Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Bernard, retraité, marié avec une femme de l'Isan, souhaite partager ses découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires, culturelles, politiques,sociales ...et de l'actualité. Alain, après une collaboration amicale de 10 ans, a pris une retraite méritée.
  • Contact

Compteur de visite

Rechercher Dans Ce Blog

Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

(suite cliquez)   POURQUOI CE BLOG ?

Pour nous contacter . alainbernardenthailande@gmail.com

Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

Les Derniers Articles

1 mai 2021 6 01 /05 /mai /2021 03:12

 

Le petit enfant dans la foret des fantômes

Sources

 

Nous avons déjà parlé d’une figure majeure de ce que l’on appelle l’art populaire dans un précédent article. La bande dessinée y avait une grande part.

A 261- HEM VEJAKORN (เหม เวชกร), FIGURE MAJEURE DE L’ART « POPULAIRE » THAÏ, FILS SPIRITUEL DE CARLO RIGOLI ET MENTOR DU ROI RAMA IX.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-261-hem-vejakorn-figure-majeure-de-l-art-populaire-thai-fils-spirituel-de-carlo-rigoli-et-mentor-du-roi-rama-ix.html

 

 

Un site Internet français est consacré à l’histoire de la bande dessinée thaïe mais la première partie n’a malheureusement pas eu de suites à cette heure :

http://radio.grandpapier.org/No12-Petite-histoire-de-la-Bande-Dessinee-independante-thailandaise-partie-1

 

 

Une « brève histoire de la bande dessinée thaïe » (prawatyo katunthai ประวัติย่อการ์ตูนไทย) de Nirawan Khurathong (นิรวาณ คุระทอง), lui-même dessinateur, date de 2015.

 

 

On ne peut parler de bande dessinée thaïe sans citer la thèse synthétique de Nicolas Verstappen : « Thai comics in the Twenty Firts Century » de janvier 2017. Elle est plus accessible que l’ouvrage précédent qui est en thaï. Même si elle néglige quelque peu cet aspect de la littérature populaire dont nous allons parler (nous en comprendrons rapidement les raisons) elle donne une bonne vision de l’histoire de la bande dessinée en Thaïlande depuis ses débuts. Elle est numérisée :

https://www.commarts.chula.ac.th/upload//2019/05/ThaiComicinthe21stCentury.pdf

 

Jean Baffie, ce grand ethnologue érudit spécialiste de l’Asie du sud-est a consacré un article sur un sujet apparemment récurent dans cette littérature : « LE DRAGON DÉVOREUR DE VILLE » (mangkon klun muang) - Figures de la grande ville dans les bandes dessinées populaires de Thaïlande » In: Journal des anthropologues, n°61-62, Automne 1995. pp. 21-40 (numérisé). Il a scrupuleusement étudié 63 de ces publications.

 

 

Chanokporn Chitikamoltham, universitaire de Londres, a consacré une longue étude à cette littérature, laissons-lui la responsabilité du titre : « Pleasure of Abjection: Cheap Thai Comics as Cultural Catharsis » publié en automne  2014 dans  EXPLORATIONS : a graduate student journal of southeast asian studies, Volume 12, pages 46-58. Nous sommes au cœur de notre sujet même si l’auteur abuse un peu d’analyses freudiennes.

 

 

On les appelle ici « les bandes dessines à un bath le volume »  (khatun lem la baht - การ์ตูน เล่ม ละ บาทlittéralement : bande dessinée à un bath) ou encore « les bandes dessinées de petit format à un bath » (nangsu katun khanat lek lem la bat - หนังสือ การ์ตูน ขนาด เล็ก เล่ม ละ บาท). Une simple observation terminologique s’impose sur les effets néfastes de l’anglomanie thaïe : en anglais, un cartoon est un dessin animé, une bande dessinée est un comic.

