mais un mandarin siamois de première classe et surtout de fantaisie.

 


 

 

 

 

QUI ÉTAIT L'ABBÉ DE SAINT-MARTIN ?


 

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable mais parce que, si M. Jourdain, par l'excès prodigieux de son orgueil, demeure une exception dans la nature, il ne sort pas du moins de la nature. C'est ce qu'en 1687, dix-sept ans après la première représentation du Bourgeois gentilhomme, a clairement prouvé la mystification énorme que les écoliers de l'Université de Caen, avec la complicité de toute la ville, autorités civiles, religieuses, judicaires et militaires comprises, ont pu faire subir à leur ancien recteur, l'abbé Michel de Saint-Martin, le plus honnête et le plus généreux, mais aussi le plus vaniteux et le plus crédule de tous les hommes.

 


 

De même que M. Jourdain, car tout les rapproche, l'abbé Michel de Saint-Martin était fils d'un riche marchand de drap. Il naquit le 1er mars 1614 à Saint-Lô. Il aurait à sa naissance été si laid qu'on aurait hésité à le faire baptiser. Un nez écrasé ne se relevait à sa base que pour mieux faire ressortir une énorme bouche, dont la lèvre inférieure était saillante et se relevait à son tour vers le nez, des sourcils épais recouvraient des yeux noirs et enfoncés dont la nuance jurait avec celle des cheveux tirant sur le vermillon ,ce qui ne l'empêchait pas de se trouver « beau comme le jour ».

 

Caricature  publiée dans  le magasine " Naturisme"" numéro 344


 

Dès qu'il se trouva en âge d'apprendre, ses parents avaient appelé à Saint-Lô, pour lui servir de précepteur un gentilhomme ruiné, le sieur Jullin de la Hardonière et, sous sa direction, ils avaient envoyé l'enfant étudier d'abord à Caen (c'était le pays de sa mère), puis à Paris, afin qu'il perdit l'accent normand, et enfin au collège royal de La Flèche, où les Jésuites, sous Louis XIII, élevaient toute la noblesse riche du royaume.

 

 

Ses études terminées, Michel de Saint-Martin partit pour l'Italie, où il se fit recevoir docteur en théologie à l'Université de Rome et obtint du pape le titre de protonotaire du Saint-Siège apostolique, il s'agissait alors d'une charge vénale qu'il suffisait d'acheter et qui lui permit de porter le violet, le rochet et le chapeau avec le cordon et le bord violet.

 


 

Après avoir visité la Hollande, la Flandre, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, et écrit de copieuses relations de ses premiers voyages, il revint à Caen, où il se fit agréger à l'Université, et, bientôt, il en fut élu recteur. Sorti de charge, il ne voulut pas quitter cette ville, à laquelle il s'était attaché; et la combla de ses bienfaits.


 

 

Car l'abbé de Saint-Martin faisait de sa fortune héritée de son père le plus noble emploi: il ne se contentait pas de distribuer des médicaments gratuits à tous les pauvres qui venaient le consulter et de multiplier les fondations pieuses, de réédifier l'école de théologie qui tombait en ruine et de fonder à perpétuité une chaire de théologie morale dans le Collège des Jésuites, il embellissait la ville de statues et de monuments coûteux. Par une heureuse innovation, il fit apposer aux carrefours et à tous les coins de rues des écriteaux pour indiquer les directions. Enfin, comme sa générosité était inépuisable, il accepta de contribuer pour une somme de dix mille livres à l'érection de fontaines publiques, et pour une somme non moins considérable à la création d'une bibliothèque à l'Université. Il semblerait que la ville de Caen dût éprouver pour son vénérable bienfaiteur la plus profonde reconnaissance. Il en fut la risée.


 

 

Son éducation aristocratique et les belles alliances qu'auraient contractées ses cadets, son érudition qui, pour être mal digérée n'en était pas moins réelle, ses nombreux voyages faits à une époque où l'on ne voyageait guère, sa fortune, qui lui permettait d'avoir un train de maison que l'on n'a point accoutumé de voir chez un homme d'église, tout cela réuni avait développé en l'abbé de Saint-Martin une hypertrophie du moi tellement excessive, qu'elle avait fini par faire de ce vieillard si respectable par ses mœurs et par sa bonté un véritable personnage de comédie.

 

 

 


 

Étant fils d'une mère « demoiselle », Marie du Thou, issue d'une famille de la noblesse de robe de Normandie, deux frères qui conclurent également des alliances dans la petite noblesse locale, Nicolas avec Renée de Saint-Gilles et Paul avec une demoiselle de Bailleul, il se montrait entêté de noblesse, oubliant que si en France le coq ennoblit la poule, l'inverse n'est pas vrai ! A tout propos, et même hors  de propos, dans les innombrables opuscules qu'il faisait imprimer et distribuait aux nobles de la ville, il niait, toujours comme M. Jourdain, que son père Michel, n’eût jamais tenu boutique. Il était lui-même aussi le fils d'un drapier, Guillaume.

 

 

La vérité est, disait-il, qu'il achetait toute la draperie des foires de Caen et de Guibray, et, sans quitter lui-même son château fortifié de Cavigny aujourd'hui connu sous le nom de Château de la mare, il envoyait vendre cette draperie en Allemagne, en Syrie et dans tout le Levant, occupant ainsi et faisant vivre près de vingt-cinq mille personnes. Ce château avait-il bien appartenu à son père ?

 

 

Comment ce Normand, qui se connaissait en drap, avait-il contribué à chasser de la Nouvelle-France les pirates et les corsaires ce qui lui aurait valu son marquisat ? C'est ce que son fils n'expliquait point; mais il assurait que Louis XIII, en récompense, lui avait donné le marquisat de Miskou au Canada et voilà pourquoi l'abbé signait « Michel de Saint-Martin, écuyer, seigneur de la mare du Désert, marquis de Miskou.». On était point à l’époque trop regardant sur les geais qui se paraient des plumes du paon et les bourgeois devenus auto-marquis : « Paris abonde de ces marquis qui reçoivent l’investiture de leur laquais en s’en faisant donner par eux le titre » écrivait Primi Visconti en 1673 dans ses « lettres sur la cour de Louis XIV ». Miskou (ou Miscou) est bien une ile misérable située au milieu du fleuve Saint-Laurent,

 

 

...... mais ce marquisat de fantaisie est totalement inconnu du seul et encyclopédique ouvrage qui fait foi sur le noblesse de la Nouvelle France, l'Armorial du Canada français de E.Z Massicotte et Régis Roy publié en plusieurs volumes à partir de 1915.

 

 

Il avait fait apposer ses armes, de sinople à trois glands d'or, à tous les monuments dont il avait doté la ville.

 

 

Elles ornaient évidemment les portières de sa vinaigrette (une sorte de chaise à porteur sur roues), timbrées de sa couronne de marquis.

 

 

Les railleurs s'en donnèrent à cœur joie en parlant de l'animal qui mange des glands !

 

 

« Que ne sommes-nous en Pologne, où il est permis de couper le pied à un paysan avec un sabre, quand il s'est moqué d'un gentilhomme » écrivait-il un jour au recteur de l'Université pour se plaindre que le portier du collège eût été assez impertinent pour oser lui demander un de ses ouvrages.

 

 

Et l'on assure qu'un autre jour dans son dédain pour ceux qui n'étaient pas « nés»,  il refusa un clystère de la main d'un apothicaire qui n'était pas gentilhomme.