 

 

Elles constituent une production culturelle négligée ou regardée du moins avec condescendance. Elles sont un produit culturel subalterne, marginalisé et vernaculaire qui se distingue à l’évidence des normes culturels dominantes de la  « Thainess » (ความเป็นไทย - khwam pen thai) tant par le processus de leur création que celui de leur distribution. Malgré leur visuel, une esthétique de l’horreur et des intrigues grotesques, ce sont aussi des paraboles didactiques bouddhistes, véhiculant des messages bouddhistes tels que la moralité et la loi du karma. Pleines de poncifs, ce ne sont toutefois pas exactement ceux de notre « littérature à quatre sous », triangles amoureux, femmes fatales et coups de foudre comme dans le dans le penny dreadful  britannique

 

...ou le dime novel américain. 

 

 

On les trouve dans de petits stands sur les marchés en plein air, dans des échoppes dans l’enceinte des grandes surfaces ou dans des magasins de proximité comme les Seven Eleven. Vous ne les trouverez évidemment pas dans les librairies érudites mais plus volontiers dans les zones rurales et – ce qui est significatif – dans le coin d’attente des salons de coiffure les plus modestes.

 

 

Ces œuvrettes auraient vu le jour vers 1950 puis plus largement vers 1977, de format 13 x 18 ou 13 x 19 cm alors vendues un baths. Nous n’y trouvons pas toujours de nom d’auteur – dessinateur ni numéro ISBN. Elles sont les conséquences d’un nouveau marché, l’alphabétisation croissante : la plupart des thaïs savent lire sans qu’ils sachent lire la stèle de Ramahkahaeng dans le texte. Les coûts de production sont modestes, médiocre qualité du papier et le marché manque incontestablement de dessinateurs de talent, le plus souvent de simples amateurs. Au plus fort de leur production, dix maisons d’édition s’y consacrent, avec des tirages globaux qui atteignent parfois le million d’exemplaire par mois. Les ouvrages sont courts, au maximum 24 pages, les histoires sont simples, le visuel souvent provoquant insistent souvent sur le surnaturel et une pincée de sexuel. Le choix par Jean Baffie des sujets étudiés est significatif : « le dragon mangeur de ville » (มังครกลืนเมือง - mangkhon kluen Mueang)

 

Reproduction Baffie (page 39)

 

 

 ...  ou dans une autre gamme « aimer avec son cœur » (รักด้วยดวงใจ - rak duai duangchai) 

 

Reproduction Baffie (page 40)

 

Chanokporn Chitikamoltham nous cite « le fantôme de l’étranger » (ผีตางด้าว - phi tangdao) qui nous conte  l’histoire d’un couple birman  venu en Thaïlande en tant que travailleurs migrants illégaux pour le compte d’un homme d'affaires thaï-chinois. Celui-ci est attiré par la femme et tente de la violer. Elle lui résiste mais l'homme d'affaires la tue accidentellement. Son esprit revient pour se venger et le tue. C’est une façon comme une autre de traiter de l’immigration clandestine et de la malveillance des hommes d’affaire d’origine chinoise !

 

Reproduction Chanokporn  (page 51)

 

 

Il nous cite aussi « téléphoner à un fantôme » (โทรหาผี - tho ha phi). C’est l’histoire d’un homme qui veut contacter le propriétaire d'un terrain afin de l'acheter mais qui découvre finalement que le propriétaire et sa fille sont des fantômes meurtriers. Faut-il y voir une manifestation de l’angoisse de la population rurale face à la rencontre avec la technologie moderne ?

 

Reproduction Chanokporn  (page 51)

 

 

Nous avons relevé dans notre « bédéthèque » personnelle « le fantôme mange la tête » (ผีกินหัว - phi kin hua). Elle est l’oeuvre de l’œuvre d’un dessinateur chevronné et prolifique, Tode Kosumphisai (โต้ด โกสุมสัย).  Il a une imagination débridée : C’est l’histoire d'un gang coupant la tête des moines pour les vendre  à des marchands étrangers. La  description du sciage de la tête du moine est digne d’un film d’horreur occidental !