 

 

Pendant son rectorat, il avait défendu que les écoliers approchassent de sa personne à de plus de cinq à six pieds de roi, ce qui fit que l'un d'eux s'avisa de lui présenter cérémonieusement sa thèse de philosophie au bout d'une perche. Quand on est marquis de MIskou, on ne saurait se contenter de la vieille servante traditionnelle chez les gens d'église. Aussi l'abbé entretenait un train de maison fastueux car il n'était pas de ceux qui « prennent de petits nains pour les servir, afin d'employer moins d'étoffe à les vêtir et pour épargner la dépense de bouche ». L'abondance régnait chez lui. Sa maison de Caen n'était pas, comme l'aurait été celle de feu son père à Saint-Lô, assez vaste pour contenir un couvent de religieux et trois écuries de chevaux d'Espagne et d'Angleterre, deux remises à carrosses, une cave à cidre et une cave à vin mais elle renfermait un vaste jeu de paume couvert, de belles cheminées dorées, un cabinet rempli de curiosités, tapisseries, tableaux, meubles à l'antique, et une grande salle où il donnait des concerts et chantait faux, prétendaient les mauvaises langues, devant les personnes de distinction. Sur sa porte, il avait fait graver cette fière devise « Non nobis sed republicae nati summus» : « Nous sommes nés, non pour nous mais pour la république ». Un soir, un mauvais plaisant remplaça par un O le A de nati, modifiant ainsi, ou à peu près, le sens de la phrase « Connu de tout le monde, à moi-même inconnu. » Il portait l'épée, privilège de la noblesse ce qui convenait mal à un membre du clergé mais on sait ce qu'il en était de ces marquis au siècle de louis XIV. Dans la conversation courante, au lieu d'utiliser l'expression « Que je sois pendu si...» il utilisait celle qu'il s'était forgée « Que je sois décapité si...» chacun sachant que l'on ne pendait que les croquants et décapitait les gens de condition.

 

 

Rien n'indignait l'abbé comme le manque de respect. Plus procédurier à lui seul que toute la Basse Normandie, pour un mot, un geste, un sourire, il envoyait assignation amusant surtout le Tribunal notamment lorsque Jean Blachet, écolier en droit, troubla une messe en musique que le bonhomme fait célébrer à l'occasion de ses soixante-dix ans, « pour remercier Dieu de l'avoir préservé de mille périls tant par mer que par terre, s'étant trouvé cent fois sur l'Océan et sur la mer Méditerranée à deux doigts de la mort, et dans des forêts....». Sa tournée en Angleterre lui permit en effet de se comparer à Ulysse et de se vanter d'avoir évité de nombreux périls en mer.

 

 

Vers la fin de sa vie, Il se prit d'admiration pour le fameux médecin Charles de l'Orme, aussi bizarre que lui : Menacé de paralysie, il fit aux eaux de Bourbon un voyage qui acheva de lui perturber l'esprit et de lui tourner la tête. Il rédigea un ouvrage de médecine sous le titre « Moyens faciles éprouvés par Mr Delorme pour vivre 100 ans». Il se fit construire un lit de briques bâti sur un fourneau pour s'y enfourner la nuit; s'enfonça jusqu'au cou dans un pantalon imaginé par lui pour se préserver du froid pour se conserver la mémoire et le bon sens que tout le monde croit avoir, il enfila sur ses jambes neuf paires de bas et se mit sur la tête neuf bonnets et une calotte par-dessus. Jusque-là il n'était que l'abbé Malotru, Il y gagna le sobriquet de « Saint Martin de la calotte». Il obtint un vif succès de curiosité et se crut un grand médecin au point que le Duc de Montausier du lui enjoindre de ne plus exercer la médecine. Lorsqu’il se rendait à son église, dans sa vinaigrette, enfoui sous les fourrures, il prenait pour des applaudissements ce qui n'était que des railleries. Il se croyait aimé du bon peuple qui devait pourtant le mystifier comme personne ne l'avait jamais été. Il faisait en deux mots la gaité et la joie de la ville de Caen.

 

Terminons sur ses prétentions au génie littéraire, elles firent l'objet d'un épigramme sur Saint-Amant et Saint-Martin, tous deux normands, tous deux fils de drapier ayant des prétentions à la noblesse. Saint-Martin est l'auteur d'un « Principes du gouvernement de Rome » et Saint Amant d'un poème « La Rome ridicule ».Ces quatre vers firent rire toute le Normandie :

Deux saints dont le nom est divers

Sur Rome ont fait la même chose

L'un l'a fait ridicule en vers

Et l'autre, ridicule, en prose


 

 

LA MANDARINADE


 

Comme don Quichotte s'était fait une brèche dans la tête à force de lire des romans de chevalerie, il s'était renversé la cervelle à force de s'admirer et de se contempler. Il s'enflait démesurément comme la grenouille de la fable.

 


 

En 1684, le roi de Siam avait envoyé à Louis XIV une ambassade solennelle pour lui faire savoir que le bruit de sa gloire était venu jusqu'en Orient, et qu'il ne voulait conclure de traité de commerce qu'avec lui. Le roi de France, comprenant aussitôt le parti que sa politique coloniale pouvait  tirer d'une pareille démarche, reçut les mandarins siamois du haut de son trône et entouré de toute sa cour, et décida d'envoyer à son tour en ambassade auprès de leur roi le chevalier de Chaumont, avec l'abbé de Choisy pour coadjuteur. Comme ces événements faisaient l'entretien de tout le pays, un conseiller au parlement de Normandie, M. du Tot-Ferrare, sans prévoir le moins du monde les conséquences qu'allait avoir cette plaisanterie, s'imagina d'écrire sous le nom du chevalier de Chaumont une lettre à Michel de Saint-Martin en janvier 1685. Il priait l'abbé, qui avait appris dans ses voyages à connaitre le cérémonial de toutes les cours de l'Europe, de vouloir bien l'instruire comment il se devait comporter en si grave circonstance, et du train qu'il lui convenait d'emmener, équipages, livrées, musiciens, gens de lettres, etc. Il le conjurait de lui répondre sans tarder « à Paris, rue de la Vieille-Monnaie, à l'adresse de M. Bigot, Indien, proche du Tabouret vert.  ».

 

 

Devant cette demande et une adresse aussi bizarre, le fat et naïf personnage n'eut pas une minute d'étonnement, pas plus qu'il n'en aura lorsque, dans une lettre datée pourtant du  1er avril (la date des poissons !), l'abbé Boivinet, neveu de Boileau, lui demandera des notes sur sa vie au motif que l'historiographe du roi désirait insérer son éloge parmi ceux des grands hommes du siècle. L'abbé de Saint-Martin fit, selon sa coutume, tirer à cinq cents exemplaires la prétendue lettre, si flatteuse pour lui, du chevalier de Chaumont, et publia bientôt une réponse de cinquante pages, parfaitement incohérente et ridicule. Il pria l'ambassadeur d'offrir au roi de Siam deux de ses livres de médecine, lui donna pour son voyage les conseils d'hygiène les plus intimes et les plus saugrenus, et dressa une liste, interminable, des présents dont il devait se munir par exemple « trois douzaines de peignes d'écaille de tortue, d'ivoire et de buis pour le sérail des femmes ». La plaisanterie avait réussi et on la continua. Quelques mois après, de fausses lettres de Siam arrivaient à l'abbé. Le chevalier de Chaumont et l'abbé de Choisy le remerciaient de ses précieux avis, et lui apprenaient deux grandes nouvelles : plein d'admiration pour ses ouvrages médicaux, le roi de Siam avait voulu placer dans la pagode royale le buste de l'abbé sculpté par Saint Igny parmi ceux de ses vingt dieux et exprimait ensuite le désir de l'avoir près de lui comme chef de ses médecins, surintendant de ses étuves et inspecteur général de ses fourrures. Le cœur de l'abbé fut en place d'exploser de joie et il arrêtait dans la rue les passants pour les informer de l'honneur qui lui était ainsi fait par-delà les mers. La mèche était allumée mais la mine allait-elle prendre ?