 

 

 

« Le fantôme qui vient ramasser »  (ผีมารับ phi ma rap)

 

 

...« l’hôpital fantôme » (โรงพยาบาลผี - rongphayaban phi)

 

 

ou encore « la maison des ogres » (บ้านผีปอบban phipop) sont de la même farine.

 

 

Point d’histoires de bergères (isan) qui épousent des princes (de Bangkok) !

 

 

Nous remarquons les couleurs criardes des couvertures, le texte est en noir et blanc, et une esthétique basique. Les ouvrages de notre modeste collection comportent des images de sang, de chair en putréfaction, d'entrailles et de cadavres. Nous vous épargnons les pires.

 

La maison des fantômes sauvages (บ้านผีโหด - ban phihot)

 

 

Chanokporn Chitikamoltham analyse l’une de ces bandes dessinées intitulée lai tai (ไหลตาย) qu’il a achetée en 2011 à Bangkok et qui est encore l’une des multiples œuvres de Tot Kosumphisai (โต้ด โกสุมพิสัย).  Elle nous a intéressés car elle rejoint ce que nous savons de la notion de mérites et de démérites dans la morale bouddhiste (1).

 

Reproduction Chanokporn  (page 51) 

 

Lai tai est médicalement une mort subite nocturne et inexpliquée. Elle nous semble correspondre au phénomène que nous connaissons de la mort subite et inexpliquée des nourrissons pendant leur sommeil. Dans nos milieux ruraux de l’Isan, des ban  nok (บ้านนอก), terme à tout le moins négatif utilisé par les rats de villes pour parler de ceux des champs. Cette mort s’explique une rencontre avec des esprits malveillants ou par les « veuves fantômes » (phi maemaiผีแม่ม่าย) qui appartiennent à la race des phi malveillants. Cette histoire est celle d’un orphelin qui après avoir violé une femme s’installe à Bangkok  pour travailler sur un chantier de construction. Au cours de son sommeil, il rêve d’un esprit malveillant à forme humaine, un homme de grande taille qui l’attaque. Ce n’est qu’un rêve mais un collègue de travail lui conseille de changer de lieu pour dormir. Comme chacun sait, dormir sur un site hanté, là en particulier ou une personne est décédée provoque ce type de rêves. Au cours de l’un de ses cauchemars, notre garçon hurle, réveille un voisin qui se fâche et ils se battent.

 Le cauchemar : Reproduction Chanokporn  (page 51) 

 

 

Par ailleurs son employeur sait qu’il a été impliqué dans une affaire de viol. Son agressivité lui plait et il l’engage dans des entreprises illégales. Mais ses cauchemars le suivent dans sa nouvelle résidence. Il lui raconte qu’il est l’esprit de la femme violée qui avait gagné de nombreux mérites dans ses vies précédentes et qui était alors sur le point de réussir dans la vie. Or, sa lubricité y a mis fin. Tueur à gages pour son nouveau patron, il fait la connaissance du chef des tueurs et de la maitresse de celui-ci. Il s’apprête à avoir une liaison avec elle mais le chef des tueurs lui apprend que chaque tueur à gage doit être éliminé après avoir rempli sa mission. Le dit chef était en réalité l’esprit réincarné de la femme violée. Notre garçon meurt alors de cette mort subite pendant son sommeil ainsi que son employeur. C’est l’esprit malveillant qui conclut : « Ils pensent le mal, ils font le mal de diverses manières, ils meurent de la même manière. Ne nous en étonnons pas, dans leurs présentes et passées, ils ont commis des mauvaises actions ».

   La conclusion : Reproduction Chanokporn  (page 54) 

 

 

Nous sommes au cœur de la morale bouddhiste même si l’ouvrage est illustré de scènes de viol d’adultère et de meurtres. Il s’agit d’une parabole bouddhiste sur la notion de karma, bon ou mauvais selon nos actions. ? Sa fonction didactique bouddhiste nous empêche de considérer cet ouvrage comme trivial ce qu’il semble en première analyse ?