Ce fut l'un des cousins de l'abbé, Monsieur Gonfrey, qui s'en chargea. Lorsque le roi de Siam envoya sa seconde ambassade, il le persuada que ceux-ci avaient pour mission de le ramener au Siam comme premier médecin de sa majesté avec de gros appontements et la dignité de premier mandarin de premier rang. Trois semaines après pendant le carnaval de 1687 (encore le 1er avril !), il le prévint que l'ambassadeur et huit mandarins se trouveraient avec une nombreuse suite avec éléphants, chameaux et dromadaires installés à l'auberge du « Cygne de la croix ». Le second acte va arriver, la mayonnaise avait bien pris !

 

 

Les ambassadeurs étaient des écoliers de l'université dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, compris le fils de Monsieur Gonfrey et d'autres cousins de l'abbé. L'un de ceux-ci, Jean des Baisans, neveu de l'abbé faisait l'ambassadrice ou mandarine. Pour déguiser leurs traits et pour se vieillir, ils s'étaient barbouillé le visage de diverses couleurs « à la mode du pays de Siam ». Sur des habits de théâtre à la romaine qu'ils avaient loués, ils avaient passé des robes de chambre dont les manches étaient retroussées jusqu'au haut ce qu'on voyait des bras et des jambes était peint comme le visage des bonnets en forme de pain de sucre couvraient entièrement les cheveux. Le soir, aux flambeaux, cette ambassade de carême-prenant se rendit chez l'abbé de Saint-Martin, qui avait voulu, pour la recevoir, revêtir son habit de protonotaire, et qui l'attendait debout, appuyé sur le bras de M. Gonfrey et entouré d'une nombreuse assistance. Après des salamalecs profonds et longs, l'ambassadeur prononça une harangue en siamois, qu'un interprète traduisit frappé de la ressemblance de l'abbé de Saint-Martin avec un célèbre talapoin de Siam, qu'il se souvenait fort bien d'avoir vu deux mille ans auparavant, le monarque asiatique désirait s'attacher sa scientifique personne en qualité de premier médecin, et lui conférait la dignité suréminente de mandarin du premier ordre, avec une pension de six mille pistoles (dix mille livres en monnaie de France), dont le premier quartier lui serait versé avant qu'il s'embarquât à Brest. Une lettre du roi, traduite en latin, confirmait les paroles de son ambassadeur. Pour faire ses préparatifs de départ, trois jours étaient laissés au nouveau mandarin, que l'ambassadeur devait ramener de gré ou de force, il en répondait sur sa tête.

 

 

Toute la nuit l'abbé de Saint-Martin se tourna et se retourna dans son lit de brique, sans pouvoir y trouver le sommeil. Certes, ces honneurs sans précédents en France chatouillaient sa fatuité. Mais comment, à son âge (il avait soixante-treize ans), et avec ses infirmités, entreprendre un si long voyage? Comment abandonner son beau cabinet de curiosités, et cette chère ville de Caen où il était si fort admiré, pensait-il ? D'autre part, il avait eu une réelle peur des mandarins, dont le visage barbouillé ne lui disait rien de bon. Il se leva profondément troublé, et se fit porter chez l'intendant de la ville, M. Gourgues, qu'avaient instruit déjà de cette plaisante aventure le poète Segrais, alors premier échevin, et M. Dumoustier, lieutenant général du bailliage. Le vieillard leur raconta les événements récents, qui le remplissent en même temps d'une juste fierté et de craintes légitimes. Que doit-il faire en cette conjoncture ? On tient conseil, et, malgré les révoltes de sa vanité blessée, l'abbé de Saint-Martin, tout tremblant, se résigna à la plus humiliante des démarches : il demanderait au doyen de la Faculté de Médecine, afin de le remettre à l'ambassade siamoise, un certificat, muni du sceau de la Faculté, attestant qu'il n'avait jamais étudié la médecine et qu'il ne saurait donc passer pour médecin. Aussitôt après il écrira à Louis XIV pour l'avertir que des étrangers voulaient enlever par la force une des gloires de son royaume. Afin de calmer ses inquiétudes,  M. de Montchevreuil, colonel du régiment du roi, consentit à détacher huit ou dix de ses plus braves grenadiers, qui garderont en armes la maison de l'abbé et le défendront contre les violences dont le menacent de fanatiques admirateurs. Tous étaient évidemment dans le secret !
 

 

Toute la ville vint féliciter le premier médecin du roi de Siam mais ses transes empêchaient l'orgueilleux vieillard de goûter une joie sans mélange. Dans l'attente de la réponse de Versailles, il ne vivait pas, elle arriva, tant le roi avait, dit-on, donné au courrier l'ordre de se hâter, vingt-quatre heures à peine après que l'abbé avait écrit sa supplique. Par une lettre de cachet, Louis XIV, on voit que les mauvais plaisants ne reculèrent devant aucune audace, défendait formellement à M. l'abbé de Saint-Martin de sortir de son royaume sans sa permission, attendu qu'il s'estimait trop heureux « d'avoir dans ses États un homme d'une si vaste érudition et qui avait rendu de si grands services à ses peuples ».

 

 

On se figure les transports et l'allégresse du bonhomme à la lecture de cette lettre à la fois si flatteuse et si réconfortante pour lui. Mais M. Gonfrey hochait la tête, craignant bien, murmurait-Il, que l'abbé ne devînt la cause d'une sanglante guerre entre la France et le Siam.

« Pour vous excuser du moins le mieux que vous pourrez », déclara-t-il  à sa dupe, « il faut que vous engagiez l'ambassade à souper, lorsqu'elle viendra en grande pompe vous apporter le bonnet de mandarin ». « Merci Dieu ! Je le ferai volontiers, J'ai bien traité jadis toute la compagnie des pèlerins du Mont Saint-Michel, et l'affaire est aujourd'hui d'une tout autre importance, puisque jamais encore un Français n'a été mandarin de Siam », s'écria l'abbé.

Il commanda, en conséquence, un magnifique souper à l'auberge de la Croix de fer, la meilleure de Caen et accepta l'offre de M. de Saint-Simon Meautis, qui, afin de faire honneur à ses illustres hôtes, se vint proposer à lui pour gentilhomme servant.

Sur les sept heures du soir, un grand bruit dans la rue et la lueur de nombreux flambeaux annoncèrent l'arrivée de l'ambassade. Des gens de livrée portaient comme en triomphe l'énorme bonnet destiné à se dresser majestueusement sur les neuf calottes et le capuchon du récipiendaire.

A peine informés que le roi de France se refusait à laisser partir le nouveau médecin de leur roi, les Siamois manifestèrent par leurs cris et par leurs hurlements le plus violent désespoir. Il fallut pour les apaiser, leur remettre une copie collationnée de  la lettre de cachet, qui seule pourrait, disaient-ils, les protéger contre la colère de leur maître. Alors commença la folle cérémonie. Difficilement et pesamment l'abbé s'agenouilla, avec l'aide de ses amis; un des mandarins se vint placer en face de lui, tenant sur un coussin, ainsi qu'un diadème royal, le glorieux bonnet fourré de peaux de lapins, entouré de trois cercles d'or, un peu ouvert par le haut comme une mitre, et, de même que ceux des mandarins et de la mandarine, surmonté d'une houppe éclatante. Aussitôt l'ambassade entière se mit à danser autour de cet autre M. Jourdain, lui appliquant par intervalles de petits coups de sabres sur la tête. Enfin l'on couvrit les calottes qui couvraient son chef du large bonnet, non sans que Madame la mandarine l'eût élargi encore en le fendant avec des ciseaux mais coquettement elle masqua l'ouverture avec un ruban noué en fontange. La cérémonie se termina par des salamalecs réciproques.