 

Dans les bandes analysées par Jean Baffie, c’est Bangkok « ville dépravée », « Ville du danger, de la peur, de la haine et de la mort » et son châtiment  « Le châtiment :  le dragon a mangé la ville ».

 

Produit culturel secondaire peut-être, il s’adresse aux personnes qui se situent au bas de l’échelle sociale par rapport au monde culturel dominant.

 

Ces bandes dessinées semblent depuis le début de ce siècle avoir perdu en popularité auprès des jeunes qui préfèrent de produits culturels plus élaborés pour autant que les mangas puissent être considérés comme un produit culturel. Mais dans ce pays ou le paraître domine sur l’être ces produits dix fois plus coûteux ont la faveur de la marmaille des élites auto proclamées de Bangkok tout autant que les traductions de bandes dessinées d’origine étrangère en langue vernaculaire.

 

Nous continuons à les trouver dans les zones rurales à destination de populations à faible revenu d’autant que les légendes locales sont souvent le sujet de base. Leur prix les rend en tous cas accessibles à tous.

 

Littérature pour roturiers opposée à celle des gens de bien ! 

 

 

Vers la fin des années 90, alors que le prix de ces BD était passé à 5 baths, cette édition en thaïe de « Prince Vaillant », une bande dessinée américaine de grande qualité, était de 120 baths, 24 fois plus cher, un chiffre qui devait alors correspondre à une journée du salaire minimum quotidien légal !

 

 

 

Les albums de Tintin en version thaïe se vendent aux alentours de 200 baths le volume.

 

 

Doit-on pour autant  classer les bandes dessinées à 5 baths à un stade inférieur au niveau culturel ?

 

La définition officielle du terme culture (Watthanatham – วัฒนธรรม),  concerne les qualités qui indiquent les façons de promouvoir la prospérité sociale, l'ordre, l'unité, le développement et la moralité du peuple. Or, la  « Sous-culture » aborde des tabous comme le sexe, le jeu ou la magie, aux antipodes de ces exigences.

 

 

 

Cette littérature vernaculaire ne correspond pas aux exigences de la Thainess officielle qui réprouve la  vulgarité. Or ces histoires de fantômes et de croyances surnaturelles sont profondément ancrées dans la société rurale. Il ne manquera jamais de phi pour écrire ces histoires fantastiques, nous en avons fait l’inventaire mais il est loin d’être exhaustif (2). Si les références de Chanokporn Chitikamoltham à Freud, Lacan ou Julia Kristava sur le genre littéraire de l’horreur nous sont étrangères, il est toutefois certain que ces histoires de fantômes comblent un fossé entre la vision du monde rural et celle du monde moderne face à des modes de vie qui changent rapidement.

 

 

Ne critiquons donc pas cette « littérature à quatre sous » qui est une réalité de civilisation même si sa lecture ne nous enrichit pas outre mesure intellectuellement parlant. La France aussi a sa littérature à quatre sous, elle titre, de Gérard de Villiers à la collection Harlequin, a des centaines de milliers d’exemplaires alors que les romanciers issus du sérail, parfois bons,  peinent à tirer 2000 exemplaires que personne ne lit.

 

Notre propos était simplement de décrire un aspect tout à fait particulier sinon marginal de la bande dessinée thaï. Son histoire a débuté en balbutiant au début du siècle dernier.

 

Bd publiée dans un quotidien de 1907 (reproduction Nicolas Verstappen page 24)

 

 

Elle se poursuit en celui-ci avec une pléiade d’artistes de talent, nous y reviendrons.

 

Art Jeenon est l'un d'eux

 

NOTES

 

(1) Voir à ce sujet notre article sur les Saints qui avaient des mérites : 

A 419- กบฏผู้มีบุญ - LA RÉVOLTE DES « SAINTS » DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE EN 1900

(2) Voir notre article A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES « PHI»

https://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

Partager cet article
Repost0

commentaires