Ensuite on passa à table. Tous les assistants, y compris les dames, restaient debout, par déférence, derrière les chaises des mandarins, qui mangeaient avec leurs doigts et prenaient à deux mains les perdrix pour mordre à même. De temps en temps, la mandarine donnait de petits coups avec la pointe de son propre bonnet dans le visage de l'abbé, qui, averti par l'interprète  que c'était là une marque de vénération, prenait la houppe et la baisait respectueusement. Chaque fois que l'on portait la santé du roi de France ou celle du roi de Siam, M. de Montchevreuil prévenait par la fenêtre les grenadiers qui faisaient alors une décharge de mousqueterie à laquelle se mêlaient le son des hautbois et le bruit des tambours. Tout à coup l'un des faux mandarins, M. de Saint-Fremont, qui était le petit-neveu de l'abbé de Saint-Martin, s'aperçut que son oncle le regardait attentivement. Dans la crainte d'être reconnu, il fit une grimace horrible au marquis de MIskou scandalisé. L'interprète  s'empressa de déclarer que c'était là un témoignage de profonde estime dans le royaume de Siam, et dès lors l'ambassade entière ne cessa plus de grimacer en l'honneur de l'abbé qui, par politesse, se croyait obligé de faire en réponse les grimace les plus hideuses. Brisé par tant d'émotions, il finit par s'endormir à table. On l'emporta dans son lit de brique.

 

 

Aussitôt la mandarine invita en excellent français les assistants et les soldats à prendre leur part du festin, et l'on but deux cents bouteilles de bourgogne aux dépens du nouveau mandarin. Le lendemain, à son réveil, le premier soin de l'abbé de Saint-Martin fut de faire peindre un bonnet de mandarin sur sa couronne de marquis, aux panneaux de sa chaise à porteur, avec cette devise « Virtuti debila merces » (juste récompense du mérite.)  Puis il reçut derechef les félicitations des habitants de la ville, qui vinrent lui donner du Monseigneur et de l'Altesse Sérénissime. Sur les onze heures, il se rendit aux Cordeliers, pour entendre la messe dans la chapelle à la romaine qu'il avait élevée à saint Michel, son patron, un jeune officier le conduisit par la main, comme une princesse il avait une escorte de grenadiers, et une foule énorme le suivait. Enivré de l'encens qui lui était ainsi prodigué, le bonhomme devenait tout à fait fou.

Aussi reçut-il fort mal ses héritiers, quand, inquiets de lui voir faire tant de dépenses, ils vinrent l'avertir qu'il était tout simplement joué par les écoliers. Il les traita d'envieux, d'ingrats, d'ennemis de sa gloire. « N'avait-il point ouï les ambassadeurs parler siamois ? Et comment des écoliers auraient-ils appris en si peu de temps une langue des plus difficiles de l'Orient » Et, sur ce beau raisonnement, il fit jeter ses parents à la porte. Ses folies lui auraient pourtant coûté plus de cinquante mille écus ! Ils intentèrent un procès pour le faire mettre sous curatelle, ils échouèrent sur la promesse qu'il leur fit de leur léguer les profits de son marquisat ce qui, à sa mort dû leur réserver une pénible surprise.

 

 

Il se fâcha tout rouge contre le préfet du Collège des Jésuites, qui prétendait de même, par charité pure, le désabuser; et Varlet, son barbier ayant cru également devoir lui ouvrir les yeux « Canaglia (voyou) tu es donc aussi du complot ! » s'écria l'irascible abbé, et, saisissant le coquemar plein d'eau chaude qui était sur la table le lança de toutes ses forces à la tête du pauvre barbier, qui, pour avoir voulu bien faire, reçut une blessure et perdit une pratique. Nul ne réussit jamais à détromper l'abbé de Saint-Martin de la chimère qui rendait si heureux son immense orgueil, et il expira, le 14 novembre 1687 sans avoir atteint les 100 ans mais, persuadé qu'il remettait entre les mains de Dieu l'âme d'un mandarin de Siam. On l'enterra dans sa belle chapelle des Cordeliers, devant un tableau de la sainte Cène, où il s'était fait représenter parmi les douze apôtres. Son corps y fut porté clandestinement, deux ou trois heures avant le jour, pour que toute la ville ne vînt pas rire aux funérailles de l'infortuné mamamouchi (Le couvent des Cordeliers a été entièrement détruit en 1944)

Vain jusqu'à l'imbécilité, il n'avait pourtant jamais fait de mal à personne.

Il fallut évidemment la complicité de toute la ville pour que passe une telle mascarade en mettant en œuvre de fausses correspondances et jusqu'à une fausse lettre de cachet ce qui aurait pu valoir à leurs auteurs d'être roués vifs !

 


 

SOURCES


 

L'abbé Charles Gabriel Porée, lui-même natif de Caen, membre de l'Académie royale des Belles-Lettres de Caen, a de cette histoire formé trois volumes mal ordonnés réunis en un seul tome et d'une lecture malaisée, qui ont été publiés en 1738 à Paris et 1739 à La Haye (L'ensemble, compris les pièces justificatives fait plus de 700 pages) sous le titre de la mandarinade ou Histoire du mandarinat de M. l'abbé de Saint-Martin, marquis de Miskou, docteur en théologie et protonotaire du Saint-Siège apostolique que nous avons utilisé pour l'essentiel de cet article. Il y a joint les pièces justificatives c'est à dire les fameuses correspondances. Une édition publiée à Caen en 1769 est amputée des pièces justificatives. Il prenait toutefois la suite de Nicolas-Joseph Foucault, intendant de la généralité de Caen, entre 1689 et 1706 qui avait eu dessein de rédiger un ouvrage sur la vie de l'abbé sous le titre évidemment de Sammartiniana, et avait réuni de nombreux documents et toutes les pièces nécessaires. Devenu conseiller d'état, il oublia l'abbé et transmis probablement ces documents à Porée ? (Voir Réflexions sur ouvrages de littérature, tome XI, à Paris; 1740 – L'ouvrage aurait bien été écrit mais non publié si l'on en croit la Biographie universelle ancienne et moderne, volume SAINT L – SAX, tome 40, 1825 – voir aussi Rapport général sur l'histoire des travaux de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen – 1815). Dans sa préface, Porée fait longuement l'éloge du travail de recherches de Foucault, il est donc permis de penser qu'il a hérité des documents de son cabinet ?

 

 

L'abbé faisant imprimer à ses dépens à plusieurs centaines d'exemplaires toutes les correspondances qui le flattaient pour les distribuer avec générosité dans la ville, quelques dizaines d'entre elles sont inventoriées à la Bibliothèque nationale mais non numérisées.

 

L'ouvrage était attendu avec avidité même si certains le considérèrent comme pour le moins inutile « et trouvèrent mauvais qu'on troublât les cendres d'un mort pour l'immoler cruellement à la risée d'un public ingrat ».

 

Nous avons aussi le témoignage assez féroce de VIgneuI-Marville. (Mélanges d'histoire et de littérature T. I, pp. 368 et suivantes) en 1699. De nombreux articles lui ont été consacrés par exemple dans la Revue Européenne du 1er janvier 1860, dans le tome XIV du Grand Dictionnaire encyclopédique de Larousse en 1875, dans l'Univers illustré en janvier 1876, en 1893, dans le journal La Jeune garde, En 1902 dans la Revue de Paris, l'article le plus complet, en 1906 dans le Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, par le docteur Cabanès en 1908 (Mœurs intimes du passé; Série 1), dans le Magasin pittoresque en 1909, dans le journal Le Temps en 1932 et 1936, en 1938 dans Marianne, le grand hebdomadaire littéraire illustré.

 

Longtemps tombé dans l'oubli, cette gigantesque farce de potaches est revenue sur le terrain avec une réédition de l'ouvrage de Porée en 2011 que je n'ai pas eu sous les yeux.

 

 

 

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